Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 7

Nous restâmes figés sur place, stupéfaits par l’étendue des dégâts. Des vêtements étaient éparpillés à travers la pièce, certains déchirés en lambeaux. Des cadres photo brisés gisaient sur le sol, et les photos elles-mêmes avaient été lacérées. Ici et là, je reconnus des pièces appartenant aux maquettes d’avions dont Pete avait été très fier. Les trophées qu’il avait remportés étaient tous cassés ou abîmés. Les murs portaient des traces d’impact, là où des objets avaient été projetés avec une grande violence. Certaines fissures portaient même la signature du poing de Joe.

Pete se mit à trembler. Il était en rage. Il avait quelque chose dans le regard que je n’avais jamais vu auparavant. Pris d’une ardeur subite, il se mit à donner des coups de pied dans les débris qui jonchaient le sol, hurlant sa colère à pleins poumons. Il fulmina pendant encore cinq minutes alors que je le regardais, fasciné. Quand il se calma, je pus de nouveau voir des larmes dans ses yeux, mais c’était des larmes de frustration, et non de frayeur. Je crois qu’il fit le deuil de son père à ce moment-là.

Il se tourna vers moi, toujours livide, les narines frémissantes.

– Je hais mon enfoiré de père. Je ne veux plus jamais le voir, ni lui parler.
– Vraiment ? Je ne l’aurais jamais deviné, dis-je avec un sourire sarcastique.

Il se contenta de me regarder, puis esquissa un sourire timide.

– Viens ici, j’ai besoin d’un câlin.

Il me serra dans ses bras au point de faire craquer mes cotes, me faisant décoller du sol.

– Repose-moi par terre ! Je ne peux plus respirer ! 

Bien sûr, il ne m’écouta pas, mais finit par me reposer quand même.

– Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, Bri. Je crois que je me tirerais une balle.
– Ne dis pas des choses comme ça, Pete. Tu ne le ferais pas, de toute façon. Je crois que je te connais assez pour dire ça. 
– Non, tu as raison. Je ne pourrais jamais le faire. Viens, allons voir ce que nous pouvons sauver.

Nous commençâmes par trier ce qu’il restait des affaires de Pete, empilant ce que nous trouvions d’intact dans le couloir. La plupart de ses vêtements avaient été épargnés, mais pas grand-chose d’autre. Joe avait même déchiré les livres et les magazines de Pete. Tout y était passé.

Brenda arriva au moment où nous finissions notre inventaire. Elle resta sur le pas de la porte, regardant la chambre dévastée, son visage impénétrable. Elle fit demi-tour sans dire un mot et se dirigea vers sa chambre pour préparer ses affaires.

Pete sortit une valise et y rangea ses vêtements. Nous les pliâmes en les secouant pour enlever les débris de verre. Nous remplîmes la valise presque entièrement.

– Descendons voir ce que nous pouvons trouver dans la salle du bas, Bri. J’espère qu’il n’a pas fait la même chose que dans ma chambre. 

Je savais qu’il avait fait des dégâts, mais je n’en connaissais pas l’ampleur. Nous descendîmes jusqu’à la porte qui donnait sur la salle du bas. Du haut de l’escalier, nous pouvions voir des affaires éparpillées sur le sol, dont la photo que je savais être celle de Joe et Pete au bord du lac. En descendant, je vis que la pièce avait été retournée, mais pas saccagée comme la chambre de Pete.

– Mince. Il a dû commencer par ici, juste après ton départ. Heureusement que tu as pu t’échapper, sinon c’est à toi qu’il s’en serait pris. 

J’acquiesçai, pétrifié à cette idée.

En parcourant la pièce, nous découvrîmes que les dégâts étaient limités, à part quelques objets brisés dispersés à travers la pièce, qui lui donnant un aspect chaotique. Pete chercha dans le placard et trouva son gant de base-ball, sa raquette de tennis, et d’autres affaires de sport (à notre âge, c’était ce qui comptait le plus). J’étais concentré sur Pete, essayant d’être fort pour lui.

Une fois les affaires de Pete rassemblées, nous nous assîmes sur les escaliers, parcourant la pièce du regard. Il était fort possible que Pete ne remette plus jamais les pieds ici.

– Comment te sens-tu, Pete ?
– C’est vraiment bizarre, tu sais. Je n’ai habité ici que deux ans, mais j’ai l’impression d’avoir habité ici toute ma vie. C’est fini maintenant, et je ne sais pas ce que je vais devenir.

Il soupira et passa la main dans ses cheveux.

– Je recommence à zéro, encore une fois. 

Je mis un bras autour de lui et reposai ma tête sur son épaule. Blotti contre lui, je soupirai à mon tour.

– Pas complètement. Je suis là, moi, et je t’aime toujours.
– Les garçons ? 

Brenda était au sommet de l’escalier et nous regardait avec une drôle d’expression. Je crois que le fait de nous voir enlacés  la mettait mal à l’aise. Peut-être qu’elle nous avait vus nous embrasser. Ce n’était pas impossible.

Elle s’éclaircit la gorge.

– Vous avez fini en bas ?
– Oui. J’ai pris ce dont j’avais besoin. Et toi, tu as fini ?
– Oui. Finalement, nous n’aurons pas besoin du pick-up. J’ai juste pris quelques cartons avec nos papiers et des albums photo. Aide-moi à les sortir, et refais un tour pour vérifier que tu n’as rien oublié. Nous ne reviendrons pas ici avant un moment.

Nous montâmes l’escalier et attrapâmes chacun un carton. Ils n’étaient pas trop lourds, et leur chargement dans la voiture fut facile. Pete retourna dans la maison pour faire un autre aller-retour pendant que j’attendais dehors, adossé à la voiture. J’entendis un véhicule remonter l’allée et mon cœur sombra dans ma poitrine. Je craignis que Joe n’ait été relâché plus tôt que prévu.

Une voiture de patrouille s’approcha lentement et se gara devant la maison. Je reconnus Danny à travers le pare-brise. Il dit quelque chose dans sa radio et sortit de la voiture.

– Comment vas-tu, Brian ?
– Ça va.
– Vous avez fait des découvertes intéressantes ?
– Oui. L’endroit a été saccagé. La porte de la chambre de Pete a été arrachée de ses gonds et jetée à travers la fenêtre. Tout ce qui se trouvait dans sa chambre a été détruit. Joe a brisé tout ce qu’il a pu. 

Danny fut silencieux pendant un moment, puis commença à marmonner quelque chose, le visage fermé. Il entra dans la maison, et j’entendis Brenda le saluer. Pete sortit peu après avec une expression contrariée.

– Elle m’a dit de sortir te rejoindre pendant qu’elle parlait avec Danny. Elle me cache quelque chose. 

Son expression devint pensive.

– Que crois-tu qu’elle me cache ? J’ai du mal à la cerner ces derniers temps.
– Peut-être qu’elle ne veut pas que tu t’inquiètes.
– Peut-être, dit Pete, sans conviction.

Nous entendîmes Brenda se mettre en colère dans la maison.

– Ma décision est prise ! Je t’interdis… 

Le reste n’était pas audible. Nous nous regardâmes, et je sentis un frisson parcourir ma colonne vertébrale. Quelle décision avait-elle prise, et pourquoi s’adressait-elle à Danny sur ce ton ?

Il ressortit et s’arrêta sur le pas de la porte. Alors qu’il nous regardait, Pete et moi, son expression passa de la colère à la tristesse, puis à la détermination. Il fit demi-tour et retourna dans la maison.

Il fut de retour moins d’une minute plus tard, le visage grave.

– Quoi qu’il arrive, les garçons, n’oubliez pas que je suis là si vous avez besoin de moi. 

Sans attendre une réponse de notre part, il monta à bord de sa voiture de patrouille et démarra plus rapidement qu’il n’était strictement nécessaire. Il était visiblement en colère. Qu’avait-elle donc bien pu lui dire pour le mettre dans cet état ? Il était de nature plutôt conciliante d’habitude, et se mettait rarement en colère.

Brenda sortit de la maison peu après le départ de Danny, claquant la porte si fort que les fenêtres tremblèrent. Elle verrouilla la porte, tournant brutalement la clé.

– Montez vite dans la voiture, les garçons. 

Nous obtempérâmes, sentant qu’elle n’était pas d’humeur bavarde. Nous gardâmes le silence pendant tout le trajet jusqu’à chez moi.

En arrivant devant la maison, Brenda nous dit de sortir la valise de Pete pour que ses vêtements puissent être lavés. Elle nous annonça qu’elle avait des courses à faire, et qu’elle serait de retour pour le dîner. Alors qu’elle repartait, il me parut évident que Brenda n’était pas en état de conduire, mais je ne pouvais pas l’en empêcher. Pete regarda la voiture de sa mère s’éloigner d’un air inquiet.

– Allez, Pete, allons faire ta machine. 
– D’accord. J’espère qu’il ne va rien lui arriver. Je ne peux pas me permettre de la perdre, elle aussi. 

Je choisis sagement de garder le silence.

Maman nous ouvrit la porte. Elle aussi avait l’air triste. Je sentis la paranoïa m’envahir de nouveau. Que se passait-il ?

– Salut, Maman, dis-je en traînant la valise derrière moi.

Elle fit un pas de côté et me dit de la mettre dans le garage.

– Je m’occupe de lancer la machine. Allez vous amuser pendant ce temps-là. Vous avez eu une journée éprouvante. 

Le visage de Maman trahissait son malaise. Je ne cherchai pas à creuser davantage.

– Nous serons de retour dans quelques heures, Maman.
– Nous dînons à six heures. Soyez là à temps. Amusez-vous bien, les garçons ! 

Nous lui fîmes un signe de la main en traversant la rue et prîmes la direction de la cabane.

Nous bavardâmes en chemin, parlant de choses qui nous seraient apparues importantes deux jours auparavant. Je me rendis compte que nous avions été projetés dans le monde des adultes, et que nous ne pouvions plus faire semblant d’être des enfants. Les préoccupations du monde extérieur commençaient à s’immiscer dans nos existences. Et inévitablement, notre conversation se porta sur les événements de la veille. Nous arrivâmes enfin à la cabane.

– Bri, pourquoi est-ce que les gens ne peuvent-ils pas comprendre ? Pourquoi sont-ils aussi pleins de haine ?
– Waouh. Vaste question. Je crois que nous essayons de répondre à cette question depuis plusieurs milliers d’années. 

Je m’interrompis, perdu dans mes pensées. Pete savait que je recommencerais à parler après un moment de réflexion. Nous nous assîmes dans la cabane, un peu à l’étroit à cause de la moto qui prenait toute la place.

– J’ai lu quelque part que les gens ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas. Quand les gens ont peur de quelque chose, ils essaient de l’amoindrir, de le rendre moins menaçant, pour pouvoir le maîtriser. Une fois qu’ils ont l’illusion du contrôle, c’est la haine qui commence, et alors tous les moyens sont bons pour se protéger. Mais c’est la peur qui est à l’origine de tout. 

Pas mal pour un garçon de douze ans, non ?

– Alors mon père a peur de moi ? 
– Je ne crois pas. Je crois qu’il a peur de l’homosexualité parce qu’il ne la comprend pas et qu’il ne peut pas s’identifier à toi. Et puis il a grandi dans les années cinquante. Tout était très cloisonné à cette époque. Il essaie de se projeter en toi, comme si tu étais un miroir. On lui a appris qu’être gay était mal, et que si tu étais gay, c’était parce que tu avais fait quelque chose de mal. 

Je secouai la tête tristement.

– Il oublie que nous n’avons pas choisi d’être ce que nous sommes. Il se sent coupable d’avoir raté une partie de mon éducation et ça le met en colère. Je ne sais pas.
– Oui, mais qu’est-ce que le fait d’être gay change à ce que je suis ? Ce n’est pas comme si je m’étais réveillé un jour en étant quelqu’un d’autre.
– Je suis d’accord avec toi, et c’est ce que je me dis aussi. Tu es sûr que tu ne devrais pas avoir cette conversation avec ta mère ? Je n’en sais pas plus que toi, et je te dis juste ce qui me vient à l’esprit.
– Je ne peux pas lui parler de ça. Ça la met mal à l’aise, dit-il en reniflant.
– Elle m’a même envoyé voir Papa quand je lui avais demandé comment on faisait les enfants, alors que je voulais que ce se soit elle qui me réponde.
– Mes parents n’ont pas encore parlé de sexualité avec moi. J’ai tout appris à l’école, grâce à toi, notamment. Donc c’est de ta faute si mon âme pure a été corrompue. 

Je lui donnai un petit coup amical dans le bras, et il eut un petit rire.

– Alors, c’est pour quand ?
– Comment ? De quoi parles-tu ? 
– Quand est-ce que nous allons faire l’amour ?
– Je ne sais pas. 

Un silence gêné s’installa pendant quelques instants. Je savais ce que je ressentais, mais je devais réfléchir à la façon de le dire.

– Pete, tu sais que je t’aime, n’est-ce pas ? 

Un peu laborieux, comme entrée en matière.

– Oui, je sais. Moi aussi, je t’aime.
– Alors je vais essayer de t’expliquer quelque chose, mais je ne sais pas trop comment te le dire. 

Je me tournai vers lui et le regardai dans les yeux.

– Je t’aime tellement que j’ai peur de te perdre si nous allons trop vite, tu comprends ? J’entends des histoires de garçons et de filles qui sortent ensemble pendant plusieurs mois, qui couchent ensemble, et une semaine plus tard, tout est fini. Je ne veux pas que ça nous arrive. J’ai très envie de faire l’amour avec toi, mais au fond de moi, je ne veux pas risquer ce que nous avons pour le sexe. Je crois que je ne suis pas encore prêt à franchir le pas. 

Le visage de Pete était impassible. Je baissai le regard.

– Je suis désolé, Pete. Tu mérites quelqu’un de plus fort que moi, qui pourra te donner ce que tu attends. Si tu ne souhaites plus me voir, je comprendrais. 

Je continuai à fixer le sol, espérant avoir été assez clair dans mes explications. Je ne me faisais pas d’illusion sur sa volonté de rester avec moi.

– Brian, dit-il d’une voix posée, en relevant ma tête pour que je le regarde dans les yeux. Je pensais que tu voulais avoir des relations sexuelles, mais je me suis trompé.

Mon visage se crispa.

– Ça ne me pose aucun problème, ajouta-t-il rapidement.

Je le regardai dans les yeux, et j’y lus de la compassion, de la tendresse et de l’amour.

– J’avais également peur de te perdre si nous faisions l’amour, et je ne savais pas si tu voulais le faire. Maintenant, je sais que nous ressentons exactement la même chose. Je veux attendre que nous soyons tous les deux prêts à franchir ce cap. Nous avons toute la vie devant nous, et je ne vois pas pourquoi nous devrions nous précipiter juste parce que nous sommes gays.
– Je suis d’accord.
– Alors je veux que nous attendions le bon moment. Nous en reparlerons dans quelques mois. Nous y verrons plus clair d’ici là. Ne nous mettons pas la pression.

J’acquiesçai en silence. J’étais soulagé.

Il prit mon visage entre ses mains et m’attira vers lui.

– Je t’aime, Brian Andrew. De tout mon cœur et de toute mon âme. 

Il m’attira encore plus près, jusqu’à ce que nos lèvres se touchent. Ce fut un baiser tendre et réconfortant. Je me blottis contre lui quand nos lèvres se séparèrent, reposant ma tête contre son épaule, caressant son ventre ferme.

Nous restâmes étendus paisiblement dans cette position jusqu’à ce que l’alarme de ma montre nous indique qu’il était temps de rentrer. Alors que je ramassais les casques de moto et les autres objets que nous avions laissés là le soir précédent, Pete essaya de sortir la moto à travers l’entrée de la cabane. Finalement, je dus lui donner un coup de main. Nous parvînmes à sortir l’engin sans causer trop de dégâts. Je pris quelques minutes pour remettre les branchages en place afin d’effacer les traces de notre passage.

Je mis mon casque, et Pete démarra la moto. Je montai derrière lui, l’entourant de mes bras et lui chatouillant le ventre. Ce n’est pas parce que nous ne couchions pas ensemble que je ne pouvais pas le taquiner. Et je m’y connaissais en chatouilles, vous pouvez demander à Dawn.

Nous parcourûmes le trajet du retour en un rien de temps, empruntant le chemin circulaire que nous parcourions habituellement à pied. Quand nous arrivâmes à la maison, le dîner venait juste d’être servi.  Maman nous ordonna de nous laver les mains avant de passer à table. Pete s’assit à côté de Papa. Avant que je ne puisse réagir, Brenda se précipita pour prendre la place à côté de Pete, m’obligeant à m’asseoir en diagonale par rapport à lui. Je compris soudain que ce n’était pas le fruit de mon imagination. Elle essayait de nous séparer.

Le dîner sembla durer des heures, maintenant que je me rendais compte de ce qui se passait. Brenda me jetait des regards noirs de temps en temps, et regardait Pete avec pitié. Elle devait penser que si je n’avais pas rencontré Pete, il ne serait pas gay. Elle ne valait pas mieux que Joe, en fin de compte. Papa et Maman firent semblant de ne rien remarquer, mais je savais que quelque chose se tramait.

Nous finîmes enfin le repas et je débarrassai la table avec l’aide de Pete. Je savais que je devais lui parler de ce que j’avais vu, du fait que sa mère essayait de nous séparer. Alors qu’il mettait les dernières assiettes dans le lave-vaisselle, je lui fis signe de me suivre dans ma chambre.

Je fermai la porte derrière lui.

– Pete, j’ai besoin de te parler de quelque chose.
– Je t’écoute. 
– Je crois que ta mère essaie de nous séparer. J’allais m’asseoir à côté de toi à table, mais elle s’est pratiquement jetée sur la chaise pour s’asseoir avant moi. Elle m’a lancé des regards méchants pendant tout le repas. Souviens-toi du regard étrange qu’elle a eu quand elle nous a vus enlacés en bas de l’escalier. Et elle a fait exprès de s’asseoir entre nous dans le Bronco. 
– Je crois que tu es parano. Pourquoi est-ce qu’elle essaierait de nous séparer ? Elle sait à quel point tu comptes pour moi, et elle a dit qu’elle acceptait notre amour.
– Pete, ça fait trop de coïncidences, elle… 
– NON ! Elle ne ferait pas ça ! Comment peux-tu imaginer une chose pareille ? 

Il était en colère à présent. Cela ne servait à rien de lui parler quand il était comme ça.

– Je crois que j’ai besoin d’être seul un moment.

Il se leva et se dirigea vers la porte.

– Non, Pete. Tu restes ici, c’est moi qui pars. Je te laisse tranquille. Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose ou si tu veux parler, d’accord ? 

Voyant qu’il ne répondait pas, je sortis et fermai doucement la porte derrière moi.

Brenda me vit sortir de ma chambre et me dévisagea d’un air mauvais. Je me contentai de la regarder dans les yeux jusqu’à ce qu’elle baisse le regard. J’avais besoin de parler à Maman. J’étais vraiment inquiet.

Je la trouvai dans la cuisine en train de finir d’essuyer les plats. Je lui chuchotai :

– Maman, je dois te parler. Maintenant. C’est important. 

Elle vit que j’étais sérieux et posa la casserole qu’elle était en train d’essuyer. Elle me fit signe de la suivre dans le garage.

– Maman, je crois que Brenda essaie de nous séparer, Pete et moi. Elle a tout fait pour s’interposer entre Pete et moi depuis ce matin. Je viens encore de la croiser, et elle m’a jeté un regard méchant. Je crois qu’elle me déteste.

Elle me regarda pendant quelques instants, réfléchissant à la réponse qu’elle allait me donner. Finalement elle dit :

– Je crois que tu te fais des idées, mon chéri. Brenda t’aime beaucoup, tu sais. Peut-être qu’elle se sent seule en ce moment et qu’elle a besoin d’être proche de son fils.
– Je ne suis PAS en train de me faire des idées ! Et je ne suis pas parano. Une ou deux coïncidences, je veux bien, mais là, ça fait trop ! 
– Ça suffit, Brian. Je t’interdis de me crier dessus. Je t’ai dit qu’elle ne te détestait pas, et c’est la dernière fois que nous abordons le sujet, c’est compris ?
– Voilà qui met fin à ton vœu de m’écouter. Je savais que ça ne durerait pas. 

Je fis demi-tour, attrapai mon blouson dans le placard de l’entrée, et me dirigeai vers la porte.

– Brian, où vas-tu ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? 

Je sortis en claquant la porte. Je me dirigeai vers la rue, sans savoir où j’allais. Tout ce que je savais, c’est que je devais sortir. La porte d’entrée s’ouvrit, et j’entendis Maman m’appeler.

– Brian Andrew, reviens ici tout de suite ! Je ne plaisante pas ! 

Pour une fois, je n’obéis pas à ses ordres. Je continuai à marcher, et elle ne courut pas après.

Je me rendis compte que je me dirigeais vers la maison de Chris. J’avais besoin de parler à quelqu’un, et je ne connaissais personne d’autre chez qui je pouvais me rendre à pied. Je fus devant sa maison en quelques minutes. C’était une maison avec un étage séparé et une petite cour,  caractéristique du quartier. Je me souvenais quand Chris avait emménagé dans cette maison, après la mort de son père.

Jim Forn avait été pasteur à l’Eglise Luthérienne locale. La famille habitait au presbytère. Un jour, Jim était allé bricoler quelque chose sous la maison, et il avait eu une crise cardiaque. On ne le découvrit que plusieurs heures plus tard, et il était déjà mort. Cela avait été dur pour Chris et David quand leur père était décédé. Heureusement, Kathleen, leur mère, avait fait face. Je sais que David avait été profondément déprimé pendant un moment. Chris avait encaissé, et après un passage à vide d’un mois ou deux, il était redevenu égal à lui-même. Je voyais néanmoins sa réaction quand j’étais avec mon père, et j’essayais de faire attention à ne pas le blesser.

Il s’en était rendu compte et m’avait dit :

– J’ai perdu mon père, mais ça ne veut pas dire que tu dois ignorer le tien quand je suis là. Ça me fait mal, mais je l’accepte. Je me souviens parfois comment c’était quand j’étais avec Papa, et j’aimerais qu’il soit là. Mais ne me fais pas changer la façon dont tu te comportes avec ton père, d’accord ?

Chris était toujours comme ça. Il savait vraiment prendre les choses du bon côté. Il avait même pris ma défense à plusieurs reprises quand Brent me harcelait. Il ne faisait pas d’effort particulier pour traîner avec moi à l’école, et je ne lui en voulais pas. Je savais qu’il aimait bien me voir après les cours, mais je n’étais pas le garçon le plus populaire à l’école.

Je montai les marches vers la porte d’entrée et frappai. Chris ouvrit la porte.

– Salut Brian. Quoi de neuf ?
–  Je peux entrer ? J’ai besoin d’être loin de mes parents pendant un moment.

Il me laissa entrer, tout en scrutant mon visage.

– Tu es sûr que ça va ? On dirait que tu as vu un fantôme.

Je fis un demi-sourire et acquiesçai.

– Pas loin, en fait. Ma mère et moi nous sommes disputés. 

Chris hocha la tête d’un air compatissant.

– Qui est là, Chris ?
– C’est Brian. Il veut rester un moment. Je peux le laisser entrer ?

Kathleen arriva dans l’entrée.

– Bonjour, Brian. Est-ce que tes parents savent que tu es là ? 

Pourquoi est-ce qu’elle me posait toujours la même question ?

– Non, mais ils doivent s’en douter. Je me suis disputé avec ma mère. Elle ne m’écoute jamais. J’en ai marre d’être ignoré, comme si je ne comptais pas. D’ailleurs, je ne dois pas vraiment compter pour eux, sinon, ils m’écouteraient.

Mme Forn m’écouta parler, puis nous invita à la suivre dans la cuisine.

– Viens, Brian. On dirait que tu as besoin de parler à quelqu’un, et je suis tout ouïe. Tu veux de la glace ?
– Non merci, répondis-je.

Bizarrement, je ne raffolais pas des sucreries. J’aimais bien manger une crème glacée de temps en temps, mais ce soir-là, je n’étais pas d’humeur.

– Quel était le sujet de la dispute ?

Mince alors. Comment allais-je m’en sortir cette fois-ci ? Je ne me sentais pas capable d’inventer une histoire de toutes pièces. J’allais devoir éviter les gaffes et me concentrer sur la dispute elle-même.

– J’ai vu quelqu’un se comporter d’une façon étrange. Je sais ce que j’ai vu, et je ne l’ai pas imaginé.
– Qu’est-ce que tu as vu ? 

Kathleen était en train de servir de la glace au chocolat dans deux bols, un pour Chris et un pour elle. Deux grands bols.

– Je ne peux pas vous le dire. Désolé. Bref, Maman a dit que j’hallucinais et que j’étais parano. Elle a balayé mes propos du revers de la main, comme elle le fait toujours. J’en ai vraiment eu marre. J’ai juste attrapé mon blouson et je suis sorti. Je n’avais pas prévu de venir ici, mais me voilà. 

Le téléphone sonna.

– Ça doit être elle. S’il vous plaît, ne lui dites pas que je suis ici.
– Bien sûr que je vais lui dire, mais je vais aussi lui dire que je suis en train de te calmer. 

Elle me fit un clin d’œil. J’appréciais sa façon d’être. Elle semblait nous comprendre, nous autres, les jeunes. Je suis sûr que son métier d’institutrice l’aidait en ce sens. Elle décrocha le téléphone.

– Allo ? Oui, Lisa, il est là. Non, je ne crois pas que ce soit une bonne idée dans l’immédiat. Il est assez contrarié. Je vais m’assurer qu’il rentre à la maison. S’il le souhaite, il peut. Cela ne me pose pas de problème. Je te tiendrai au courant, dans un sens ou dans l’autre. Toi aussi. Au revoir. 

Elle raccrocha.

– Ta Maman s’inquiète pour toi, Brian. 

Je ricanai amèrement.

– Si, si, je t’assure. Elle voulait que tu rentres directement à la maison, mais je l’ai convaincue de te laisser rester un peu ici. Si tu veux dormir ici, il n’y a pas de problème. Je dois juste la tenir au courant.

Je réfléchis à la proposition pendant une seconde. Je savais que je ne voulais pas affronter ma mère, et Pete ne voulait pas me voir. Je n’avais pas vraiment de raison de rentrer à la maison.

– J’aimerais bien passer la nuit ici, si je peux.
– Bien sûr que tu peux. Tu peux dormir dans la chambre de David. Je vais préparer le lit pour toi. 

Chris se rapprocha de moi pour me chuchoter :

– Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que tu as vu ?
– Désolé, Chris. Je ne peux en parler à personne. J’ai promis. 
– D’accord. Tu es sûr que ça va ? Tu n’as jamais fait ça avant. 
– D’habitude, je me réfugie dans ma chambre, et je ferme la porte. Mais cette fois-ci, je ne pouvais pas. Il fallait que je m’éloigne d’elle pendant un moment. J’en ai marre d’être personne. 
– Tu n’es pas personne ! Tu es Brian. Tu es intelligent, mignon, et facile à vivre. Tu es toujours prêt à aider ceux qui en ont besoin. Beaucoup de personnes t’apprécient.
– Ce n’est pas ce que Brent essaie de faire croire aux gens.
– On l’emmerde, Brent.
– CHRISTOPHER ! Ton vocabulaire !
– Pardon, Maman.  Brent n’est qu’un trou du cul, et tu le sais, poursuivit-il à voix basse.
– Mais c’est un trou du cul populaire. Et beaucoup de gens le suivent, soupirai-je.
– Et alors ? Tu attaches de l’importance à ce qu’ils pensent de toi ?
– Non, mais c’est usant d’être humilié à l’école tous les jours.
– Ecoute, tu ne vas peut-être pas me croire, mais la plupart des gens savent ce que vaut Brent, et n’en pensent pas moins de toi parce qu’il te persécute. En fait, certaines personnes admirent ton courage. Tu dois supporter ses brimades continuellement, et pourtant, tu continues à avancer. 

Je soupirai de nouveau. Ce n’est pas comme si j’avais le choix. C’était se battre ou abandonner, et je crois que mes parents auraient objecté au fait que j’arrête mes études en 5ème.

Kathleen revint dans la pièce à ce moment-là, et bavarda avec nous. Elle ne posa pas d’autre question sur la raison de ma venue.

Je me sentis soudain très fatigué. Je pris congé poliment auprès de mes hôtes et les remerciai de nouveau. Une fois dans la chambre de David, je me déshabillai, me glissai dans le lit et éteignis la lumière. Il n’était pas encore vingt heures.

Quand je me réveillai le lendemain matin, j’étais alerte et reposé. Il était six heures. J’étais pressé de rentrer à la maison, sans savoir exactement pourquoi, donc je m’habillai, écrivis un mot de remerciement et le laissai sur le comptoir de la cuisine. Je pouvais voir les rayons du soleil traverser la fenêtre du salon.

Quand j’ouvris la porte, je découvris un des plus beaux levers de soleil qu’il m’ait été donné de voir. Les oiseaux gazouillaient dans la fraîcheur du matin. Un rouge-gorge cherchait son petit-déjeuner dans la pelouse. Je me sentais simplement heureux d’être en vie, prêt à affronter le monde. Sur le chemin de la maison, je respirai l’air frais à pleins poumons et laissai la chaleur du soleil imprégner mon visage.

En tournant dans ma rue, je vis Brenda devant la maison, en train de charger des valises dans sa voiture. C’était étrange. Je ne pensais pas qu’elle avait déjà trouvé un endroit où s’installer. Elle retourna à l’intérieur et ressortit avec la valise de Pete. Elle devait avoir trouvé un endroit, finalement. J’avais espéré qu’ils puissent rester plus longtemps, mais j’étais certain que nous allions pouvoir passer l’été ensemble quoi qu’il arrive.

Brenda retourna à l’intérieur. En arrivant devant la maison, je pensai « Pourquoi est-ce qu’ils partent aussi tôt ? », mais je n’eus pas l’occasion d’y réfléchir davantage, car Brenda ressortit en tirant Pete par le col. Il m’aperçut, et son visage passa de la contrariété à la joie, puis au désespoir.

– Brian, je…
– Pete, je suis tellement désolé !
– … comprends maintenant ! Nous allons à Portland. Elle m’emmène de force !

La voix cassante de Brenda nous interrompit.

– En voiture ! Plus un mot, Peter. 

Elle se tourna vers moi.

– Et toi, garde tes distances avec mon fils. Tu as déjà fait assez de mal comme ça.

Entre ses propos haineux et le fait qu’ils déménageaient à plus de 1500 kilomètres de chez moi, je restai sans voix. Je remuai les lèvres, mais rien ne sortit. Brenda monta dans la voiture et mit le moteur en marche.

Pete essayait de descendre sa vitre, mais Brenda avait condamné sa commande. Alors que la voiture reculait, Pete articula silencieusement les mots « Je t’aime », encore et encore, avec un regard d’une tristesse infinie.

Brenda passa la première et la voiture se mit en mouvement. Je pouvais voir Pete qui me suivait des yeux à travers la vitre arrière.

La réalité de la situation me frappa de plein fouet. Quelque chose se brisa au fond de moi. Je me mis à hurler son nom, essayant de me raccrocher à lui comme je pouvais. Alors que la voiture disparaissait à l’horizon, je tombai à genoux, et poussai le même cri déchirant que j’avais entendu dans la gorge de Pete, deux jours plus tôt. Je hurlai jusqu’à ce que le souffle me manque, mais cela ne servit à rien.

Il était parti.


Chapitre 8

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