Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 21 - Réconciliations

Je retournai dans la cuisine avec Kathleen. J’étais vraiment soulagé qu’elle soit d’accord pour que Pete et moi restions chez elle. C’était la meilleure solution, et la moins onéreuse aussi.

C’était toujours le chaos dans mon esprit, et ma colère flirtait avec la zone de danger, mais je parvins néanmoins à ne pas exploser alors que Pete m’aidait à décharger la voiture. Chris, Mac et Pedro proposèrent leur aide, et Pete accepta sans me laisser le temps de répondre. J’aurais voulu lui expliquer ce qui se passait dans ma tête pour qu’il ne s’inquiète pas trop. Sans que je ne puisse me l’expliquer, je ne voulais pas partager avec les autres les raisons de ma colère. J’aimais bien Mac et Pedro, mais c’était un problème personnel qui ne concernait que Pete et moi.

Comme les autres allaient et venaient depuis la voiture avec nous, je dus attendre que Pete et moi fussions seuls dans la chambre pour lui parler. Je me confiai à lui tout en enfilant ma tenue de sport. Il fut compréhensif comme à son habitude et proposa d’aller courir avec moi, mais je lui demandai de me laisser seul. C’était un de ces footings où je ne savais pas à quelle heure j’allais rentrer. Pete m’embrassa tendrement sur le front et me serra dans ses bras avant de me laisser partir. Il me tendit mon gilet réfléchissant alors que je quittais la chambre et m’assura qu’il expliquerait aux autres où j’étais parti si Kathleen ne le faisait pas. Avec un sourire presque sincère, je le laissai sur le porche et me mis à courir, porté par la douceur de la soirée estivale.

Mon esprit était déjà en surchauffe quand je pris un chemin qui menait jusqu’au parc de La Playa. J’avais encore du mal à intégrer tout ce qui s’était passé. Entre ma mère, Joe et Brenda, David et finalement l’agression de Tony, j’avais eu plus que ma dose pour la journée. Pete accusait le coup et semblait très affecté par la rencontre avec ses parents, mais j’étais encore plus perturbé à cause de la réaction de ma mère, sans parler de ce que j’avais appris sur David et Tony.

J’avais cru naïvement que ma mère acceptait ma relation avec Pete et qu’elle comprenait le lien qui nous unissait. J’avais eu tort de lui faire confiance. Au lieu de se montrer tolérante, elle avait eu une réaction homophobe. Je n’y étais pas du tout préparé et mes émotions avaient repris le dessus.

En revanche, j’avais vite cerné les motivations de David. Alors que j’habitais avec Chris et sa mère, David avait commencé à m’ignorer quand il avait appris que j’étais gay, alors qu’auparavant il me traitait comme un frère. Je savais qu’il réagirait mal si Chris lui révélait son homosexualité, mais je ne pensais pas qu’il en viendrait aux mains. En fin de compte, j’avais découvert que l’amour que David vouait à son frère n’était pas aussi inconditionnel que je ne l’avais pensé.

En approchant du parc, j’aperçus des adolescents qui jouaient au football américain et d’autres garçons, plus jeunes, qui escaladaient les structures de jeux. Je poursuivis ma course autour du parc de La Playa, essayant de faire abstraction de l’activité qui m’entourait. J’avais du mal à faire le vide dans mon esprit, contrairement à d’habitude. C’était d’autant plus déconcertant que j’arrivais plus facilement à déconnecter mon esprit quand j’étais en état de stress, me laissant porter par mes jambes. Toutefois, tous les incidents survenus au cours des douze heures qui venaient de s’écouler m’empêchaient d’atteindre la paix intérieure.

Ce qu’il me restait de concentration fut interrompu par un ballon qui atterrit devant moi sur le chemin. Je le ramassai et cherchai son propriétaire. Un garçon de mon âge s’arrêta à quelques mètres de moi.

– Eh, s’exclama-t-il, merci d’avoir récupéré le ballon.
– Pas de soucis, répondis-je.

Je lui renvoyai le ballon en lui faisant une passe tendue et repris ma course, mais je sentis qu’il continuait à me suivre des yeux, ce qui me fit m’arrêter quelques mètres plus loin.

– Tu es Brian Kellam, non ?
– Oui, et toi, qui es-tu ? répondis-je avec méfiance.
– Manuel Rodriguez, dit-il. Ma sœur connait la tienne.
– Je compatis, commentai-je. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
– Euh, hésita Manuel, si on veut. Je me demandais si ce que ta sœur disait sur toi était vrai.
– Et qu’est-ce qu’elle a dit sur moi exactement ? demandai-je en contractant la mâchoire.
– Que tu es… Tu sais… Tu es…
– Je suis quoi ?
– Gay ? chuchota-t-il bruyamment.

Je sentis ma colère revenir au galop. Je fis un effort surhumain pour me contrôler et ne pas me jeter sur lui.

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? demandai-je brutalement.
– Je n’ai jamais rencontré un gay de mon âge avant.

Manuel semblait prendre confiance maintenant que le sujet était sur le tapis.

– Alors, tu l’es ?
– Mêle-toi de ce qui te regarde, répondis-je sur un ton glacial. Tu peux retourner voir tes amis et leur dire de me foutre la paix. Je ne leur dirai pas deux fois, et à toi non plus.

Manuel avait de l’aplomb, mais visiblement pas assez de bon sens pour deviner que j’étais sur le point de le réduire en miettes.

– Alors c’est vrai, tu es gay.

Je m’approchai de lui au point que nos nez se touchaient presque.

– Je suis peut-être gay, mais je peux quand même te foutre une raclée dont tu te souviendras toute ta vie.

Il sembla prendre peur alors que je me dressais devant lui de tout mon long, mais il ne recula pas. Je vis ses amis approcher dans mon champ périphérique. Il jeta un coup d’œil dans leur direction et un sourire se dessina sur son visage.

– Tu disais ? dit Manuel avec suffisance alors que ses cinq amis l’entouraient, chacun d’entre eux me dépassant d’au moins dix centimètres.
– Est-ce qu’il y a un problème ici ? demanda l’un d’entre eux d’un air menaçant.
– Tu as peut-être des amis, dis-je à Manuel en le fusillant du regard, mais si vous commencez une bagarre, je ferai en sorte qu’aucun d’entre vous n’en sorte vivant. Quitte à y laisser ma peau.

Il prit la mesure de mes paroles et déglutit involontairement. Il recula prudemment vers ses amis et les invita à battre en retraite.

– Allez, les gars. Allons finir le match.

Ils firent demi-tour pour regagner le terrain, mais je voulais être sûr que Manuel me prendrait au sérieux.

– Souviens-toi de ce que je t’ai dit, Manuel. Je saurai te retrouver !

Il ne répondit pas à ma menace implicite, mais mon estomac le fit à sa place, en se manifestant par une agitation soudaine. Je me sentais nauséeux et un peu étourdi. Je savais qu’il fallait que je quitte le parc et que je retourne chez les Forn sans tarder, mais le chemin le plus direct me prendrait au moins une demi-heure. Mes intestins m’informèrent sans équivoque que je ne tiendrais pas aussi longtemps.

Quand je me fus suffisamment éloigné du parc, je m’arrêtai au bord du trottoir et vomis le peu que contenait mon estomac dans les mauvaises herbes en contrebas. Je fis une pause de quelques minutes pour reprendre mon souffle. Quand je repris ma course, mon estomac était toujours perturbé, mais je savais que je n’allais pas vomir de nouveau.

De retour à la maison, je grimpai les marches quatre-à-quatre sans adresser la parole à personne. Je croisai Chris qui sortait de la salle de bains et me précipitai derrière lui. Après avoir verrouillé la porte, je bondis vers les toilettes et fus pris d’un nouveau spasme, mais ne rendis qu’un filet de bile jaune et vert.

Je sentais le venin de ma colère me parcourir les veines. J’en étais littéralement malade. Je me rendis compte avec effroi que j’étais responsable de la confrontation au parc. J’aurais pu répondre simplement aux questions de Manuel et passer mon chemin, mais ma susceptibilité exacerbée avait rendu la situation explosive. Je me sentais bête et coupable.

J’eus encore un haut-le-cœur, mais rien ne sortit. On frappa à la porte, ce qui me fit sursauter.

– Brian ? appela Pete. Allez, mon cœur, laisse-moi entrer.

Je dus lutter pour me remettre debout, et titubai jusqu’à la porte pour la déverrouiller. Je l’entrouvris avant de faire un pas en arrière. Pete entra et jaugea mon apparence en fermant la porte derrière lui. Son visage empreint de compassion me fit monter les larmes aux yeux. Il ouvrit les bras, mais je me sentais incapable d’aller vers lui. Quand il comprit que je ne ferais pas le premier pas, il s’approcha de moi et me serra dans ses bras. Je fus incapable de résister à son étreinte. C’est seulement à ce moment-là que je pus faire céder le barrage de mes émotions. Je ne cherchai pas à parler tant que dura ma crise de larmes. Il me serra contre lui jusqu’à ce que je me calme progressivement.

– Est-ce que ça va, Bri ? demanda Pete.
– Non, ça ne va pas, dis-je d’une voix plaintive. J’en ai marre, Pete ! J’ai failli me battre avec un gars pendant mon footing parce qu’il m’a reconnu et qu’il m’a demandé si j’étais gay ! J’étais sur le point de lui casser la gueule !
– Mais tu ne l’as pas touché, si ? s’enquit Pete avec inquiétude.
– Non, mais ce n’est pas l’envie qui me manquait, confessai-je. Il ne voulait pas me lâcher.
– Alors tout va bien, mon cœur, affirma Pete.
– Tout va bien ? m’exclamai-je en me reculant suffisamment pour lire son visage. Je suis en train de vomir mes tripes et tu dis que tout va bien ?
– Bien sûr, dit Pete en hochant la tête. Tu es resté maître de toi-même et tu n’as blessé personne.

Je laissai reposer ma tête sur l’épaule de Pete.

– Alors pourquoi est-ce que je me sens comme une merde ? lui demandai-je.
– Parce que tu as beaucoup de choses sur le cœur et que ça te travaille, dit calmement Pete.
– Mais toi ? demandai-je. Tes parents se sont remis ensemble.
– Je sais. J’ai toujours la conviction qu’ils se sont séparés à cause de moi, mais j’essaie de me raisonner. J’ai l’impression que tu le vis plus mal que moi, plaisanta Pete.

Je me dégageai de son étreinte et lui demandai brutalement :

– Mais quand tu disais que tu aurais préféré ne jamais voir le jour ?

Pete me regarda fixement pendant quelques secondes avant de commencer à se déshabiller.

– Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je, surpris.
– Tu as besoin de te reposer, et je ne te laisserai pas entrer dans le sac de couchage avec moi tant que tu n’auras pas pris une douche. Et comme je suis là avec toi, autant qu’on la prenne ensemble.

Il continua à se déshabiller pendant que je le regardais avec incrédulité.

– Mais qu’est-ce que tu fais de Kathleen et Chris ?

Il répondit par un sourire malicieux.

– Ils pourront prendre leur douche plus tard.
– Je n’ai pas vraiment envie, Pete. Désolé.
– Alors nous resterons simplement dans les bras l’un de l’autre.

Il fit tomber son short et commença à me déshabiller en silence. Je le laissai faire, m’appuyant sur lui pour garder l’équilibre, comme mes jambes étaient encore instables.

Quand nous fûmes nus tous les deux, Pete me regarda dans les yeux et dit :

– En fait, je crois que moi aussi, j’ai besoin que tu me prennes dans tes bras.


Après la douche, nous descendîmes rejoindre les autres. Mac et Pedro étaient rentrés chez eux, laissant Kathleen et Chris seuls dans le salon. Ils discutaient calmement quand nous entrâmes dans la pièce et levèrent la tête en nous apercevant. Il apparaissait clairement que Chris et Kathleen s’inquiétaient des raisons qui m’avaient amené à quitter la maison dans la précipitation. Pete et moi nous approchâmes en nous tenant la main. Kathleen s’apprêtait à prendre la parole, mais je la devançai.

–  Il y a des choses que je n’ai pas encore digérées. C’est confus dans ma tête et je ne contrôle pas mes émotions.

Je m’adossai à Pete. Il m’entoura de ses bras protecteurs, que je serrai contre moi.

– Je suis en colère contre ma mère. Je suis en colère contre ce garçon que j’ai croisé dans le parc. Je suis en colère contre Joe et Brenda. Et je suis en colère contre moi-même parce que je laisse toutes ces conneries me prendre la tête.
– Brian, surveille ton langage, s’il te plaît, me sermonna doucement Kathleen.
– Oui, M’man, soupirai-je.
– Brian, mon chéri, tu n’es pas responsable de ce que ressent ta mère ou de la façon dont elle réagit, dit sincèrement Kathleen. Elle est la seule à pouvoir mesurer ses réactions, et c’est à elle de s’adapter aux réalités de son existence. Laisse-lui le temps de prendre du recul et de s’ajuster.
– Mais j’en ai assez d’attendre ! Pourquoi est-ce qu’elle ne peut pas m’accepter comme Papa ? demandai-je plaintivement.
– Parce que ton père a eu presque six mois de plus pour s’habituer au fait que toi et Pete soyez ensemble, répondit patiemment Kathleen.
– Rien ne changera jamais, dis-je avec découragement.
– Tu n’en sais rien, Bri, commenta Pete derrière moi.

Je sentais ses paroles résonner dans sa poitrine. C’était une sensation réconfortante.

– Ce n’est pas juste de juger ta mère avant même de lui avoir donné une chance, ajouta-t-il.
– Parce qu’elle m’en a laissé une, moi, de chance ? rétorquai-je amèrement.

Je fis une tentative pour me dégager des bras de Pete, mais il me maintint fermement. Je sentis la colère monter en moi et me débattis avec vigueur.

– Brian, arrête.

Le ton impérieux de Chris me figea sur place.

– Tu te comportes comme un idiot. Bien sûr qu’elle t’a laissé une chance. Si elle avait vraiment voulu t’empêcher d’être avec Pete, tu habiterais ici avec elle et pas là-bas avec lui.

Je cessai de me débattre et réfléchis à ce que Chris venait de dire.

Kathleen hocha la tête et ajouta :

– Il m’a fallu du temps pour accepter l’orientation sexuelle de Chris, Brian. Tu m’as aidé dans cette démarche, et plus que tu ne pourrais le penser. Ce n’est pas un changement qui se fait du jour au lendemain. Il faut du temps et faire un vrai travail sur soi. C’est quelque chose que tu dois comprendre. Il s’agit  d’un changement de paradigme, d’un nouveau regard sur les choses.
– Tout ce que je veux, c’est de pouvoir être moi-même et de rester avec Pete. Est-ce que c’est trop demander ?
– Tu devrais poser la question à David, dit Kathleen avec désinvolture. Ça te donnera une idée de ce que pensent beaucoup de gens.
– Je n’ai pas envie de parler de lui, répondis-je. C’est un putain d’homophobe.
– Brian Andrew Kellam, qu’est-ce que je t’ai dit au sujet de ton langage ? m’admonesta Kathleen en faisant les gros yeux.
– Mais c’est la vérité ! m’écriai-je sans chercher à m’excuser. Regarde ce qu’il a fait à Chris !

Le visage de Chris s’assombrit et il baissa le regard.

– Je suis bien au courant de ce qu’a fait David. Mais cela n’excuse pas ton langage, et tu le sais très bien, me reprit sévèrement Kathleen. En ce qui concerne David, il y a des leçons qu’il doit apprendre aussi. S’il choisit de camper sur ses positions, alors Chris et moi devrons en tirer les conséquences.
– C’est entre les mains de Dave, Bri, dit calmement Chris. Nous ne pouvons rien faire tant que nous ne saurons pas ce qu’il a décidé.
– Il semblerait que ce soit tout vu, ironisai-je.
– Tu n’en sais rien, Brian, objecta Kathleen, et tu détournes le sujet de la conversation. La patience et la compréhension te serviront davantage que des conclusions hâtives dictées par la colère. Et c’est vrai pour chacun d’entre nous.
– Quel est le rapport entre David et ma mère ?
– Lisa est peut-être homophobe comme David, dit simplement Kathleen, ou alors, et je pense que c’est plus vraisemblable d’après ce que je sais d’elle, elle essaie de s’adapter à la réalité de vivre avec toi et Pete au quotidien. Etre confronté à un couple gay pour la première fois peut être perturbant, surtout quand il s’agit de son fils adolescent. Comme je l’ai déjà dit, elle a réussi jusqu’ici à se bercer d’illusions en se disant que toi et Pete n’étiez que des amis proches, et non un couple dans tous les sens du terme.

Je rougis légèrement alors qu’elle poursuivait.

– Encore une fois, comme je l’ai dit au sujet de mon travail d’acceptation de Chris et Tony, il faut du temps pour s’habituer aux sourires mystérieux, aux regards complices, aux baisers volés et aux gestes affectueux.

Je me reposai contre Pete, loin d’être apaisé. J’avais toujours la sensation que ma mère m’avait trahi pour la troisième fois. J’étais effrayé de constater que ce sentiment devenait récurrent, et j’étais assez intelligent pour comprendre que c’était de mauvais augure pour la suite de mes relations avec elle et le reste de ma famille.

En fermant les yeux, je cherchai à retrouver la paix intérieure, mais en vain. J’avais besoin de me libérer de la colère et de la souffrance que je ressentais si je voulais profiter de mon séjour chez Chris et Kathleen. Je pris de profondes respirations, ce qui me fit du bien, et la sensation des bras et du corps de Pete contre moi m’aida encore davantage. Mon esprit ne capitulait jamais facilement, mais je parvins à me concentrer sur l’amour que je ressentais pour Pete à travers son contact. Chris et Kathleen m’aimaient à leur manière, et je savais avec certitude que Pete m’aimait profondément. Quelques instants plus tard, toutes mes préoccupations semblèrent s’évanouir au lointain.

La voix de Kathleen me ramena sur terre.

– Peut-être que tu devrais l’emmener à l’étage, Pete. Il a besoin de repos.
– Non, m’exclamai-je vivement. Je vais bien. J’avais juste besoin de réfléchir.

Dès que j’avais entendu les paroles de Kathleen, tous mes sens s’étaient réveillés.

– Tu étais en train de planer, Bri, dit Chris.
– J’étais connecté avec mon for intérieur, l’endroit où je vais quand je cours, dis-je rêveusement. C’était vraiment agréable, cette sensation de flotter.
– Est-ce que ça t’est déjà arrivé avant ? De trouver cet endroit quand tu ne courais pas ? demanda Chris avec curiosité.
– Oui, une ou deux fois. Combien de temps est-ce que je me suis assoupi ?
– Environ quinze minutes, mon cœur, répondit Pete. Nous étions en train de discuter pendant que tu dormais ou que tu planais je ne sais où.

Je changeai brusquement de sujet.

– Et toi, Chris ? Nous avons passé la soirée à parler de moi. Comment est-ce que ça va pour toi ?
– Mieux, maintenant que Tony s’est réveillé. Je ne peux pas te dire à quel point j’étais inquiet, Brian. J’avais abandonné tout espoir de lui reparler un jour.
– Mon pauvre ! s’exclama Pete. Combien de temps est-ce qu’il est resté dans le coma ?
– Plus d’une semaine, répondit Chris. Nous n’arrêtions pas de recevoir des mauvaises nouvelles, puis les choses se sont améliorées légèrement. Tony en était arrivé au point où il était guéri physiquement, mais il restait inconscient. C’était vraiment pénible de le regarder chaque jour en se disant qu’il ne se réveillerait jamais. C’est pourquoi je me suis découragé. C’était trop douloureux.
– Je te comprends, dis-je en déglutissant avec difficulté. Je sais de quoi tu parles.
– Oui, je sais, Bri, dit Chris avec un sourire timide. C’est ce qui m’a fait tenir. Tu as réussi à garder espoir pendant plus de deux ans. Je ne pouvais pas le laisser partir. J’aime Tony. Je serais resté auprès de lui même s’il ne s’était pas réveillé.
– Tu as de la chance, Chris, dit Pete. Tony a l’air d’être quelqu’un de bien.

Chris hocha la tête et ajouta :

– Nous avons tous les deux de la chance, Pete.
– Et nous avons tous les deux des amis qui nous comprennent et nous soutiennent, approuva Pete.

Je laissai échapper un long bâillement.

– Je vais vous laisser, je crois. Je dois être plus fatigué que je ne le pensais.
– Je ne suis pas encore prêt à monter, Bri, dit Pete.

Je savais qu’il voulait rester seul avec Kathleen et Chris pour parler de moi.

– D’accord, mon cœur.

Kathleen m’embrassa sur la joue et Chris me donna une accolade virile en me chuchotant à l’oreille :

– Tu peux compter sur moi, Bri.

Puis il me tint à bout de bras et me regarda droit dans les yeux.

–  Quand tu veux. D’accord ?

Je soutins son regard, mais son témoignage d’amitié raviva mes émotions. Je dus faire un effort pour retenir mes larmes en gravissant l’escalier jusqu’à mon ancienne chambre.

Au cours des sept ou huit mois qui s’étaient écoulés depuis que j’avais retrouvé Pete, je ne lui avais jamais vraiment expliqué tout ce qui s’était passé pendant mon séjour chez les Forn. J’avais peur de tout lui raconter. Il y avait des choses que je voulais oublier. Ce qui se cachait dans les tréfonds de mon âme n’aiderait pas notre couple à avancer.

Pete faisait de son mieux pour cacher la colère et l’anxiété provoquées par la rencontre avec ses parents biologiques pour ne pas m’inquiéter. Il faisait toujours cet effort pour moi. Maintenant qu’il était confronté à ses propres démons, c’était à mon tour de prendre sur moi afin de l’aider. Je pris la décision de garder à distance mes sentiments envers ma mère et de ne plus me laisser abattre par son attitude à notre égard.

Quand Pete me rejoignit dans la chambre et commença à se déshabiller, j’étais dans cet état intermédiaire entre la conscience et le sommeil. Dès qu’il entra dans le lit, je me blottis contre lui et me laissai sombrer dans les bras de Morphée.


Pete et moi étions attablés devant un bol de céréales quand Brenda entra dans la cuisine, suivie de Kévin. Ils se séparèrent à l’entrée de la pièce ; la mère de Pete se dirigea vers le réfrigérateur alors que son père adoptif sortit par la porte de devant. Ils ne prononcèrent pas un mot ni ne nous adressèrent un regard.

Brenda rassembla les ingrédients pour faire une omelette et les déposa sur le plan de travail à côté de la cuisinière. Puis elle se dirigea vers l’escalier et appela Dawn pour le petit-déjeuner avant d’allumer le fourneau et de faire fondre du beurre dans une casserole.

Plusieurs minutes s’écoulèrent avant l’arrivée de Dawn, vêtue d’une robe rose pastel qui lui arrivait aux  genoux, assortie à son collant et à ses chaussures. J’observai ma mère en train de féliciter Dawn avec effusion pour son choix vestimentaire en cette journée de rentrée des classes. Dawn rayonnait de joie et s’assit à table à côté de moi. Elle me regarda à peine en racontant à ma mère ce qu’elle allait faire dans la journée. Je me levai pour aller dans ma chambre et m’habillai pour aller en cours.

Quand je montai dans le bus scolaire, il était rempli d’enfants de tous âges. Certains visages étaient familiers, d’autres pas. Je finis par trouver une place au milieu du bus et m’assis à côté d’un individu massif et inquiétant dont je ne distinguais pas le visage. Le bus dévala la route jusqu’à l’école. Quand il se gara devant le bâtiment, je me rendis compte que j’étais complètement nu.

Je me couvris du mieux que je pus avec mon sac à dos et fonçai vers les toilettes. Mon père m’y attendait et me jeta un regard réprobateur alors que je me précipitais dans une cabine. Je savais que je ne pourrais pas y rester éternellement. La porte fut enfoncée par mon père qui m’obligea à sortir sans dire un mot.

Ignorant les moqueries et les quolibets qui fusaient sur mon passage, j’arrivai devant mon casier. Le sac contenant mes affaires de sport était suspendu à l’intérieur. Je me dirigeai vers les vestiaires et mis ma tenue sans me presser, avant d’aller en cours de sport pour l’appel. Ma mère s’y trouvait et verrouilla son regard sur moi. Tout le monde me regardait. Je baissai le regard et découvris que je portais la même robe rose pastel que j’avais vue sur Dawn ce matin-là. Pete se tenait près de moi, et m’ignorait ostensiblement. Dans un accès de panique, je me tournai vers ma mère.

Elle me contempla avec dégoût et s’exclama :

– Je voulais un fils !

Je n’arrivais pas à me relever. Quelque chose me maintenait cloué au sol, m’empêchant de bondir sur mes pieds comme j’en avais l’intention.

– Brian, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Pete d’une voix paniquée.

Je cessai de vouloir me libérer de son étreinte et pris de grandes bouffées d’air pour essayer de me calmer. J’étais en sécurité avec Pete. C’était juste un rêve. Rien n’était vrai. Je plissai les yeux de toutes mes forces puis les rouvris, essayant de chasser cette dernière image de ma tête. Je me tournai vers Pete, l’entourai de mes bras en remplissant mes poumons de son odeur, serré au plus près de lui pour maximiser le contact entre ma peau et la sienne. Il était mon point d’ancrage dans la réalité. J’allais devoir m’en souvenir pendant les jours, les semaines et les mois à venir.

– Bri, mon cœur, qu’est-ce que c’est ? Tu…
– Tout va bien, Pete, dis-je d’une voix mal assurée. J’ai juste… fait un cauchemar. Je ne m’en souviens déjà plus.

Pete me repoussa légèrement.

– Pas la peine de me mentir, Brian, dit-il avec une pointe d’agacement. Tu te souviens de tous les rêves que tu fais. Si tu ne veux pas me le raconter, dis-le-moi, c’est tout.

Il roula sur le côté et rabattit la couverture sur lui.

Après un moment de répit, je dis doucement :

– C’était bizarre. Tout était mélangé. Il y avait ta mère, Kévin, ma mère, Dawn et mon père. Toi aussi. La dernière image… J’étais devant ma mère. Elle disait qu’elle aurait voulu un fils au lieu de moi. Puis je me suis réveillé.

Pete ne réagit pas. Je fermai les yeux et l’image réapparut au premier plan.

– Tu ne voulais même pas me regarder, continuai-je à voix basse. Je voyais bien que tu avais honte et que tu ne voulais plus de moi.
– Pourquoi est-ce que j’avais honte ? demanda Pete sans bouger.
– Je portais une robe, répondis-je après une seconde d’hésitation. Je ressemblais à une fille.
– Est-ce que c’était une jolie robe ?

Je ne savais pas ce que j’attendais de Pete, mais sa question me déconcerta. Je combattis mon premier réflexe et répondis à sa question.

– Euh, oui, sans doute.
– Ah, répondit Pete. D’accord.

J’attendis qu’il complète sa réponse, mais je sus que ce serait en vain quand j’entendis son léger ronflement.

Je lui donnai un coup de pied en douceur et demandai :

– C’est tout ce que tu as à me dire ? « D’accord » ?
– Mmmh, dit Pete dans son sommeil.
– Je ne comprends pas, dis-je avec perplexité. Ça ne te dérangerait pas que je porte une robe ?

Pete roula vers moi et ouvrit les yeux pour me regarder. Le petit sourire sur ses lèvres était éclairé par la lumière qui filtrait faiblement à travers les stores. Il tendit la main et me caressa la joue affectueusement.

– Seulement si elle était moche, dit-il en réprimant un bâillement.
– Tu te moques de moi, dis-je, abasourdi.

Pete se redressa sur les coudes et me regarda fixement, la main toujours sur ma joue.

– Brian, je ne t’en voudrais pas le moins du monde si tu portais un tutu tous les jours. Je sais qui tu es, et je t’aime. Chaque partie de toi. En fait, j’aimerais bien te voir en collants de temps en temps. Tu as un beau corps, tu devrais le montrer.

Je le dévisageai avec stupéfaction.

– Peut-être que je viendrai te voir à la lutte l’année prochaine. Il faut que tu me promettes de mettre une tenue une taille en dessous.
– Elle ne cache déjà rien quand elle est à la bonne taille, ironisai-je.
– Il faudra que tu me fasses un défilé, alors. Maintenant est-ce que tu vas te rendormir, Bri ?
– Est-ce que tu porterais une robe ?
– Ça dépend à quelle occasion. Pourquoi pas à Halloween.

Je m’allongeai à côté de lui sans rien dire, certain que mon petit ami avait perdu la boule. Mon esprit vagabonda et j’imaginai Pete portant différentes robes de bal et de soirée. Je m’endormis en riant intérieurement.


Le lendemain matin, je me réveillai avant Pete et décidai qu’un autre footing serait parfait pour bien commencer la journée. Après avoir enfilé des chaussettes, un short de sport et des chaussures, je franchis la porte d’entrée et m’étirai pour réveiller mon corps. Le soleil pointait à l’horizon et l’air frais contre ma peau était vivifiant. Quand je me mis en mouvement, je décidai de courir jusqu’au collège pour faire quelques tours sur la piste d’athlétisme. Sur le chemin, je croisai plusieurs connaissances qui vaquaient à leurs occupations matinales alors que le soleil s’élevait au-dessus des collines de San Francisco. Certaines personnes me saluèrent de la tête ou m’adressèrent un bonjour de loin. Je m’arrêtai à plusieurs reprises pour discuter avec elles en leur expliquant que j’étais de passage pour quelques jours. Apparemment, on ne m’avait pas complètement oublié.

Quand j’arrivai au collège, je fus surpris de n’y trouver personne, et je me rendis compte que je n’avais pas envie de m’y attarder. Je pris donc la direction du parc de La Playa. Le soleil était bien au-dessus de l’horizon quand j’y parvins. J’estimais qu’une bonne heure s’était écoulée depuis mon départ de la maison. En entrant dans le parc, j’aperçus Manuel Rodriguez et sa bande en pleine partie de foot sous le soleil matinal. Sans même y réfléchir, je trottinai vers eux en foulant l’herbe chargée de rosée. J’étais déterminé.

Ils remarquèrent ma présence quand je ralentis ma foulée à une vingtaine de mètres d’eux. Des regards méfiants se tournèrent vers moi, mais je levai les mains en signe de paix et m’arrêtai à trois mètres du groupe.

– Manuel, je te dois des excuses, commençai-je. Hier, tu m’as posé une question, et je t’ai manqué de respect.

J’avais capté leur attention. Manuel et ses amis me dévisageaient.

– Je regrette d’avoir réagi comme ça. Peu importe pourquoi tu me posais la question. Je vous ai menacés, et je n’aurais pas dû. Désolé.

Leurs regards me transperçaient alors qu’ils essayaient de deviner mes véritables intentions. Je suis certain qu’ils ne m’auraient pas cru si je leur avais dit que je m’excusais davantage pour moi que pour eux, mais ce n’était pas grave. J’avais fait ce que m’avait dicté ma conscience et je me sentais mieux.

Manuel hésita, puis demanda :

– Alors, tu l’es ?

Je jetai un coup d’œil aux alentours. Je voulais être sûr que je pourrais battre en retraite si nécessaire. Je finis par me décider.

– Oui, je suis gay.

Des regards surpris furent échangés.

– Je ne comprends pas, fit l’un d’eux. Regarde-toi ! Tu es un athlète. Je sais que tu as joué au foot et fait de la lutte. Comment est-ce que tu peux être une tapette ?

Pour une fois, le mot ne me fit pas réagir. Je continuai à m’exprimer calmement et avec détachement.

– Je ne suis pas une tapette. Je suis un garçon qui aime un autre garçon, mais sinon, je suis comme vous. Je joue au foot, je fais de la lutte…
– Juste pour tripoter d’autres mecs, j’en suis sûr, commenta un autre garçon, goguenard.
– … parce que j’aime ce sport, et il n’y a pas d’autre raison. Mon petit ami est le seul mec qui m’intéresse.
– Je ne veux pas que des pédés me matent sous la douche ! s’exclama celui qui m’avait traité de tapette.

J’éclatai de rire et répondis :

– Ne prend pas tes désirs pour des réalités ! D’ailleurs, lequel d’entre vous n’a jamais maté un autre mec sous la douche, ne serait-ce que pour vérifier la concurrence ? En plus, s’il y avait des gays dans votre classe, est-ce que vous pensez vraiment qu’ils vous le diraient, au risque de vivre un enfer tous les jours ?
– Bien fait pour eux. Ils n’ont qu’à pas me chercher, dit le même garçon.

Je le toisai du regard.

– C’est à cause de cons comme toi qu’il y a autant de haine dans le monde. Je suis comme tout le monde. J’aime faire du sport, lire et apprendre. J'aime les jeux vidéo et la course à pied. Je fais de la musculation. Il suffit de me regarder pour s’en apercevoir. Nous ne sommes pas tous intéressés par ce que tu as entre les jambes, figure-toi. Tout ce que nous voulons, c’est qu’on nous foute la paix. C’est tout. Ah si, une dernière chose, dis-je en regardant les deux homophobes du groupe. Faites gaffe à ce que vous dites sur les « pédés », dis-je en ironisant. Un jour, vous risquez de tomber sur plus fort que vous et vous pourriez le regretter. Amusez-vous bien, les gars, et encore désolé, Manuel.

Je repris mon footing en laissant derrière moi un groupe de garçons pensifs. Je me demandais si mes propos avaient fait mouche, mais finis par conclure que seul l’avenir le dirait et que je ne serais pas là pour m’en rendre compte.

Quand je rentrai à la maison, Pete et Chris prenaient leur petit-déjeuner sur le patio. Il n’était que huit heures et demie et la température dépassait déjà 20 degrés. La journée allait être chaude. Je grimpai à l’étage et pris une douche rafraîchissante. La sensation de l’eau qui tombait en cascade sur mon corps était très agréable, emportant avec elle la transpiration de mon footing matinal. Je repensais à ma rencontre dans le parc et me réjouissais de la façon dont les choses s’étaient passées. Je savais qu’il fallait que j’en parle à Pete. Il serait fier de moi.

Après avoir mis un caleçon, je décidai de prendre le temps de lire un peu. Je sortis mon livre de la valise et m’installai sur le sol derrière le lit. J’avais l’habitude de m’asseoir à cet endroit quand j’habitais chez les Forn et que j’avais besoin de m’isoler, mais avec le temps, c’était devenu l’endroit où je bouquinais quand je n’arrivais pas à dormir.

Peu de temps après, on frappa à la porte. Je dis « entrez » et Chris fit son apparition. Il me chercha du regard pendant quelques instants avant de me localiser dans le coin. Il resta planté sur le seuil de la porte et m’observa en train de lire. Il me mettait mal à l’aise.

– Qu’est-ce qu’il y a, Chris ? demandai-je.
– Rien, je réfléchissais à des trucs.

Il semblait hésitant et baissa le regard.

– À quel genre de trucs ? l’encourageai-je.

Il resta silencieux pendant quelques instants, puis répondit calmement :

– Quand je te vois assis là, ça me fait penser à Tony. Il s’assied par terre pour lire aussi.

Je ne relevai pas et me contentai de l’observer. Nos regards finirent par se croiser. Il y avait une lueur dure dans ses yeux bleus que je n’avais jamais remarquée auparavant. Chris portait les stigmates d’un combat intérieur qui avait dû être violent. Il contractait la mâchoire à intervalles rapprochés. Si je ne le connaissais pas aussi bien, j’aurais pu croire qu’il était en colère.

– Il faut qu’on y aille, Bri. Je t’ai désigné comme volontaire pour décorer la maison de Tony avant sa fête de retour.
– Tu m’as désigné comme volontaire ?
– Oui, confirma Chris sans chercher à s’expliquer.
– D’accord, répondis-je. Laisse-moi une minute pour me préparer.

Pendant que je m’habillais, Chris resta adossé contre l’embrasure de la porte. Bien qu’il ne me quittât pas des yeux, j’avais l’impression que ce n’était pas moi qu’il voyait.       


– S-salut B-Brian !
– Salut Tony ! répondis-je avec un sourire. Comment ça va, mon pote ?

Tony était allongé sur un canapé et n’avait pas l’air trop mal en point, sachant que je m’attendais au pire. Il avait encore quelques ecchymoses jaune pâle là où il avait eu des hématomes, et il portait un plâtre au bras droit et à la jambe droite. Ce dernier était décoré d’un dessin sophistiqué réalisé au pochoir représentant un phœnix renaissant de ses cendres, et celui sur son bras arborait le visage d’Albert Einstein tirant la langue. Malgré les circonstances solennelles, cette image décalée du plus grand scientifique de tous les temps me fit sourire.

– Je vais mieux… pour l’essentiel. Je suis presque remis, à part ce s-satané bégaiement. Le médecin dit que… la zone de la parole a été touchée quand ils m’ont brisé le crâne.

Je fis un effort pour garder mon calme en percevant la violence absurde déchaînée contre mon ami dans l’agression. Je m’assis à côté de lui et Chris sur le canapé. Ils échangèrent un regard silencieux, et je vis Chris soupirer en frissonnant. Tony se pencha vers Chris qui le serra dans ses bras. Il lui chuchota quelques mots à voix basse. Je dus tendre l’oreille pour entendre.

– Je suis là, Chris. Je vais bien. M-mieux que ça, même… parce que tu es là.

Chris fixa Tony pendant un long moment et finit par lui déposer un baiser sur le front. Une larme solitaire glissa sur sa joue.

– Oh, Chris ! s’inquiéta Tony, visiblement touché.

Il se redressa tant bien que mal sur les coudes malgré ses plâtres. Chris et moi le soutînmes et quand il roula sur le côté, je me levai pour l’aider à positionner sa jambe de façon à pouvoir se reposer contre Chris.

Je retournai dans l’entrée pour respecter l’intimité de Chris et Tony. Pete avait observé la scène depuis la porte et semblait préoccupé. Quand je le rejoignis, je lui passai les bras autour du cou, ce qui sembla le surprendre. Nous échangeâmes un regard et je savais que nous ressentions le même malaise. Il me fixa pendant quelques instants supplémentaires puis secoua la tête comme pour chasser des images indésirables. Nous retournâmes voir Chris et Tony, lovés dans les bras l’un de l’autre. Le visage de Chris était masqué par la tête de Tony, recouverte d’un bandage.

– Bonjour les garçons. Vous devez être Pete et Brian. Je suis Mike Braden, le père de Tony.

Il nous fit sursauter, mais nous nous remîmes de notre surprise rapidement. M. Braden nous tendit la main en venant à notre rencontre. Pete la serra en premier et s’éclaircit la gorge, mais sa voix restait voilée.

– Pete Patterson. Ravi de faire votre connaissance, M. Braden.
– Tout le plaisir est pour moi, Pete, dit-il en souriant.

Il se tourna vers moi. Je me rendis compte que j’avais lâché Pete par réflexe dès que le père de Tony était arrivé, et j’étais furieux. Je m’en voulais de me sentir coupable, ce qui ne faisait que refléter la piètre image que j’avais de moi-même.

– Tu dois être Brian, dit M. Braden. Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il en apercevant mon visage fermé.
– Comment ? Ah oui, je pensais à autre chose. Enchanté, M. Braden, dis-je en lui serrant la main. Je dois vous dire que je suis vraiment soulagé que Tony soit… Je veux dire que… Euh…

Je n’arrivais pas à finir ma phrase. Le père de Tony esquissa un sourire et posa la main sur mon épaule.

– Nous aussi, nous sommes heureux qu’il soit vivant et de nouveau parmi nous, Brian.

Mes joues s’empourprèrent. Nos regards se croisèrent et je sentis un courant passer entre nous, sans pouvoir le décrire précisément. Je me sentais un peu mieux.

– Chris nous a souvent parlé de toi, poursuivit Mike avec bienveillance. Si seulement la moitié de ce qu’il nous a dit est vrai…

Pete m’adressa un sourire entendu.

– Je sais que j’ai la chance d’avoir Brian, M. Braden, dit-il en alternant son regard entre nous.

Mike regarda par-dessus mon épaule pour observer Chris et Tony. Le bandage cachait une partie du visage de Tony, mais il se dégageait de son expression une détermination que j’avais déjà vue récemment sur le visage de Chris. Je ne savais pas si je devais m’en inquiéter. Peut-être n’était-ce que la force du lien qui les unissait.

– Ils s’en sortiront, dit Mike.
– Oui, nous leur souhaitons de tout cœur, ajouta Pete avec une gravité qui allait bien au-delà de ses paroles.

J’adressai un regard perplexe à Pete en me demandant ce qu’il avait voulu dire. Il se tramait quelque chose et il fallait absolument que je devine ce dont il s’agissait, sous peine de devenir fou.

– Tony nous a raconté votre dernière rencontre, Brian, dit Mike.
– Vraiment ? dis-je avec détachement.
– Tu as réussi à l’impressionner, dit Mike avec admiration. C’est assez rare. Tu l’as aidé quand il était en plein doute. Merci pour lui.
– Je vous en prie, M. Braden. J’aime bien Tony. Je le considère comme un ami. En plus, il a rendu Chris heureux. Je lui dois beaucoup.

Mike alternait le regard entre Pete et moi.

– Tu es vraiment proche d’eux, non ? De Kathleen et Chris, je veux dire.

La réponse à la question de M. Braden était évidente, mais je sentais qu’il s’attendait à quelque chose de plus profond.

– S’ils n’avaient pas été là pour moi, répondis-je, je ne serais plus de ce monde. Ils m’ont sauvé.

Le père de Tony soutenait mon regard avec insistance, me mettant presque mal à l’aise. L’homme semblait voyager dans ses pensées à travers mon regard, mais finit par se reprendre au bout de quelques instants.

– Sauvé de quoi ? releva-t-il.

L’intensité de ce qu’il dégageait me faisait peur. J’avais l’impression que ma réponse revêtait beaucoup d’importance pour lui.

– De moi-même, répondis-je sans cligner des yeux.

Je sentis Pete passer le bras autour de mes épaules pour m’encourager, ou peut-être pour me protéger compte tenu de l’attitude étrange de M. Braden. Je comprenais pourquoi Pete pouvait s’imaginer que nous étions en danger, mais il était évident pour moi qu’il cherchait une réponse à une question qu’il ne s’était jamais posée jusqu’alors. J’attendis patiemment que l’interrogatoire se termine. Pete resserra son étreinte et je lui tapotai affectueusement sur la jambe pour le rassurer.

Mike renoua avec la réalité comme si quelqu’un avait claqué des doigts pour le réveiller d’une transe hypnotique. Il cligna des yeux plusieurs fois et baissa le regard à terre.

– Est-ce que vous allez bien, M. Braden ? demanda doucement Pete.
– Oui, Pete. J’étais juste en train de réfléchir… D’imaginer ce que Brian a vécu…
– C’est du passé, affirmai-je. Je vais mieux maintenant. Comme Tony.

Un léger sourire se dessina sur le visage de M. Braden.

– Tu as raison, dit-il en se secouant la tête pour chasser ses idées noires. Pourquoi est-ce que vous n’iriez pas dehors pour aider à finir les préparatifs ?
– Avec plaisir, répondis-je.

Pete me prit la main et m’amena dans la cour derrière la maison où Mac et Pedro étaient en plein débat sur l’emplacement et la couleur des décorations. Des ballons et des guirlandes de papier étaient disposés aléatoirement. Pete et moi échangeâmes un regard, puis il fit quelque chose qui ne lui ressemblait tellement pas que je crus que j’allais m’étouffer de rire.

– Mes chéris, dit-il avec une mimique efféminée, c’est n’importe quoi, votre déco. Depuis quand est-ce que les hétéros piquent le boulot des pédés ?

Je n’en croyais pas mes yeux. Mac et Pedro se demandaient s’ils devaient rire ou prendre leurs jambes à leur cou. Pete se dirigea vers la table en se tenant les hanches et retira un ballon des mains de Mac. Celui-ci le dévisageait comme s’il était pris de folie. Je n’avais jamais vu Pete se comporter de cette manière. C’était à la fois hilarant et terrifiant.

– Mais oui, Mac, intervint Pedro. Tu sais bien que les gays sont plus doués avec la bouche que les hétéros !

Je ne pouvais plus me retenir plus longtemps. Je partis dans un tel fou rire que je me cognai contre le mur en titubant. Mac hurlait de rire en se tenant le ventre. Pedro se roulait par terre sur le patio, émettant un râle silencieux. Des larmes coulaient sur mes joues et je n’arrivais pas à reprendre mon souffle. La tension s’était évaporée.

– Oh la vache, dit Mac entre deux hoquets. Ne refais plus jamais ça.

Pedro se tortillait toujours par terre, parvenant à peine à articuler une ou deux syllabes entre deux crises de fou, avant d’être paralysé de nouveau.

Tony et Chris nous rejoignirent juste au moment où nous reprenions la décoration en main. Nous laissions encore échapper quelques gloussements par moment, ce qui laissait Chris et Tony perplexes. Quand ils s’enquirent de la raison de notre hilarité, Mac dit :

– Tant pis, il fallait être là.
– Tout à fait, mes chéris, dit Pete avec sa voix efféminée, en cassant le poignet.

Tony sourit en apercevant l’expression choquée de Chris. Mac et Pedro rirent de plus belle, anéantissant tout le progrès effectué pour retrouver notre calme. J’étouffai un gloussement et me contentai de sourire en voyant Pete essayer de garder son sérieux.

Chris secoua la tête en écarquillant les yeux et dit :

– Mais bien sûr.

Je craquai de nouveau, tout comme Pete. Tony éclata de rire et enfouit son visage dans l’épaule de Chris. Celui-ci sembla agréablement surpris et prit Tony dans ses bras en riant à son tour. En les regardant s’enlacer, je sentis un creux se former dans mon estomac. C’était comme si quelque chose venait de se briser tout au fond de moi. Un chapitre de ma vie était en train de se détacher de moi comme un iceberg de la banquise.

Je tentai de conserver un sourire de façade en m’approchant de Pete, mais quand je fus devant lui, je me blottis dans ses bras et appuyai ma tête contre sa poitrine. Des larmes jaillirent de mes yeux et mouillèrent le T-shirt de Pete. Il se rendit compte que je n’étais pas en train de rire quand il sentit mes sanglots. Il m’entoura de ses bras protecteurs et me serra contre lui en m’embrassant sur le front. Il commença à me bercer doucement en me parlant à voix basse, mais si faiblement que je ne sentais que les vibrations dans sa poitrine.

Alors que les rires diminuaient autour de nous, je m’efforçai de me ressaisir, mais en vain. Pete me prit par la main pour m’emmener à l’écart dans un coin de la cour. J’entendais les autres chuchoter derrière nous. Pete s’arrêta et me prit dans ses bras en attendant que je domine mes émotions.

– Bri, dit-il doucement en écartant une mèche de mon visage, qu’est-ce qui ne va pas ?

Je me reculai un peu pour essuyer mes yeux contre mon épaule.

– Rien. C’est stupide.
– Ce n’est pas stupide si ça t’a fait fondre en larmes, mon cœur. Raconte-moi.
– C’est juste que… Je vois Chris et Tony, et ils ont l’air si heureux. C’est comme si j’étais en train de le perdre.
– De le perdre ? demanda Pete, avec de la tension dans la voix. Comment ça ?

Je relevai la tête et vis dans ses yeux la peur qu’il essayait de cacher.

– Pete, je te l’ai déjà dit. Je t’aime. J’aime Chris aussi, mais d’une autre manière. Je n’ai pas envie d’être avec lui, mais je veux qu’on reste proches, et j’ai l’impression que Tony a pris ma place auprès de lui.

Je secouai la tête, contrarié.

– J’ai l’impression d’être bizarre.
– Non Brian, au contraire. Je comprends parfaitement ce que tu dis, dit Pete en me serrant dans ses bras. Mais je ne peux rien faire de plus que te tenir contre moi, parce que Chris et Tony sont un vrai couple. Ils s’aiment. Tu le vois bien, non ?
– Si, et c’est ce qui m’a fait réagir. Est-ce que tu as vu comment Tony le regarde ?
– Mmh mmh, acquiesça Pete, et j’ai vu comment Chris regardait Tony. Je suis content pour eux.
– Moi aussi, mais j’ai cette boule stupide dans l’estomac…
– Allons leur parler, suggéra Pete. Peut-être que si tu leur parles, tu te sentiras mieux.

Je levai les yeux vers lui. L’idée de raconter à Tony ce que je ressentais au sujet de sa relation avec Chris me mettait mal à l’aise. J’avais peur que notre amitié ne soit dénaturée, ce qui affecterait ma relation avec Chris.

En me retournant dans les bras de Pete, j’observai Tony et Chris assis à la table pendant que Mac et Pedro continuaient à accrocher les ballons et les banderoles. Ils nous regardaient en chuchotant à l’oreille l’un de l’autre. A un moment, Chris fronça les sourcils et plongea son regard dans celui de Tony. Je sus à cet instant et sans aucun doute possible que Tony avait pris ma place dans la vie de Chris. La maison aurait pu imploser devant nous, rien ne pouvait désormais séparer Chris de Tony. Je me cramponnai à Pete.

– Je leur parlerai, mais après la soirée, murmurai-je. Je ne veux pas leur gâcher la fête.

Pete serra ma main dans la sienne et dit :

– Bravo, Bri. Tu es le meilleur.

Nous restâmes enlacés pendant encore quelques instants, puis nous séparâmes pour aider les autres à finir les préparatifs. Chris s’approcha de moi après avoir installé Tony sur une chaise où il pouvait bavarder avec Pedro et Mac.

– Est-ce que ça va, Brian ? demanda-t-il.
– Ça va très bien, Chris. C’est juste que je suis préoccupé en ce moment.
– Je n’aime pas quand tu dis ça, dit-il en plissant les yeux. Ça veut toujours dire que tu caches quelque chose.
– Chris, je t’assure, dis-je avec un sourire. Je vais bien. J’ai certaines choses à régler dans ma tête. C’est tout.

L’expression de Chris resta suspicieuse. Je remarquai Pete en train d’observer la scène dans mon champ périphérique. Je souris encore davantage en disant :

– Chris, retourne voir Tony. Et surtout dis-lui combien tu l’aimes.

Il plissa encore les yeux, mais quand je lui fis signe de rejoindre Tony d’un hochement de tête, Chris s’éloigna pour s’asseoir à côté de lui. Je ne sais pas s’il lui parla de moi, mais je sentis le regard de Chris me suivre jusqu’à l’arrivée du prochain invité.

Un homme asiatique portant des lunettes à verres teintés et un T-shirt gris apparut à la porte de derrière. Après avoir balayé l’assistance du regard, il se dirigea vers Tony et s’inclina brièvement devant lui. Tony le salua à son tour en inclinant la tête depuis sa chaise.

– Salut Chen, l’accueillit Tony avec un grand sourire.

Si faiblement que je dus tendre l’oreille pour entendre, le dénommé Chen dit :

– Tony, tu as l’air d’aller mieux aujourd’hui. Comment se porte le géant des plaines ?

Chris fit la moue alors que Tony éclatait de rire.

– Pose-lui la question, dit-il avec un sourire narquois.

Chen pencha la tête sur le côté et esquissa un sourire.

– Bien sûr. Est-ce que tu as la tête dans les nuages ? demanda-t-il en se tournant vers Chris.
– Non, pas de nuages ici, mais même s’il y en avait, tu ne serais pas assez grand pour les voir, répondit Chris avec un large sourire.

Ils éclatèrent de rire tous les trois. Tony rejeta la tête en arrière contre Chris qui l’embrassa sur le front dans un geste d’affection spontané. L’observation de la scène me souleva le cœur et creusa le trou dans mon estomac.

Ce dilemme me déchirait le cœur. D’un côté, j’étais fou de joie pour Chris et Tony qui étaient, selon toute vraisemblance, amoureux et très heureux ensemble. Mais de l’autre, à un niveau plus primaire, j’avais le sentiment qu’on marchait sur mes plates-bandes. Pete me poussa doucement vers le groupe de singes hurleurs alors que Chris prenait la parole :

– Où est Juan ? demanda-t-il.
– Il sera bientôt là. Il a invité un client à déjeuner pour discuter des travaux que nous allons faire pour lui.

Chen se retourna alors que Pete et moi approchions.

– Pete, B-Brian, voici Chen… Notre très bon ami, dit Tony avec son élocution particulière.
– Salut Chen, je suis Brian, dis-je en tendant la main, que l’homme serra.
– Bonjour Brian, ravi de faire ta connaissance, dit-il avec une courte révérence.
– Et voici mon copain Pete.

Pete me jeta un regard rapide pendant que je le présentais, surpris du qualificatif. Je lui adressai un sourire en coin, et il en fit autant en serrant la main de l’homme de petite taille.

– Bonjour Chen, enchanté de faire ta connaissance.
– Tout le plaisir est pour moi, Pete. Veuillez m’excuser. Je suis attendu à l’intérieur.

Chen s’inclina encore une fois avant de se retirer dans la maison.

Une fois qu’il eut disparu, Tony dit :

– C’est s-sans doute une des personnes les plus brillantes que je connaisse, les gars.
– Ah bon ? m’étonnai-je.
– Tu d-devrais assister à une de nos c-conversations une fois, dit Tony en hochant la tête. Tu apprécierais.
– Pourquoi pas, répondis-je. Qu’est que vous allez faire maintenant, toi et Chris ?
– Sans doute vous cacher quelque part pour… Ah, je ne vais pas vous faire un dessin, interrompit Pedro sans crier gare.
– Comment est-ce que je pourrais m’en empêcher ? protesta Tony.

Le visage de Chris s’était coloré d’une teinte intéressante de rouge quand Pedro avait fait son commentaire. Tony dévisageait Chris avec une telle intensité que j’avais du mal à le comprendre. Mais Chris soutenait son regard avec une intensité égale. Ses bras puissants entouraient le corps moins vigoureux et meurtri du garçon blotti contre lui. Un baiser entre les deux aurait été moins pénible à regarder pour moi que l’instinct protectif dont faisait preuve Chris à l’égard de Tony. Trop de souvenirs de ces manifestations de réconfort et de protection remontaient à la surface, de l’époque où ma vie n’était qu’un cauchemar.

Une douleur dans l’estomac m’incita à suivre Chen à l’intérieur sans perdre de temps.

En entrant dans la cuisine, je demandai :

– Les toilettes ?
– Au fond à droite, dit une femme qui était arrivée pendant que nous étions dehors.

Je bondis vers la porte et la trouvai verrouillée. J’entendais une petite fille à l’intérieur qui chantonnait. Sans autre alternative, je fonçais vers la porte d’entrée et l’ouvris précipitamment. Je m’agenouillai devant des buissons qui longeaient la maison et eus un haut-le-cœur. Rien ne sortit de mon estomac, à mon grand soulagement. Je restai au sol encore un moment pour recouvrer mes esprits.

– Est-ce que ça va ? demanda la femme de la cuisine.
– Oui, dis-je en reprenant mon souffle. Je crois que… j’ai mal digéré quelque chose.
– Je suis Jenny Braden, la mère de Tony.
– Bonjour Mme Braden, dis-je en me relevant, suffisamment confiant que je n’allais pas avoir une nouvelle crise. Je m’appelle Brian. Heureux de faire votre connaissance, même si j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances.
– Est-ce que tu vas bien, mon cœur ? demanda Pete en déboulant au coin de la maison, manquant de renverser la mère de Tony au passage.
– Oh ! Pardonnez-moi, dit-il en évitant la collision de justesse grâce à une contorsion acrobatique assez remarquable.

Jenny mit quelques secondes à se remettre de cette légère frayeur, mais répondit :

– Ne t’en fais pas pour moi, Pete.
– Je suis vraiment désolé, Mme Braden, dit Pete en prenant une mine contrite et en regardant ses pieds. Je ne savais pas que vous étiez là.
– C’est évident, dit-elle avec une pointe d’amusement, ce qui fit rougir Pete. Ah, les garçons !

Elle se dirigea vers la maison en secouant la tête, visiblement toujours amusée.

Pete se tourna vers moi avec une inquiétude réelle.

– J’ai l’impression que cette histoire te perturbe vraiment, Bri. Est-ce que tu es sûr que ça va aller ?
– Je suis bien obligé, Pete. Je ne peux rien y changer, et même si je pouvais, je n’en ferais rien. Tu es dans ma vie maintenant, et Chris a Tony.
– Je me fais du souci pour toi, Bri, dit Pete avec gravité. Tu n’as pas été dans cet état depuis très, très longtemps.
– Dans quel état ? demandai-je.
– Tu es plus… émotif que d’habitude. On dirait que c’est le signe précurseur de quelque chose de plus sérieux, et ça me fait peur.
– C’est juste qu’il se passe tellement de choses…, dis-je en laissant planer un silence évocateur.

Je m’assis sur la pelouse et mon regard se perdit dans le lointain. Mon esprit était traversé de pensées multiples. Depuis le début de notre road trip, j’avais été confronté à tellement de choses : l’homophobie, la tentation, la réaction de ma mère, le sentiment que j’étais en train de perdre Chris. Plus grave encore, je sentais que je mettais Pete à distance à cause de ce que je ressentais, alors que c’est sur son amour que j’aurais dû me reposer. Je me fermais à lui alors que j’aurais dû lui ouvrir mon cœur. 

– Brian ? Oh, désolé…

Chris nous avait rejoints et comprit immédiatement la nature de la situation.

– Euh, comment est-ce que tu te sens, Brian ?
– Ça va très bien, Chris, répondis-je automatiquement.

Deux paires d’yeux me scrutèrent avec circonspection. Les deux personnes qui me connaissaient le mieux au monde me contemplaient sans croire un mot de ce que je disais. Je me sentais mal à l’aise. J’étais incapable de soutenir leur regard.

– Il faut que j’aille courir pour me vider la tête, dis-je en me raccrochant à mon unique échappatoire. Je serai bientôt de retour.

Je me levai d’un bond et partis en courant à bonne allure. En m’éloignant, j’entendis la voix de Chris qui me poursuivait :

– Tu t’enfuis encore une fois, Brian !

Je fis semblant de ne pas l’entendre.


Je trouvai plusieurs voitures garées devant la maison des Braden en rentrant de ma course. Pete et Chris discutaient calmement, assis sur le porche. Ils me virent approcher et se levèrent en même temps. Chris donna une tape amicale sur l’épaule de Pete avec un air compatissant et se retira dans la maison, le laissant seul alors que je franchissais les derniers mètres qui me séparaient de lui. Il me suivait du regard, les yeux légèrement plissés, avec une mine pensive. Je devinais sans peine que Pete se rongeait les sangs à mon sujet et qu’il ne savait pas comment s’attaquer au problème.

Quand j’atteignis la maison, je m’arrêtai devant lui et le regardai droit dans les yeux. La pureté de son regard bleu saphir était troublée à cause de mon comportement imprédictible. Il sonda mon expression à la recherche d’indices sur mon état mental et émotionnel, mais je ne laissais rien paraître. Nous restâmes silencieux pendant un long moment, simplement à nous dévisager. Pete ouvrit légèrement les bras, comme pour m’inviter dans son étreinte, mais en me laissant le choix de rester seul si c’était ce que je voulais.  Ce simple geste me fit monter les larmes aux yeux.

Je fis un pas vers lui et passai les bras autour de sa taille, reposant la tête contre sa poitrine. Il prit une profonde respiration et laissa échapper un long soupir frémissant. C’est alors que je me rendis compte combien je l’avais blessé en partant comme je l’avais fait. Je levai le regard vers lui, implorant silencieusement son pardon. Il verrouilla son regard humide sur le mien.

– Qu’est-ce que je dois faire, Pete ? chuchotai-je.
– Il a raison, tu sais, dit-il en me fixant avec compassion.
– Qui ça ? demandai-je.
– Chris, dit Pete sans hésiter. Tu essaies de fuir tes problèmes et tes émotions.
– Je sais, chuchotai-je, mais je ne sais pas ce que je dois faire. Je n’arrive pas à faire face à ce que je ressens, Pete. C’est tellement… Ça me dépasse.
– Ça me fait mal de te voir comme ça, Bri, dit Pete en soupirant de nouveau.

Je me reculai un peu et vis sur son visage la peine que je lui avais causée. Pete baissa les yeux vers moi, avec une expression teintée de préoccupation et de tristesse. J’étais incapable de soutenir son regard plus d’une seconde. Mes yeux étaient remplis de larmes qui coulaient sur mes joues alors que je me maudissais de faire souffrir celui qui comptait le plus dans ma vie.

– Je suis désolé, Pete. Vraiment.
– Je sais, mon cœur, dit-il doucement. J’aimerais juste pouvoir t’aider davantage.
– Tu m’aides déjà, Pete, dis-je avec sincérité. Tu m’aides simplement en étant à mes côtés et en m’écoutant. J’aimerais tellement pouvoir éviter ce genre de chose.
– Eviter quoi, Bri ?
– Ce qui s’est passé avec ma mère. Avec Kerry. Avec tes parents. Cette réaction de merde quand je vois Chris et Tony ensemble… et heureux ! dis-je en sentant la colère monter en moi. Je m’en veux tellement de réagir comme un con. Je devrais laisser tout ça me passer au-dessus de la tête ! Je devrais être habitué, depuis le temps, au lieu de me mettre à chialer à la première occasion…
– Brian Andrew Kellam, surveille ton langage !

Kathleen surgit dans l’allée devant à la maison, ayant visiblement fait le chemin à pied de chez elle à la demeure des Braden. Je lui jetai un regard noir quand elle passa devant nous, mais elle n’y prêta pas attention, ignorant le fait que j’étais tendu au point de trembler.

Quand la porte se referma derrière elle, je laissai éclater bruyamment ma colère :

– Je refais les mêmes putains de conneries ! Ces émotions à la con me donnent envie de me…

Je sentais que j’avais besoin de cogner quelque chose pour faire passer cette colère envers moi-même, mais à part Pete, je n’avais rien sous la main pour servir d’exutoire à mon ressentiment. Je me dégageai des bras de Pete avec la ferme intention de retourner courir pour chasser en partie mes idées noires, mais la porte s’ouvrit de nouveau, laissant apparaître la tête de Tony.

– Dites, les gars, vous allez passer t-toute la journée ici ou v-vous venez vous amuser derrière ?
– Nous vous rejoignons dans une minute, Tony, dit Pete sans le regarder. Nous avons presque fini.

Tony plissa les yeux en remarquant mon visage fermé.

– Prenez tout le temps qu’il faudra, dit le garçon convalescent. Rien ne presse.

La réaction de Tony me calma un tant soit peu. Je vis Chris s’approcher derrière lui alors qu’il refermait la porte. Il dit quelque chose à l’oreille de Tony, qui se contenta de hocher la tête.

– Ils se doutent de quelque chose, non ? demandai-je posément à Pete.
– Evidemment. Le contraire serait surprenant quand tu pars courir sur un coup de tête et que tu envoies balader tous ceux qui t’approchent, dit Pete avec une pointe de reproche dans la voix. Nous avons parlé de toi pendant que tu courais. Je ne leur ai rien dit, mais Chris semble avoir pigé. Tony n’est pas sûr, mais il finira par comprendre par rapport à ton comportement. Pedro et Mac se doutent de quelque chose aussi, mais ils ne m’ont rien demandé encore.
– Alors j’ai quand même réussi à gâcher leur fête, hein ? demandai-je amèrement.
– Non, je ne crois pas, répliqua Pete. Ils sont plus inquiets qu’autre chose, tout comme moi.
– Génial. Putain, c’est génial. C’est comme si je contaminais tout ce qui m’entoure par ma simple présence ! Je déteste ça. Je déteste ma mère parce qu’elle m’a menti. Je déteste tes parents pour ce qu’ils nous ont fait, et je me déteste parce que je me laisse bouffer par tout ça !
– Pourquoi est-ce que tu as autant de colère en toi, Brian ? demanda Pete avec gravité, plissant le front.

Mon regard se perdit dans le lointain alors que je réfléchissais à ma réponse. Pete attendit patiemment à mes côtés pendant ce temps. La porte s’ouvrit de nouveau et Chris apparut. Il se dirigea directement vers nous et s’arrêta à quelques mètres de moi. Je fis exprès de l’ignorer. Sa simple présence ne faisait que raviver ma colère. On ne pouvait pas me laisser tranquille cinq minutes.

– Pourquoi autant de colère, Brian ? répéta Pete, en dépit de la présence de Chris.

De nouveau, je gardai le silence. Chris se dandinait d’un pied sur l’autre à mesure qu’il se prolongeait.

– Brian ? relança Pete.

Quand je refusai de répondre pour la troisième fois, Chris intervint :

– Il est en colère parce qu’il n’a pas le contrôle. Pas vrai, Bri ?

Pete regarda pensivement le jeune homme athlétique. Je fusillai Chris du regard, mais il resta imperturbable. C’est alors que je remarquai que Chris avait porté Tony pour nous rejoindre. Je croisai le regard de Tony et fus déconcerté encore une fois par son intensité. J’avais l’impression qu’il pénétrait dans les profondeurs de mon inconscient, comme si rien ne pouvait lui être caché.

– Brian, dit Tony, ça ne sert à r-rien d’être en colère. Ça te c-consume de l’intérieur, c’est tout.
– Je sais, Tony ! aboyai-je. Putain, tu crois que c’est la première fois que ça m’arrive ? Tu crois que je ne sais pas ce que la colère peut faire ? J’ai failli me foutre en l’air tellement j’étais en colère !
– Alors tu sais que t’énerver ne sert à rien, rétorqua Tony sans une hésitation ni un bégaiement. Alors essaie autre ch-chose. Tu as un problème. Quelle est la bonne solution ?

Le sourire en coin de Chris me hérissa le poil.

– Si je le savais, je ne serais pas aussi énervé !
– Mec, c’est toi qui fais le ch-choix de t’énerver. Pas moi, pas Chris, pas Pete… Non, c’est toi.

Tony plongea son regard dans le mien. Les mots sur lesquels il accrochait semblaient presque choisis, comme pour accentuer des points clés.

– Je sais que tu es en colère, mais tu peux ch-choisir comment tu la gères. Est-ce que tu v-veux te mettre dans tous tes états et faire f-fuir tout le monde ou trouver une solution à ton p-problème ?
– Je veux juste être heureux, dis-je faiblement, incapable de rester énervé en soutenant le regard de Tony.
– Qu’est-ce qui t-t’empêche d’être heureux ? demanda-t-il.
– Ma mère est homophobe, Tony, répondis-je. Elle ne veut pas que Pete et moi soyons ensemble.
– Qu’est-ce que ça ch-change pour vous ? Est-ce que toi et P-Pete allez vous séparer parce qu’elle n’arrive p-pas à vous accepter ?
– Non, je ne quitterai pas Pete à cause d’elle.
– Très bien. P-problème résolu, dit Tony en faisant une pause pour essayer de contrôler son élocution. Elle n’aura p-pas d’autre choix que de s’habituer ! Elle ne p-pourra plus vous séparer très longtemps, et après vous serez de nouveau ensemble et elle ne p-pourra plus rien y faire. Quoi d’autre ?

Je fixai le jeune homme clairvoyant avec incrédulité. Son cerveau ne contrôlait peut-être pas la zone  du langage correctement, mais sinon tout le reste fonctionnait à merveille. Tony avait mis en avant une évidence : Pete et moi étions ensemble pour la longue route, et je ne serais pas sous l’autorité de mes parents éternellement. Il fallait simplement que je garde ces éléments solidement ancrés en tête quand je pensais à ma mère.

– Euh, je n’ai pas vraiment envie d’en parler tout de suite, Tony, dis-je, à moitié implorant.
– Hum. Ça veut dire que ça concerne Chris et moi. Nous t’écoutons.
– Alors c’est quoi, Brian ? demanda Chris brusquement.

Pete se plaça derrière moi, m’attirant contre lui pour que je sente son contact, puis m’entoura de ses bras pour me réconforter. Rien dans son attitude ne portait à croire qu’il voulait abréger la conversation et la direction qu’elle prenait. Je gardai le silence pendant encore quelques instants, alternant le regard entre l’intensité de l’expression de Tony et celle, plus ténébreuse, de Chris. Je fermai les yeux et rassemblai ce qui me restait de force émotionnelle.

– Tout d’abord, je veux que vous sachiez que je suis vraiment, vraiment heureux pour vous deux. Quand je te vois avec Chris, Tony, c’est comme si vous étiez faits pour être ensemble. Tu lui apportes tant de bonheur. Et c’est réciproque, Chris. Ce n’est pas très compliqué de comprendre que vous êtes vraiment amoureux.

Je dus faire une pause de quelques secondes pour décider comment j’allais parler de ce que je ressentais et de ce que je pensais.

– Le problème, c’est que quand je vous vois tous les deux ensemble et heureux, j’ai l’impression qu’on me retire quelque chose. Un trou se forme dans mon estomac, et je ne sais plus comment réagir.

Je me tournai vers Tony.

– Tony, après tout ce qui s’est passé, tu sais que je ne ferais jamais rien qui pourrait intentionnellement te blesser, non ?

Il hocha la tête sans conviction.

– J’ai cette… connexion avec Chris. Elle existe vraiment et j’ai l’impression qu’on va m’arracher une partie de moi quand j’imagine qu’on va me l’enlever.

Je vis l’expression de Tony s’assombrir, mais je tentai de prévenir sa colère :

– C’est vraiment ce que je ressens, Tony ! Je veux que toi et Chris puissiez être heureux et aussi proches que possible l’un de l’autre, mais je veux être proche de Chris aussi. Tu vois ce que tu ressens pour Pedro et Mac ?

Tony acquiesça, l’expression toujours incertaine. Il semblait sur ses gardes.

– C’est ce que je ressens pour Chris. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’on veut l’éloigner de moi, et ça fait mal. C’est une putain de douleur, et je m’en veux à mort de la ressentir.

Je baissai les yeux au sol.

– Je suis désolé, dis-je dans un souffle. Vous ne méritez pas ça. Ni l’un, ni l’autre.

Tony s’appuya sur Chris pour sautiller jusqu’à trente centimètres de moi. Je sentis une main sur mon épaule et levait les yeux vers lui. L’hostilité que je m’attendais à voir dans son expression était absente, mais son regard n’avait rien perdu de son intensité. J’étais captivé, incapable de détourner les yeux pendant que Tony parlait. Je commençais à comprendre l’effet prodigieux qu’il devait avoir sur Chris. 

– Chris est important p-pour nous deux, Brian. Il nous donne certaines ch-choses en commun, mais tu dois savoir que la situation a ch-changé. Nous p-partageons maintenant des expériences que tu ne p-pourras jamais connaître.
– C’est comme ça que ça devrait se passer ! C’est pour ça que ça m’énerve de ressentir cette putain de sensation !
– Laisse-moi finir, dit Tony avec un calme surprenant compte tenu de son état. Toi et Chris avez quelque chose entre v-vous que je ne connaîtrai jamais. La nature de nos relations est différente, Brian. Nous aimons Chris tous les d-deux. Tu l’aimes comme un f-frère, et moi je l’aime autrement. Et alors ? Tu sais que son c-cœur est assez grand pour nous aimer tous les d-deux. Je ne veux pas l’éloigner de toi, B-Brian… Mais je veux avoir ma part du g-gâteau !
– Tu ne devrais même pas avoir à la réclamer !
– Je ne la réclame pas, B-Brian. Je te dis les ch-choses comme elles sont.

Tony avait raison, et j’avais du mal à l’admettre. Je ne pouvais pas lutter contre mes sentiments envers Chris à cause du passé qui nous unissait. C’était impossible de défaire ce que j’avais ressenti pour lui avant, et ce que je ressentais toujours. J’avais peur de ce que Pete pourrait dire s’il arrivait à lire dans mes pensées. Elles ne me plaisaient pas non plus, mais je ne pouvais pas les empêcher.

– Brian, dit Pete calmement. Ce n’est pas une compétition. Tu ne peux pas gagner contre lui à ce jeu.

Il se tourna vers Tony. Mon estomac se noua. Chris n’avait pas dit un mot, mais je savais ce qu’il pensait. Je pouvais le lire sur son visage : il appartenait à Tony, et pas à moi. J’avais l’impression d’être un monstre d’égoïsme et de possessivité. Je les voulais tous et quand j’en avais envie. C’était malsain.

– Est-ce que tu sais ce que je perds ? demandai-je à Tony.
– Tu ne p-peux pas p-perdre ce que tu n’as jamais eu, répondit-il.

Ce fut comme si on m’avait asséné un coup sur la tête aussi fort que possible. Je commençais à me rendre compte que je me battais pour une idée, et non une réalité. J’avais du mal à abandonner la promesse de ce qui aurait pu être. Un rêve était en train de s’évanouir, et je devais en faire le deuil.

– Est-ce que tu voudrais que je te fasse la même ch-chose avec P-Pete ? demanda Tony calmement mais fermement.
– Non ! répondis-je avec la même véhémence.

Il me désarçonna en faisant un pas en avant et en me serrant maladroitement dans ses bras. Je fis un effort pour ne pas le repousser par réflexe, néanmoins mon corps était raide comme une planche de bois. Je parvins à passer un bras autour de ses épaules. L’autre pendait inerte le long de mon corps.

– Tu nous as aidés à être ensemble, C-Chris et moi, chuchota Tony. Je n’oublierai jamais ce que tu as fait p-pour moi, B-Brian. Je ne te l’enlève p-pas vraiment.

Tony me serra contre lui avec une force étonnante pendant un long moment. Quand il me relâcha, je scrutai son regard. L’estime et l’affection que j’y voyais étaient sincères, et elles m’étaient destinées.

– Merci, Tony, chuchotai-je en essayant de me convaincre.

Je me sentais un peu mieux au sujet de ma relation avec Tony, mais je savais que cet épisode était loin d’être clos. Mes sentiments pour Chris étaient en train de s’intensifier, et c’est ce qui m’effrayait le plus. Je n’arrivais pas à voir comment j’allais me sortir de ce piège que j’avais tissé avec mes illusions.

Pete m’entoura affectueusement de ses bras protecteurs, mais le réconfort dont j’aurais tellement eu besoin à ce moment-là ne se trouvait pas dans son étreinte.      

Chapitre 22

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