Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 8

NdA : J'aimerais dédicacer ce chapitre à tous ceux qui n'ont pas eu le droit de profiter de leur enfance. Puissiez-vous retrouver l'enfant en vous plus tôt que je n'ai retrouvé l'enfant en moi.

Je n’ai pratiquement aucun souvenir de ce qui se passa les jours suivants. Il m’a été rapporté plus tard qu’après m’être effondré devant la maison, j’avais été pris de vomissements. Une ambulance avait été appelée pour m’emmener, parce que je ne laissais personne m’approcher, et que je m’en prenais physiquement à toute personne qui tentait de le faire. Les ambulanciers avaient fini par me plaquer au sol et m’avaient attaché à un brancard, et c’est à ce moment-là que j’avais complètement pété les plombs. J’avais vidé tout ce que j’avais dans les tripes et la vessie dans l’ambulance. Ils m’avaient gardé attaché jusqu’à ce que le médecin me fasse une piqûre pour m’endormir.

Je repris conscience trois jours après le départ de Pete. J’étais toujours à l’hôpital quand je me réveillai, et Maman dormait dans une chaise à côté de mon lit. C’était un de ces modèles pliants qui se transforment en lit de camp. J’avais une perfusion dans un bras, et il était environ trois heures du matin d’après l’horloge. Tout était sombre et silencieux autour de moi.

Je ne voulais vraiment pas parler à ma mère, mais j’avais besoin qu’elle enlève ce tuyau de mon bras. Je ne supportais pas la sensation d’être relié à ce dispositif. Bref, je trouvai le bouton pour appeler l’infirmière et appuyai dessus.

– Oui ?

Génial. Un interphone. La voix de l’infirmière était plaisante, bien qu’un peu métallique.

– Est-ce que quelqu’un peut retirer ce truc de mon bras ? 
– J’arrive tout de suite. 

Je me tournai pour voir si le bruit avait réveillé ma mère. Elle dormait encore, mais pas pour longtemps. L’infirmière entra dans la chambre et alluma la lumière. J’avais raison, elle avait une belle voix, mais son charme s’arrêtait là. Elle avait toutefois un air maternel qui n’était pas désagréable. Elle s’appelait Esther Dominik, remarquai-je.

Maman leva les yeux vers l’infirmière, prête à protester contre cette intrusion soudaine, mais elle vit que j’étais réveillé. Elle me fit un grand sourire. Je tournai intentionnellement la tête dans l’autre sens, serrant la mâchoire. Elle savait que Pete allait m’être arraché, mais elle ne m’avait rien dit, ne me laissant même pas une chance de lui dire au revoir. Je la détestais et je ne voulais plus la voir.

L’infirmière s’approcha de mon lit.  

– Comment te sens-tu ?
– Très bien. Pouvez-vous m’enlever ceci maintenant ? Je levai le bras.
– Nous allons devoir attendre le médecin. Il arrive à sept heures. 

Génial. Encore quatre heures à passer avec cette saleté de tuyau dans le bras. Elle décrocha le tensiomètre du mur et le glissa sur mon bras. Elle effectua son travail en silence, efficace et professionnelle. Quand elle eut pris mon pouls et ma température, elle dit :

– Je vais m’arranger pour que le médecin te voie en arrivant, d’accord ?
– Vous êtes sûre qu’on ne peut pas l’enlever avant ?

Elle secoua la tête.

– Et si tu essaies, nous serons obligés de t’attacher de nouveau. 

De nouveau ? L’infirmière quitta la pièce.

– Maman se leva et vint à mon chevet. Avant qu’elle ne puisse me parler, je tournai brusquement la tête vers elle, et la regardai droit dans les yeux.

– Tu le savais ! lui lançai-je sur un ton accusateur.
– Brian, mon chéri, j’essayais juste de te protéger.

Elle prit ma main dans la sienne, et je la retirai si vite que je faillis arracher la perfusion. 

– Ne me touche pas ! Tu ne m’écoutes jamais, et tu ne prends jamais ce que je dis au sérieux ! Je l’aimais ! Et tu n’en as pas tenu compte, comme d’habitude. Je te déteste pour ne m’avoir rien dit et ne pas m’avoir laissé lui dire au revoir. Ça ne t’a jamais effleuré l’esprit que je puisse aimer quelqu’un d’autre que toi ? Eh bien, devine quoi, je ne t’aime plus. Tu ne vaux pas mieux que… Allez, sors. Je ne veux plus te voir ici. VA-T-EN !
– Brian, tu ne peux pas vouloir dire cela…
– VA-T-EN ! MAINTENANT ! 

Je cherchai désespérément le bouton d’appel de l’infirmière, mais ce ne fut pas nécessaire. Celle-ci comprit la situation du premier coup d’œil :

– Mme Kellam, vous devriez venir avec moi. Il ne doit pas s’agiter, et vous semblez le contrarier.

Et comment, qu’elle me contrariait !

– Je ne veux plus la voir dans ma chambre.
– Venez avec moi, Mme Kellam. 

L’infirmière escorta ma mère hors de la pièce. Des larmes envahirent mes yeux. L’infirmière rentra de nouveau, et j’essuyai précipitamment mes larmes, mais elles ne cessèrent pas de couler. Puis je pensai : « Et puis merde. J’ai le droit de pleurer maintenant. » Et c’est ce que je fis. Je me mis à pleurer comme une fontaine. Plus je pleurais, et plus j’avais envie de pleurer. L’infirmière vint à mon chevet pour me réconforter. Je me jetai dans ses bras et enfouis ma tête dans son épaule, pleurant encore plus fort.

Je n’arrivais pas à m’arrêter. Malgré tous me efforts, les larmes ne se tarissaient pas. Je ne pourrais pas vous dire combien de temps je pleurai cette nuit-là dans ses bras. Juste au moment où j’arrivais à me contrôler, une autre crise de larmes me tirait vers le fond de nouveau. Et Esther Dominik resta près de moi, me tenant dans ses bras et me caressant les cheveux, me consolant, me maternant. J’avais besoin d’une épaule sur laquelle me reposer, ce que ma mère était incapable de me fournir.

Je finis par me fatiguer, mais l’infirmière me tint compagnie pendant la demi-heure qui nous séparait de l’arrivée du médecin. Quand il arriva, ma mère essaya de le suivre dans la chambre. Je ne voulais pas la voir, et lui dis de sortir. Le docteur fut surpris, mais un coup d’œil échangé avec l’infirmière la persuada de demander à ma mère d’attendre dehors.

– Votre tour de garde ne se terminait-il pas il y a une heure, Esther ?
– Si, mais ce jeune homme avait besoin de moi. Il s’est réveillé à environ trois heures du matin et m’a appelée pour que sa perfusion soit retirée. Dès que Mme Kellam s’est réveillée, il a demandé à ce qu’elle sorte. Je n’ai pas pu déterminer pourquoi, mais il a répété un nom. J’ai cru comprendre que cette personne était partie vivre ailleurs. 

C’était bien résumé. Elle avait tout compris, de ma réaction contre Maman à  mes crises de larmes.

– Tu veux ajouter quelque chose ? Tu peux me parler, si tu veux. Je ne dirai rien à ta mère, compte tenu de ta réaction.

J’y réfléchis quelques instants. Ma vie était fichue, de toute façon, donc pourquoi ne pas simplement leur dire la vérité. Je leur parlai de Pete et moi depuis notre rencontre derrière les gradins jusqu’aux événements du matin quand Pete était parti, sans rien omettre, ni le fait que nous soyons gays, ni le fait que nous ayons décidé d’attendre avant de faire l’amour. Je pleurai encore à plusieurs reprises, mais n’eus pas de crises incontrôlables comme j’en avais eues plus tôt. Je terminai mon récit en disant : « Mais tout cela n’a plus d’importance à présent. Il est parti et ne reviendra plus. »

– Appelez le service psychiatrique et voyez si le Dr Rasek peut monter faire une visite. Je crois qu’il pourrait t’aider, Brian. Dis-lui exactement ce que tu m’as dit, d’accord ?

Je haussai les épaules.

– Il ne pourra pas t’aider, sauf si tu lui dis la vérité. A présent, voyons cette perfusion. Je crois que nous pouvons l’enlever, maintenant que tu es réveillé et que tu peux t’alimenter. Je reviendrai te voir dans l’après-midi.
– Je ne sors pas aujourd’hui ?
– Non. Tu as été dans le coma pendant trois jours. Nous devons nous assurer qu’il n’y a pas de risque sérieux, et cela veut dire 24 heures en observation, peut-être plus en fonction de ce que nous pourrons trouver.
– Je ne veux recevoir de visites ni de ma mère, ni de mon père dans ce cas. Ils m’ont trahi, et je ne veux plus jamais les revoir.
– Tu es sûr ? Je vois. Est-ce que tu souhaites que j’appelle une autre personne ?
– Danny Trask. C’est un policier. Vous pouvez essayer de l’appeler chez lui en premier, puis le commissariat.

Je lui donnai les numéros.

– Merci de me comprendre. Tout le monde ne prend pas ce que je dis au sérieux.

Le médecin prit mon pouls et retira la perfusion. Enfin. Je détestais la sensation du liquide froid qui entrait par la perfusion. Peut-être vous l’ai-je déjà précisé ?

Après avoir retiré le tuyau, il se dirigea vers la porte.

– Je vais laisser des instructions à la réception pour que tes parents ne puissent pas rentrer. Essaie de te reposer, et je vais appeler l’agent Trask pour toi.

Esther lui emboîta le pas, mais je l’arrêtai :

– Merci d’avoir été là. Ça veut dire beaucoup pour moi. Sans vous…
– Je sais. Je reviens ce soir, donc je te reverrai à ce moment-là. Maintenant, essaie de dormir, et de ne pas te mettre dans tous tes états, d’accord ?
– J’essaierai.

Elle sourit et quitta la chambre. J’entendis Maman se disputer avec le médecin, lui rappelant qu’elle était ma mère et qu’elle avait le droit d’être à mes côtés. Le médecin lui répondit qu’en temps normal, elle aurait eu raison, mais qu’en l’occurrence, sa présence nuisait à mon rétablissement, et que si elle insistait, elle serait expulsée de l’hôpital. Je souris en savourant ma victoire.

Environ une heure après le départ du médecin, une autre infirmière apporta mon petit-déjeuner. Ce n’était que de la nourriture d’hôpital, mais ce fut le meilleur repas de ma vie, étant donné que mon estomac était vide depuis quatre jours. Je dévorai le contenu de mon plateau et demandai à être resservi. Ma demande fut acceptée et j’eus droit à un yaourt et à une banane en prime. Je les dévorai également, puis me résignai à attendre jusqu’à mon prochain remplissage d’estomac, au déjeuner.

Danny arriva peu après dix heures, en uniforme, bien sûr. On aurait pu croire qu’il ne prenait jamais de congés.

– Alors, bonhomme, comment tu te sens ?
– Ça va. Et toi ?
– Je vais bien, maintenant que tu es réveillé. Tu es sûr que ça va ?

J’acquiesçai.

– Danny, j’ai une question.
– Vas-y.
– Est-ce que je peux venir habiter chez toi ? Je ne veux pas rentrer chez moi, j’en veux à mes parents de ne pas m’avoir dit que Pete allait partir.

Il sembla mal à l’aise.

– Brian, il faut que tu rentres chez toi. C’est là que se trouve ta place, avec ta mère et ton père. Essaie de ne pas trop nous en vouloir. Nous avons pris une décision dans le but de te protéger, et nous nous sommes trompés. Nous ne sommes que des êtres humains, après tout.

Je compris ce qu’il sous-entendait en s’incluant dans le « nous ».

– Tu le savais aussi !

Il acquiesça.

– Je le savais déjà samedi, en montant à la maison. C’est pour cela que je me disputais avec Brenda. Je voulais vous en parler, mais elle me l’avait interdit.
– Tu le savais, et tu ne nous as rien dit ? Je pensais que toi, entre tous, pourrais te mettre à notre place ! Tu nous avais dit que nous pouvions compter sur toi, mais tu nous as trahis comme Maman et Papa !
– Brian…
– Non ! Sors d’ici. Je ne veux plus te voir. Va-t-en.

Il me regarda droit dans les yeux et soupira lourdement. Je pouvais lire la peine dans son regard. 

– Je suis toujours là si tu as besoin de quelque chose.
– Comment pourrais-je te croire à présent ? Tu me trahis, et tu crois que je vais te faire confiance ? Allez, sors d’ici !

Il me regarda de nouveau et secoua la tête.

– Je suis sincèrement désolé, Brian. Si c’était à refaire, j’agirais autrement. Je suis désolé.

Il sortit et ferma la porte doucement. Je pleurai de nouveau.

La porte s’ouvrit moins d’une minute après son départ. Je l’entendais parler à quelqu’un de l’autre côté de la porte. Un docteur en blouse blanche entra et se présenta comme le Docteur Rasek.

– Comment vas-tu, Brian ?
– Je vais très bien, dis-je en essayant de cacher mes larmes.
– Ton dossier indique que tu as eu une crise de nerfs il y a quelques jours, et que tu es arrivé ici dans le coma. Te souviens-tu de ce qu’il s’est passé juste avant ?
– Oui.  J’ai été séparé de mon petit ami.
– Ton petit ami ? Tu penses que tu es gay ?
– Je suis gay.
– Je vois. Tu es trop jeune pour être sûr de cela. Pourquoi pensais-tu que ce garçon était ton petit ami ?
– Pete ETAIT mon petit ami. Nous avons découvert nos sentiments l’un pour l’autre mercredi dernier, et nous sommes devenus vraiment proches ces derniers jours.
– Combien de temps êtes-vous restés en couple ?
– Quatre jours. Mercredi, jeudi, vendredi et samedi. Sa mère l’a emmené dimanche matin de bonne heure, vers six heures et demie. Je me suis effondré dans l’allée, d’après ce qu’on m’a dit. Après, je ne me souviens de rien jusqu’à mon réveil ce matin.
– Mmmh. Tu crois que tu l’aimais.
– Je l’aime vraiment. Je ne crois pas l’aimer, je l’aime.
– Je pense que tu n’es pas assez mûr pour connaître l’amour adulte. C’était probablement juste un flirt que tu crois être de l’amour. Certains garçons ont des expériences homosexuelles et deviennent tout à fait normaux en grandissant.
– Quel genre de psy êtes-vous ? Vous ne me traitez pas mieux que les autres. Je vous parle sérieusement de mes sentiments et vous dénigrez ce que je suis.

Une infirmière choisit ce moment pour entrer, et je crois qu’elle fut un peu choquée de la façon dont je m’adressais au psychiatre.

– Je vais vous dire la même chose qu’à mes parents. ALLEZ-VOUS-EN ! Je ne veux plus vous parler ou vous voir. Si vous ne pouvez pas me prendre au sérieux, je ne peux pas vous faire confiance. Alors retournez d’où vous venez.

Je tournai la tête dans l’autre sens ostensiblement, croisant les bras. Je fis semblant de ne pas entendre  ses excuses et ses tentatives de renouer le dialogue. Au bout de quelques minutes, il renonça et quitta la pièce, me considérant sans doute comme une cause perdue.

L’infirmière se mit alors en tête de me sermonner sur ma façon de m’adresser aux docteurs. Je lui fis comprendre que ses remarques n’étaient pas les bienvenues. Elle se mit alors en colère et j’eus droit à une nouvelle leçon de morale, jusqu’à ce que je demande à parler à sa supérieure. Elle devint alors toute pâle et sortit. J’allais faire comprendre à ces personnes qu’il ne fallait pas me chercher. Sa supérieure arriva, et je lui dis que si les infirmières ne pouvaient pas me prendre au sérieux, je ne voulais pas qu’elles rentrent dans ma chambre. Je crois qu’elle fut surprise, mais elle me laissa m’exprimer sans m’interrompre. Ce fut la fin de mes problèmes dans cet hôpital.

Le restant de la journée se déroula sans incident. Les gens savaient que je voulais rester seul, et à moins de devoir entrer pour m’ausculter ou me faire des prises de sang, ils restaient dehors, ce qui m’allait bien. Il fut bientôt six heures, et Esther arriva peu après. Elle me dit qu’elle s’était arrangée pour rester avec moi jusqu’à ce que je m’endorme. Elle tint parole, et s’assit près de moi pour me raconter sa vie, ses amours perdues et comment elle en avait fait le deuil. Je pleurai un peu pendant notre conversation, et elle me serra de nouveau contre elle. A environ neuf heures, je commençai à me sentir fatigué, et je m’endormis dans ses bras. 

Je me réveillai à sept heures et demie le lendemain matin, quand le docteur entra pour m’examiner. Il déclara que j’étais suffisamment remis pour rentrer chez moi dès que quelqu’un se présenterait pour me raccompagner en voiture. Je lui dis que je pouvais rentrer à pied, mais il refusa. Il devait me remettre à un adulte. Danny passa me chercher à huit heures et quart et me poussa jusqu’à sa voiture sur un fauteuil roulant. Ils avaient dû s’arranger avec mes parents pour qu’il vienne me chercher. Sans doute était-ce trop leur demander.

Le trajet fut atroce. Danny n’arrêtait pas de s’excuser, répétant qu’ils avaient commis une erreur, qu’ils étaient vraiment désolés, me demandant si je pourrais leur pardonner un jour ? Je ne répondis pas, la blessure n’étant pas encore refermée.

Je m’armai de courage à l’idée de revenir à l’endroit où j’avais vu Pete pour la dernière fois. J’évitai la crise de nerfs, mais je sentis une boule se former dans ma gorge quand nous tournâmes au coin de la rue. Danny me déposa dans l’allée en me rappelant qu’il était là si je voulais lui parler. Je me contentai d’acquiescer, me préparant déjà à mon retour à la maison.

Quand j’ouvris la porte, je vis Maman et Papa debout derrière le canapé. Il était évident qu’ils voulaient se jeter sur moi, me prendre dans leur bras et me serrer contre eux jusqu’à m’étouffer. Je ne pourrais pas vous dire comment j’aurais réagi s’ils l’avaient fait. Dawn était assise dans le salon, et observait la scène avec curiosité.

– Bienvenue chez toi, fiston.

Papa prit la parole en premier. C’était visiblement un effort pour lui. Maman commença à dire quelque chose, mais je l’interrompis.

Je sais pourquoi vous avez agi comme vous l’avez fait, mais pour moi, c’est quand même comme une trahison. Je ne peux pas vous pardonner aussi facilement, et ça prendra du temps. Ne me pressez pas.

Maman et Papa se regardèrent. Je ne suis pas sûr qu’ils s’attendaient à cette réponse. Maman demanda :

– Est-ce que je peux te faire un câlin ?

Elle semblait inquiète, comme fragilisée. Je résistai à l’idée de la repousser. Il fallait bien que j’habite ici, après tout. J’acquiesçai, et elle s’approcha de moi en me regardant dans les yeux. Elle se mit à genoux, me prit dans ses bras et répéta les mots « Mon pauvre chéri » à plusieurs reprises. Je ne lui répondis pas, fixant mon père. Il me fixa à son tour, le visage empreint de tristesse et de regret. Il reprit la parole :

– Brian, je te prie de croire que nous sommes désolés. Nous n’avions pas réalisé que tes sentiments étaient si forts, sinon nous aurions agi différemment.

Je me dégageai de l’étreinte de ma mère.

– Vous savez pourquoi vous n’avez pas réalisé ? Parce que vous ne m’écoutez pas. Je vous l’ai dit deux fois en deux jours. Je vous l’ai dit vendredi soir, et je l’ai redit à Maman samedi soir, juste avant de partir, quand elle m’a  affirmé que je me faisais des idées !
– Est-ce que quelqu’un va me raconter ce qui s’est passé ? J’aimerais bien comprendre ce qui se passe.

C’était la voix de Dawn qui nous parvenait du salon. Nous l’ignorâmes.

– Brian…
– Vous ne prenez jamais ce que je dis au sérieux, sinon vous auriez su ce que je ressentais. Je n’ai peut-être que douze ans, mais je suis déjà plus mûr que beaucoup d’adultes que je connais. Et depuis quand est-ce que l’âge d’une personne détermine ce qu’elle peut ressentir ? Est-ce que je dois attendre d’avoir quatorze ans pour ressentir l’amour ? Seize ans ? Vingt ans ?

J’interrompis ma tirade. Maman fondit en larmes et Papa sembla se retirer dans sa coquille.

– Brian a une petite amie ? C’était Dawn, de nouveau.
– Dawn, ceci ne te regarde pas. Laisse-nous tranquilles. Et ne tourmente pas Brian. Si je t’entends l’embêter, tu seras privée de sortie. Sans commentaire.
– Mais…
– Qu’est-ce que je viens de dire ?
– Oui, Papa.

Je me retournai et me dirigeai vers ma chambre. Personne n’objecta.

Je ne parvins jamais vraiment à les pardonner, mais nous parvînmes à entretenir une relation sinon tendue, du moins supportable. Les jours passèrent de plus en plus vite. Je me rendis compte un jour que ma chambre me rappelait Pete et la dernière discussion que nous avions eue ensemble. Cela me rendit malheureux, et je commençai à passer plus de temps avec Chris. Nous faisions du sport ensemble quotidiennement : du vélo, de la course à pied, de la musculation, de la natation, bref, tous les sports imaginables et possibles. Je me lançais tête baissée dans tout ce qu’il me proposait pour me distraire de mon chagrin.

Kathleen devint ma seconde mère. Elle me traitait comme un enfant quand c’était nécessaire, me corrigeant quand j’étais dans l’erreur, et me traitait comme un adulte quand j’en avais besoin. Elle représentait tout ce que mes parents n’étaient pas. Elle m’écoutait attentivement et me prenait au sérieux. Elle m’encourageait à grandir, dans tous les sens du terme. Elle insistait aussi pour que je passe du temps chez moi. Je ne le faisais pas de gaieté de cœur, mais je le faisais quand même, pour lui faire plaisir. Je restais principalement dans ma chambre, à essayer de penser à autre chose qu’à Pete.

Je savais que Kathleen était en contact avec mes parents, et qu’ils allaient voir un psychologue tous les trois pour décider comment s’occuper de moi. Pour l’instant, Maman et Papa évitaient de croiser mon chemin et j’évitais de croiser le leur. J’ignorais complètement Dawn.

Comme je l’ai déjà dit, je passais l’essentiel de mon temps chez Chris. C’était un très bon ami. Il me prit sous son aile et m’initia à la musculation. Nous devînmes très proches. Un jour, il me demanda ce qui s’était passé pendant ce fameux week-end, et je sus que je lui devais la vérité, même si je risquais de le perdre en lui disant.

– Chris, j’ai quelque chose à te dire. Si tu ne veux plus me voir après ça, je comprendrais. Voilà, je suis gay.

Il ne sourcilla même pas.

– Et alors ?

Je dus avoir l’air troublé. Ce n’était pas la réponse que j’attendais.

– Qu’est-ce que le fait que tu sois gay devrait changer ? Ça m’est égal. Ne t’inquiète pas pour ça.

Il esquissa un sourire.

– Essaie juste de ne pas me draguer, d’accord ?

Ce fut la seule fois que nous abordâmes le sujet. Je lui racontai quand même toute mon histoire, maintenant que je n’avais plus rien à lui cacher. Je fondis en larmes pendant le récit.

Je l’aimais vraiment, Chris, et personne ne nous a pris au sérieux, à part cette satanée Brenda, et elle a emmené Pete loin de moi. Elle m’a accusé de l’avoir rendu gay.

Je pleurais à chaudes larmes à présent. Chris mit son bras autour de mes épaules, me consolant en véritable ami.

Après que je me sois calmé, Chris suggéra que nous allions courir pour nous vider la tête. A cette époque, nous courions déjà six ou sept kilomètres par jour. Je n’étais pas encore au niveau de Chris, et il devait ralentir sa cadence pour ne pas me laisser derrière, mais il m’attendait, et utilisait le souffle économisé pour m’encourager et me stimuler.

Alors que l’été touchait à sa fin, je passais l’essentiel de mon temps avec Chris, et notre amitié se renforça encore. S’il en avait assez de me voir, il ne le montrait pas, et Kathleen non plus. Ma mère ne se plaignit qu’une seule fois que je ne passais pas assez de temps à la maison cet été-là, et je fis semblant de ne pas l’entendre.

La saison de football américain commença, et je mis la pression sur mes parents pour qu’ils signent le formulaire d’inscription. Je me présentai pour faire partie de l’équipe, et à la surprise générale, y compris la mienne, je fus sélectionné en tant que receveur. Brent commença à plaisanter sur le fait que j’étais un receveur jetable, et que je serais remplacé après le premier match. Mais ma nouvelle force et ma nouvelle endurance me rendirent bien service. J’étais à la fois rapide et nerveux, difficile à plaquer, et plus résistant. J’étais moi-même surpris de ma capacité à encaisser les coups de Brent à l’entraînement (il jouait arrière). Il finit par me laisser tranquille, et arrêta de me prendre pour cible intentionnellement. Finalement, j’eus droit à  un poste d’attaquant, et je dois remercier Chris pour cela. Je n’en parlai pas à mes parents, et ils ne vinrent jamais voir un match.

Les cours reprirent, mon anniversaire passa, et je me jetai à corps perdu dans le travail scolaire comme je l’avais fait avec le sport. Je n’avais pas une minute de temps libre. A la mi-saison, Chris remarqua que j’étais surmené et voulut me persuader de lever le pied.

– Qu’est-ce que je devrais diminuer ? Le travail scolaire ? J’ai une chance de décrocher les félicitations du conseil de classe pour la première fois de ma vie. Le football ? Je viens juste d’avoir un poste d’attaquant et je dois me battre pour le garder. Peut-être que je ferai une pause après la saison de football.

Chris se contenta de secouer la tête d’un air inquiet.

Le lendemain de cette conversation, mes parents m’envoyèrent voir un psy. Ils me demandèrent de répondre à ses questions, et c’est ce que je fis. Je lui dis que tout était génial. Que le collège n’avait jamais été aussi intéressant et que je m’amusais beaucoup au football. Non, je ne passais pas beaucoup de temps à la maison. J’avais les cours et le football, et je faisais de la musculation presque tous les soirs.

Le psy me posa la même question que Chris la veille. Je donnai la même réponse et ajoutai :

– Pourquoi changer quoi que ce soit ? Je n’ai jamais eu d’aussi bonnes notes et j’adore le football.
– Tu manques à ta famille.

Je ne relevai pas. Que pouvais-je répondre à cela ? Ils m’avaient trahi une fois, et je n’allais pas leur donner une chance de recommencer. L’entretien se termina, et je ne le revis plus jamais.

La situation à la maison était tendue. J’essayais d’ignorer tout le monde, même Dawn qui essayait de me provoquer. J’étais complètement introverti. A un moment donné, ils essayèrent de me faire prendre des médicaments. Je fis semblant de les avaler, mais les recrachai discrètement aussitôt.

Danny essaya de me parler de nouveau, mais je lui en voulais toujours autant d’avoir su pour Pete et de ne m’avoir rien dit. Je le traitai de la même façon que mes parents et lui expliquai pourquoi. Il l’accepta et me dit qu’il espérait que je puisse lui pardonner. Ses regrets étaient sincères, d’après ce que je pouvais voir.

La saison de lutte succéda à la saison de football. De nouveau, je fus sélectionné pour faire partie de l’équipe du collège. Je me réveillais à cinq heures et demi pour être à la salle à six heures, allais en cours, faisais mes devoirs avec Chris, et m’entraînais avec lui jusqu’à vingt heures trente environ, avant de rentrer chez moi et de me coucher.

Je m’inscrivis dans la catégorie des moins de 45 kilos. Bien sûr, cela voulait dire que je devais perdre entre trois et cinq kilos avant chaque match. Tous les moyens étaient bons pour perdre du poids : transpirer dans le jacuzzi, cracher sans fin dans un gobelet, sauter des repas, prendre des laxatifs, tout ce qui me venait à l’esprit. Je m’en sortis plutôt bien pour un débutant. Je parvins à me qualifier pour le championnat régional et arrivai jusqu’en demi-finale.

Je conservai le même programme pendant toute l’année scolaire, choisissant l’athlétisme au lieu du baseball, parce que je pensais que ce serait plus physique. Mon choix surprit tout le monde dans mon entourage. J’avais été un fan de base-ball depuis que j’avais appris à marcher.

A la fin de l’année, j’avais obtenu les félicitations du conseil de classe, je pratiquais trois sports, et je faisais de la musculation presque tous les jours. Je passai l’été de la même façon que l’année précédente. La principale différence était que mes muscles se développaient maintenant au lieu de simplement se tonifier. Je grandissais aussi. Pas beaucoup, mais suffisamment pour que je le remarque.

J’entrais au lycée à présent, en classe de 3ème (NdT : aux Etats-Unis, le collège dure 3 ans et le lycée dure 4 ans. La classe de 3ème est donc au lycée aux Etats-Unis, alors qu’elle est encore au collège chez nous). J'allais avoir quatorze ans. Je me rendais compte que Maman et Papa se faisaient du souci à mon sujet, mais je tins bon quand même. En regardant en arrière, je crois que j’essayais de me détruire par mon surmenage. Je ne me reposais jamais et mes entraîneurs étaient toujours plus exigeants, ce qui me faisait travailler encore davantage. Je ne les ai jamais laissé tomber.

Même le lycée me fit rencontrer la psychologue scolaire, mais je lui fis le même numéro qu'avec les autres. On me respectait davantage au lycée. Brent et sa bande me laissaient tranquille maintenant que je jouais au football, et ils se fendaient même d’un compliment de temps en temps. Mes profs m’adoraient parce que j’obtenais des résultats inattendus.

Dawn vivait mal mon isolement volontaire. Elle me faisait ses yeux de chiot et essayait de me faire réagir, mais je la repoussais. Les parents essayèrent de me parler, mais je n’étais toujours pas prêt à leur parler. Maman me supplia même de ne pas faire la saison de lutte, afin de me reposer et de faire le point. Je me contentai de lui remettre le formulaire d’inscription sous les yeux pour lui faire signer.

Je ne savais pas combien de temps ils accepteraient mon comportement. Je m’en fichais. Je ne passais pas beaucoup de temps avec eux de toute façon. Certains jours, quand Chris se reposait, j’allais quand même chez lui pour faire de la musculation tout seul. Kathleen commença à se poser des questions sur mon obsession pour cette activité. Elle était inquiète aussi.

Je pris son inquiétude au sérieux, et je fis de mon mieux pour lui expliquer ce qui se passait dans ma tête. Elle semblait comprendre, mais elle était visiblement toujours préoccupée.

Les jours où Chris se reposait et que je faisais de la musculation tout seul, nous en profitions pour réviser ensemble. Il me posait des questions pendant que je soulevais les poids. Cela m’aidait beaucoup, maintenant que j’étais au lycée. J’avais besoin de réviser en permanence pour rester en tête de classe.

Mon année de 3ème  se termina finalement. J’avais remporté des médailles en lutte (j’étais arrivé en finale cette année-là) et en athlétisme, ce qui n’était pas mal pour ma première année au lycée. J’obtins les notes maximales dans toutes les matières, sauf en anglais, où je n’eus que 19/20. Je le pris mal, comme si j’avais tout raté. Chris me remit à ma place. La seule autre note qui s’approchait de la mienne était un 18/20. Je réussis à m’en remettre, tout en me promettant d’obtenir un 20/20 l’année suivante.

Mon programme pendant les vacances d’été fut aussi exténuant que l’année précédente. Chris avait vraiment commencé à regarder les filles au cours des deux dernières années, et c’était devenu son principal sujet de conversation. Il aimait bien me dire ce qu’il pensait de celle-ci ou de celle-là. Il essaya même de me faire remarquer les garçons mignons pendant un temps, jusqu’à ce que je lui dise que je ne cherchais personne. De toute manière, j’étais le seul élève gay à ma connaissance. Et je me réservais pour Pete.

Mon année de seconde commença de la même façon. Je continuai le football américain, mais cette fois-ci en temps qu’attaquant dans l’équipe universitaire. Je crois que je commençais à me remettre de la séparation avec Pete, mais je ne pouvais toujours pas évoquer son nom, et il était constamment présent dans mon esprit. J’avais toujours le cœur serré, mais la douleur s’amenuisait avec le temps, ou peut-être que je m’y étais accoutumé. Je me remis à parler avec mes parents, et je laissai même Dawn me taquiner un peu. Je ne m’entraînais plus le mercredi et le dimanche, préférant passer ces journées à la maison. Je ne fis pas d’autres concessions dans mon emploi du temps, cependant. On aurait presque pu dire que j’étais en paix avec moi-même.

Presque…


Chapitre 9

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