Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 20

Je fus réveillé le lendemain matin par le doux baiser que Pete me déposa sur la joue. Nous avions passé une nuit incroyable. C’était la première fois que nous étions allés plus loin que les simples caresses. Avant de passer au plaisir oral, nous en avions discuté brièvement et décidé que cela ne dépassait pas les limites que nous nous étions fixées. Nous souhaitions tous deux attendre d’avoir dix-huit ans avant d’aller plus loin. Mais cela me suffisait amplement pour l’instant.

Je n’arrivais toujours pas à mettre des mots sur les sensations que j’avais éprouvées. Je savais que ce serait génial, mais je n’avais pas de mots pour décrire ce que j’avais ressenti. Le monde s’était arrêté de tourner pendant que Pete s’occupait de moi. Heureusement que j’avais l’habitude d’étouffer mes cris à la maison. Si je ne m’étais pas retenu, tout le quartier aurait été au courant de ce que nous étions en train de faire. Après que Pete m’avait procuré le plus bel orgasme de ma courte existence, j’en fis autant pour lui. C’était presque aussi bon de donner que de recevoir. Mon excitation était telle que nous recommençâmes une deuxième, puis une troisième fois.

– Bonjour, mon coeur.

En me tournant vers lui, je fus saisi par le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Je n’avais jamais vu un regard aussi expressif sur son visage depuis que je le connaissais. Je me reculai un peu pour mieux le contempler. Il me suivait des yeux, des yeux d’un bleu si parfait qu’ils en étaient presque irréels. Il y avait tellement de choses à voir en sondant plus profondément son regard, certaines qu’il me laissait entrevoir et d’autres qu’il gardait pour lui, certaines apparentes et d’autres enfouies si profondément qu’elles ne remonteraient jamais à la surface. Je lisais si clairement en lui que j’avais la sensation de me noyer dans ses yeux. J’étais incapable de réfléchir, de bouger ou de respirer. Pete me caressa doucement la joue, et un nuage de tristesse vint assombrir cet océan de bleu.

– Je t’aime, Brian, dit-il d’une voix étranglée par l’émotion.

Nous nous rapprochâmes l’un de l’autre et nous embrassâmes à mi-chemin. Pete posa sa tête sur mon torse, m’entoura de ses bras et me serra contre lui de toutes ses forces. Il s’accrochait à moi comme à une bouée de sauvetage, m’empêchant presque de respirer. Son corps était agité de sanglots à peine camouflés qui s’amplifiaient de minute en minute. Je ne pouvais rien faire d’autre que lui caresser les cheveux alors qu’il essayait de se retenir de pleurer.

– Oh, Bri. Qu’est-ce que je ferais sans toi ? Je ne pourrais pas survivre sans toi à mes côtés. J’ai tellement peur que tu ne puisses pas rester ici avec moi.

Son regard était plongé dans le mien, et ses yeux m’imploraient de lui dire que tout allait bien se passer, comme s’il était un enfant et que j’étais son père.

– Si tu dois repartir, je ne m’en remettrais pas ! Je ne suis pas assez fort !

Il enfouit une nouvelle fois son visage couvert de larmes dans ma poitrine. Je le laissai sangloter encore un long moment, ne sachant pas très bien ce que je devais faire pour apaiser son chagrin.

– Pete, rien n’est perdu. Nous avons déjà parcouru un long chemin ensemble pour en arriver là, et nous continuerons à avancer quoi qu’il arrive. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. Si je dois rentrer, ce ne sera pas pire qu’avant, et nous connaissons désormais nos sentiments l’un pour l’autre. Nous pourrons nous parler au téléphone et nous écrire, et nous revoir pendant les vacances…

Il recula brusquement la tête et me regarda dans les yeux.

– Je ne peux pas revenir en arrière ! J’ai besoin de toi ! J’ai besoin que tu sois là, de te sentir près de moi, d’être dans tes bras, de ne pas être tout seul quand je me sens triste. J’avais réussi à m’en sortir tout seul jusqu’à présent. Jusqu’à cette nuit. Après cette nuit, je… je ne peux plus rester sans toi et continuer à vivre. Après ce que nous avons partagé, le lien entre nous est devenu tellement fort qu’il ne peut plus être brisé. Je… Brian… c’est difficile de décrire ce que je ressens pour toi. C’est comme si tu étais mon âme, et si tu me quittes, j’ai peur qu’elle s’en aille avec toi, me laissant comme une coquille vide. C’est tellement plus fort que ce que je ressentais avant. C’est l’amour avec un grand A. Ce que j’éprouvais avant n’était qu’une goutte d’eau par rapport à ce je ressens maintenant. Je me suis ouvert à toi la nuit dernière, et tu m’as emmené là où je n’avais jamais été. Tu fais tellement partie de moi que l’idée de rester sans toi, ne serait-ce que pour quelques jours, m’est insupportable. Est-ce que tu peux comprendre ça ? Est-ce que tu ressens la même chose ? Ne serait-ce qu’un tout petit peu ?

En fouillant dans mon cœur, je me rendis compte que j’avais supprimé toutes les émotions liées à ce que je ressentais pour Pete, comme je n’avais cessé de le faire depuis qu’il m’avait été arraché. C’était si facile que je le faisais désormais automatiquement. Mais à quel prix ? Ne jamais ressentir de joie, de désir… ou d’amour. Je supprimais ces émotions pour m’épargner la souffrance qui surviendrait inévitablement quand nous serions de nouveau séparés. Des larmes se formèrent dans mes yeux, douces et amères à la fois. Je savais que je l’aimais et que je voulais être avec lui pour toujours, mais je m’interdisais de le ressentir, comme si j’avais enfermé ces émotions à jamais dans un coin sombre de mon cœur.

Pete vit mon hésitation et devait craindre le pire, que je ne l’aimais plus. Son regard implorant était fixé sur moi, et sa lèvre inférieure tremblait dans l’expectative de ma réponse. Je ne le fis pas douter plus longtemps.

– Pete, bien sûr que je t’aime. Je donnerais ma vie pour la tienne. La nuit dernière fut un moment unique pour moi aussi, à tel point que je ne suis pas encore descendu de mon petit nuage.

Je le serrai fort contre moi, m’abandonnant à la sensation de sa peau nue contre la mienne.

– C’est difficile pour moi de ressentir les choses, Pete. C’est comme si j’avais le cœur engourdi. Je sais ce que je devrais ressentir, mais je n’y arrive pas. Je sais que je t’aime, mon esprit sait que je t’aime, mais mon cœur a peur d’éprouver cet amour. Tu as dû te poser des questions l’autre jour quand je t’ai dit que je ne me sentais pas proche de toi. Ce n’était pas à cause de toi. Tu n’y es pour rien. Le problème vient de moi, à cause de ma peur de devenir trop proche de toi.
C’est d’ailleurs vrai pour toutes mes émotions. La joie, la tristesse, la colère… Je réagis toujours de la même manière. Je les refoule. Je les ignore. J’ai perdu le contrôle. C’est devenu instinctif. Et je ne sais pas comment y remédier.
Evidemment que je t’aime. Je le sais au fond de moi. J’espère que tu le sais aussi. Tu le sais bien, non ?

Il acquiesça et me serra brièvement contre lui.

– Tant mieux. J’avais peur que tu en doutes, vu comment je me suis comporté envers toi.

Il leva les yeux vers moi et caressa mon visage de nouveau. Un sourire se dessina sur ses lèvres.

– Brian, je te comprends. J’ai eu le même problème que toi à une époque. Il y a des gens qui peuvent t’aider à ressentir tes émotions de nouveau. Sharon, Jason, Kévin, ils m’ont tous aidé. Même Ray. Je ne dis pas que ce sera facile, et ce sera même douloureux par moments, mais je serai là pour t’aider. Nous le serons tous. Et tu as raison, dit-il en poussant un profond soupir, nous trouverons une solution quoi qu’il arrive. Nous sommes assez forts pour ne pas nous laisser abattre. Et nous ferons en sorte que ça marche d’une façon ou d’une autre. 

Il changea de position de façon à pouvoir me regarder dans les yeux, torse contre torse, cœur contre cœur. Je me perdis de nouveau dans ces océans bleus, exempts cette fois-ci du moindre nuage. Nous restâmes enlacés ainsi pendant un long moment. Le temps sembla suspendre son vol. Il se passa quelque chose de singulier pendant cette étreinte. Je devins conscient d’un lien entre nous, ancré dans les tréfonds de mon être, que personne d’autre ne pouvait comprendre. C’était ce dont Pete avait parlé, cette fameuse connexion qu’il avait tenté de me décrire. La force de ce sentiment était encore faible, mais bien perceptible.

– Je le sens, Pete, je le sens !

Le sourire qu’il me fit en réponse rendait toute parole supplémentaire inutile, mais je ne pus m’empêcher de lui dire :

– Je t’aime de tout mon cœur, Pete.

Il posa un doigt sur mes lèvres, m’invitant au silence. Nous resserrâmes encore notre étreinte, si c’était possible, et restâmes ainsi dans les bras l’un de l’autre, profitant simplement de la sensation d’être ensemble, unissant nos cœurs et nos âmes.

Un peu plus tard ce matin-là, on frappa discrètement à la porte.

Encore à moitié endormi, Pete répondit « Entrez ». Je crois que mon père ne s’attendait pas à nous trouver enlacés dans le lit. Il s’éclaircit la gorge, regarda derrière lui, puis entra dans la pièce et ferma la porte. En se dirigeant vers le bureau, il remarqua les vêtements éparpillés par terre, dont nos sous-vêtements sur le sommet de la pile. Pete et moi étions complètement réveillés quand mon père prit une chaise pour s’asseoir. Je roulai sur le côté pour être face à lui. Pete se blottit contre moi et passa son bras autour de mes épaules, ne laissant aucun doute à mon père sur ce qu’il s’était passé la nuit dernière.

– Je ne sais pas par où commencer, les garçons. Ce n’est que la semaine dernière que j’ai réalisé que tout ceci était bien réel : le fait que Brian nous détestait, que vous étiez gays tous les deux, et que vous formiez un couple. Pas plus tard qu’hier, je regardais mon fils embrasser un autre garçon, un garçon que j’aime aussi comme un fils. Mais ces deux garçons, mon fils et son ami, ont toujours douze et treize ans dans ma tête. Maintenant que vous êtes là, devant moi, je dois me rendre à l’évidence : vous n’êtes plus des enfants. Vous êtes de jeunes hommes qui apprennent à se connaître dans tous les sens du terme.
Je ne vais pas vous mentir, les garçons. Je ne peux plus me permettre ce genre d’erreur. J’en ai déjà payé le prix dans le passé. J’en suis désolé, Brian, et je le serai toujours.
– C’est du passé, Papa. Ne revenons pas dessus.
– Je vais essayer… Je vous observe depuis que je vous ai revus ensemble. Je vois qu’il y a un lien qui s’est créé entre vous. Et d’après ce que j’ai pu constater ce matin, c’est un lien assez fort. Pensez-vous qu’il restera ainsi ?

Pete répondit sans hésiter une seconde.

– J’ai plus d’amour pour Brian que pour moi-même. Je mourrais pour lui, et ce ne sont pas des paroles en l’air. Il fait partie de moi, et je ne peux pas imaginer vivre sans lui. J’ai l’intention de passer le reste de ma vie avec lui, quoi qu’il arrive.

Papa cligna plusieurs fois des yeux, légèrement désarçonné par la détermination de Pete. Il n’avait pas anticipé ce genre de réaction, s’attendant certainement à une réponse superficielle et immature qu’il aurait pu utiliser contre nous. Pete ne sourcilla pas pendant tout ce temps.

– Et que ressens-tu pour Pete, mon fils ?
– Pete est la seule raison pour laquelle je suis encore là aujourd’hui. Il comble un vide énorme dans ma vie, un vide que rien, ni personne d’autre ne pourrait remplir. Il est tellement plus qu’un ami que je ne trouve pas de mots pour décrire ce que je ressens pour lui. Comme il l’a dit, je mourrais pour lui sans hésiter. J’ai envie de passer le restant de mes jours avec lui.

Le visage de mon père devint pensif. Il réfléchissait visiblement à ce que nous venions de lui dire. Son visage s’anima de toute une palette d’émotions pendant sa réflexion, passant de la joie à la colère, de l’acceptation au rejet. Il demeura silencieux suffisamment longtemps pour me rendre inquiet. Le fait d’être nu dans un lit devant lui, aux côtés de mon petit ami, n’arrangeait rien. Je commençais à craindre le pire quand je me surpris à faire une chose que je n’aurais jamais imaginée dans ce genre de situation : je lui posai une question.

– Papa, à quoi penses-tu ?

Il devait y avoir une pointe d’anxiété dans ma voix. Mais que pouvait-on attendre d’autre de la part d’un garçon de quinze ans dans de telles circonstances ? L’indifférence ? Bien sûr que non.

Il leva les yeux vers nous et nous fixa du regard, d’abord moi, puis Pete.

– Je vais être franc avec vous, les garçons, puisque vous avez été francs avec moi. J’ai peur. J’ai peur pour vous deux, de ce que vous devrez inévitablement affronter en tant que couple gay. Je suis au courant de ce qui se passe. J’ai peur des drogues qui circulent dans ce milieu. J’ai peur du SIDA. J’ai peur que vous finissiez comme Matthew Shepard, battus à mort et laissés pour compte au milieu de nulle part. J’ai peur qu’un jour, je me réveille et qu’il ne me reste plus personne à aimer. Vous deux comptez tellement pour Lisa et moi. Pete est comme un second fils pour nous. Nous ne pourrions jamais nous le pardonner s’il devait arriver malheur à l’un d’entre vous, Dieu nous en préserve.

Ses yeux s’étaient remplis de larmes à l’évocation de cette possibilité. 

– Papa, qu’est-ce que ça te fait de nous voir comme ça ? Dans les bras l’un de l’autre ?

Je commençais à m’enhardir pour mon jeune âge.

Il prit une profonde respiration et expira l’air doucement.

– Je vous aime tous les deux. Je ne m’attendais pas à ce que vous vous aimiez comme vous le faites, je vous l’accorde, mais je m’habituerai. En tant que père, je sais que je ne peux pas contrôler tout ce que vous faites à chaque seconde de la journée. Je me doute aussi que vous ferez ce que vous voudrez malgré tout ce que ta mère et moi pourrons bien vous dire. Mais il y a certaines règles qui resteront valables tant que vous serez sous notre toit.
Première règle : soyez discrets. Personne ne doit savoir ce que vous faites quand la porte de votre chambre est fermée. Je ne dois pas le deviner, Lisa non plus, et Dawn encore moins. Deuxième règle, enfin il s’agit plus d’un souhait : nous ne souhaitons pas que vous ayez des relations sexuelles tant que vous ne volerez pas de vos propres ailes. L’idée de certaines pratiques homosexuelles nous est désagréable, mais nous sommes aussi réalistes. Encore une fois, nous savons que nous ne pourrons pas vous surveiller en permanence. Si vous décidez de franchir le pas avant d’être indépendants, nous vous demandons de ne pas le faire sous notre toit.
– Nous ne le ferons pas de toute façon. Nous avons décidé d’attendre il y a longtemps. Avant même d’être séparés.

Mon père fut visiblement soulagé.

– Tu nous as parlé des relations sexuelles, mais qu’en est-il du reste ? Est-ce que nous pouvons nous tenir la main ou nous embrasser ?
– Tant que vous êtes dans un endroit sûr, avec des gens qui sont au courant pour vous, alors oui. J’aimerais autant que vous ne le fassiez pas en public, pour des raisons de sécurité. Si vous êtes à la maison, pas de problème. Dans les limites du raisonnable, bien sûr. En ce qui concerne Dawn, nous allons lui parler pour lui expliquer la situation. Je suis sûr qu’elle aura des questions à vous poser.

Il remua les épaules pour relâcher un peu de tension.

– Je vais vous laisser vous lever maintenant. Il est presque onze heures. La journée est déjà bien entamée.
– Tu n’as pas vraiment répondu à ma question. Qu’est-ce que ça te fait de nous voir nous tenir la main, nous embrasser, ou de nous voir dans les bras l’un de l’autre comme maintenant ?
– Je vous l’ai déjà dit. Je vous aime tous les deux et je veux votre bonheur. Toi et Pete avez besoin l’un de l’autre pour être heureux. Quel genre de père serais-je si je vous interdisais de vous voir juste parce que cela me met mal à l’aise ? Je sais que vous ne changerez pas, et d’ailleurs je ne vous demande pas de le faire. Vous êtes toujours mes garçons, et je vous aime de la même façon, que vous soyez gays, hétéros ou je ne sais quoi d’autre. C’est à moi de me remettre en cause. Mais ne doutez jamais que je vous aime et que je souhaite votre bonheur.

Il fit un pas vers la porte.

– Papa ! m’exclamai-je en me redressant.

Il se retourna vers nous. Pete et moi échangeâmes un regard avant de dire en même temps :

– Nous t’aimons aussi.
– Merci, les garçons, dit-il en souriant. Maintenant il est temps de vous habiller.

Il referma la porte derrière lui. Je me laissai retomber sur le lit, et Pete vint s’allonger sur moi en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Nous échangeâmes un baiser langoureux, ce qui eut pour effet de me donner un fou rire.

– Je t’avais bien dit que les choses s’arrangeraient.
– Oui, tu l’avais dit, Bri. Au moins, ton père nous accepte. Et ta mère ?
– Elle a l’air de bien le prendre. Je lui parlerai plus tard pour m’en assurer. Je lui laisse d’abord le temps de discuter avec Papa.
– Eh, Bri ?
– Oui ?
– Tu sais à quel point je t’aime ? Est-ce que tu le sais vraiment ?
– Tu me le montres tout le temps, mon coeur. A travers tout ce que tu fais. Je n’aurai pas assez du reste de ma vie pour te montrer à quel point je t’aime aussi.

J’enroulai mes bras et mes jambes autour de lui, l’attirant contre moi. J’adorais sentir le contact de tout son corps contre le mien. Il essaya de m’étreindre à son tour, mais ne parvint pas à glisser ses bras sous mon corps. Il arrêta d’essayer et se détendit contre moi. Nous restâmes dans cette position pendant un moment encore, puis Pete se leva d’un bond.

– Je vais prendre une douche, dit-il. J’en ai besoin après la nuit dernière.
– Oui, moi aussi, gloussai-je. Je prendrai la mienne juste après toi.
– Tu pourrais aussi la prendre en même temps que moi…

Son regard devint sensuel et joueur, comme s’il me lançait un défi.

– Va faire couler l’eau, lui dis-je, je te rejoins dans une minute.

Il enfila son caleçon et courut vers la salle de bains avec un sourire triomphant, essayant de disparaître avant que je ne puisse remarquer son érection naissante.

Je pris mon temps pour sortir mes affaires pour la journée et les étaler sur le lit, avant de rejoindre Pete dans la salle de bains. J’accélérai le pas dans le couloir à l’idée de le retrouver nu sous la douche.

Il était en effet déjà sous le jet d’eau, comme l’indiquait le nuage de vapeur qui s’élevait derrière le rideau. Alors que je fermais la porte derrière moi, le rideau s’entrouvrit, dévoilant mon ange blond aux yeux bleus, ruisselant sous l’eau de la douche. Il ouvrit grand les bras et me sourit d’un air espiègle.

– Viens me rejoindre, mon amour.


– Bienvenue dans le monde des vivants, les garçons.

Sharon était occupée à préparer le déjeuner. Comme d’habitude, elle avait prévu de telles quantités de nourriture qu’il nous serait impossible de tout manger. Pete et Sharon me regardèrent d’un air choqué quand mon estomac se mit à gronder, trahissant ma faim. Pete gloussa et tapota mon ventre affectueusement. Peut-être que nous finirions tous les plats, après tout.

Jason, Ray, Pete et moi restâmes dans le salon pendant que les adultes discutaient dans la cuisine. Danny fit son apparition au bout d’un moment. Je ne me souvenais pas de l’avoir vu entrer. J’appris que Joanne était chez une amie pour le week-end. Pete me précisa que c’était assez fréquent.

Ray nous contemplait, Pete et moi, avec ce regard taquin qui lui était si familier.

– Alors ? Vous n’allez rien nous raconter ?

Je trouvais son ton déplaisant et j’allais lui faire remarquer, mais Pete me coupa l’herbe sous le pied :

– Te raconter quoi, Ray ?
– Tu sais bien ! Ce que vous avez fait cette nuit. Ça devait être torride, d’après ce que j’ai entendu en passant devant votre chambre quand je suis allé aux toilettes.
– Ce que nous avons fait la nuit dernière et ce que nous ferons à l’avenir ne te regarde en aucune façon, Ray. Je ne te demande pas comment tu fais l’amour avec ta main droite. Montre-nous le même respect.
– C’est bien ce que pensais, dit-il avec un large sourire.
– Ça me fait penser que Jared m’a demandé de tes nouvelles hier, interrompit Jason. Il voulait savoir si ça te disait de traîner avec lui ce soir.

Ray fixait Pete, pensant qu’il était l’objet de la conversation. Mais quand il vit nos regards braqués sur lui, il se tourna vers Jason et lui demanda d’une voix aigüe :

– Qui ça, moi ?
– Oui, toi. J’ai son numéro de téléphone si tu veux.
– Je ne vais pas l’appeler ! Je ne saurais pas quoi lui dire.
– Essaie « Salut, c’est Ray. Ça te dirait qu’on se voie un de ces quatre ? »
– Ce n’est pas si facile !
– Bien sûr que si. Tu veux que je t’organise un rendez-vous ?
– Non, enfin si. Je l’appellerai, je veux dire.

Ray était visiblement troublé par l’intérêt soudain que lui manifestait Jared. C’était plutôt amusant.

– Eh bien, tu vas le faire attendre jusqu’à la fin des temps, ou tu décroches le téléphone ?
– Donne-moi son numéro.

Jason le griffonna sur un morceau de papier et le donna à Ray, qui monta l’escalier quatre à quatre pour s’isoler dans le bureau. Dès qu’il se fut éloigné, nous éclatâmes de rire tous les trois.

– Merci, Jason. Je pensais que j’allais devoir lui régler son compte de nouveau.
– Ce sera peut-être toujours nécessaire. Mais au moins, il a sa propre vie à organiser maintenant.
– Tu penses vraiment que Jared s’intéresse à Ray ?
– Oui. Il me demandait de ses nouvelles de temps en temps. J’ai fini par lui dire que Ray l’appellerait aujourd’hui. J’espère que ça pourra coller entre eux. Ils ont tous les deux besoin de se poser.
– Comment est-ce que Ray peut aider quelqu’un à se poser ? demanda Pete d’un air incrédule.
– Ça peut marcher avec Jared. Mais pour n’importe qui d’autre, y compris Interpol, Ray est un danger public.

J’esquissai un demi-sourire. Il était certain que Ray avait un caractère bien trempé, et ce ne serait pas évident de trouver quelqu’un qui aurait la patience de l’apprivoiser.

Nous finîmes notre brunch et débarrassâmes nos assiettes. Les adultes partirent en quête de pistes professionnelles pour mes parents. Ray était toujours au téléphone avec Jared.

– Ça vous tente d’aller à la plage, les gars ?
– Quoi ? Tu as vu le temps qu’il fait ?

Nous regardâmes par la fenêtre, et effectivement, le soleil liquide caractéristique de l’Oregon tombait à flots. Cela ne durerait pas, cependant, et nous pourrions toujours y aller si nous en avions envie. Mais nous n’étions pas spécialement motivés. Soudain, le visage de Pete s’illumina d’un grand sourire. Il se leva d’un bond et rattrapa Sharon avant qu’elle ne sorte par la porte du garage. Il lui demanda quelque chose à voix basse, et elle fronça les sourcils pendant quelques secondes avant de hausser les épaules.

– Bien sûr. Pourquoi pas. Tu as toujours ta carte de crédit, non ?
– Oui, M’man, je l’ai toujours. D’ailleurs, ce n’est pas comme si je l’utilisais souvent.
– Je sais. Amusez-vous bien, mais sois raisonnable, quand même.
– Je sais ce que je veux, et tu sais que je ferai ce qu’il faut pour y arriver. Voire un peu plus.

Elle poussa ce soupir caractéristique des parents résignés et secoua la tête d’un air amusé.

– A plus tard. Soyez sages, les garçons.

Pete nous rejoignit dans le salon.

– Jason, ça te dirait de nous emmener à Wilsonville ? Il y a un grand cinéma là-bas, et j’ai deux ou trois choses à faire dans le coin en même temps.
– Bien sûr. Ça nous sortira de la maison. Que fait-on de Ray ?
– Je vais aller voir ce qu’il fait, dit Pete en grimpant les escaliers.

Il disparut dans le bureau et émergea quelques instants plus tard, arborant un large sourire.

– Il est occupé. Il a dit que Jared viendrait le chercher vers treize heures.
– Tant qu’il laisse un mot pour les parents, ça ne devrait pas poser de problème. Je ferais bien de le faire à sa place d’ailleurs, il risque d’oublier.

Jason se rendit dans la cuisine pour rédiger le mot. Je bondis à l’étage pour prendre mon blouson. Quand Jason fut prêt, nous sortîmes et montâmes dans la voiture.

Nous roulâmes jusqu’à l’échangeur de l’I-5 sans encombre. Juste avant l’intersection avec la 217, nous tombâmes sur un carambolage. Des débris jonchaient la chaussée. Je comptai un semi-remorque et cinq voitures, dont deux étaient sur le toit. Une autre avait été prise en sandwich entre un gros pick-up et la cabine du camion. Des véhicules de secours étaient stationnés dans tous les sens, et le trafic était complètement bloqué vers le sud. Des ambulanciers s’affairaient autour de la carcasse de la voiture écrasée, essayant d’en extraire le conducteur et son passager.

– Voilà pourquoi il faut conduire avec prudence sous la pluie, les gars.

Nous acquiesçâmes en silence.

En regardant de plus près pendant que nous avancions péniblement vers l’autoroute, je vis les ambulanciers retirer le corps sans vie d’un jeune garçon de l’épave, dont les membres pendaient mollement dans les bras du secouriste. Il n’avait pas l’air d’avoir de blessures apparentes d’après ce que je pouvais voir. Il fut placé sur un brancard, avant d’être enveloppé dans un sac mortuaire dont la fermeture éclair fut refermée jusqu’en haut. Le garçon ne devait pas avoir plus de onze ans.

Des larmes jaillirent de mes yeux alors que je détournais mon regard de la scène, mais il était trop tard : je n’arrivais pas à me débarrasser de l’image de ce jeune visage qui disparaissait sous la fermeture éclair. « Si jeune. » Je ne me rendis compte que j’avais parlé à voix haute que lorsque Pete me demanda de répéter ce que je venais de dire.

– Qu’est-ce que tu as dit ?

Je ne répondis pas, essayant de cacher mes yeux à Pete et Jason.

– Brian, tu as dit quelque chose ?

Pete se retourna vers moi juste au moment où une larme coulait sur mon nez.

– Bri, qu’est-ce qui se passe ?

Mon regard croisa  le sien et je vis que Jason m’observait dans le rétroviseur.

– Ce garçon est mort. Il était si jeune. Il avait toute sa vie devant lui, et puis il y a eu cet accident. Comment est-ce que de telles choses peuvent-elles se produire ?

Pete était visiblement perplexe, ne sachant pas trop où je voulais en venir. Jason était davantage concentré sur moi que sur la voiture devant nous, ce qui se solda par un violent coup de freins, qui nous plaqua contre nos ceintures de sécurité.

– Ça va aller. Regarde la route, Jason. Laissez-moi juste un peu de temps.

Le seul problème était que je ne savais pas moi-même ce qui m’avait mis dans cet état. Je n’avais aucune raison de me sentir plus concerné par ce garçon que par n’importe quelle autre victime de la route, néanmoins sa mort m’avait ému. Je portais le deuil du mari, du père, ou simplement de l’ami qu’il aurait pu devenir. Combien exactement de destins venaient d’être brisés par sa disparition ? De nouvelles larmes se formèrent dans mes yeux. Je pleurais en silence. Pete essayait de me regarder tout en restant dans son siège. Je lui fis signe de se retourner, sans succès.

Un peu plus tard, nous étions enfin sur l’autoroute en direction du sud et approchions de Wilsonville. Après la sortie, nous entrâmes dans la ville et prîmes à gauche après le second feu. Je vis un bâtiment devant nous avec un toit en forme de dôme, et le cinéma juste derrière.

– Arrête-toi devant le magasin Fry’s, Jason. J’ai des courses à faire.
– A vos ordres, chef !

L’intérieur du magasin était vaste. Nous étions entourés de télévisions, de CDs, de jeux vidéo et de composants informatiques pour assembler des ordinateurs. Pete ne perdit pas de temps. Il attrapa un chariot et se dirigea vers une vendeuse.

– Est-ce que je peux vous aider ?
– Oui. J’ai besoin de tout ce qui se trouve sur cette liste.

Il lui tendit une feuille de papier pliée en deux. Elle l’ouvrit et la parcourut, écarquillant les yeux au fur et à mesure, calculant sans doute la commission qu’elle allait toucher sur ces achats. Pete fit l’acquisition de tous les composants nécessaires à la construction d’un ordinateur à la pointe de la technologie : le meilleur processeur, une grosse quantité de RAM, un disque dur de grande capacité, le nec plus ultra en matière de carte graphique et de carte son… Rien n’était trop beau pour lui. Je ne sais même pas combien il dépensa. Nous n’aurions jamais pu nous le payer avec notre argent de poche. Je suppose qu’il utilisa une partie de la somme que ses grands-parents lui avaient alloué.

Pendant que Pete choisissait ses composants, Jason et moi étions restés en retrait, le regardant travailler. J’espérais ne jamais avoir à négocier avec Pete. Il savait exactement ce qu’il voulait, et finissait par l’obtenir. J’eus de la pitié pour la vendeuse qui s’occupa de lui. Il lui fit faire de nombreux allers-retours entre le rayon et les stocks pour trouver ce qu’il avait demandé. A la fin, cependant, il laissa un commentaire positif sur le bon de commande à l’attention de son supérieur. Elle semblait plutôt satisfaite quand nous sortîmes du magasin.

Nous parvînmes tout juste à faire rentrer les cartons dans le coffre. Par un accord tacite, nous reprîmes le chemin de la maison pour assembler le nouvel ordinateur. Nous repassâmes sur les lieux de l’accident. Je ne pouvais rien voir depuis l’endroit où nous étions, à part le halo lumineux des gyrophares.

Le trajet du retour passa très vite pour moi. J’essayais d’analyser ma réaction à la disparition tragique de ce garçon. Pourquoi est-ce que mes émotions me trahissaient maintenant, au moment où j’avais besoin d’être fort, alors que j’avais réussi à les contenir pendant si longtemps ? Comment se faisait-il que je perdais le contrôle ?

C’était à cause de la semaine qui venait de s’écouler, voilà tout. Je finis par réaliser que les événements des jours précédents m’avaient secoué davantage que je ne voulais bien l’admettre. J’avais retrouvé Pete après presque trois ans de séparation. Je m’étais réconcilié avec mon passé. J’avais parlé ouvertement et honnêtement avec mes parents de ma vie, et de ce que je voulais en faire. Et j’avais pleuré comme une madeleine, faisant le deuil de tout le temps perdu du fait de notre séparation. Il n’était pas étonnant que mes nerfs soient à fleur de peau.

Ray était absent quand nous arrivâmes à la maison. Nous déballâmes le contenu du coffre dans la chambre de Pete, et grâce à nos efforts conjoints, nous réussîmes à assembler et faire fonctionner le nouvel ordinateur en moins de trois heures. La fin de la journée fut consacrée à une partie de Risk, en attendant que tout le monde rentre pour le dîner. A environ dix-huit heures, le téléphone sonna. Jason répondit, et en raccrochant, nous informa que nous serions seuls pour la soirée. Les adultes sortaient s’amuser.

Mes parents qui sortaient s’amuser ? Je n’en croyais pas mes oreilles !

Le téléphone sonna de nouveau. C’était Ray, qui demandait s’il pouvait passer la nuit chez Jared. Comme il n’y avait personne pour décider, Jason lui répondit qu’il pouvait rester, à condition de se montrer aimable et poli. Evidemment, Ray ne put s’empêcher de faire une remarque désobligeante avant de raccrocher.

– Comment allons-nous faire pour le dîner ?

Pete avait faim. Nous étions tous affamés. Et nous eûmes tous les trois la même idée.

– Des pizzas !

Jason commanda deux larges Suprêmes et revint jouer avec nous. Le reste de la soirée fut consacré à la partie de Risk, aux pizzas accompagnées de soda, et à un film.

Nous étions en train de regarder la fin d’un film de science-fiction bien gore quand Kévin et Sharon rentrèrent à la maison. Kévin était un peu éméché et visiblement de très bonne humeur. Sharon nous souhaita bonne nuit et réussit à lui faire prendre la direction des escaliers.

Pete laissa échapper un bâillement et fut vite imité par Jason, puis par moi.

– Je vais me coucher, dit Jason. Bonne nuit et à demain, les gars.

Il monta dans sa chambre pendant que Pete et moi faisions un peu de rangement. Nous ne tardâmes pas à nous coucher à notre tour. Une fois au lit, nous n’eûmes même pas l’énergie de discuter. Je me blottis contre Pete, reposant une main sur sa hanche. Il tira mon bras vers lui pour s’enrouler dedans, et le sommeil ne tarda pas à s’emparer de nous.


Les adultes ne donnèrent pas signe de vie avant le lendemain midi. Nous autres, les jeunes, trouvâmes cette situation hilarante. Après un grognement de Kévin qui émergeait pour prendre son petit-déjeuner, nous réussîmes à nous échapper, riant de bon cœur pendant tout le chemin jusqu’à la voiture.

Il pleuvait toujours, un peu plus fort que la veille. Nous décidâmes de nous rendre au centre commercial pour nous balader, et peut-être acheter quelques vêtements. Je commençais à m’éloigner du look T-shirt et jeans qui avait toujours eu ma préférence. J’avais adopté la tenue chemise ouverte et T-shirt, avec un pantalon en toile plus habillé, style Dockers. Jason et moi fîmes des essayages, sortant de la cabine pour demander l’avis de Pete. Je sortis en portant un T-shirt noir, une chemise vert olive et un Dockers noir. Je crus qu’il allait falloir réveiller Pete en lui donnant une claque pour le sortir de sa torpeur contemplative.

Il me poussa rapidement dans la cabine d’essayage et m’embrassa passionnément. Puis il se recula d’un pas, le regard brillant.

– Tu es tellement craquant dans cette tenue. Il te la faut.
– Je n’ai pas de quoi me la payer, Pete.

Il fit un petit sourire diabolique et dit :

– C’est un cadeau d’anniversaire que je me fais. Je n’ai pas la patience d’attendre ton anniversaire, ajouta-t-il en gloussant.

On frappa à la porte de la cabine, et nous nous figeâmes.

– Est-ce que vous avez fini là-dedans ?

C’était Jason.

– Dépêchez-vous. Il est presque quinze heures trente, et nous devons bientôt être rentrés.

Nous échangeâmes un dernier baiser rapide, et Pete sortit de la cabine pour que je puisse remettre mes anciens vêtements.

Pete attrapa les vêtements que je lui jetai par-dessus de la porte et partit les payer en caisse. Jason m’attendait toujours quand je sortis.

– Je crois que je vais éviter de te demander ce que vous faisiez là-dedans.
– Ça dépend de ce que tu es prêt à entendre.
– Tu as raison, je préfère ne pas savoir, dit-il en esquissant un sourire.

Pete attendait son tour dans la longue file d’attente devant la caisse. Le jeune vendeur devait être débutant car il avait l’air d’avoir du mal à suivre le rythme.

– Il t’aime pour de vrai, tu sais ? Je le vois dans chacun de ses gestes, à chaque fois qu’il te regarde, dès que tu es avec lui. Il t’aime de tout son cœur.
– Mmh. Si ça se voit autant, peut-être que nous devrions faire plus attention.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est évident pour moi, mais pas forcément pour tout le monde. Mais tu n’as pas répondu à ma question.
– Je sais qu’il m’aime. Il me l’a prouvé plus d’une fois.
– Et toi, est-ce que tu l’aimes ?
– A ton avis ?
– Bien sûr que tu l’aimes. C’est facile de le voir aussi, mais c’est différent avec toi. Pas en mal, mais c’est différent.

Deux garçons s’approchèrent de nous pour regarder des vêtements. Nous fîmes signe à Pete que nous allions l’attendre dehors. Il avait encore trois personnes devant lui, et pourtant il était dans la file la plus courte.

– Différent dans quel sens ?
– Tu sembles plus… changeant dans tes humeurs. Plus versatile. Tu peux être de bonne humeur toute la journée, et soudain tu peux te mettre en colère ou déprimer. Et une fois que tu te mets dans cet état, c’est très difficile de t’en faire sortir.

Il m’avait plutôt bien cerné.

– Je crois que tu as raison. Je ne sais pas trop comment y remédier, cela dit.
– Nous t’aiderons du mieux que nous pourrons, que tu le veuilles ou non. Surtout si tu fréquentes notre famille.
– Mais je ne sais pas si je serai toujours là. J’ai toujours cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Juste quand je commence à me sentir bien, je me souviens que tout pourrait s’arrêter dimanche. C’est dur pour moi de profiter du temps qu’il me reste avec Pete en sachant cela.
– Tu en as parlé à Pete ?
– J’ai essayé. Je ne crois pas qu’il comprenne vraiment. Tout le monde me dit que je m’inquiète trop. Et je ne sais pas comment ne pas m’inquiéter.

Je regardai Pete, et vis qu’il était le prochain à passer en caisse.

– Il représente tellement pour moi, et en même temps je me sens m’éloigner de lui par moments à cause de l’incertitude.

Jason me serra l’épaule.

– Je sais que tout finira par s’arranger. Il s’est passé trop de choses pour que vous soyez séparés maintenant.

Nous patientâmes tranquillement en attendant que Pete ait réglé les achats. Je remarquai qu’ils avaient changé de vendeur à la caisse, ce qui expliquait pourquoi la file avançait plus vite. Quand il nous rejoignit, nous nous dirigeâmes vers la voiture pour prendre le chemin du retour.

Tout le monde était rentré à la maison, à l’exception de Danny, qui avait pris l’avion l’après-midi même. Sharon et Maman avaient concocté un buffet pour le dîner qui se prolongea toute la soirée. Je remplis ma première assiette vers cinq heures et je terminai ma dernière deux heures plus tard. Nous bavardâmes les uns avec les autres entre la cuisine et la salle à manger. La surprise de la journée  provint de ma mère, qui suggéra que j’accompagne Pete et Jason à l’école pendant quelques jours la semaine suivante. Elle voulait voir si je pourrais m’y plaire.

– Bien sûr. Pourquoi pas, dis-je en haussant les épaules.

C’était une affaire entendue. Il fallait juste que je trouve des vêtements appropriés.

Les garçons et moi nous retirâmes dans la chambre de Pete et prîmes place devant l’ordinateur pour une partie de Risk à tour de rôle. J’eus la malchance d’être placé à côté de Pete, qui m’écrasa assez tôt dans la partie. Je pris du plaisir à voir Pete et Jason s’affronter, épuisant leurs armées, avant de laisser Ray les envahir par surprise. Le temps que la partie se termine, il était déjà plus de dix heures. Mes parents étaient rentrés à la ferme, tandis que Sharon et Kévin s’étaient retirés après avoir couché Joanne.

Ray et Jason regagnèrent leur chambre. Nous nous déshabillâmes et nous installâmes dans le lit. Pete se blottit bien au chaud contre moi comme je l’avais fait contre lui la nuit précédente. Je m’endormis rapidement dans ses bras, bercé par une sensation de bien-être et de sécurité.


Un vacarme assourdissant me tira des limbes du sommeil. Je me redressai pour en identifier l’origine et me rendis compte que c’était le réveil de Pete. Il étendit paresseusement le bras pour appuyer sur le bouton « snooze » et me tira vers lui pour que je m’allonge de nouveau, reposant sa tête sur mon épaule.

– Salut, Bri.
– Bonjour, mon coeur, répondis-je, en me disant que je ne me lasserais jamais de me réveiller à ses côtés.
– Comment as-tu dormi ?
– Plutôt bien, jusqu’à ce que ce maudit réveil ne se mette à sonner.
– Ah oui, s’esclaffa-t-il en s’étirant, mais en même temps tu n’as pas envie d’être en retard pour ta première journée de cours, si ?

Je regardai le réveil, qui indiquait 6h02.

– Le seul jour où je me lève aussi tôt, c’est pour l’entraînement de lutte.

Un sourire espiègle se dessina sur son visage.

– Pour l’entraînement de lutte, c’est ça ?

En un éclair, il se plaça au-dessus de moi et m’immobilisa les poignets, sans vraiment y mettre de force. Je me débattis plus par jeu que pour vraiment me libérer. Il me regarda dans les yeux pendant un long moment, avant de s’effondrer sur moi, entourant mes épaules de ses bras.

– Je t’aime, Brian, de tout mon cœur.

Il reposa de nouveau sa tête sur mon épaule.

– Je t’aime aussi, Pete.

Je passai mes bras autour de lui, le serrant contre moi. Quelques minutes plus tard, l’alarme retentit de nouveau. Pete grogna et roula sur le côté pour atteindre le réveil. Je saisis l’occasion pour m’extirper du lit et aller prendre ma douche. Il fit mine de bouder, mais sourit quand je lui soufflai un baiser en franchissant la porte.

J’étais le premier dans la salle de bains, donc j’eus tout le temps de faire ma toilette avant de sauter sous la douche déjà chaude. Je me frottai jusqu’à être propre comme un sou neuf, puis je sortis en un temps record. En croisant Pete dans le couloir, je lui adressai un sourire timide, qu’il me rendit.

Le temps qu’il revienne à la chambre, j’étais habillé et prêt à descendre pour le petit-déjeuner. Je portais les vêtements qu’il m’avait achetés la veille. Il faillit perdre sa serviette quand il me vit sortir de la chambre, et resta bouche bée.

– Oh mon Dieu, tu es absolument magnifique, Brian.
– Ça, c’est sûr, il est beau comme un dieu !

Tournant la tête, je vis Ray qui nous regardait avec un sourire moqueur. Plutôt que de le laisser gâcher un tel moment, je caressai la joue de Pete avec ma main en souriant. Il l’attrapa et l’embrassa avant de la relâcher à contrecœur. Pete alla s’habiller dans la chambre pendant que j’empruntai les escaliers. Ray entra dans la salle de bains pour se doucher.

J’eus une idée. Une idée diabolique. Je remontai l’escalier à pas de loup jusqu’à la porte de la salle de bains. J’attendis que Ray entre dans la douche, puis j’entrouvris la porte juste assez pour attraper sa serviette sur l’étendoir. Ray ne s’aperçut de rien. Je pris sa serviette et la posai sur son lit, puis descendis prendre mon petit-déjeuner.

Quelques minutes plus tard, j’entendis les cris de Ray :

– Eh ! Où est passée ma serviette ? Pete ! Rends-moi ma serviette ou je vais t’en mettre une !

Pete répondit depuis sa chambre.

– C’est ça, essaie et tu verras. Mais je n’y ai pas touché. J’étais ici. Demande à Brian.

Ray finit par comprendre.

– BRIAN ! Attends un peu ! Tu vas me le payer !

Sans aucune pudeur, Ray traversa le couloir, nu comme un ver, pour aller prendre une autre serviette dans le placard à linge.

– Ça y est, vous avez fini de vous amuser, les enfants ? demanda Sharon d’un air amusé.
– C’est peu probable, connaissant Ray, répondis-je après un temps de réflexion.

Elle éclata de rire et alla réveiller Joanne.

Pete descendit peu après, tiré à quatre épingles lui aussi. Il portait une tenue semblable à la mienne, sauf que sa chemise et son T-shirt étaient bleus.

– Euh, Pete, peut-être que nous devrions nous changer. J’ai peur de me trahir en t’admirant toute la journée, tu vois ce que je veux dire ?
– Oui, je vois très bien. Mais je crois que je peux me contrôler.
– Espérons-le. Moi aussi, mais ça va être dur !
– Oui, tu l’as dit ! dit-il avec son rire cristallin qui me faisait craquer. Ne t’inquiète pas. Je dirai à tout le monde que tu es un ami de ma ville d’origine. Ils ne seront pas surpris de nous voir traîner ensemble. Tant que nous faisons attention, nous n’avons rien à craindre.

Je soupirai en hochant la tête. J’avais toujours peur d’être démasqué, au fond de moi. Même si j’avais l’habitude de me comporter en hétéro, je devais faire face à une nouvelle donne. Avant, je n’avais pas à m’inquiéter de faire un faux pas, parce que je n’avais pas un garçon magnifique pour me distraire. Maintenant que Pete était avec moi, je n’étais pas sûr de pouvoir rester concentré. Aujourd’hui serait un test important.

– Tu es prêt ?
– Plus prêt que moi, tu meurs.
– Allez, Bri, cache ta joie.

Il me donna un coup de poing dans le bras par jeu, et je lui jetai un coup d’œil irrité. Il le remarqua et se rendit compte que je n’étais pas d’humeur.

– Ça va, Bri ?
– Désolé. J’étais encore en train de réfléchir.
– Alors arrête. Tu n’as pas besoin de réfléchir pour aller à l’école. Ça se saurait, non ?
– Tu as raison, répondis-je en souriant. Je peux être un mollusque comme tout le monde.
– Voilà, je préfère ça. Ça va bien se passer, tu vas voir.

Kévin fit son apparition. Il portait un costume marron élégant et faisait penser à l’archétype de l’avocat. Alors qu’il descendait les escaliers, je lui demandai :

– Tu travailles aujourd’hui ?
– Oui. Je suis obligé de pointer au bureau au moins une fois par semaine, dit-il en souriant. En fait, je dois rencontrer un nouveau client ce matin, et ensuite je rentre à la maison. Je peux vous déposer au passage si vous voulez. Vous êtes prêts ?
– Je crois. Laisse-moi juste prendre mes affaires, dit Pete en escaladant l’escalier quatre à quatre.
– Comment te sens-tu, Brian ? demanda Kévin.

Je lui jetai le même coup d’œil irrité qu’à Pete, avant de m’excuser.  

– Désolé, Kévin. Je suis simplement fatigué de devoir répondre à cette question. On me l’a posée tellement de fois cette semaine que je suis capable d’assassiner la prochaine personne qui me la posera. Et je me sens bien. Un peu angoissé, mais je me sens bien.
– Je peux le comprendre. Le premier jour de classe, même en tant que visiteur, peut être un peu stressant.

Il avait volontairement laissé de côté  mon agacement. Je le savais, tout comme lui.

– Tout ce que tu as à faire est de te détendre et d’observer. Cela pourra te paraître étrange, mais si je peux te donner un conseil, c’est de t’y habituer. A tout ce que tu verras. Et essaie de te convaincre que certaines personnes s’intéressent à toi et à ce que tu penses.

D’accord, il n’avait pas complètement éludé ma réaction, mais je me sentais quand même un peu rassuré.

– Ça y est, j’ai tout. Allons-y.

Pete était revenu.

– Très bien. Sharon, j’emmène Pete et Brian à l’école, comme ça ils auront un peu de temps pour explorer le campus.
– D’accord. Passez une bonne journée, les garçons. A tout à l’heure, Kévin.
– Oui, je ne devrais pas en avoir pour très longtemps.
– Je t’aime, chéri.
– Moi aussi.

Nous le suivîmes jusqu’à la voiture.

Une fois qu’il nous eut déposés, Pete m’emmena au bureau de la conseillère d’éducation afin de m’enregistrer pour la journée, puis il me conduisit jusqu’à son casier pour y déposer ses livres. Le lycée était bien plus grand que celui que je connaissais. Bien que les bâtiments fussent anciens, l’intérieur était flambant neuf, grâce à de récents travaux.

Mis à part ces aménagements, c’était un lycée comme un autre. La cafétéria servait le petit-déjeuner, et il y avait une cinquantaine d’élèves attablés en train de bavarder. Je suivis Pete jusqu’à une table occupée par un seul garçon, qui était plongé dans un livre de cours.

– Encore en train de bachoter, Jared ?

Il releva la tête.

– Oh, salut, Pete. Non, j’étais en train de…

Son regard croisa le mien, et il eut un mouvement de recul, comme s’il avait été frappé par la foudre. C’était bizarre. Il était mignon, pourtant. Très mignon.

– Euh, Jared ? Je te présente Brian. Brian, voici Jared.

Il recouvrit rapidement ses esprits. Il se leva et me tendit sa main, que je serrai.

– Le Brian de Pete ?
– Oui. Bonjour, Jared.
– Bonjour, Brian. Ça me fait plaisir de te rencontrer. Je peux enfin mettre un visage sur la personne qui a volé le cœur de Pete.

Je jetai un coup d’œil inquiet aux alentours, pour voir si notre conversation avait éveillé l’attention d’autres personnes. Mais personne ne semblait s’intéresser à nous.

– Ne t’inquiète pas, Brian. Je fais toujours attention avant d’aborder les sujets personnels.
– Je crois que c’est la première fois que je dois me surveiller au lycée. Je suis un peu stressé.
– Eh bien, essaie de te détendre. Fais comme si de rien n’était et assure-toi qu’il n’y a personne dans les parages avant de parler.

Jared me lança un nouveau regard scrutateur. 

– Pete, je comprends mieux maintenant pourquoi tu ne voulais pas sortir avec moi. C’est sans doute l’un des plus beaux garçons que j’aie jamais vus. Tu le mérites.

Je rougis tellement que mon visage dut prendre une coloration violette.

– Merci, Jared.

Ma voix dérailla. Je détestais quand ma voix déraillait. Lui et Pete se contentèrent de sourire devant mon air embarrassé.

– Ne t’inquiète pas, ça arrive à tout le monde. Mais sérieusement, il va déménager pour venir habiter avec toi ?
– Nous ne le savons pas encore. Ses parents cherchent du travail dans la région. S’ils n’en trouvent pas, Brian devra rentrer chez lui.
– Ça craint.
– Oui, lui accordai-je. Ça craint à fond. J’espère qu’ils trouveront du travail. Je n’ai pas envie de repartir. Mais je n’aurai peut-être pas le choix.
– Enfin, quoi qu’il en soit, j’espère avoir trouvé un nouvel ami.

Il m’offrit sa main de nouveau, et je la serrai chaleureusement. Il y avait quelque chose chez Jared qui inspirait confiance. Et comme Jared était ami avec Pete et Jason, je me dis que je pouvais être son ami aussi.

– Désolé de vous presser, mais je dois finir de lire un texte pour ce matin. Ravi d’avoir fait ta connaissance, Brian. A plus tard, Pete.
– A plus.
– Content de t’avoir rencontré aussi, Jared.

Nous quittâmes la cafétéria et déambulâmes en direction du gymnase, avant de nous diriger vers le bâtiment des sciences. Pete me présenta à plusieurs personnes au cours de notre visite, et désigna d’autres personnes qu’il valait mieux que j’évite, dans la mesure du possible.

La première sonnerie retentit. Je fus rapidement emmené au casier de Pete, où il attrapa ses livres pour les deux premières heures de cours, puis nous nous rendîmes dans un bâtiment que nous n’avions pas encore visité. Nous entrâmes dans la salle de classe au moment où la seconde sonnerie se faisait entendre.

Je ne mis pas longtemps à deviner qu’il s’agissait d’un cours d’anglais. Les murs étaient décorés d’agrandissements de couvertures de livres, dont la plupart étaient des classiques que j’avais déjà lus. Le professeur était un homme studieux avec un crâne dégarni et de fines lunettes rondes à monture en acier. Sa tenue vestimentaire et sa gestuelle me rappelaient une photo d’Albert Einstein que j’avais vue dans un livre de sciences.

Je fus présenté au professeur, et il m’indiqua de prendre place au fond de la classe. Nous discutâmes à voix basse pendant encore une minute jusqu’à ce que la sonnerie finale retentisse, puis Pete s’assit devant, de l’autre côté de la pièce, et le cours commença. Ce ne fut pas aussi barbant que je l’avais imaginé. Malgré son apparence, le professeur prenait vie quand il parlait de littérature. Grâce à ses plaisanteries et à ses efforts de mise en scène, je restai concentré pendant l’heure entière sur les extraits qu’il nous lisait. Quand la sonnerie marqua la fin du cours, il donna les devoirs à faire, puis retourna dans sa petite routine, comme un automate qu’il aurait fallu remonter toutes les heures.

Le cours suivant était celui d’algèbre, de l’autre côté du couloir. Le professeur était complètement amorphe. J’essayai de me concentrer sur le cours, mais je m’assoupis à plusieurs reprises.

Je pense qu’il le remarqua, car il m’appela au tableau pour résoudre un problème. Tout le monde était surpris qu’il fasse appel à un visiteur, mais j’obtempérai néanmoins. Il me donna un problème complexe portant sur le cours qu’il venait de faire. L’équation ne me paraissait pas très difficile à résoudre, donc je la posai au tableau. En me retournant pour recueillir l’assentiment du professeur, je remarquai que la moitié de la classe était perplexe. Pete essayait de cacher un sourire.

– Monsieur, euh…

Il ne se souvenait pas de mon nom, et consulta la feuille de présence pour le retrouver. Je lui épargnai cette peine.

– Mon nom est Brian Kellam, Monsieur.
– Je n’ai pas de Brian Kellam dans cette classe.
– En effet, Monsieur. Je ne fais que visiter pour la journée.
– Ah oui. Je me souviens maintenant. Il semblerait que cette équation ne vous ait pas posé de problème particulier. Pourriez-vous nous expliquer comment vous l’avez résolue ?

Je lui tournai le dos pour qu’il ne voie pas mon air amusé. Je commençai à détailler mon raisonnement, essayant de ne pas croiser le regard des autres élèves. J’étais sûr que j’éclaterais de rire si c’était le cas. Je parvins à terminer en gardant mon sérieux, ce que je considérai comme une petite victoire.

– Votre raisonnement est tout à fait cohérent, Monsieur Kellam. Vous pouvez retourner vous asseoir.

Le reste de l’heure fut consacré à la résolution des problèmes écrits sur le tableau. Il y avait huit équations à résoudre. J’en avais fini six quand la sonnerie retentit. Certaines personnes n’avaient pas encore terminé la première.

Pete me ramena à son casier, où il échangea ses livres de maths et d’anglais contre un livre de programmation en HTML. Le cours se révéla assez intéressant, et j’appris même quelques nouvelles fonctions.

La deuxième partie de l’heure fut consacrée à la réalisation d’un exercice directement sur les ordinateurs. Le professeur me parla pendant quelques minutes alors que les autres élèves étaient occupés, et me posa les questions de routine : nom, âge et lieu de résidence. Je lui détaillai les cours que je prenais et lui dis que je ne savais si j’allais déménager ou pas. Son attention fut détournée par une question d’un élève, et la conversation prit fin. J’aimais bien ce type, cependant.

L’éducation physique. Mon cours préféré. Pete avait anticipé la situation et pris des vêtements de sport pour moi, après s’être assuré auprès du prof que je pouvais participer. Il se trouva qu’ils apprenaient la lutte, et je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire en voyant les tapis au sol. Je commençai à m’étirer sur le champ, impatient de me livrer à quelques combats.

– Dis-moi, Brian, est-ce que tu as déjà fait de la lutte en compétition ? demanda le professeur.
– Ça m’est déjà arrivé.
– Est-ce que tu serais d’accord pour faire une démonstration avec mon assistant ?

Je jetai un coup d’œil à l’assistant. Il était affreux. Enfin, il n’avait rien pour lui. Il semblait faire à peu près mon poids. Je donnai mon accord au professeur, n’ayant pas cessé de sourire pendant tout ce temps.

Je serrai la main de l’assistant et lui dis bonjour. Il répondit par un grognement. Je découvris qu’il était en terminale, et qu’il ne manifestait aucun intérêt à mon égard. Un rictus se dessina sur son visage quand il dit :

– Je vais essayer de ne pas te faire trop mal.

Mon sourire s’élargit, et il me lança un regard irrité.

– Tu fais de la compétition ?
– Oui.

Il était aimable comme une porte de prison. Nous verrions bien comment le combat allait se dérouler. Le prof me donna une protection pour la tête. Mon adversaire, qui s’appelait Brent (je n’aurais pas pu l’inventer), jeta sa protection par terre à côté du tapis.

– Tu devrais peut-être mettre ta protection, Brent. J’ai déjà pratiqué la lutte, et je sais ce qui se peut arriver quand on ne porte pas de protections.
– Je n’en ai pas besoin. Tu n’as aucune chance de m’approcher.
– Ce sont tes oreilles, après tout, pas les miennes, dis-je en haussant les épaules.
– Vous êtes prêts, tous les deux ?

J’acquiesçai.

– Oui, ça ne devrait pas prendre très longtemps.

La moutarde commençait à me monter au nez. Je jetai un coup d’œil à Pete. Il s’en était rendu compte, et me fis signe de ne pas me laisser faire.

– Prenez position.

Nous nous plaçâmes face à face sur le tapis. Nos visages étaient fermés, dans l’attente du signal du professeur. Il donna un coup de sifflet.

Plutôt que de se jeter sur moi comme je l’avais anticipé, il fit quelques pas en arrière. Je le suivis et commençai à placer mes coups, tenant sa tête à distance avec une main. Il l’écarta brusquement. Nous répétâmes la séquence plusieurs fois avant qu’il ne plonge sur mes jambes. J’esquivai sur le côté, ne lui laissant aucune prise.

– C’est tout ce que tu sais faire, trouillard ? T’enfuir ?
– C’est marrant, mais c’est toi qui a commencé à reculer, tu ne t’en souviens pas ?

Il ne répondit pas, mais se prépara à me plaquer de nouveau. Quand il passa à l’action, il s’y prit comme un manche, me laissant tout l’espace nécessaire pour contre-attaquer. Je me penchai, attrapai son entrecuisse et sa nuque, et le retournai violemment sur le dos, lui coupant le souffle. Comme il ne s’attendait pas à cette manœuvre, je n’eus aucun mal à le maîtriser au sol.

Toute la salle résonnait des cris d’encouragement de la classe, qui voyait enfin Brent rendre la monnaie de sa pièce. 

Le prof s’approcha de lui, l’examina rapidement et le renvoya au vestiaire. Puis il vint me voir, en disant :

– Je pensais que tu n’avais fait que quelques compétitions.
– C’est vrai. Je n’en suis qu’à ma troisième saison.
– Et comment tu t’en es sorti ?
– Je suis arrivé en finale du championnat régional. J’ai perdu aux points.

Il me fixa quelques secondes puis rit tout bas.

– Je lui avais pourtant dit qu’il tomberait sur plus fort que lui un jour. Mais tu devrais surveiller tes arrières pendant le reste de la journée. Sa défaite va lui rester en travers de la gorge, et il a des amis.
– Je n’ai pas peur de lui et de ses amis. J’en ai aussi. Mais merci de m’avoir prévenu. 
– Pas de problème. Maintenant, est-ce que tu crois que tu peux t’entraîner avec quelqu’un d’autre sans le blesser ?
– Bien sûr, répondis-je en souriant. Est-ce qu’il y a d’autres lutteurs dans la salle ?

Il appela un autre élève pour combattre avec moi et nous répétâmes quelques prises. Mon partenaire s’appelait Léo. J’étais une catégorie de poids en dessous de lui, mais mon expérience compensait le handicap. Je lui appris quelques techniques, et il m’en montra aussi. C’était agréable d’être sur un tapis de nouveau. Nous combattîmes sans nous ménager et terminâmes l’entraînement avec le sentiment du devoir accompli.

La première sonnerie retentit, nous laissant quinze minutes avant la sonnerie finale. Nous nous dirigeâmes vers les douches. Brent distribuait les serviettes, et me tendit la mienne en me jetant un regard menaçant. Je me contentai de lui sourire et poursuivis mon chemin.

J’entendis la dernière sonnerie au moment où je finissais de lacer mes chaussures. Pete s’assit à côté de moi.

– Tu l’as vraiment mis en rogne, Brian.
– Comme c’est triste. Il le méritait.
– Oui, bien sûr, mais tu n’as pas encore fini ta première journée, et tu as déjà des ennemis. Tu ne perds pas de temps.
– C’est pour ça que tu me paies, non ?
– Euh, non, pas vraiment. J’aurais préféré que tu attendes un peu, dit-il en souriant.
– J’aurais bien aimé. Mais je ne supporte pas quand on ne me prend pas au sérieux, et ce prétentieux ne m’a pas laissé le choix. C’est pour cette raison que je l’ai remis à sa place. Dans les règles de l’art, qui plus est.
– Et tu l’as fait passer pour un con devant toute la classe. Il s’en souviendra, Brian.
– J’y compte bien. Il avait besoin d’une correction.
– J’ai l’impression que tu n’en feras qu’à ta tête, de toute façon. Est-ce que je me trompe ?

Je secouai la tête en esquissant un sourire.

– Très bien. Alors allons manger. Et tu étais vraiment obligé de tremper les vêtements que je t’avais prêtés ? Ça va sentir bon, dans mon casier.
– Désolé, Pete. La prochaine fois, j’essaierai de moins transpirer.
– T’inquiète, Brian, dit-il en me donnant une tape affectueuse sur l’épaule.

Nous allâmes nous servir à manger et rejoignîmes Jason et Jared à table. Ils nous accueillirent d’un signe de tête, comme ils avaient la bouche pleine.

Quand il put parler de nouveau, Jason nous demanda comment se passait la journée. Pete me devança.

– Tout va à merveille ! Nous n’en sommes qu’à la mi-journée, et Brian est déjà sur la liste noire de Brent. Il l’a plaqué au sol pendant le cours d’EPS ce matin.

Jason et Jared secouèrent la tête en signe d’incrédulité. Pete les regarda et ouvrit les bras d’un air désabusé, leur demandant en silence ce qu’il allait faire de moi.

– Eh bien, tu devrais faire attention. Ses amis ne sont pas des tendres, et je n’ai pas envie de les avoir tous sur le dos aujourd’hui. J’aimerais bien leur casser la figure un à la fois si c’est possible.
– Je vais faire de mon mieux.

Au cours du repas, nous discutâmes du lycée, de ce qu’ils aimaient, de ce qu’ils n’aimaient pas, de qui étaient les meilleurs profs, et des cours qu’il fallait prendre. Je vis Brent et sa bande traverser la cafétéria et prendre place à une table. Ils étaient cinq. Peu après s’être installés, ils regardèrent tous dans ma direction. Je fis semblant de ne pas remarquer. Je les vis éclater de rire, mais Brent n’avait pas l’air content.

Pour autant, je le gardai pour moi, en me disant que je n’étais là que jusqu’à la fin de la journée. Si je rejoignais l’école plus tard, j’aurais tout le temps de m’occuper de Brent.

La pause déjeuner se termina. Jason, Jared et Pete me présentèrent à un grand nombre de personnes, certaines d’entre elles faisant partie de la « famille ». Jason raconta mon accrochage avec Brent et tout le monde trouva l’anecdote hilarante, mais je remarquai qu’à aucun moment de la journée, lui et sa bande ne nous avaient quitté des yeux.

Après le repas, nous avions cours d’histoire. J’aimais bien cette matière, mais je n’avais pas spécialement envie d’étudier la civilisation sumérienne. Je préférais l’époque contemporaine, des guerres napoléoniennes à nos jours. Je passai quarante minutes à écouter le discours monotone du professeur. La sonnerie se fit enfin entendre, et nous nous dirigeâmes vers le dernier cours de la journée.

Sur le chemin du casier de Pete, nous fûmes accostés par quelques acolytes de Brent. Heureusement, un des amis de Jason nous aperçut et vint à notre rescousse, en nous disant que le principal souhaitait me voir. Pendant que nous nous esquivions, il nous dit de faire attention à eux et de les éviter. J’étais évidemment d’accord, n’ayant pas trop le choix. Nous fûmes escortés jusqu’au casier de Pete, puis jusqu’au bâtiment des sciences pour le cours de biologie. Jason nous avait rejoints en chemin, sans que je sache comment, et nous dit qu’il nous attendrait à la sortie de la classe pour nous raccompagner au casier de Pete. Je n’en voyais pas l’utilité, mais j’acquiesçai néanmoins.

La biologie était une de mes matières préférées. J’adorais la biologie cellulaire. Il se trouva qu’ils étudiaient le fonctionnement énergétique des cellules ce jour-là, donc je n’eus aucun mal à me concentrer. J’avais quelques questions à poser, mais je ne voulais pas empiéter sur l’heure de cours. J’attendis donc la fin de la classe pour aller interroger le professeur. Il était agréablement surpris de cette marque d’intérêt. Nous étions toujours en train de discuter quand Jason entra dans la classe pour nous récupérer. Je remerciai le prof et suivis Pete dans le couloir, en compagnie de quelques amis proches de Jason. Je fus rapidement présenté à ceux que je ne connaissais pas encore. Nous devions être une dizaine en tout.

Nous nous dirigeâmes en groupe vers la sortie du lycée pour rejoindre la voiture. A mi-chemin, nous tombâmes nez-à-nez avec Brent et sa bande, qui bloquaient le couloir. Ils étaient douze. Jason s’avança vers Brent, jusqu’à se retrouver à quelques centimètres de son visage.

– Tu gènes le passage, Brent. Je te prie de bien vouloir te mettre sur le côté pour nous laisser passer.
– Désolé. J’ai quelque chose à dire au nouveau.
– Dis-le.
– C’est personnel.
– Pas vraiment. Tout le lycée est au courant. Et tout le lycée sera au courant si tu touches à un seul de ses cheveux. N’oublie pas que si tu es exclu, tu peux dire adieu aux compétitions de lutte. Alors est-ce que tu veux bien te pousser, ou est-ce que tu préfères prendre ta deuxième raclée de la journée ?

Brent plissa les yeux, mais ne bougea pas d’un pouce. Il essayait de défier Jason du regard. La situation commençait à devenir critique. Juste au moment où j’allais proposer à Brent d’aller régler notre différend au gymnase, une voix d’adulte brisa le silence tendu.

– Que se passe-t-il ici ? Patterson, Hodges, je vous écoute.
– Nous voulons juste traverser le couloir pour rejoindre le parking. Brent nous barre la route et refuse de bouger.
– Qu’avez-vous à répondre, Brent ?
– J’ai quelque chose de personnel à dire au nouveau, mais Patterson m’empêche de le faire.
– Bien sûr que je t’en empêche, gros malin. Il t’a vaincu à la lutte aujourd’hui, et tu n’arrives pas à accepter que quelqu’un de plus jeune que toi puisse te battre à ton propre jeu.
– Tais-toi ! Tais-toi ou tu vas mordre la poussière !
– Comment ? Tu ne peux pas regarder la réalité en face ?
– Ça suffit ! Hodges, dans mon bureau. Patterson, emmenez le nouveau hors d’ici. Quant aux autres, dispersez-vous avant que je change d’avis et que je vous colle tous, autant que vous êtes.

Profitant de la confusion, nous nous engageâmes dans le couloir, tous les dix. Nous arrivâmes sur le parking où le van nous attendait. Jason déverrouilla les portes et nous nous empilâmes à l’intérieur. Ray et Jared s’assirent à l’arrière, Pete à l’avant, et moi au milieu. Le trajet du retour se déroula sans encombre. Quand nous arrivâmes à la maison de Pete, les adultes nous attendaient.

– Brian, Pete, est-ce que nous pouvons vous parler en privé ?

Papa était nerveux. Je le voyais à sa façon de parler.

Nous échangeâmes un regard avec Pete. Je sus instantanément que le moment de vérité était arrivé.

Je pris sa main dans la mienne en gravissant l’escalier. J’avais la tête qui tournait, et mon cœur battait à tout rompre. Je sentis une goutte de transpiration perler sur mon front. Pete tourna sa tête vers moi et me regarda. Je suis certain qu’il savait ce que je ressentais. Si la moiteur de mon front ne l’avait pas mis sur la voie, il ne pouvait se méprendre sur le tremblement de ma main.

Il s’arrêta en haut de l’escalier et me conduisit dans sa chambre au lieu d’aller dans le bureau.

– Tout va bien se passer, Bri, quoi qu’il arrive. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts.

Il me prit dans ses bras et me serra contre lui alors que mes larmes commençaient à couler.

– Rien de ce qui pourra arriver ici ne changera ce que nous ressentons l’un pour l’autre. Je serai toujours là pour toi, et tu seras toujours là pour moi. Même si nous ne pouvons pas être ensemble physiquement, nos cœurs resteront inséparables.

– Vous venez, les garçons ?
– Nous serons là dans une minute, Papa, répondis-je d’une voix assurée.
– Nous ferions mieux d’aller voir de quoi il en retourne.
– Oui. J’ai peur, Pete.
– Moi aussi. Mais ils ne peuvent pas nous garder éternellement séparés. Nous serons bientôt des adultes.
– C’est tellement loin.
– Pas vraiment. Il ne nous reste que deux ans à tenir.
– C’est bien ce que je disais.
– Ne t’inquiète pas, Bri. Attendons de voir ce qu’ils ont à nous dire. Ce n’est peut-être pas si grave.

Nous nous rendîmes dans le bureau. Pete avait raison, d’une certaine manière. Nous ne savions pas ce que mes parents allaient nous dire. Mais si je devais quitter Pete et rentrer avec eux, je n’étais pas certain de pouvoir affronter une nouvelle séparation. C’est ce qui me faisait peur.

Mes parents étaient assis derrière le bureau quand nous entrâmes, en train de discuter à voix basse. Pete ferma la porte derrière lui, et nous nous assîmes, attendant qu’ils entament la conversation.

Maman se lança la première. 

– Comment s’est passée ta journée au lycée, Brian ? Est-ce que tu t’y es plu ?
– J’ai failli être mêlé à une bagarre.
– A propos de quoi ?
– Je t’en parlerai plus tard. Qu’est-ce que vous vouliez nous dire, au juste ?

Ils se regardèrent d’un air gêné. Papa jouait nerveusement avec ses mains et Maman soupira.

– Il n’y a pas de bonne façon de vous l’annoncer, dit-elle.

Mon cœur sombra dans ma poitrine, et mes yeux se remplirent de larmes à nouveau.

– Nous sommes désolés, les garçons. Brian, tu dois prendre l’avion avec nous ce soir.

Mes pires cauchemars étaient devenus réalité.


Chapitre 21

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