Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 12 - Etats d'âme

Lundi matin. Tout le monde était en cours, sauf moi. J’avais la chance de pouvoir rester au lit, si l’on peut parler d’une chance. Le médecin avait dit que je pourrais retourner au lycée le mercredi suivant si je m’en sentais capable. Si j’étais trop fatigué, je devais aller m’allonger à l’infirmerie et quelqu’un viendrait me chercher. Cela ne me ressemblait pas.

Pete avait réussi à s’éclipser sans me dire au revoir. J’étais un peu vexé qu’il ne m’ait pas réveillé, mais je le comprenais parfaitement. Quand je le regardais dormir, je n’avais pas le cœur de le réveiller non plus.

Kévin devait aller plaider au tribunal et me laissa vaquer à mes occupations pour la journée. En partant, il me prévint que toute sortie était proscrite et que je devais rester au chaud. Des chaussettes et un pantalon étaient obligatoires si je voulais descendre dans le salon. Et si j’avais besoin d’aide, je devais d’abord appeler un voisin, puis lui ou mon père. Je finis par convaincre Kévin que je me tiendrais à carreau pour qu’il me laisse tranquille. Le fait que je retourne me coucher plaida en ma faveur.

Je  me rendormis après le départ de Kévin et finis par me lever vers midi. Je détestais me sentir aussi faible. Le simple fait de descendre dans la cuisine pour me faire à manger me fatigua davantage que je ne l’aurais pensé. Je dus rester assis à table pendant un moment avant de pouvoir me relever et me traîner jusqu’au canapé. A ce rythme, je n’étais pas près de retourner en cours.

Je restai allongé sur le canapé à regarder la télévision entre deux siestes jusqu’à ce que Jason et Pete reviennent du lycée. Je fus surpris de les voir accompagnés de Jared.

Pete accourut vers moi dès qu’il franchit le pas de la porte.

– Salut Bri, comment est-ce que tu te sens ?
– Très bien. Mieux, en tout cas.
– Mmmh. Est-ce que tu auras la force de retourner en cours après-demain ?
– J’espère. C’est chiant de rester à la maison, surtout quand il n’y a rien à la télé. J’ai eu ma dose de talk-shows truqués et de détraqués qui couchent avec leurs enfants adoptifs.
–  Ça a l’air sympa, dit-il en souriant.

– Salut Brian.
– Salut Jason. C’était bien, les cours ?
– Chiant à mourir, comme d’habitude. Vivement la fin de l’année. Mes profs sont vraiment nuls. J’en ai marre de leurs sermons.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Mon prof de sciences politiques est d’extrême gauche. Il a passé les années soixante à Berkeley. Il essaie de nous convaincre que la guerre du Vietnam était une erreur, et que ceux qui l’ont faite n’ont eu que ce qu’ils méritaient.
– Comment ça ?

Une colère sourde s’empara de moi. Mon père avait servi là-bas. Il n’avait pas mérité le lavage de cerveau qui l’avait transformé en machine à tuer. Il essayait encore de s’en remettre.

– Brian, ne t’inquiète pas. Il n’a converti personne à sa cause.

Je hochai la tête, essayant de contenir ma colère.

C’était plus que Jason ne m’avait jamais raconté au sujet de ses cours depuis que je le connaissais.

– Salut Brian, dit Jared d’un air penaud.

Il se tenait en arrière-plan, caché derrière Jason.

– Salut Jared. Tu vois, je ne t’avais pas menti. Est-ce que tu me crois, maintenant ?
– Oui, Brian. Je te crois.
– Nous avons discuté ensemble à midi, dit Jason. Tout va bien maintenant.
– Tant mieux.

Jason emmena Jared dans la cuisine, à la recherche d’un en-cas.

– Comment est-ce que tu te sens vraiment ? demanda Pete.
– Très bien, mon coeur. Encore un peu fatigué, mais je me sens beaucoup mieux qu’hier.
– Est-ce que tu as mangé quelque chose ?
– Oui. Ils auront du mal à trouver quelque chose à se mettre sous la dent dans la cuisine. Je crois que la perfusion et les repas d’hôpital ont aiguisé ma faim.
– Tant mieux ! Je suis content que tu aies retrouvé l’appétit.
– Oui, et… ce n’est pas la seule chose que j’ai retrouvée, dis-je en remuant les sourcils.
– Obsédé ! dit-il en souriant. Mais il faudra que tu attendes.
– Attendre quoi ? demandai-je d’une voix plaintive.
– J’ai d’abord besoin de manger quelque chose, et nous avons de la compagnie.
– Ah, d’accord. Mais tu ne perds rien pour attendre.
– Marché conclu.
– Qu’est-ce qui se passe, ici ?

Jason nous fit sursauter en passant la tête dans l’embrasure de la porte.

– On dirait qu’ils n’ont pas envie d’être dérangés, dit Jared, qui nous regardait en souriant.
– Eh, fis-je, ça fait longtemps.
– Euh, longtemps comme depuis lundi dernier ? ironisa Jason.
– Il s’est passé beaucoup de choses depuis, dis-je d’un air pensif.
– Oui, c’est vrai, dit Jason en adoucissant sa voix. Brian, il faut que tu, euh…

Il se passa la main dans les cheveux, luttant visiblement pour trouver ses mots.

– Pourquoi est-ce que c’est si dur à dire ?

Il vint s’asseoir par terre à côté du canapé. Je roulai sur le côté pour mieux le voir. Jared s’était retiré dans la cuisine. Jason resta silencieux quelques instants, puis reprit la parole.

– Quand j’ai perdu Jeff, le monde s’est effondré autour de moi. C’était plus que mon frère. C’était mon meilleur ami. Jusqu’à l’arrivée de Spence, nous passions nos journées ensemble. Jeff se débrouillait toujours pour que je l’accompagne quand il sortait avec ses amis. S’ils n’étaient pas d’accord, il déclinait l’invitation. Il m’avait pris sous son aile.
Quand elle est partie, j’ai eu très mal, mais ce n’était pas la même chose que pour la mort de Jeff. Peut-être que je suis encore en état de choc ou que je ne veux pas regarder la réalité en face, je ne sais pas. Mais il faut que je vous dise, les gars…

Il passa de nouveau la main dans ses cheveux.

– Je ne sais pas pourquoi c’est si difficile à dire.

Il prit une profonde respiration qu’il laissa échapper brusquement, puis se mit à parler plus vite, comme s’il avait peur d’être interrompu.

– Quand j’ai appris que tu étais à l’hôpital et que tu pourrais y passer, Brian, j’ai ressenti la même chose qu’au moment de la mort de Jeff. Exactement les mêmes sentiments. Je te l’ai déjà dit, je t’aime comme un frère. J’espère que tu me crois, parce que sinon, si tu nous quittes, je te retrouverai et je te ferai la peau.

Il esquissa un demi-sourire.

– Tu fais partie de la famille, Brian. C’est sincère. Tu es un frère pour moi au même titre que Jeff l’était ou que Pete l’est devenu. Je t’aime. Je vous aime tous les deux. Je ne supporterais pas qu’il vous arrive quelque chose. Papa non plus. Et Ray non plus.

Une ombre traversa le regard de Jason lorsqu’il évoqua son frère adoptif.

– J’aimerais tant qu’il soit encore là.
– Moi aussi, Jason, dis-je doucement. Je t’aime aussi, tu sais, autant que je suis capable d’aimer quelqu’un. Je te dois tellement…
– Non, tu ne me dois rien. C’est à ça que servent les grands frères. A aider leurs petits frères à avancer.

Jason s’agenouilla et me serra affectueusement dans ses bras en chuchotant :

– Ne refais jamais une chose pareille. Je ne te le pardonnerais pas.

Il se recula et me regarda dans les yeux, puis m’embrassa sur le front avant de rejoindre Jared dans la cuisine.

– Waouh.

C’était tout ce que je trouvais à dire.

– Je te l’avais dit, Bri. Kévin aussi. Maintenant que Jason te le dit à son tour, peut-être que ça fera son chemin dans ta tête. Ils veulent que tu restes ici.
– Et toi, qu’est-ce que tu veux ?
– Moi ? demanda Pete en m’embrassant sur les lèvres. Je te veux dans mon lit.
– Obsédé !  Mais il faudra que tu attendes, parce que nous avons de la compagnie.

Un sourire se dessina sur son visage quand il comprit que je l’imitais. Mon Dieu, qu’est-ce que je l’aimais.

– Nous faisons réchauffer une pizza, dit Jason depuis la cuisine. Est-ce que vous en voulez ?
– Avec plaisir, répondis-je.

Pete se redressa et me fixa profondément dans les yeux.

– Brian, il n’y a rien qui cloche chez toi.
– Euh, d’accord.
– Dans ta tête, je veux dire. Tu es parfaitement normal.
– Comment ça ?

Pete intensifia son regard, pénétrant mon âme.

– C’est incroyable comme tu peux être lent à la détente, parfois, Bri.

Il m’embrassa sur le nez.

– Qu’est-ce que je suis censé comprendre ?
– Ne t’inquiète pas, mon coeur. C’est pour ça aussi que je t’aime.

Il se mit debout.

– On va dans la cuisine ?
– Oui. L’odeur de la pizza me chatouille les narines.

Jared passa le reste de l’après-midi avec nous, peut-être pour se rassurer sur le fait qu’il faisait toujours partie de nos amis. Il n’avait pas trop le moral, mais c’était compréhensible. Ray lui avait dit des choses particulièrement blessantes. Personne ne devrait dire ce genre de choses, et encore moins à son petit ami.

Nous avalâmes la pizza pendant que Jared nous mettait au courant des derniers ragots du lycée. Il nous raconta comment les autres élèves avaient réagi depuis qu’il était sorti du placard la semaine précédente.

– Dans l’ensemble, rien n’a changé. La plupart de mes amis sont toujours mes amis. Une ou deux personnes ne l’ont pas supporté et ne me parlent plus, mais ce n’est pas grave. Ce n’était pas de vrais amis, de toute façon. Personne ne me provoque en cours de sport. Pas de remarques désobligeantes ni de sarcasmes.

Pete et moi écoutâmes Jared avec attention. Peut-être que ce serait moins difficile que prévu de sortir du placard, après tout.

– Ah, j’allais oublier, poursuivit Jared, vous n’allez pas me croire. Brent a laissé tomber tous ses amis.
– Vraiment ?

Je n’en croyais pas mes oreilles.

– Je t’assure ! D’après ce que j’ai entendu, il était furieux qu’ils vous aient menacés et ne veut plus leur parler. Brent s’est mis tout le monde à dos, mais il s’en moque. C’est génial, non ?
– Oui, si on veut.

La nature humaine était décidément pleine de surprises.

– Tu n’as pas l’air emballé, Brian.
– J’ai eu une conversation avec Brent lundi dernier à ce sujet. Je lui ai dit qu’il ne jugeait les gens que sur leur apparence et que c’était pour cette raison qu’il m’avait sous-estimé la première fois. On dirait qu’il m’a écouté.

Pete me regarda d’un air méfiant.

– C’est de ça que vous parliez en sortant du bureau de l’entraîneur ?

J’acquiesçai.

– Nous avons enterré la hache de guerre. A la fin du cours, il m’a dit qu’il ne me considérait plus comme un ennemi.

Jared était impressionné.

– Est-ce que tu crois qu’il a changé à cause de ce que tu lui as dit ?
– J’en doute.

Jason me regarda d’un air pensif pendant que Jared poursuivait.

– Non, Brian. Tu l’as convaincu. Il ne traîne plus avec sa bande.
– Ça ne veut pas dire qu’il ne se conduira plus comme un connard, Jared.
– C’est vrai, soupira-t-il. Oh ! Est-ce que tu sais ce qui est arrivé à ceux qui t’avaient menacé avec un couteau, Pete ?
– Non.
– Quand ils ont été interpelés et interrogés par les flics, ils ont avoué qu’ils avaient prévu de vous tabasser, toi et Brian.
– Quelle stupidité, dit Pete.
– Oui. En tout cas, ils ne sont pas sortis d’affaire.

Je poussai un soupir. Quel gâchis. Tout ça pour une bagarre qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

– J’ai de la pitié pour eux.

Tous les regards se tournèrent vers moi.

– Si, c’est vrai. Ils ont ruiné leur avenir pour une simple connerie. Maintenant ils vont être pris dans un engrenage qui les rendra encore pires qu’avant.
– Brian, dit Pete, ils allaient te tuer.
– Je sais. Mais ça ne me remonte pas le moral pour autant. Leurs vies sont fichues à cause de quelque chose dont je suis responsable.

Personne ne releva.

La conversation reprit autour de moi. Est-ce que je devais me sentir coupable à cause de ce qu’ils avaient fait ? Est-ce que c’était de ma faute ? Est-ce que la pitié que je ressentais pour eux était déplacée ? Je n’avais jamais eu ce sentiment pour les personnes qui m’avaient causé du tort auparavant. Mais est-ce que ce qu’ils avaient fait subir à Pete m’affectait directement ? Pas de la façon dont les choses s’étaient passées. Est-ce que j’avais le droit de leur pardonner quand c’était Pete qui avait été visé ? Certainement pas.

Pete et moi n’avions jamais vraiment évoqué la façon dont il avait vécu cette agression. Il s’était toujours inquiété de ma fragilité émotionnelle. Il avait été le roc auquel je m’étais raccroché. Soudain, je me demandai qui était son roc. J’avais l’impression qu’il ne venait jamais me parler de ses difficultés, sauf si elles me concernaient aussi. Ce n’était pas juste. Il fallait que je fasse un pas dans sa direction et que je l’aide comme il m’aidait. Bordel, je ne lui avais même pas demandé comment il avait ressenti le départ de Ray et l’épreuve que je venais de lui faire traverser. Il ne me montrait pas ses émotions, mais je le soupçonnais de dissimuler sa tristesse pour que je ne m’inquiète pas pour lui. J’allais devoir approfondir la question.

Je passai le reste de l’après-midi à broyer du noir jusqu’au retour de Kévin, qui m’assaillit de questions au sujet de ma santé. Jared prit congé et Jason l’invita à revenir le lendemain. Il déclina l’invitation, invoquant un rendez-vous chez le médecin.

Pete et Jason préparèrent le repas pendant que Kévin et moi nous détendions dans le salon. J’avais proposé mon aide, mais ils m’avaient catégoriquement répondu « NON !». Je n’avais pas d’autre choix que d’obtempérer.

– Kévin ? demandai-je.
– Oui, fiston ?

Je souris. J’aimais bien quand il m’appelait « fiston ».

– Est-ce que ça avance pour Ray ?
– Oui. Nous sommes sur le point d’obtenir la révocation de l’autorité parentale. Sans doute cette semaine ou la semaine prochaine. Puis nous entamerons la procédure d’adoption.
– Est-ce que tu crois que Ray voudra revenir ?
– Je l’espère, Brian, soupira-t-il. Je l’espère.

Il changea brusquement de sujet.

– Est-ce tu sais que c’est l’anniversaire de Jason, jeudi ?
– Oh mince ! Non, je ne le savais pas. Peut-être que Pete et moi pourrions aller lui acheter quelque chose demain soir ?

Je savais que c’était un peu culotté de ma part parce que le médecin avait dit que j’étais censé rester tranquille jusqu’au mercredi matin.

Kévin me fit un sourire en coin.

– Nous verrons comment tu te sens demain soir, d’accord ?
– Merci Kévin.
– Pas de souci.
– Jason et moi avons discuté un peu aujourd’hui.
– A propos de ce qu’il ressent pour toi ?

J’acquiesçai.

– Cela fait quelque temps que j’essaie de le convaincre de te parler. Je suis content qu’il l’ait fait. Est-ce que tu comprends mieux pourquoi tu as ta place ici, maintenant ?
– Ça ne rime à rien pour moi, mais oui, je crois que je comprends mieux.
– Pourquoi est-ce que ça ne rime à rien ?
– Est-ce que nous devons avoir cette conversation de nouveau ? J’en ai marre de m’expliquer.
– Oui, c’est nécessaire.

Je soupirai. Pourquoi est-ce qu’ils ne pouvaient pas me laisser tranquille ?

– Ça ne rime à rien parce que je ne mérite pas d’être aimé à ce point.

C’était plus facile à présent de faire ce genre de déclaration sans que mes émotions ne me trahissent, heureusement.

– Je vois. Alors pourquoi est-ce que nous voudrions te garder chez nous ?
– Par pitié ? Peut-être que vous vous sentez obligés de secourir tous les ados gays perdus qui atterrissent chez vous. Je ne sais pas.
– Le dîner est prêt ! appela Pete depuis la cuisine.
– Cette conversation n’est pas terminée, Brian. Nous la poursuivrons après le dîner.

Génial. J’en mourais d’impatience. J’en avais déjà assez dans mon assiette comme ça.

Tout le monde bavarda joyeusement pendant le dîner, à ma grande surprise. Je parvins même à donner le change. Quand Kévin évoqua l’anniversaire de Jason, je ressentis une joie perverse en voyant un éclair de panique traverser le regard de Pete, tout comme moi un peu plus tôt. Kévin demanda à Jason ce qu’il voulait, mais je le savais déjà : le retour de son frère. Mais Jason n’allait pas demander l’impossible, évidemment, et cita quelques livres et CDs qui lui plaisaient.

Quand la vaisselle fut terminée, Kévin convoqua un conseil de famille dans le bureau. Je tentai de me défiler en invoquant la fatigue, mais Kévin ne voulait rien entendre.

– En plus, dit Kévin, tu pourras t’allonger sur le canapé comme si c’était ton lit.

Je suivis Pete dans le bureau en maugréant, prêt à affronter mon destin.

– Très bien, tout le monde a trouvé une place ?

Jason, Pete et moi étions assis dans le canapé. Kévin s’installa sur une chaise devant le bureau.

– Brian et moi avons commencé une discussion avant le dîner. Je crois que c’est important que nous la poursuivions ensemble, pour notre bien à tous.
– On ne peut pas parler d’autre chose ? protestai-je, mais Kévin poursuivit.

Je ne voulais pas recommencer cette conversation une nouvelle fois. J’en avais marre de me répéter sans arrêt. C’était insupportable.

– Brian semble penser que nous le gardons ici par pitié ou par obligation morale. Je voudrais rétablir la vérité.
– Brian… commença Pete, mais je l’ignorai et me levai d’un bond.
– Ecoutez ! m’écriai-je, je sais que vous ne me gardez pas ici par pitié. Je sais que vous ne me devez rien ! Je sais que vous m’aimez. Pourquoi est-ce que vous ne pouvez pas me laisser tranquille ?
– Brian, mon coeur, assieds-toi.

J’ignorai Pete de nouveau.

– Je vais me coucher.

J’avais la main sur la poignée de la porte quand la voix calme mais ferme de Kévin m’arrêta.

– Brian, reste ici.

Je me retournai.

– Pourquoi est-ce que ça t’énerve de parler de ça ? Tu viens de nous dire que tu savais ce que nous pensions, non ?

Je hochai la tête avec prudence.

– Alors tu n’as aucune raison de partir, Brian. Pourquoi est-ce que tu t’enfuis ?
– C’est juste que…

Ma colère fondit comme neige au soleil. Je baissai le regard, m’avouant vaincu.

– Je ne sais plus trop où j’en suis.

Je repris ma place à côté de Pete, le visage enfoui dans les mains.

– J’en ai marre d’être comme ça. Ça me bouffe, et je ne sais pas comment faire.
– Qu’est-ce qui te bouffe, Brian ?

Je haussai les épaules. Mon Dieu, j’avais horreur de pleurer comme ça.

– Brian, qu’est-ce que c’est ? De quoi est-ce que tu as peur ?

En m’essuyant les yeux sur la manche de mon sweat, je répondis :

– J’en ai marre de ne pas arriver à ressentir l’amour que vous avez pour moi. J’en ai marre de ne pas être capable de ressentir l’amour de Pete, ni celui de mes parents, ni de personne. J’en ai marre de savoir ces choses dans ma tête mais de ne pas les ressentir dans mon cœur. Et j’en ai marre quand on me le rappelle sans arrêt !

Pete passa un bras par-dessus mes épaules pendant que je pleurais en silence.

– Vous comprenez, maintenant ? Je n’y peux rien.

Je fixai le regard de Pete aussi longtemps que je pus avant de baisser les yeux.

– A cause de ça, je me demande chaque jour si je donne à Pete tout ce qu’il mérite. J’ai l’impression de faire un putain de blocage et de lui cacher ce que je ressens vraiment pour lui. Je m’inquiète en permanence à l’idée de ne pas satisfaire ses envies et ses besoins, et qu’il puisse me quitter. J’ai tellement peur de le blesser que je ne fais plus rien, alors que ça pourrait bien se passer. J’ai peur d’être moi-même parce que ça pourrait déraper. C’est comme si j’étais dans un champ de mines et que je cherchais la sortie. Un faux pas, et c’est fini.
J’ai l’impression de marcher sur des œufs avec vous, les gars. J’ai peur que vous finissiez par réaliser qui je suis vraiment, que vous en ayez marre et que vous me mettiez à la porte.
– Et qui es-tu vraiment, Brian ? demanda Kévin.
– Je suis un putain de minable, voilà ce que je suis !
– Brian, tu sais que nous ne te mettrions pas à la porte, dit Jason.

Je me levai et laissai parler ma colère.

– Bien sûr que je sais ça ! Tu ne m’as pas écouté ? Je le sais dans ma tête ! A chaque fois que vous me dites que vous m’aimez, que vous voulez que je reste, je sais que vous êtes sincères ! Le problème, c’est que mon cœur n’y croit pas ! Il n’y a jamais cru !
Pour toutes ces raisons, je ne vous mérite pas. Ni dans ma tête, ni dans mon cœur. Je ne mérite pas de vivre avec vous ! J’en ai vraiment marre de ces conneries. Je veux tout plaquer !

Personne ne brisa le silence après ma tirade. Ni Kévin, ni Jason ne voulaient croiser mon regard. Pete me regarda, les yeux remplis de larmes, et se leva pour me rejoindre, mais je le stoppai en secouant légèrement la tête. Je sus que je l’avais blessé en voyant son expression, mais j’avais besoin de me retrouver seul. Je finissais toujours par le blesser, de toute façon.

– Je vais me coucher.

Je sortis de la pièce en silence pour aller m’apitoyer sur mon sort.


Je m’assis lourdement à côté de Jason. Brian était si malheureux. Je mourais d’envie de le rejoindre, mais il ne voulait pas de moi. Mon Dieu, cela me faisait tellement mal.

– Bon, dit Kévin, ce n’était pas ce que j’avais prévu en vous rassemblant ici.
– Je savais qu’il n’avait pas confiance en lui, dit lentement Jason, mais je ne savais pas que c’était à ce point.
– Comment est-ce que tu pouvais l’ignorer ?

J’étais livide.

– Tu sais combien de fois il a essayé de me fuir précisément pour cette raison. Vous savez bien combien il est difficile pour lui de croire qu’il a sa place ici !
– Pete, calme-toi.
– Non ! Je n’ai pas fini ! Il vient juste de sortir de l’hôpital. Pourquoi ? Parce qu’il a –encore – essayé de s’enfuir et qu’il a failli y rester ! Il m’a dit qu’il était parti parce qu’il ne supportait plus l’idée de nous faire du mal. Brian a essayé de faire ce qu’il pensait être le mieux pour nous, et il n’a fait qu’aggraver les choses. Il pense que c’est tout ce dont il est capable ! Le fait de le cuisiner comme ça ne fait qu’empirer la situation.

Je baissai le regard sur mes mains, ignorant les larmes dans mes yeux.

– Parfois il arrive à oublier l’image qu’il a de lui-même et à se sentir heureux, mais ça ne dure pas. Il y a toujours un événement qui le tire vers le bas. Son malaise est tellement profondément ancré en lui que parfois, je n’arrive même pas à établir le contact.

Je regardai Kévin de nouveau.

– Est-ce que vous savez qu’il s’endort en pleurant ?

Je désignai la direction de la chambre du pouce.

– Si nous allons le voir dans dix minutes, il sera en train de pleurer. Il pense que c’est un autre signe de faiblesse. Quand je suis là avec lui, il essaie de ne pas pleurer, mais parfois, c’est trop dur pour lui. Il attend que je m’endorme. Il essaie de se faire passer pour un dur, mais ce n’est qu’une façade.
– Et toi, Pete ? demanda Kévin.
– Moi ? J’essaie de faire de mon mieux pour m’occuper de lui. Sur le plan affectif, il me donne plus qu’il ne l’imagine. Physiquement, tout se passe bien. C’est notre amitié qui souffre, parce qu’il s’enferme dans sa coquille. Quand il fait ça, c’est impossible de lui parler.
– Alors ça ne te dérange pas de t’occuper de lui ?
– Je m’occuperai de lui aussi longtemps qu’il faudra pour qu’il aille mieux.
– Et s’il n’y arrive pas ?

La question de Kévin raviva ma colère.

– Parce que tu penses qu’il n’y arrivera pas ? m’écriai-je, en lui jetant un regard noir.
– Je ne suis pas psy. Je n’ai aucune idée des progrès qui peuvent ou ne peuvent pas être accomplis.

Je me levai brusquement, hors de moi, et fusillai Kévin du regard.

– Alors pourquoi est-ce que tu poses ces putains de questions ?
– Doucement, Pete. Je suis désolé.
– Ça ne me suffit pas ! Si tu penses qu’il ne guérira pas, alors va te faire foutre ! Je vais faire ce qu’il faut pour que Brian reçoive l’aide dont il a besoin et qu’il se sente heureux, que ce soit avec moi ou avec quelqu’un d’autre. Si tu veux m’aider, tant mieux, sinon je me débrouillerai tout seul.

Je sortis du bureau en fulminant et claquai la porte. Comment osait-il me dire que Brian n’allait pas guérir ? Comment pouvait-il même le savoir ?

Je fis les cent pas dans le couloir jusqu’à ce que je sois suffisamment calme pour retourner dans la chambre. J’entrouvris la porte et entendis Brian qui pleurait faiblement. Il s’interrompit quand j’entrai et sécha rapidement ses larmes en reniflant.

– Bri, est-ce que je peux entrer ?
– C’est ta chambre.
– C’est notre chambre.

Je fermai doucement la porte. Brian resta tourné contre le mur. Je grimpai dans le lit et me serrai contre lui. Il ne réagit pas.

– Brian, ils se font du souci pour toi, et moi aussi.
– Je sais.
– Ils ne voulaient pas te blesser.
– Je sais.
– Je suis désolé.
– Pourquoi ?
– De ne pas t’avoir protégé.
– Ce n’est pas grave, dit-il en haussant les épaules.
– Est-ce que tu as faim ?
– Non.
– Brian, s’il te plaît, parle-moi.
– Je n’ai rien à dire.
– S’il te plaît ?

Il se retourna dans mes bras, les yeux embués de larmes.

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Pete ? demanda-t-il calmement. Qu’est-ce que je peux te dire de plus ? S’il y a une personne qui devrait savoir ce que je ressens et ce que je pense, c’est bien toi.
– Je sais, Brian. Je sais ce que tu penses. Tu l’as dit tout à l’heure dans le bureau, mais je voulais savoir… Est-ce que tu sens vraiment que tu ne peux pas être toi-même quand je suis là ?
– Ça arrive. Ce n’est pas de ta faute. Peut-être que ce n’est pas tant que je ne peux pas être moi-même. C’est plutôt que je ne sais pas vraiment qui je suis.
– Brian, tu as quinze ans. Tu n’es pas censé savoir qui tu es avant d’avoir trente ans, juste le temps de te préparer pour la crise de la quarantaine, dis-je en rigolant.

Brian me récompensa d’un sourire triste.

– Mais plus sérieusement, tu es mon petit ami, voilà qui tu es, et j’ai toujours envie de passer le reste de ma vie avec toi.

Je l’embrassai sur le front et serrai sa tête contre ma poitrine.

– Je t’aime, Brian. Personne ne pourra rien y changer. Je continuerai à te le répéter jusqu’à ce que ton cœur veuille bien l’accepter.
– Et s’il ne l’accepte jamais ? Notre situation n’est pas juste pour toi. Tu passes ton temps à t’occuper de moi, et je ne fais jamais rien pour toi.
– D’abord, c’est à moi de décider ce que je considère juste ou pas. Deuxièmement, tu fais bien plus pour moi que tu ne penses.
– Par exemple ?
– Tu me rends heureux, juste parce que tu es là. Tu me tiens chaud la nuit. Tu es un amant exceptionnel. Tu peux être drôle comme tu peux être sérieux. Tu peux être affectueux et taquin. Tu es adorable, mais quand tu veux, tu peux être une vraie peste.
– C’est très bien, tout ça, mais qu’est-ce que je fais pour toi ?
– Tu n’as pas besoin de me prouver ton amour, Brian. Je t’ai déjà dit ce que tu faisais pour moi. Je me fiche pas mal que tu ne m’offres pas de cadeaux ou autre chose. Ça n’a aucune importance. Tu me donnes déjà tellement.
– Je vois. Tout ce que je te donne, c’est de la souffrance, du chagrin et de la frustration.

Je secouai la tête.

– Tu as tort.

Il se recula pour me regarder dans les yeux.

– Tu as mille fois tort. A chaque fois que tu dis que tu m’as blessé, je peux te citer trois moments où tu m’as rendu heureux. Sans doute même plus que ça. De la frustration ? Oui, parfois, mais ça arrive dans tous les couples. Ça n’a rien d’exceptionnel. Tu sais ce que tu essaies de faire, Brian ?
– Non, chuchota-t-il.
– Tu essaies de te persuader que tu n’es pas assez bien pour moi. Tu sais que tu n’arriveras pas à me convaincre, alors tu essaies de t’en persuader toi-même.
– Mission réussie.
– Alors arrête. Essaie de t’en dépersuader.
– J’ai essayé, Pete.
– Je sais, Bri, soupirai-je. C’est pourquoi tu as cet anneau, ajoutai-je en prenant sa main pour lui montrer.

Il le portait à la main gauche !

– Qu’est-ce qu’il y a marqué ?

Il haussa les épaules.

– Qu’est-ce qu’il y a marqué, Brian ?
Tu es assez bien pour moi.
– Et qu’est-ce que ça veut dire, mon coeur ?

Il haussa de nouveau les épaules.

– Brian, dis-moi ce que ça veut dire.
– Je ne sais pas.
– Si, tu sais, le réprimandai-je doucement. Ça veut dire que toi, Brian Andrew Kellam, tu es assez bien pour moi, Peter Patterson. Ça veut dire que tu es tout ce que je veux, même avec tes défauts et tes problèmes, qu’ils soient vrais ou imaginaires. Tu es à moi, Brian. Il n’y a pas d’échappatoire possible. Je ne te laisserai pas me quitter.

Je me hissai au-dessus de lui, essayant d’immobiliser ses bras et ses jambes. Il se débattit faiblement, puis se laissa faire. Nous restâmes allongés en silence pendant un moment, profitant agréablement de la chaleur de nos corps superposés.

– Je veux que tu me fasses une promesse, Pete.
– Quelle promesse, mon coeur ?
– Je veux que tu me promettes de me dire si jamais tu te lasses de moi.
– Eh, attends une min…

Brian ne me laissa pas finir.

– Non, Pete. Promets-le-moi. Je ne veux pour rien au monde que tu restes avec moi si ce n’est pas ce que tu veux. Je ne veux pas que tu restes avec moi pour les mauvaises raisons. Je ne veux plus te faire de mal. Promets-le-moi.
– Brian, ça n’arriv…
– Promets-le-moi !
– D’accord, Brian. Si jamais je me lasse de toi, si jamais j’en ai marre de te voir, je te le dirai.
– Promets-le !
– Je te le promets, mais tu vas devoir me faire une promesse aussi. Je veux que tu me promettes que tu ne t’enfuiras plus, sauf si je te l’ordonne, ce qui n’arrivera jamais. Et si tu sens que tu dois t’enfuir, viens m’en parler d’abord. C’est promis ?

Il sourit légèrement et chuchota :

– C’est promis.

Puis il resta silencieux. Quelques instants plus tard, il était profondément endormi dans mes bras.

Je me désenchevêtrai et me relevai sans le réveiller, puis retournai dans le bureau. Kévin et Jason étaient toujours assis sur le canapé et discutaient calmement. Je m’assis sur une chaise en face d’eux.

– Il s’est endormi.
– Pete, nous sommes désolés.
– Jason, tu n’as pas besoin de t’excuser. C’est à Kévin de le faire. C’est lui qui a causé ce fiasco.

J’étais toujours en colère.

– Tu as raison, bien sûr. Je suis sincèrement désolé. Je pensais qu’en abordant le sujet, Brian pourrait nous expliquer ce qui le préoccupe, et que nous pourrions l’aider à se sentir plus à l’aise.
– Ça fait combien d’années que je te connais ? Presque trois ans ?

Kévin acquiesça.

– Pendant tout ce temps, tu as été là pour nous aider, Jason, Ray, moi, et même Jared. Je sais que c’est ce que tu voulais faire ce soir avec Brian. Je ne t’en veux pas pour ça. Ce que je te reproche, c’est de lui avoir forcé la main. Je t’avais prévenu que c’était un sujet sensible pour lui. Et maintenant vous savez à quoi vous en tenir, puisque vous lui avez tiré les vers du nez.
– Qu’est-ce que je peux dire de plus ? dit Kévin en levant les mains en signe d’impuissance.

Je savais qu’il était sincère.

– Bon, il risque de se méfier de toi pendant quelque temps.

Jason se leva et quitta la pièce.

– Il va falloir que tu improvises. Je ne sais pas du tout comment il va réagir.
– Je m’excuserai auprès de lui demain matin. Ce serait bien qu’il retourne voir Will.
– Il ira.
– Il faudra que tu le convainques.
– Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Il ira tout seul si je lui demande.

Kévin se leva à son tour, et j’en fis autant.

– Je suis vraiment désolé, Pete. Je ne pensais pas que ça se terminerait comme ça.

Il me donna une accolade.

– T’inquiète, Papa. Il s’en remettra.
– Et toi ?
– Ça va très bien. Je suis inquiet pour Brian, mais ça va.

Kévin hocha la tête alors qu’on sonnait à la porte.

– J’y vais, proposai-je.

C’était le père de Brian.

– Bonsoir, Pete.
– Salut, Ben.

Je l’invitai à entrer.

– Comment va notre garçon ?
– Il dort. Il a eu une journée éprouvante.
– Ah bon ? Est-ce que je peux aller le voir ?
– Bien sûr.

– Bonsoir, Ben. Est-ce que tu veux boire quelque chose ?
– Bien sûr, Kév.

Kév ?

– Laisse-moi jeter un coup d’œil à mon fils, puis je te rejoins.
– D’accord. Une Crown Royal ?
– Ce sera parfait.

Kévin se retira dans son bureau pendant que Ben et moi gravissions l’escalier jusqu’à notre chambre. Je fus surpris de trouver la porte entrouverte. Je l’ouvris en grand et vis Jason assis sur le lit en train de discuter avec Brian. Ben me suivit dans la chambre.

– Repose-toi bien, frérot. A tout à l’heure, d’accord ?
– Merci, Jason.
– Il n’y a pas de quoi.

Jason quitta la pièce rapidement, sans croiser mon regard. Il n’y avait rien de tel pour attiser ma curiosité. J’avais besoin de savoir ce qu’ils s’étaient dit.

Je rattrapai Jason alors qu’il entrait dans sa chambre.

– Est-ce que je peux te parler une minute, Jason ?
– Bien sûr, entre.

Il s’assit sur le lit et je pris la chaise de son bureau.

– Qu’est-ce que tu veux ?
– De quoi est-ce que vous parliez avec Brian ?
– De chose et d’autre. Ne t’inquiète pas, Pete. Il a un peu vidé son sac. Je lui ai parlé de revoir Will, et il veut y aller dès qu’il pourra avoir un rendez-vous.
– Tant mieux. J’allais lui demander demain matin.
– Pete ? Il a vraiment besoin de toi, tu sais.
– Je sais. J’ai besoin de lui faire comprendre que je l’aime malgré tout ce qu’il voit de négatif en lui.

Jason acquiesça.

– S’il en a la force, fais l’amour avec lui ce soir. La sexualité peut aider, parfois.
– Tu es en train de me conseiller de coucher avec mon petit ami ?
– Oui, dit-il en souriant, et alors ?
– Jason, est-ce que je peux te poser une question ?

Il hocha la tête.

– Tu ne m’as jamais vraiment parlé de toi. Tu vois ce que je veux dire. Je ne t’ai jamais vu avec une fille. Est-ce que je peux te demander pourquoi ?

Son regard se vida pendant quelques secondes et il cessa de sourire.

– Je ne tiens pas spécialement à aborder le sujet maintenant, Pete. Plus tard, peut-être ?
– Tu n’es pas obligé.
– Je sais. On verra. Ce n’est pas quelque chose que je… Dont je parle facilement.
– Je ne te force pas, Jason.
– D’accord. Tu ferais sans doute mieux de retourner voir Brian.
– Merci, Jason.
– Je t’en prie.

Brian était étendu sur le dos et regardait le plafond. Il leva la tête quand j’entrai. Apparemment, Ben avait rejoint Kévin dans le bureau pour boire son whisky.

– Salut mon coeur. Comment ça va ?
– Ça va.

Je m’assis à côté de lui. Il posa distraitement une main sur ma cuisse et continua à regarder le plafond.

– Brian ? Dis-moi ce qui ne va pas.
– Rien. J’étais juste en train de me dire qu’on ne connaît jamais vraiment quelqu’un, même quand on pense faire partie de ses proches.
– Je ne comprends pas.

Il me regarda en souriant et me tapota la jambe.

– Je ne parle pas de toi, mon coeur.
– Jason ?
– Oui. Nous avons eu une discussion courte mais intense.
– De quoi est-ce que vous avez discuté ?
– Je lui ai promis de ne pas en parler. C’est assez explosif, Pete. Il en parlera quand il sera prêt.
– J’ai l’impression d’être exclu, Bri.

Son sourire s’effaça.

– Je suis désolé, Pete.
– Je veux comprendre ce qui se passe, Brian, dans ta tête et dans ton cœur. S’il te plaît, laisse-moi entrer.
– J’essaie, Pete. Tu n’as pas idée des efforts que je fais.

Il marqua une pause, détournant le regard.

– J’ai l’impression que je n’arrête pas de voir ou d’entendre des choses qui me rappellent mon passé. Des souvenirs embarrassants, des choses qui m’ont mis en colère et d’autres qui me prouvent que je ne vaux rien. Je suis en permanence rappelé à mes échecs et à mes erreurs. Ça me hante. C’est ça. Je suis hanté par mon passé.
– C’est le passé, Bri. Il n’a plus aucune emprise sur toi maintenant.
– C’est là que tu te trompes. Il a toujours une emprise sur moi, parce que quoi que je fasse, il est là. Quand je suis avec toi, je me souviens de toutes les fois où je t’ai blessé. Quand je suis avec mes parents, je me souviens de ce qui s’est passé avec eux. Ça me poursuit. Je ne peux pas m’en débarrasser, et ça me fait chier, putain ! J’y pense tout le temps. Je m’en veux d’être vulnérable à ce point. J’en ai marre d’en parler, ça ne sert à rien. Tu dois en avoir marre de m’écouter. Tout le monde en a marre. Je suis comme un disque rayé. Je ressasse sans arrêt. Je veux que ça s’arrête. Pas la semaine prochaine, pas demain. Maintenant.

Nous gardâmes le silence pendant quelques instants.

– Est-ce que tu vas retourner voir Will ?
– Dès que je pourrai. Je ne sais pas s’il pourra m’aider.
– Tu ne perds rien à essayer, Brian.
– Je sais.
– Viens ici.

Il se redressa en position assise, et je le pris dans mes bras.

– Brian, je vais me répéter. Je t’aime. Peu importent les défauts que tu vois en toi, je t’aime. Je vais faire tout ce que je peux pour t’aider à guérir. N’oublie pas ton anneau, non plus. Il prouve que je t’aime, quoi qu’il arrive. Ne l’oublie pas. Si jamais tu doutes de mon amour, regarde l’anneau et lis l’inscription. Tu es assez bien pour moi, Bri. Je ne t’aimerais pas si tu étais différent.
– Euh, je changerais bien certaines choses si je pouvais.
– Mais tu ne serais plus le Brian que j’aime.

Il esquissa enfin un sourire, à mon grand soulagement.

– Non, je serais le nouveau modèle amélioré.
– J’aime bien le modèle que j’ai, merci bien.
– Vraiment ? Tu crois ? Sois honnête avec moi.
– Je n’ai pas changé d’avis. Oui, Brian, je t’aime tel que tu es.

Il soupira et se laissa retomber sur le lit, le visage éclairé par un petit sourire.

– Merci, Pete.

Je me levai et verrouillai la porte. Puis je mis de la musique douce et relaxante. Alors qu’elle emplissait la pièce, je me déshabillai. Brian suivait des yeux chacun de mes mouvements. C’était merveilleux de sentir son regard sur moi. Je ne pouvais pas expliquer pourquoi. Je me sentais tellement bien quand je pouvais lui faire plaisir, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Quand je retirai mon caleçon, il écarquilla les yeux.

– Pete, mon père est encore là.
– Et alors ? Tu n’as pas envie, c’est ça ?

Je m’avançai vers le lit en ondulant au rythme de la musique.

– Est-ce que j’ai l’air de ne pas avoir envie ? dit-il en soulevant les draps.
– Si, on dirait. Evitons simplement de faire du bruit jusqu’à son départ. De toute façon, il y a la chambre de Ray entre la nôtre et le bureau.
– Viens ici, mon coeur, dit-il en souriant.

Papa nous donna une belle frayeur. Juste au moment où les choses devenaient intéressantes, il secoua la poignée de la porte pour essayer d’entrer. Je suis certain que si Brian n’avait pas été au-dessus de moi à ce moment-là, j’aurais sauté au plafond. J’entendis ce qui ressemblait étrangement à un gloussement quand il nous souhaita bonne nuit.

Nous passâmes en effet une très bonne nuit.


Un martèlement sur la porte me réveilla, ainsi que Pete.

– Tu vas être en retard, Pete ! Nous devons être partis dans une demi-heure !
– Oh merde. Merci Jason !

Pete sauta du lit d’un bond sans que je ne puisse le retenir.

– Qu’est-ce qui presse au point que tu ne peux même pas me dire bonjour ?
– Désolé, Bri, dit-il en souriant d’un air penaud. Je dois m’activer.
– Nous avons oublié de mettre l’alarme.
– Oui, j’ai remarqué.

Je le regardai d’un air amoureux.

– Pete, merci pour hier soir. C’était exactement ce qu’il me fallait.
– Moi aussi, mon coeur. Et on dirait que tu as retrouvé toute ta vigueur !
– Oui, m’amusai-je, mais le sport en chambre ne vaut pas un footing de deux ou trois kilomètres.

Pete reprit son sérieux.

– N’essaie même pas d’aller courir par ce temps. C’est toujours l’hiver, dehors. Si tu as besoin de faire de l’exercice, fais du vélo d’appartement ou soulève des poids. Rien de trop lourd, d’accord ?
– Oui, Papa.
– Il faudra peut-être que je te donne une correction en rentrant.
– Ne me tente pas dès le matin. Tu n’arriverais jamais à l’heure au lycée.
– Je serai peut-être en retard quand même.

Il m’embrassa sur le front.

– Passe une bonne journée. Maintenant rendors-toi, Bri. Tu as encore besoin de te reposer.
– Je t’aime, Pete.

J’essayai de me rendormir pendant qu’il prenait une douche rapide, mais j’en fus incapable. Au lieu de cela, j’étendis des vêtements pour Pete et démarrai l’ordinateur. Je ressentais le besoin d’écrire. Peut-être allais-je y trouver de l’apaisement.

La première sonnerie retentit. Les cours allaient commencer dans dix minutes. Nous nous engageâmes dans le hall en direction de son casier, qui était plus proche que le mien. Il se trouvait qu’il était aussi à proximité de celui de Brent. Mais celui-ci n’était pas dans les parages, heureusement. Pete n’arrêtait pas de me jeter des regards de côté en essayant d’ouvrir son casier. Il me rendait nerveux.

Il finit par ouvrir son casier à la troisième tentative, et je lui dis quelque chose que j’avais entendu dans la bouche du grand frère de Chris, au retour de son centre d’entraînement.

– La règle des cinq pour cent.

Pete fronça les sourcils.

– Comment ?
– Oui, tu dois être cinq pour cent plus intelligent que ton matériel. J’ai vu que tu avais eu du mal à ouvrir ton casier.

J’accompagnai ma remarque d’un sourire, pour qu’il ne le prenne pas mal, mais je n’avais pas de raison de m’inquiéter.

– Eh !

Il me donna un coup de poing dans l'épaule. Ce n’était pas par colère, mais par jeu. J’eus quand même mal. Je me frottai l’épaule et lui jetai un regard meurtri.

– Tu l’as bien mérité.

Encore un sourire.

– Oui, en effet, lui dis-je en souriant à mon tour. Mais était-il nécessaire de me faire mal ? J’ai besoin de ce bras aujourd’hui.

Son sourire devint espiègle et il me répondit qu'il saurait se faire pardonner. Mon cœur s’accéléra et je sentis mon sexe durcir. Mince alors, j’avais horreur de cela. Surtout à l’école.

Pete entra et s’habilla.

– Merci d’avoir sorti mes affaires, Bri.
– Je t’en prie, mon coeur.
– Tu écris ?
– Oui. Je n’ai plus sommeil, donc j’ai décidé d’écrire un peu.

Il parcourut d’un œil rapide les dernières lignes à l’écran.

– Est-ce que je te fais encore autant d’effet ?

Il posa la question de telle façon qu’une boule se forma dans ma gorge et que mon cœur s’accéléra.

– Oh oui !

Son visage s’adoucit et il m’enlaça par derrière.

– Toi aussi, tu sais.  Je ressens toujours la même chose.

Il m’embrassa dans le cou et me relâcha.

– Je t’aime, Brian. Ne l’oublie pas.
– Je sais. Moi aussi, je t’aime. Passe une bonne journée, mon petit chéri.

Je ne pouvais m’empêcher de le taquiner.

– Toi aussi, mon sucre d’orge. Prends bien soin des enfants.

Il fit un grand sourire, son regard exprimant quelque chose que j’avais du mal à définir. C’était un sentiment que je voyais rarement dans ses yeux. De la plénitude, peut-être ?

Je souriais encore quand il ferma la porte. Je retournai à mon écriture.

La journée passa rapidement, bien plus que je ne l’aurais imaginé. Je consacrai la matinée à la rédaction d’un chapitre de ce que j’appelais modestement « L’histoire de ma vie ». Mon autobiographie ne comportait que trois chapitres, mais je ressentais le besoin compulsif d’écrire davantage. Et comme j’étais perfectionniste, je me sentais obligé de corriger ce que j’avais écrit jusqu’à ce que je sois satisfait de mon travail.

Quand je regardai l’heure pour la première fois, il était midi passé. J’étais affamé, n’ayant rien mangé depuis la veille au soir, alors que j’étais en pleine croissance, c'est-à-dire un estomac sur pattes.

C’était étrange, m’étais-je dit en me préparant un bol de soupe. J’avais quinze ans. J’étais un adolescent. La plupart des garçons de mon âge ne se considéraient pas comme des gamins, mais c’était pourtant ce que nous étions. Non pas que nous étions puérils ou immatures, mais nous n’étions pas encore des adultes, quand bien même nous faisions semblant d’en être. Nous n’avions pas les mêmes responsabilités. Nous n’avions pas de famille à élever. Enfin sauf si nous avions été particulièrement imprudents. La plupart de nos préoccupations, du point de vue des adultes, étaient triviales.

Oui, j’étais encore un gamin. J’avais pris beaucoup de décisions stupides qui n’auraient pas été pardonnées à un adulte. Dieu soit loué, il y avait eu Pete, Kévin et Jason. Mes parents aussi. Et Danny, Chris et Kathleen. Combien d’autres, encore ?

Ma soupe était chaude. Je l’emmenai dans le salon, m’installai dans le canapé et allumai la télévision. Je regardai les programmes débiles de la mi-journée jusqu’à quinze heures, puis ressentis le besoin impérieux de faire autre chose. Je sortis dans la salle de musculation et tins ma promesse vis-à-vis de Pete en ne soulevant que des poids légers. Je ressentais une certaine faiblesse à cause de ma récente hospitalisation, mais pas autant que je ne l’avais craint. Je pédalai vingt minutes sur le vélo, juste assez pour atteindre un rythme cardiaque acceptable, puis m’arrêtai. Certes, je n’étais pas au sommet de ma forme, mais j’étais confiant de pouvoir retrouver mon niveau assez facilement avec un peu d’entraînement.

Pete et Jason arrivèrent juste au moment où je montais prendre ma douche. Pete me jeta un regard réprobateur.

– Quoi ? J’ai suivi tes consignes.
– J’espère pour toi.
– Tu peux aller vérifier. Il n’y a plus de poussière sur la selle. Elle est sur mon cul.

Je me retournai pour lui montrer, en plaisantant à moitié, et il en profita pour me donner une claque sur les fesses.

– D’accord, mon coeur. Comment est-ce que ça s’est passé ?
– Très bien. Mieux que je n’aurais pensé.
– Pas de douleurs ou de vertiges ?
– Non, rien de spécial. Je n’aurais sans doute pas pu faire mon entraînement normal, si c’est ce que tu veux dire, mais je devrais pouvoir reprendre le rythme assez rapidement.
– Heureux d’entendre que tu te sentes mieux, Brian.
– Merci, Jase. Je ne suis pas inquiet. J’aimerais aller prendre une douche maintenant, Papa, avec ta permission.
– Tu peux y aller.

Pete sourit et m’embrassa sur la joue.

– Je te rejoins.
– Je peux m’en sortir tout seul, je crois.
– Je sais. Je veux juste m’assurer que tu seras complètement propre.
– Vous êtes incorrigibles, tous les deux.

Jason souriait jusqu’aux oreilles.

– Allez-y. Profitez-en avant que Papa ne rentre à la maison.
– Désolé, Jase, dis-je en rougissant.
– Pourquoi ? Parce que vous êtes amoureux ? Ne sois pas idiot ! Allez Brian, va prendre ta douche.

Je gravis l’escalier avec un enthousiasme quelque peu diminué. Pete et moi nous déshabillâmes dans la chambre et nous rendîmes nus dans la salle de bains. Je fis couler l’eau et sautai dans la baignoire dès qu’elle fut chaude. Pete me rejoignit.

– Ça va, Brian ?
– Oui. Je pensais juste à Jason.
– On pourra penser à lui plus tard. Je veux que tu te concentres sur moi pour le moment.

Pendant les minutes qui suivirent, il me fut en effet impossible de me concentrer sur autre chose.

Papa vint dîner ce soir-là. Jason et Pete préparèrent des hamburgers et des hot-dogs. Quand le repas fut terminé, il restait encore la moitié de la nourriture. Je crois que nous avions calculé les portions en fonction de Ray, or l’appétit de mon père ne pouvait rivaliser avec le sien. Une partie des restes fut mise de côté afin que Papa puisse les emporter avec lui.

Papa et moi discutâmes après le dîner. Il m’ordonna de rester tranquille encore quelque temps et de me protéger du froid. Il ajouta que les victimes d’hypothermie gardaient parfois une sensibilité exacerbée au froid pendant le reste de leur vie. Je lui promis de faire attention.

– Je vois que tu portes l’anneau que t’a offert Pete à la main gauche.

Papa avait la faculté de me surprendre, parfois.

– Oui, c’est vrai. Pete m’a passé l’anneau à la main gauche quand j’étais aux soins intensifs et m’a dit que je pouvais le changer de main si je voulais, mais je pense le garder comme ça.

Papa sourit.

– Tu l’aimes à ce point ?

Avant que je ne puisse réagir, il répondit à sa propre question.

– Bien sûr que tu l’aimes. Parfois, je me demande comment vous avez fait pour tomber amoureux aussi vite, et comment vous avez réussi à garder cet amour vivant pendant votre séparation. J’avais déjà entendu des histoires à ce sujet, mais vous l’avez fait. C’est formidable.
– Oui, c’est formidable. Tu sais quoi, Papa ? Je n’ai jamais été aussi heureux.
– Ça se voit, Brian. Et je veux que tu prennes soin de toi pour Pete.
– C’est du chantage affectif, dis-je en souriant.
– C’est vrai, mais ça marche. Kévin veut m’offrir un verre, je vais monter le rejoindre.

Il m’ébouriffa les cheveux et monta dans le bureau.

Je partis me coucher de bonne heure, avant le départ de mon père. Mes exercices physiques m’avaient fatigué davantage que je ne l’aurais cru. Pete me rejoignit environ une demi-heure plus tard et s’enroula autour de moi. Je me réveillai juste assez longtemps pour lui dire que je l’aimais et me rendormis aussitôt.


L’alarme nous réveilla à l’heure habituelle, ce qui paraissait quand même beaucoup trop tôt. Je ramollis, pensai-je. Je me réveillais bien plus tôt quand je faisais de la lutte. Mais mes priorités avaient changé.

Pete appuya sur le bouton Snooze et se blottit contre moi, se prélassant dans notre chaleur partagée. Je n’avais aucune envie de me lever, mais il fallait que je me mette en mouvement. Je voulais être sûr d’avoir le temps de me préparer.

– Pete, mon coeur, je dois me lever.
– Encore quelques minutes, d’accord ?
– D’accord. Quelques minutes, et ensuite je dois y aller.

Il me serra fermement dans ses bras, sans rien dire. Quelques minutes plus tard, l’alarme retentit de nouveau. Pete la coupa avec un juron dont il n’était pas coutumier.

– Fait chier !
– Qu’est-ce qu’il y a, mon coeur ?
– Je veux passer toute la journée au lit avec toi, dit-il en se lovant dans mes bras.
– Moi aussi, répondis-je en souriant. Mais je dois aller en cours. J’ai déjà manqué trop de cours. J’ai fait mes devoirs, mais avec tout ce qui s’est passé, ils pourraient me reprocher mon absentéisme.
– Papa remuerait ciel et terre s’ils essayaient.

Il me relâcha et se leva pour s’étirer. J’adorais regarder son corps. Je me levai et m’étirai à mon tour. J’étais un peu engourdi et j’avais quelques courbatures de mes exercices de la veille, mais c’était des douleurs saines, qui me rappelaient que j’étais vivant.

– Est-ce que tu vas prendre ta douche en premier ? demanda Pete.
– Oui. Je reviens dans une minute.

Je pris une douche rapide, assez longtemps pour profiter du jet d’eau revigorant, mais en prenant moins de temps que ne l’auraient fait Pete ou Jason.

Je m’habillai et descendis dans la cuisine pour prendre mon petit-déjeuner. Kévin préparait des omelettes et me donna la première qui sortit de la poêle.

– Comment est-ce que tu te sens, mon petit ?
– Très bien, mon vieux.
– D’accord, j’ai compris, dit-il avec un petit rire. Sérieusement, comment est-ce que tu te sens ?
– Un peu courbaturé, mais ce n’est pas grave. Un peu fatigué, ce qui ne me surprend pas. Sinon, tout va bien.
– Parfait. Maintenant écoute-moi bien.
– Oui, je sais, ne te fatigue pas trop, va à l’infirmerie, blablabla. Je sais tout ça, Kévin.
– Tant mieux. Et reste bien au chaud.
– Papa me l’a déjà dit hier soir.
– Alors suis bien ses conseils.
– Je le ferai. Tu ne peux pas me lâcher un peu ?
– Non, mais j’ai terminé. Finis ton assiette.

Je savais qu’il plaisantait parce qu’il avait un sourire au coin des lèvres. Je souris à mon tour et dévorai mon omelette.

Pete arriva environ dix minutes après moi, juste au moment où je commençais ma seconde assiette. Il avait l’air encore endormi. Il était raide comme un piquet et mangeait comme un automate. C’était assez amusant à regarder. Il semblait se réveiller un peu plus à chaque bouchée. 

Jason descendit peu après Pete. Il semblait alerte et de bonne humeur. Il essaya d’attirer l’attention de Pete.

– Pete ?
– Mmmh ?
– Est-ce que tu es réveillé ?
– Pas vraiment.
– Est-ce que tu penses que tu seras suffisamment réveillé cet après-midi pour ramener Brian à la maison ? J’ai quelque chose à faire. Je rentrerai après.
– Bien sûr.
– Merci.
– Il n’y a pas de quoi.
– A quelle heure est-ce que tu rentres, Jason ?
– Je ne sais pas, Papa. Je risque de rentrer tard. Ne m’attendez pas.
– Qu’est-ce que tu vas faire exactement ?
– Nous allons travailler sur un exposé avec un groupe d’amis, puis nous irons dîner.
– D’accord. Alors pourquoi est-ce que tu vas rentrer tard ?
– Je passerai peut-être voir un ami après pour voir un film.
– Est-ce que je le connais ?

Jason commençait à s’énerver.

– Non. Ecoute, tu vas me laisser y aller ou pas ?
– J’essaie juste de savoir où te trouver au cas où.
– On dirait plutôt l’Inquisition espagnole.
– Désolé, Jason.
– Ce n’est pas grave. C’est vrai que je n’ai pas trop l’habitude de sortir en semaine.
– Pourquoi, fiston ? Tu devrais davantage sortir avec tes amis.
– Il est temps d’y aller, les gars.

Jason se leva et se dirigea vers la porte. Pete et moi échangeâmes un regard. Kévin avait l’air soucieux.

Pete et moi nous levâmes comme un seul homme, saluâmes Kévin et sortîmes avant même qu’il n’ait eu le temps de se lever.

Le trajet jusqu’au lycée se déroula dans un silence tendu. Jason gardait les mâchoires serrées. Il se gara à notre place habituelle et serait parti sans dire un mot si Pete ne l’avait pas arrêté.

– Jason ?
– Quoi ? dit-il avec une pointe d’impatience.
– Est-ce que ça va ?
– Ça va très bien. Je ne veux pas en parler. Laissez-moi tranquille.

Il jeta les clés à Pete et s’éloigna sans se retourner.

– Je te laisse tranquille pour le moment, dit Pete en le regardant s’éloigner.

Puis il murmura juste assez fort pour que je puisse entendre :

– Pour le moment.

Nous suivîmes Jason dans le bâtiment.

Je fus confronté à une réaction hostile dès que je franchis la porte. D’anciens acolytes de Brent me dévisagèrent et me montrèrent du doigt. Je fis semblant de ne pas les remarquer et suivis Pete jusqu’à son casier.

– Ils savent que je suis de retour.
– Tu aurais du mal à te cacher, de toute façon.
– Je sais. C’est juste que je n’aime pas la façon dont ils me regardent.
– Est-ce que ça va aller, Bri ?
– Oui, tant qu’ils me laissent tranquille. Je ne pense pas que je pourrais me défendre dans mon état.
– Si tu veux rentrer…
– Non, c’est hors de question. Si je pars, ils sauront qu’ils ont gagné.
– Brian Andrew Kellam, ne laisse pas ta fierté prendre le dessus ! Si tu te sens fatigué, j’attends de toi que tu ailles t’allonger à l’infirmerie, comme ton père et Kévin te l’ont dit.
– D’accord, d’accord. Promis.
– Bien.

Il ferma la porte de son casier.

– Allons à la cafétéria pour voir si Jared est là.
– D’accord.

Nous ne trouvâmes pas Jared, mais tombâmes sur Brent qui était assis tout seul, ce qui était inhabituel. Il était toujours entouré de sa bande. Je fis un signe du menton à Pete, mais il se contenta de secouer la tête.

La première sonnerie retentit quelques minutes plus tard et nous retournâmes à nos casiers pour récupérer nos livres pour les premiers cours de la journée. Nous entrâmes dans la salle d’anglais juste avant la deuxième sonnerie, comme je ne me déplaçais pas aussi vite que d’habitude. Pete marchait à ma hauteur, essayant de cacher l’inquiétude qu’il ressentait pour moi.

Je lui fis un clin d’œil en entrant.

– Je ne vais pas mourir, tu sais.
– Je sais, mais je te surveille quand même.

Nous prîmes place alors que la dernière sonnerie annonçait le début du cours. M. Walker parvint efficacement à nous rendormir.

La sonnerie marqua la fin du premier cours. Pete m’accompagna jusqu’à mon cours suivant, un peu plus loin dans le même couloir.

– N’oublie pas, si tu te sens fatigué…
– Tu vas me lâcher ? Je ne suis pas débile. En plus, tu vas être en retard pour ton cours de maths.
– C’est plus important de m’occuper de toi.
– Je vais très bien. Vraiment !
– D’accord. Je te retrouve à ton casier à la fin du cours.
– Sûrement pas. Ton prochain cours est de l’autre côté du lycée. Je me débrouillerai tout seul. Allez, dépêche-toi. Tu ne veux pas t’attirer les foudres de M. Thomas.
– Il a probablement déjà oublié qui j’étais.
– Tu as sans doute raison, mais vas-y quand même. Je sais marcher, maintenant.
– Je t’aime, chuchota Pete.
– Moi aussi. On se voit en sport.
– Salut.

Alors que Pete s’éloignait, je remarquai Brent qui nous regardait avec insistance, mais sans animosité. C’était davantage de la curiosité. Je me remémorai en frissonnant la conversation que nous avions eue ensemble le lundi précédent. Tant pis. C’était trop tard, à présent.

Mon prochain cours était écriture créative. Il semblait que Mme Wheeler, la prof, en avait toujours après moi. Elle démontait publiquement mon travail, mais j’avais toujours des bonnes notes. Elle me posait des questions puis critiquait mes réponses en les qualifiant d’incorrectes ou de puériles. C’était mon cours préféré malgré ses efforts pour me rabaisser. Ce matin-là, cependant, j’avais l’impression qu’elle en faisait plus que d’habitude pour me pourrir la vie.

– Bonjour. Aujourd’hui, j’aimerais faire quelque chose de différent. Nous allons écrire une nouvelle basée sur des faits réels. Je vais demander à Brian de venir nous raconter ce qui lui est arrivé la semaine dernière. Quand il aura terminé, votre travail consistera à écrire une nouvelle que vous me rendrez vendredi. Brian, s’il vous plaît ?

Elle me fit signe de monter sur l’estrade. J’étais outré.

– Non, je refuse. C’est une violation de ma vie privée. Ce qui m’est arrivé ne vous regarde pas.
– M. Kellam…
– J’ai dit non. C’est définitif et je ne changerai pas d’avis.

Tout le monde me regardait comme si j’avais perdu la tête. Personne ne contredisait Mme Wheeler. J’étais furieux qu’elle s’imagine que j’accepterais de parler de ma propre stupidité. Je crus qu’elle allait avoir une crise d’apoplexie. Elle ne s’attendait pas à ce que je refuse. Je fis de mon mieux pour ne pas sourire. Je ne sais pas si elle s’en rendit compte.

– Brian Kellam, levez-vous et ne discutez pas.

Pourquoi est-ce que les gens pensaient qu’il suffisait de prononcer mon nom complet pour que je m’incline ?

– Non, je ne le ferai pas. Est-ce que je dois me présenter dans le bureau de M. Johnson ?
– Oui ! Sortez de ma classe.
– Pas de problème. Je n’avais pas spécialement envie de rester, de toute façon.

Je quittai la classe en me sentant assez fier de moi. J’avais défendu mon droit à la vie privée et je n’avais pas cédé. Seul M. Johnson, le proviseur adjoint, pourrait dire si j’avais eu raison ou tort.

Quand j’arrivai dans son bureau, M. Johnson m’attendait.

– M. Kellam, comment se fait-il que je vous voie plus souvent que ma femme ?

Il souriait, donc je savais que je n’allais pas avoir trop d’ennuis. En me conduisant dans son bureau, il dit :

– Alors vous ne pouvez pas vous en empêcher ? L’insoumission à l’autorité semble être votre sport favori.
– Si les profs n’essayaient pas de me forcer à faire des choses que je n’ai pas envie de faire, tout le monde serait content.

Il s’assit à son bureau et me fit signe de prendre une chaise.

– Le fait de s’exprimer devant ses camarades ne déroge pas au programme, M. Kellam.
– Je suis d’accord, sauf si on me demande de révéler des informations personnelles.
– Par exemple ?
– Est-ce que vous savez pourquoi j’étais absent la semaine dernière ?
– Je sais que vous avez été hospitalisé.
– Elle voulait que je raconte ce qui s’est passé devant toute la classe.
– Et c’était personnel ?
– Oui.
– Je vois. M. Kellam, nous avons un problème. Mme Wheeler ne souhaite plus vous avoir en cours.
– Est-ce qu’il y a un autre cours d’écriture que je peux prendre ?

Il consulta un tableau.

– Oui, en sixième heure avec M. Walker. Qu’est-ce que vous avez actuellement en sixième heure ?
– Algèbre.

Il consulta le tableau de nouveau.

– Très bien. Vous irez en maths en deuxième heure, et en écriture créative en sixième heure avec M. Walker. Est-ce que vous êtes satisfait ?
– Oui, c’est parfait. Et au sujet de ce qui s’est passé ce matin ?
– Ça ne figurera pas dans votre dossier, si c’est ce qui vous préoccupe.
– Ah. Merci beaucoup.
– Pourquoi est-ce que vous n’iriez pas vous allonger à l’infirmerie jusqu’à votre prochain cours ? Vous avez l’air fatigué.

Je commençai à rire sous cape.

– Est-ce que j’ai dit quelque chose d’amusant ?
– Oui. Mon père, Pete et son père m’ont tous dit d’aller m’allonger si j’étais fatigué, et vous venez de le faire aussi.

M. Johnson esquissa un sourire, puis reprit son sérieux.

– Brian, est-ce que je peux vous demander ce qui s’est vraiment passé ? Vous n’êtes pas obligé de me répondre.

Le fait qu’il m’appelle par mon prénom ne m’échappa pas. Il était sincèrement inquiet. Il prit mon hésitation comme une indication que j’allais refuser.

– Je vous assure que je n’en parlerai à personne, sauf peut-être à Mme Sumner.

Je réfléchis rapidement. Le proviseur n’était pas un risque.

– D’accord. Je me suis conduit comme un idiot, et je suis tombé en hypothermie. J’ai failli y rester.
– C’est tout ?
– Je ne comprends pas.
– C’est ce que vous refusiez de dire à Mme Wheeler ?
– Est-ce que vous vous seriez contenté de ce que je viens de vous dire ?
– Vous marquez un point.
– Pour résumer, je me suis monté la tête et j’ai agi sans réfléchir. Ma stupidité a failli me coûter la vie. Je ne voulais pas en parler pour des raisons personnelles.
– Je comprends très bien. Merci pour ces confidences, Brian. Vous pouvez aller à l’infirmerie et retourner en cours à la prochaine sonnerie.
– Merci.

Je passai les vingt minutes suivantes allongé à l’infirmerie. A ma grande surprise, j’étais quasiment endormi quand la sonnerie retentit. Je me rendis en cours d’histoire et écoutai la vidéo qui était projetée d’une oreille pendant que je faisais mes devoirs pour les jours suivants.

La quatrième heure de cours arriva. C’était éducation physique. Je n’étais pas pressé d’y aller parce que j’allais y croiser l’entraîneur Knowells et Brent. Pete se mit en tenue et vint s’asseoir à côté de moi en attendant l’appel. Je lui racontai brièvement l’incident avec Mme Wheeler et mon nouvel emploi du temps.

Les yeux de Pete s’animèrent.

– Mais c’est mon cours de maths !
– Je sais. Est-ce qu’il y a une place libre à côté de toi ?
– Bien sûr.
– Cool !

– Allez, mesdemoiselles, mettez-vous en rang.
– A plus, Bri.
– A tout à l’heure.

L’entraîneur ne me demanda pas pourquoi je n’étais pas en tenue. Il avait dû entendre parler de mon hospitalisation. Une des conditions de mon retour était que je ne fasse pas de sport pendant une semaine. Je compensais par mes exercices à la maison.

En raison de ma dispense, je me retrouvais sur le banc à côté de Brent, ce qui nous donnait l’occasion de discuter. Brent me dévisagea pendant près de cinq minutes en entrant dans le gymnase. Il me rendait nerveux parce que je ne savais pas ce qu’il pensait. Il s’assit à côté de moi pendant que les autres faisaient des tours de piste et jouaient à esquiver des balles.

– Salut.
– Salut Brent.
– J’ai pas mal réfléchi ces derniers temps.
– C’est ce que j’ai entendu dire.
– Je me suis débarrassé de la plupart des gars avec qui je traînais. Est-ce que tu sais pourquoi ?

Je secouai la tête.

– En partie à cause de ce que tu m’as dit, mais surtout parce que j’ai regardé autour de moi et que j’ai vu que les autres ne se comportaient pas avec leurs amis comme je me comportais avec les miens. Ils se prennent moins la tête. J’avais toujours l’impression d’être sur mes gardes.

J’acquiesçai, me contentant de le laisser parler. Je croisai son regard.

– Je te vois avec Patterson. Vous avez l’air très proches. Vous êtes tout le temps en train de parler et de plaisanter ensemble. Vous êtes inséparables. Vous habitez même ensemble. Je ne vous ai jamais vus vous disputer. C’est comme si vous étiez frères. Quand je vous vois comme ça, ça m’énerve parce que vous avez tout ce que je voudrais.
– C’est-à-dire ?
– J’ai envie d’avoir de vrais amis, pas des relations superficielles comme j’en ai eu toute ma vie.
– Tu as vraiment réfléchi, on dirait.

Il hocha la tête.

– Disons que Pete et moi, ça remonte à loin. Nous nous sommes toujours bien entendus, même quand nous étions plus jeunes. C’est mon meilleur ami.
– Pas plus que ça ?
– Comment ?

Brent baissa le regard, mal à l’aise.

– Est-ce qu’il est plus que ton meilleur ami ?
– Comme un petit ami, tu veux dire ?

Brent remua nerveusement sur le banc, les mains sur les genoux.

– Pourquoi est-ce que tu penses que ce serait mon petit ami ?
– C’est la façon dont vous vous regardez, des fois. Des choses que vous dites, la façon dont vous vous comportez. Je ne l’avais pas remarqué, au début, mais plus je vous regarde, plus je me dis que vous êtes ensemble.
– Tu m’as espionné ?

Je fis semblant d’être en colère, mais au fond j’étais terrifié. Nous avions été découverts.

– Non, pas du tout. Ce qui m’a fait penser à ça, c’est quand je l’ai vu te prendre dans ses bras.

Je n’avais pas le souvenir que Pete m’ait pris dans ses bras au lycée.

– Et alors ? Nous sommes de bons amis, et j’ai traversé une période difficile, dernièrement. Il me soutient.
– Et je t’ai aussi vu l’embrasser.

Touché, coulé.

– Comment ça ?
– Allez, mec. Je sais ce que j’ai vu.

Brent semblait étrangement calme en évoquant le sujet.

Mes pires craintes devenaient réalité.

– Qu’est-ce que tu veux ?
– Moi ? Rien.
– Tu dois vouloir quelque chose, sinon tu ne serais pas ici en train de me parler. Tu serais en train de nous balancer à tout le monde.
– Kellam… Brian, ne t’inquiète pas. Ça ne me dérange pas. C’est juste que… Je n’ai jamais rencontré d’autres gays avant. Voilà, je l’ai dit. Est-ce que tu es gay ?

Qu’est-ce que j’étais censé répondre ? Je ne pouvais pas le nier. Il nous avait vus nous embrasser.

– Où est-ce que tu nous as vus ?
– Est-ce que c’est important ?

Je décidai d’être franc avec lui. J’allais devoir m’expliquer avec Pete plus tard, mais je n’avais pas le choix.

– Je ne m’en souviens même pas.
– Alors tu es gay ?

J’acquiesçai lentement, observant sa réaction.

– Qu’est-ce que tu vas faire, Brent ?
– Moi ? Rien, comme je t’ai dit. Si j’avais voulu vous balancer, je l’aurais déjà fait. Brian, quand je t’ai parlé lundi dernier, tu m’as demandé si nous étions amis.
– Et tu m'as répondu « Non, mais pas ennemis non plus ».
– Eh bien, je… J’aimerais bien être ami avec toi et Pete maintenant. Je me suis conduit comme un idiot, avec toi et d’autres personnes. Je ne sais pas si tu pourras voir autre chose en moi. Mais je suis sincère quand je dis que j’aimerais apprendre à vous connaître et qu’on devienne amis.
– Ça va être difficile pour toi de convaincre Pete et Jason.
– Je sais. Et toi ?
– Ce que tu sais au sujet de Pete et moi pourrait détruire nos vies. Nous sommes à ta merci. Si tu en parles autour de toi, l’un d’entre nous pourrait être agressé ou pire. Je te préviens, si tu nous trahis et qu’il arrive malheur à l’un d’entre nous, je te tuerai.
– Tu n’as pas besoin de me menacer. Je ne dirai rien.
– J’ai déjà entendu ça une fois. Et le lendemain, toute l’école était au courant. La menace est réelle, même si elle n’est pas nécessaire.

Nous restâmes assis en silence jusqu’à la sonnerie.

– Est-ce que je peux te demander quelque chose, Brian ?
– Bien sûr, mais j’ai le droit de ne pas répondre.
– D’accord. Est-ce que tu mates les mecs dans les vestiaires ?
– Parce que tu ne le fais pas ? demandai-je en souriant. Je t’ai déjà surpris en train de mater.
– Oui, mais c’était juste par curiosité, dit-il en rougissant, avec un sourire timide.
– Moi aussi. Il y autre chose que le sexe dans la vie. Ce n’est pas parce que je suis gay que j’ai envie de sauter sur le premier venu. Je suis déjà comblé avec Pete.

Pete s’approcha de nous.

– Salut Brian, salut Brent. Alors ça discute sérieusement ?
– On pourrait dire ça, répondis-je. Brent va se joindre à nous pour déjeuner.

Pete se montra immédiatement méfiant et nota l’air surpris de Brent.

– Ah bon ? firent-ils en même temps.
– Oui. Nous devons poursuivre cette conversation.

Le sourire de Pete s’effaça, et je le rassurai d’un hochement de tête.

– D’accord. Laissez-moi prendre une douche d’abord.

Pete se dirigea vers le vestiaire.

– Il a peur, dit Brent.
– Qui n’aurait pas peur à sa place ? Il t’a toujours considéré comme un ennemi, et maintenant tu connais son secret le plus intime. Moi aussi, j’ai peur, pour être franc. Tes antécédents ne plaident pas en ta faveur, Brent.
– Je ne le dirai à personne, promis.
– La confiance n’est pas automatique, Brent. Il faut la mériter. Je ne te fais pas confiance. Pas encore, en tout cas.
– Je comprends.
– On se retrouve à la cafétéria. Il faut que d’abord que je discute avec Pete.
– Bien sûr.

Pete sortait de la douche quand j’entrai dans le vestiaire. Il était visiblement troublé par la tournure des événements. Je restai près de la porte en attendant qu’il soit prêt. Quand il m’aperçut, il vint à ma rencontre avec une serviette nouée autour de la taille. C’était difficile de ne pas le dévorer des yeux.

– Brian, qu’est-ce qui se passe ?
– Je te le dirai quand tu seras habillé.

Heureusement, son casier était relativement isolé des autres. Pete ne me laissa pas une chance de lui annoncer la nouvelle.

– Il est au courant, c’est ça ?
– Oui, il sait. Il m’a posé la question franchement, et je lui ai répondu.
– Ah bon ? demanda Pete, surpris. Est-ce qu’on peut lui faire confiance ?
– Je ne sais pas. Il dit qu’il aimerait apprendre à nous connaître et devenir notre ami. Mais qu’on lui fasse confiance ou pas, il sait.
– Pourquoi est-ce que tu lui as dit ?
– C’est lui qui me l’a dit. Il nous a vus nous embrasser.
– Impossible. Nous ne nous sommes jamais embrassés au lycée.
– Peut-être qu’il nous a vus ailleurs. Bref, il est au courant. On dirait qu’il essaie de se racheter. Est-ce que tu as envie de lui donner une chance ?
– Je ne sais pas, Bri. Il nous a quand même fait des sales coups.
– Moi aussi.
– Peut-être, mais tu ne l’as pas menacé avec un couteau !
– Lui non plus. C’était ses « amis » et il a coupé les ponts avec eux. Il m’a dit qu’il ne voulait plus avoir affaire à eux.

Pete me regarda avec intensité.

– Il est au courant. Est-ce qu’on lui donne une bonne raison de nous balancer ou est-ce qu’on fait un effort ?

Il secoua la tête.

– Tu as raison. Mais ça ne me fait pas plaisir.
– Parce que tu penses que ça me fait plaisir ?
– On dirait.
– Tu es fâché parce que je lui ai dit ?
– Non, je suis fâché parce que… Je ne sais pas. Je suis fâché, c’est tout.

Pete finit de s’habiller et partit se peigner. Je l’attendis sur un banc en me demandant si j’avais fait le bon choix. J’aurais pu mentir, mais cela n’aurait mené à rien. Brent nous avait vus nous embrasser. Nous avait-il réellement surpris ? Oh mon Dieu, j’espérais qu’il n’avait pas menti là-dessus. S’il avait menti pour me faire avouer, je ne pourrais jamais lui faire confiance. Je ne savais même pas quelles étaient ses vraies intentions. Merde alors !

La sonnerie annonça la fin du cours. Je suivis Pete à la cafétéria. Brent était déjà assis à notre table.

Après nous être servis, nous prîmes place. Pete était particulièrement tendu. Je l’étais aussi, mais pas autant que lui. Brent avait l’air mal à l’aise. Alors qu’il allait prendre la parole, Jason surgit de nulle part et posa une main sur son épaule.

– Est-ce qu’il y a un problème ici ?

Le ton de sa voix indiquait qu’il s’en occuperait si c’était le cas.

– Non Jason, dit Pete. On va dire que ce sont des pourparlers de paix. Assieds-toi.
– D’accord. Qu’est-ce qui se passe ?
– Brent ? intervint Pete, sur un ton presque brutal.
– Euh, je… Je suis au courant pour toi et Brian.
– Qu’est-ce que tu sais, exactement ? demanda Jason d’une voix menaçante.

Je lui fis signe de calmer un peu le jeu.

– Je sais qu’ils sont ensemble.
– Ensemble comment ?

Soit Jason ne m’avait pas vu, soit il m’ignorait.

– Je sais qu’ils sont gays et en couple, chuchota Brent.
– Et alors ? Ça te pose un problème ?
– Non ! C’est ce que je disais à Brian tout à l’heure. Je n’ai absolument aucun problème avec personne.
– Tu détestais Brian. Pourquoi ce revirement soudain ?

Purée, Jason, doucement !

– Je détestais Brian, c’est vrai. Mais lundi dernier, il est venu me parler. Il ne m’a pas laissé l’interrompre. Après, j’ai commencé à réfléchir à qui j’étais et où j’allais. Je n’ai pas aimé le résultat.

Brent baissa le regard et poursuivit :

– J’ai décidé de prendre les choses en main. J’ai laissé tomber tous les mecs avec qui je traînais et je leur ai dit pourquoi. Ça ne s’est pas très bien passé.

Il releva les yeux.

– J’ai réalisé que j’avais besoin d’être ami avec quelqu’un comme Brian, quelqu’un qui ne s’arrête pas aux apparences.
– Un Terminale qui traîne avec des Secondes ? demanda Jason avec ironie.
– Je me fiche pas mal de ce que pensent mes anciens amis. Si j’y attachais de l’importance, je ne les aurais pas laissés tomber. Et j’aimerais apprendre à te connaître aussi, Jason. Nous sommes dans le même lycée. Ce serait sympa d’avoir des amis ici, maintenant que je me retrouve tout seul.
– Je ne te fais pas confiance.
– Je sais, Jason. Brian et Pete non plus. Je n’ai pas d’autre choix que de faire mes preuves, si vous me donnez une chance.
– Est-ce que tu es gay ? demanda Pete.

Brent devint rouge de colère.

– Eh, Brent, c’était une simple question, intervins-je. Et ta réaction me dit que tu as encore des progrès à faire.
– Je ne comprends pas.
– Pete t’a posé une question et tu t’es énervé. Pourquoi ?
– Parce que je ne suis pas gay.
– Et alors ? Tu m’as demandé si je l’étais. Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas te poser la même question ?
– Je comprends maintenant. Désolé. C’était un réflexe.
– Le déni aussi, c’est un réflexe, dit Pete en termes sibyllins.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Rien. Laisse tomber.

Brent était visiblement perplexe.

– Alors qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
– Je ne sais pas. Ça dépend de vous, les gars. Est-ce qu’on lui donne une chance ?

Jason hocha la tête légèrement, mais il avait toujours l’expression de quelqu’un qui vient de découvrir qu’on a uriné dans ses corn-flakes.

Pete fixait Brent avec intensité. Il était évident que l’examen approfondi auquel se livrait Pete le mettait mal à l’aise, mais il soutint son regard.

– D’accord, dit Pete, mais à une condition.
– Laquelle ?
– Que tu nous protèges, Jared, Brian et moi, de tes soi-disant amis. Ils ont menacé de nous tuer. Si tu veux gagner notre confiance, tu peux commencer par nous défendre.
– Je ferai tout ce que je pourrai.

Pete hocha brusquement la tête, puis attaqua son déjeuner. Jason tapota Brent dans le dos et lui chuchota quelque chose à l’oreille. Brent regarda Jason se lever, puis acquiesça.

Nous rejoignîmes Jared un peu plus tard et lui racontâmes ce qui s’était passé avec Jason. Pour sa part, Jared semblait plus enclin à donner sa chance à Brent.

Les cours touchèrent à leur fin. Pete et moi sortîmes du cours de bio que nous avions en commun, et je le suivis jusqu’à son casier. Il ne dit pas un mot. Il m’avait à peine adressé la parole depuis le déjeuner.

Après avoir récupéré ses affaires, il me suivit jusqu’à mon casier, puis jusqu’à la voiture. Il resta silencieux pendant tout le trajet jusqu’à la maison. J’étais de plus en plus inquiet. Est-ce que j’étais allé trop loin cette fois-ci ?

Je me sentis soudain très malheureux. Je ne savais pas ce qui se passait et laissai libre cours à mon imagination, anticipant les pires scénarios. Est-ce que Pete allait me mettre à la porte ? Est-ce qu’il allait couper les ponts avec moi parce que j’avais révélé son secret le plus intime ?

Quand nous arrivâmes à la maison, il déverrouilla la porte et me suivit dans la chambre. Dès que la porte fut close, il me plaqua sur le lit, me couvrant de baisers. Je dus me débattre pour me retourner et le repousser assez longtemps pour lui demander :

– Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne me dis rien depuis ce midi, et maintenant tu essaies de me noyer avec tes baisers baveux ?
– Je suis si fier de toi !
– Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
– Je parle de Brent ! Tu l’as peut-être transformé ! Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux !
– Alors tu ne m’en veux pas de lui avoir dit ?

Un bisou.

– Je t’en voulais au début, mais plus maintenant. Je sais que tu n’avais pas le choix.

Un bisou.

– Alors pourquoi ce silence ? J’avais peur de t’avoir blessé encore une fois.
– Désolé, Bri. Vraiment. Au début, je voulais que tu ressentes un peu de l’angoisse que je ressentais, et puis j’ai compris ce que tu avais fait. Je n’osais pas te parler parce que j’avais peur de crier à tue-tête combien je t’aime !
– C’est vrai, tu m’aimes ?
– Bien sûr que je t’aime, dit Pete en me tirebouchonnant le nez.
– Je me demande, parfois.
– C’est pour ça que je t’ai offert l’anneau, Bri, pour que tu ne te poses plus la question. Et tu sais quoi ?
– Non, quoi ?
– Nous avons la maison pour nous jusqu’à six heures. Et mes baisers ne sont pas baveux.

J’éclatai de rire en l’embrassant.

– Ça ne me dérange pas que tu baves. C’est mignon. Viens ici, mon coeur. Ne perdons pas de temps.


Chapitre 13

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