Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 13 - L'heure des choix

Jeudi soir après les cours, Pete, Kévin et moi dînâmes avec Jason au McMiniman’s Roadhouse pour son anniversaire. Je ne connaissais pas l’endroit, mais je fus agréablement surpris. Les frères McMiniman rachetaient des bâtiments voués à la destruction et les transformaient en restaurants. J’avais entendu dire qu’ils avaient racheté un vieux lycée quelque part dont le succès ne se démentait pas, mais c’était tout ce que je savais à leur sujet.

Papa nous retrouva au restaurant. Nous remplîmes nos estomacs bien plus que de raison. Jason rayonnait de bonheur, discutant avec tout le monde et racontant des blagues. La conversation resta légère, ce qui fut un soulagement pour tout le monde.

Jason fêtait ses dix-huit ans. Je remarquai que Kévin était un peu soucieux. Il devait se demander comment sa relation avec Jason allait évoluer. C’était un garçon sérieux, mais il n’avait plus de comptes à lui rendre. Il était même majeur aux yeux de la loi. Compte tenu de ce qui s’était passé au cours des dernières semaines, je me demandais si la rébellion de Jason allait se poursuivre. J’espérais le contraire. Aucun de nous n’avait besoin de nouveaux bouleversements existentiels.

Pete et moi n’avions pas eu le temps d’acheter un cadeau à Jason, mais nous savions ce que nous allions lui offrir. Il allait devoir attendre encore une semaine ou deux, cependant. Jason sourit et dit que nous n’étions pas obligés de lui offrir quoi que ce soit. Ses protestations de principe ne nous firent pas changer d’avis.

Quand nous eûmes terminé, Papa prit congé et retourna à la ferme. Nous rentrâmes peu de temps après et une fois à la maison, Kévin nous convoqua dans son bureau. Etant donné ce qui s’était passé la dernière fois que nous nous y étions retrouvés, j’étais méfiant. Je crois que ce sentiment était partagé par tous.

Kévin sortit une bouteille de Crown Royal et remplit quatre verres, qu’il nous tendit.

– Comme je sais que vous n’allez pas sortir ce soir, je vous propose de trinquer à l’anniversaire de Jason.

Kévin leva son verre.

– A toi, mon fils. Je n’aurais pas pu espérer mieux que toi. Je suis fier d’être ton père.

Kévin avala une gorgée, et nous en fîmes autant. Je pensais que le whisky me brûlerait la gorge, mais ce ne fut pas le cas. La sensation de chaleur n’apparut qu’après. Finalement, ce n’était pas si désagréable.

Pete leva son verre à son tour.

– A ta santé, Jason. Tu m’as accepté quand personne ne voulait de moi, tu es là quand j’ai besoin de toi, et tu es mon ami. Au meilleur frère que la terre ait jamais porté.

Nous trinquâmes et bûmes une autre gorgée.

Soudain, je me rendis compte que j’allais devoir faire un toast. Tellement de choses se bousculaient dans ma tête que je ne savais pas par où commencer.

– Quand je suis arrivé ici, j’étais complètement paumé. Je le suis toujours un peu. Pete m’a soutenu et m’a permis de garder la tête hors de l’eau, mais toi, Jason, tu m’as ouvert les yeux. Je te dois tellement. Je te dois ma vie et ma relation avec Pete. Je te serai éternellement reconnaissant de m’avoir accepté tel que je suis et de m’avoir aidé à me découvrir moi-même, en faisant preuve de patience tandis que j'apprenais à être un humain.

Je sentis que les larmes me montaient aux yeux.

– Je te dois tout. Jason, buvons à ta santé. Au meilleur beau-frère que la terre ait jamais porté.

En avalant une nouvelle gorgée de Crown Royal, je sentis la chaleur se répandre dans mon corps.

– J’aimerais profiter de cette occasion pour remercier chacun d’entre vous. Vous m’avez sauvé la vie, et vous y êtes tous pour quelque chose.

Je finis mon verre.

Ils gardèrent le silence pendant quelques instants, réfléchissant à ce que je venais de dire. J’étais très ému. Je ne savais pas pourquoi j’avais prononcé ces paroles. C’était même déplacé par rapport à l’événement qui nous rassemblait. Je me sentis soudain honteux d’avoir volé la vedette à Jason. Kévin s’éclaircit la voix en se levant, collecta nos verres, et à notre grande surprise, les remplit de nouveau.

– Je ne sais pas quoi dire, Brian, dit Kévin en nous rendant nos verres remplis.
– Moi non plus, ajouta doucement Jason, presque penaud.

Pete me dévisagea attentivement, mais je n’arrivais pas à deviner ce qu’il pensait. Je pris une autre gorgée de whisky.

– Vous savez, les garçons, dit Kévin, nous venons de traverser une période difficile. C’est encore tout frais dans nos esprits et dans nos cœurs. Nous avons été pas mal secoués. Surtout toi, Jason. Si j’avais pu t’épargner ce que tu as vécu, je l’aurais fait.
– Je sais, Papa.
– Jason, j’étais sincère tout à l’heure quand je disais que je suis fier de l’homme que tu es devenu.

Jason rougit.

– Tu as répondu à tous mes espoirs, à toutes mes attentes.
– C’est bon, Papa, arrête de me jeter des fleurs !
– Mais c’est vrai, Jason. Je t’aime, mon fils. Tu représentes plus pour moi que… que tout au monde.

Jason donna une franche accolade à son père et lui chuchota quelques mots à l’oreille avant de se rasseoir sur le canapé avec Pete et moi.

Kévin se tourna vers nous en souriant, avec une pointe de malice dans le regard.

– Pete, Brian, ça m’arrive parfois d’avoir envie d’en attraper un pour taper sur l’autre.

Je fis un sourire timide.

– Pete est mon fils, dans les faits et aux yeux de la loi. Ni Jason, ni moi ne voudrions qu’il en soit autrement.
– C’est vrai, dit Jason.
– Brian, tu es mon beau-fils, peu importe ce que dit la loi à propos de ta sexualité. Ça non plus, Jason et moi ne voudrions pas qu’il en soit autrement. Même avec les problèmes que tu affirmes avoir ou que tu penses causer. Ne doute jamais que tu as ta place parmi nous. Je t’aime comme mes autres fils, et Jason t’aime comme un frère.
– Nous serons toujours frères, quoi qu’il arrive, approuva Jason. Tu saisis, Brian ?
– Oui, je crois que je comprends.

Je regardai Pete, assis à côté de moi. Il souriait légèrement.

Il se pencha vers moi en chuchotant « Je t’aime » et m’embrassa sur les lèvres. Son baiser ne dura pas très longtemps, mais j’eus l’impression que le temps suspendait son vol. J’avais la sensation de planer quand Pete se recula. Je gardai les yeux clos pendant quelques secondes supplémentaires, et quand je les rouvris, Kévin et Jason avaient des sourires moqueurs. Je ne pus m’empêcher de rougir jusqu’aux oreilles, ce qui les fit sourire encore davantage. Prenant le parti de les ignorer, je bus une autre gorgée et reposai la tête sur l’épaule de Pete.

Le reste de la soirée se déroula dans la bonne humeur, à parler de chose et d’autre. Jason semblait cependant être troublé par quelque chose. Kévin l’avait remarqué aussi.

– A quoi penses-tu, fiston ?
– A rien… Euh, si. J’ai dix-huit ans, maintenant. Je suis majeur, mais j’habite encore ici, enfin pour l’instant.
– Est-ce que tu veux déménager ?
– Non. Il y a de la place, ici. Ça n’aurait pas de sens.
– Qu’est-ce que c’est, alors ? Les règles de la maison ?
– Oui.

Kévin hocha la tête.

– D’accord. Voilà ce que je te propose. Jusqu’à ce que tu puisses voler de tes propres ailes, j’aimerais que tu me tiennes informé de tes sorties : où et avec qui tu sors. Ce n’est pas pour t’espionner, mais simplement parce que je ne veux pas me faire du mauvais sang en me demandant où tu es.

Jason acquiesça.

– En attendant que tu aies fini le lycée, rien ne changera par rapport à aujourd’hui, sauf le week-end, où tu peux faire ce que tu veux, tant que tu maintiens tes résultats scolaires.
– D’accord. Et si je veux ramener quelqu’un à la maison ?
– Tu peux ramener qui tu veux. Pas de relations sexuelles sous mon toit si la personne a moins de dix-huit ans, c’est la loi. Si tu veux utiliser la chambre d’amis, je comprendrais.
– On verra.

Jason semblait accepter les règles de Kévin sans rechigner. Compte tenu des frictions survenues au cours des dernières semaines, c’était une surprise.

– Fils, je veux que tu saches que quoi qu’il arrive, tu auras toujours ta place ici. Si tu as besoin d’un endroit où aller une fois que tu seras parti, tu reviens quand tu veux.
– Je sais, Papa. Et si j’ai des questions, tu seras la première personne que je viendrai voir.

Kévin esquissa un sourire.

– Est-ce que ces règles te conviennent ?
– Résumons. Les soirs de semaine, je ne sors pas. Les week-ends et les vacances m’appartiennent, mais je te dis où je vais. Si je veux ramener une personne à la maison, c’est autorisé, mais si je veux coucher avec elle, il faut qu’elle ait plus de dix-huit ans. Je n’ai rien oublié ?

Jason affichait un sourire malicieux.

– Non, je ne crois pas. Si, encore une chose. Sors couvert.
– Bien sûr.
– Et pas d’alcool ni de drogues.
– Papa…
– Et je veux que tu finisses tes études.
– Moi aussi.
– C’est tout. A Pete, maintenant. Les mêmes règles s’appliquent pour toi. Tu le sais mais ça va mieux en le disant. Et n’oublie pas que Brian est mineur, d’accord ?
– Je n’irais nulle part sans lui, de toute façon.
– Quoi qu’il en soit, les mêmes règles s’appliquent.
– Bien sûr. Pas de problème.
– Brian ?
– Oh, le petit garçon a le droit de dire quelque chose aux adultes ?
– Brian !

J’éclatai de rire devant l’indignation de Kévin.

– Oui, j’ai compris.
– Faites très attention, tous les deux.
– Nous sommes toujours prudents, Papa, dit Pete en se serrant contre moi.

Il était temps d’aller nous coucher. Pete et moi embrassâmes Kévin et Jason. Je donnai une accolade particulièrement chaleureuse à Jason et levai les yeux vers lui en souriant.

– Je t’aime, petit frère, dit-il
– Moi aussi, Jase. On est frères ?
– Pour toujours.

Une semaine s’écoula. Une petite routine s’installa, entre le lycée, le sport pour me remettre en forme et les devoirs. Pete et moi avions encore du temps l’un pour l’autre, que nous utilisâmes à bon escient.

Kévin passait désormais ses journées au bureau, absorbé par le procès de Ray. Il n’en donnait que peu de nouvelles, cependant. La plupart du temps, il se rendait directement dans son bureau pour se servir un verre en rentrant du travail. Mon père débarquait à l’improviste et montait le rejoindre en prenant à peine le temps de nous saluer. Jason regardait mon père gravir l’escalier avec un visage inquiet.

Le jeudi suivant, une semaine après l’anniversaire de Jason, nous étions dans sa chambre avec lui et  Pete en train de discuter pendant que Papa était dans le bureau de Kévin. Nous nous demandions si Kévin allait tenir le choc, entre ses horaires de travail et son divorce. Il devait avoir le cœur déchiré, mais à chaque fois que nous discutions avec lui, il faisait comme si tout allait bien. Il n’y avait pas le moindre signe de tension sur son visage. Toutefois, le temps qu’il passait avec mon père dans son bureau nous amenait à nous poser des questions.

Le dimanche suivant, Pete et moi offrîmes son cadeau à Jason. Nous nous étions rendus au centre commercial le week-end précédent et avions trouvé ce que nous cherchions. Il ouvrit le paquet après le dîner et en fixa le contenu, pas trop sûr de ce qu’il devait en penser.

Kévin se leva pour aller voir ce qui focalisait l’attention de Jason. Retrouvant finalement l’usage de ses membres, Jason sortit de la boîte cinq médaillons en argent d’apparence identique accrochés sur des lanières de cuir. Ils faisaient à peu près la taille d’une pièce d’un euro et comportaient des caractères japonais ou chinois gravés en leur centre. Jason leva la tête vers Pete dans l’attente d’une explication.

Ce dernier en retira un du lot.

– Jason, celui-ci est pour toi. L’idéogramme japonais est le Kanji. Il signifie « Grand frère ». Pete attacha le médaillon autour du cou de Jason. Il reposait dans le creux entre ses clavicules.

Pete en prit un autre et le tendit à Kévin.

– Cet idéogramme veut dire « Père ».

Kévin le regarda avec une expression curieuse, à mi-chemin entre émerveillement et… Je ne sais pas.

Pete prit deux des médaillons restants et m’en donna un.

– Les trois derniers sont identiques. L’idéogramme signifie « Petit frère ».
– Il en reste un, dit doucement Jason.
– Il est pour Ray, précisai-je. Tu pourras lui donner quand il reviendra, Jase.

Jason le regarda pensivement pendant quelques secondes.

– Merci, les gars. Je ne sais pas quoi dire. C’est parfait.

Les yeux humides, il nous prit dans ses bras, Pete et moi.

– Merci.

Kévin avait lui-même les yeux embués. Il renifla puissamment et prit la parole d’une voix mal assurée.

– Où est-ce que vous les avez trouvés ?
– Brian a eu l’idée, et j’ai tout de suite été d’accord. Il a trouvé les caractères sur le net, les a imprimés et nous les avons donnés au bijoutier. Il les a gravés pour nous.
– Vous les avez fait faire spécialement ? Pour nous ? s’exclama Jason.

Pete acquiesça.

– Nous ne voulions en prendre qu’un pour toi, mais quand nous avons découvert que c’était dans nos moyens, nous avons commandé les autres. Tu peux porter le médaillon avec n’importe quelle chaîne, mais j’aimais bien l’idée de la lanière en cuir.
– J’adore !

Kévin s’éclaircit la voix à deux reprises. Il retournait le médaillon dans ses mains, admirant le signe gravé. D’une voix blanche, il dit :

– Vous ne cesserez jamais de m’émerveiller, les garçons.

Je crus voir couler une larme.

– Papa, est-ce que ça va ? demanda Jason.

Kévin resta immobile pendant une seconde puis se redressa brusquement, essuyant ses yeux d’un revers de manche.

– Très bien, fiston. Tout va pour le mieux.

J’avais l’impression que Kévin cherchait à se persuader lui-même. Il se tapota les genoux et se leva.

– Bon, je suis fatigué. Je crois que je vais aller me coucher.
– Papa ?
– Oui, Jason ?
– C’est normal.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– On est au courant, Papa.
– Qu’est-ce que vous savez ?
– On est au courant que c’est dur pour toi. Tu n’es pas obligé de continuer cette comédie, Papa. Tu nous as aidés, maintenant laisse-nous t’aider à notre tour. S’il te plaît ?
– Nous sommes une famille, ajouta Pete. Nous sommes là l’un pour l’autre. Papa, laisse-nous être là pour toi.
– S’il te plaît, Papa ?

Je plongeai mon regard dans celui de Kévin et vis son armure se craqueler. Il pleura en silence pendant que nous l’entourions de nos bras en le réconfortant. Nous étions ensemble, un père et ses fils partageant leur peine et leur force. Kévin finit par sécher ses larmes.

Le temps continuait de passer à toute vitesse. Le mois d’avril succéda au mois de mars sans que la météo ne s’améliore. Il pleuvait sans discontinuer, ce qui ne m’autorisait que de brefs footings dans le parc.

Notre vie suivait plus ou moins la même routine. Kévin restait toujours tard au bureau, fuyant la maison. Quand il était là, il cachait plus que jamais ses émotions. Jason traînait davantage avec ses « amis », nous laissant seuls, Pete et moi, jusqu’à sept heures du soir. Nous n’allions pas nous en plaindre, mais les bons moments que nous passions tous ensemble me manquaient. Pete ne semblait pas y attacher autant d’importance que moi.

Papa préparait la maison pour le reste de la famille, rafraîchissant la peinture dans toutes les pièces. Après l’avoir convaincu que je n’étais pas invalide, il me laissa l’aider le week-end. Pete m’accompagnait et semblait prendre du plaisir à travailler. Il lui manquait une case. J’en suis persuadé.

Papa tint sa promesse et nous paya, Pete et moi, pour le travail accompli. Pete ne voulait pas de son argent, mais Papa insista. Quand Pete refusa de nouveau, Papa ne s’offusqua pas et mit l’argent de côté pour lui donner plus tard.

Nous étions sans nouvelles de Sharon, Joanne et Ray. Kévin ne nous disait rien, et nous ne posions aucune question. Certains soirs, quand je n’arrivais pas à dormir, j’entendais Kévin au téléphone dans son bureau. Les conversations étaient houleuses et se prolongeaient tard dans la nuit.

Un soir, alors que je me rendais aux toilettes, je l’entendis raccrocher violemment le téléphone. Il manqua de me renverser en sortant de son bureau en trombe. Son visage empourpré était tordu dans une grimace de colère. Il me contourna sans dire un mot et se retira dans sa chambre. Je me soulageai et quand je ressortis, Kévin descendait l’escalier.

Je n’aurais pas dû, mais je le suivis quand même. Il se dirigea droit vers la chambre d’amis à l’arrière de la maison, celle où j’avais dormi quand Pete et moi traversions une période difficile. Incapable de me retenir, j’écoutai à la porte. Je n’entendis pas grand-chose, à peine quelques murmures. Quand il ouvrit la porte, je fus pris sur le fait, incapable de bouger.

– Brian, soupira-t-il, qu’est-ce que tu veux ? Tu devrais être au lit.

Il était étonnamment calme, compte tenu de ce que j’avais vu à l’étage.

– Je n’arrivais pas à dormir.
– Alors tu m’espionnais ?
– Je me fais du souci pour toi, Kévin.
– Il n’y a pas de quoi s’inquiéter.
– Si, il y a de quoi.
– Brian, il est tard. Je n’ai pas envie d’avoir cette conversation avec toi.
– Sans blague.

Je n’allais pas le laisser se défiler aussi facilement.

– Brian…, prévint-il en agitant un doigt menaçant.
– Ecoute, tu nous demandes de venir te voir quand ça ne va pas et c’est ce que nous faisons. Pourquoi est-ce que tu ne viens pas nous voir quand ça ne va pas pour toi ?
– Je règle mes problèmes tout seul.
– Non, tu fais semblant qu’ils n’existent pas.
– Va te coucher, Brian.
– Pourquoi ? Parce que j’ai vu juste ?
– Va te coucher, je te dis.
– Pour que je reste allongé à me demander quand est-ce que tu vas exploser à force de tout prendre sur toi ?
– Je ne vais pas exploser.
– Pas encore, mais ça se rapproche de jour en jour. Je vous entends au téléphone presque tous les soirs. J’entends vos disputes. Elle ne reviendra pas, n’est-ce pas ?

Les épaules de Kévin s’affaissèrent et sa colère sembla s’estomper.

– Non, chuchota-t-il.
– Tu as essayé de la convaincre de vous remettre ensemble ?

Il hocha la tête.

– Et elle ne veut pas en entendre parler tant que tu n’auras pas mis Jason à la porte.
– Comment est-ce que tu sais ça ?
– C’est logique.
– Je ne le ferai pas. Je ne le mettrai jamais à la porte.
– Je sais, Kévin. Alors qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je ne sais pas, dit-il en haussant les épaules. Je ne peux pas faire grand-chose. Dans six mois, ce sera terminé.
– Je suis désolé, Kévin.
– Pendant toutes ces années, je pensais la connaître. Jamais, dans mes pires cauchemars, je n’aurais imaginé qu’elle nous abandonnerait.

Il resta silencieux quelques instants.

– Est-ce que ça te dirait de boire un bon chocolat chaud ?
– Volontiers.

Nous nous dirigeâmes dans la cuisine, et Kévin continua à parler.

– C’est dans des moments comme ça que j’ai le plus envie de chocolat. C’est réconfortant. Je n’y avais jamais vraiment pensé jusqu’à la semaine dernière quand je me suis surpris à dévorer une tablette entière dans mon bureau.

Il s’affaira à trouver des tasses et du lait.

– Je suis resté tard au bureau ces derniers temps pour essayer de boucler le procès de Ray, dit-il avec détachement.
– Est-ce que ce n’était simplement une excuse pour ne pas être ici ?

Il cligna des yeux et me scruta du regard.

– Peut-être. J’ai la hantise de rentrer à la maison maintenant que Sharon est partie. Je lui en veux pour ce qu’elle a fait, surtout la façon dont elle traite Jason. Mais malgré tout, je l’aime toujours. Elle me manque, surtout la nuit.

J’esquissai un sourire.

– Pas pour ça, enfin si, peut-être un peu, mais ce sont nos discussions le soir qui me manquent le plus. Nous nous racontions notre journée, les anecdotes amusantes sur ce que vous aviez fait. Sa présence était rassurante.
– C’est pour ça que tu passes plus de temps avec mon père ?
– Sans doute. Ton père remplit un vide en ce moment. Il le sait, et je le sais. Ce qui ne veut pas dire que notre amitié cessera quand tout sera réglé.

Il s’assit à table et me tendit une tasse de chocolat brûlant.

– Je ne devrais pas te dire tout ça, tu sais.
– Pourquoi pas ?
– Je suis le père de famille. Je ne suis pas censé imposer le fardeau de mes problèmes à mes enfants.
– Arrête tes conneries. J’ai un scoop pour toi. Même si tu ne nous dis rien, nous ne sommes pas dupes. Nous nous inquiétons pour toi depuis le départ de Sharon. Encore plus ces derniers temps, vu ton comportement.

Il fixa sa tasse.

– Je sais. C’est dur pour moi. Vous n’êtes pas encore adultes, et vous avez assez de difficultés comme ça sans que j’ajoute les miennes.
– Dit-il en citant Brian.
– Comment ça ? dit Kévin en relevant la tête.
– J’ai l’impression de m’entendre parler.
– Ce n’est pas tout à fait pareil.
– Si, pourtant. Vous m’écoutez bien, toi et Jason, quand je suis déprimé.
– Non, c’est différent.
– Ah bon ? Explique-moi pourquoi alors, et ne me dis pas que c’est parce que tu es un adulte. C’est des conneries.

Il me fixa du regard, les rouages tournant dans sa tête. Après un long moment, il baissa les yeux vers sa tasse de nouveau.

– Tu vois ? Il n’y a aucune différence. Ecoute, Kévin, je ne veux pas faire d’histoires. J’essaie juste de te démontrer quelque chose. Nous sommes là pour toi, et quel que soit le problème, nous sommes capables d’y faire face. Nous sommes de grands garçons maintenant. Et en ce qui me concerne, j’ai déjà eu pas mal d’entraînement.
– Ça me semble quand même immoral.
– Quoi donc ?
– Un père qui se défausse sur ses enfants.
– Tu oublies quelque chose. Nous vivons la même chose que toi. Nous ne sommes peut-être pas affectés de la même façon, mais nous subissons les mêmes conséquences. Ce n’est pas comme si tu avais un problème qui ne nous concernait pas.
– Je ne suis toujours pas convaincu.
– Est-ce que tu as peur de nous montrer tes faiblesses ? Est-ce ce que c’est ça, la raison ? Est-ce que tu as peur que notre regard change sur toi ? Que tu tombes de ton piédestal ?

Il haussa les épaules et se renfrogna comme un adolescent boudeur.

– Je me souviens, il n’y a pas si longtemps, de celui qui me disait qu’il fallait être un vrai homme pour montrer ses émotions. Tu m’as encouragé à extérioriser les miennes, à les ressentir plutôt qu’à les refouler. Suis tes propres conseils. Et c’est con de penser que nous pourrions te trouver faible. Nous comprenons ce qui se passe. Tu as le droit de nous parler. Ça me fait chier que tu ne le fasses pas. J’ai une dette envers toi, mais tu ne me laisses pas te rembourser.

Je bus une gorgée pendant que Kévin me regardait, pesant mes mots. Finalement, il secoua la tête.

– J’ai tourné les choses dans tous les sens, hésité à me laisser aller, mais je me suis retenu en pensant à vous, les garçons. Au final, ce qui revient toujours, c’est le fait que toi et Pete ayez vos propres problèmes. Jason a perdu une mère et une sœur, ce qui est lourd à porter. Le départ précipité de Ray vous a tous affectés aussi. J’ai perdu mon épouse et ma fille, mais je ne peux pas m’apitoyer sur mon sort parce que je dois être là pour vous, les gars.
Il y a juste une chose que j’avais oublié de prendre en compte, c’est le fait que vous êtes des enfants extraordinaires. Vous avez vu et vécu plus que personne ne devrait l’avoir fait à votre âge. Votre maturité ne cesse jamais de m’étonner.

Il secoua la tête de nouveau.

– Brian, je ne sais pas si je peux faire ça. Si je laisse tout sortir…
– Ça te détruira ?
– Oui.

Il eut l’air surpris.

– Ça ne te détruira pas, Kévin. C’est juste une impression. Crois-moi. Je suis passé par là. C’est un sentiment qui revient parfois. Will me dit que nous devons faire nos deuils. Sinon, nous ne guérissons jamais. C’est plus facile de pouvoir vivre son chagrin quand on est entouré d’amour, Kévin. Tu as toujours été là quand nous avions besoin de toi. Laisse-nous être là pour toi.
Ça aiderait Jason aussi, tu sais. Ça lui donnerait une excuse pour pleurer. Il n’aime pas ça, pas plus que moi d’ailleurs, même si ça m’arrive souvent.
– Je ne sais pas, Brian.
– Prends le temps d’y réfléchir. Jason sait que tu souffres, mais comme tu ne le montres pas, il essaie de t’imiter, sauf qu’il n’y arrive pas aussi bien que toi. Si tu lui montres l’exemple, il verra qu’il a le droit d’exprimer ses émotions et de les partager.
– Il sait tout ça.
– Peut-être, mais le fait de savoir quelque chose dans sa tête et d’y croire avec son cœur sont deux choses différentes. Il s’inspire de toi.

Je finis ma boisson pendant que Kévin réfléchissait. Quand je me levai, il redressa la tête.

– Je vais essayer de dormir un peu. Tu devrais en faire autant.
– Je ne pense pas en être capable. Mais tu m’as donné matière à réflexion, Brian. Merci.
– Le fait de parler n’est pas douloureux, la plupart du temps. On m’a expliqué que parfois, on ne peut pas voir une situation précisément parce qu’on la vit. Peut-être que tu devrais aller voir Will pour qu’il t’aide à y voir plus clair. Jason aussi.
– Je vais y réfléchir.
– D’accord. Bonne nuit, Papa.
– Bonne nuit, fiston.

Je gravis l’escalier jusqu’à notre chambre. J’essayai d’ouvrir la porte discrètement, mais elle grinça, réveillant Pete.

– C’est toi, Bri ?
– Oui, mon coeur. Rendors-toi.
– Viens te coucher, mon coeur. Je veux te sentir à côté de moi.

Je me déshabillai et me serrai derrière Pete. Il se rendormit rapidement, mais je restai éveillé, l’esprit en proie à de profondes réflexions.

Les jours et les semaines continuèrent à passer inexorablement. L’arrivée du printemps se devinait à travers l’apparition de nouvelles feuilles et le retour des oiseaux, mais la pluie ne cessait pas de tomber.

Je rendis visite à Will à deux reprises, et malgré l’intérêt de nos sessions, je sortais toujours en me sentant un peu lésé. J’aurais voulu que Will puisse résoudre tous mes problèmes d’un coup de baguette magique, mais nous ne faisions que parler. Il me prescrivit un antidépresseur et un anxiolytique. Kévin me les procura, mais je n’avais pas envie de les prendre. Je détestais l’idée de devenir un autre à cause des médicaments.

Kévin et Jason se rendirent également chez Will. Ils ne me racontaient pas ce dont ils parlaient avec lui, mais ils semblaient plus à l’aise ensemble, et nous parlions plus souvent de ce que nous ressentions.

Il ne se passait rien de nouveau au lycée. Pete et moi étions dans le même cours de maths, mais je m’ennuyais quand même un peu. Je finissais les exercices bien avant les autres, puis je devais attendre patiemment à côté de Pete. J’avais du mal à ne pas me laisser distraire. Il était juste à côté de moi, et je devais l’ignorer ! C’était mission impossible.  

Brent tenait ses engagements. Il déjeunait désormais avec nous. Jason, Pete et Jared ne lui faisaient toujours pas confiance, et pour être franc, moi non plus, mais il s’était interposé quand certains de ses anciens acolytes avaient voulu taper du « pédé » en faisant référence à Jared. Brent leur avait calmement tenu tête et leur avait dit d’aller se faire voir. Ils n’avaient pas bronché, et Brent avait assuré une présence dissuasive dans les couloirs à côté de Jared pendant le reste de la journée. Je commençais à croire que ses efforts étaient sincères.

Ma mère et ma sœur allaient nous rejoindre à la fin de l’année scolaire. Dawn avait finalement eu gain de cause auprès de mes parents à force de se plaindre. Papa retournait les voir un week-end sur deux, maintenant que les billets d’avion étaient moins chers. Pete et moi gardions la maison quand il était absent. Nous étions contents d’avoir la maison pour nous.

Sauf la fois où Kévin était venu nous rendre visite. Sans prévenir. Pile au mauvais moment.

Un week-end d’avril, Jason nous proposa de l’accompagner à Wilsonville pour rencontrer ses amis autour d’un petit-déjeuner chez Adel, une chaîne locale de cafés-restaurants. Nous arrivâmes les derniers. La serveuse nous guida vers une table où cinq personnes étaient déjà installées.

Jason nous présenta en tant que « Pete, mon frère, et son ami Brian ». Le reste du groupe se présenta à son tour : Denise, Rob et Nicole, Jennifer et David. Je ferais bien de laisser Pete raconter la suite. J’ai du mal à garder mon sérieux.


Bien sûr, laisse-moi raconter.

Commençons par les décrire. Denise était brune et avait l’air plutôt sympa, sauf qu’elle semblait montée sur ressorts et qu’elle draguait Jason sans aucun scrupule. Elle ne tint pas en place pendant tout le repas.

Rob avait des cheveux blonds coupés court, un physique dans la moyenne et une énorme cicatrice qui s’étirait le long de son avant-bras, du coude au poignet. On aurait pu croire qu’il avait essayé de se tuer. Nicole, la petite amie de Rob, était brune également et semblait avoir dépassé depuis longtemps son poids idéal. Ils formaient un couple souriant, mais restaient légèrement en retrait du groupe.

Jennifer était sexy, pour une fille. Elle portait ses cheveux bruns attachés en queue de cheval, avait de grands yeux de biche et une silhouette parfaite. Quand elle se leva pour aller se refaire une beauté aux toilettes, je surpris tous les garçons en train de la suivre du regard, y compris toi, Brian. Inutile de nier, mon coeur. J’étais là. Et ce n’était pas la seule personne que tu regardais.

David. Blond vénitien. Des yeux verts expressifs, un sourire ravageur, et une belle carrure de nageur. Brian ne pouvait pas détacher son regard de lui. Enfin moi non plus, donc je ne peux pas le blâmer. Si David s’aperçut de l’effet qu’il nous faisait, il n’en montra rien.

Nous fûmes particulièrement sensibles au fait d’être acceptés dans le groupe naturellement. Tout le monde nous parlait et s’intéressait sincèrement à nos réponses. Nous n’avions pas l’impression d’être des pièces rapportées.

Nous apprîmes qu’ils étaient tous en terminale, mais que certains seulement allaient poursuivre leurs études. Jennifer allait à West Point pour embrasser une carrière militaire. David allait fréquenter la même université que Jason. Denise allait voyager en Italie pendant un an. Rob et Nicole allaient prendre une année sabbatique. Je compris à demi-mot qu’ils n’avaient pas les moyens de payer leur scolarité.

Quand je ne regardais pas David, j’observais Jason. Il ne semblait pas s’intéresser à quelqu’un en particulier. Il croisa mon regard à plusieurs reprises et se contenta de sourire.

Une fois ou deux, je fus obligé de donner un coup de pied sous la table à Brian pour qu’il arrête de rêver la bouche ouverte, le menton au niveau de ses pancakes. Si, c’est vrai. Je crus que j’allais devoir lui asséner  un coup sur la tête.

Très bien. Arrête de mentir. Oui, oui, moi aussi, je t’aime.


En effet, je dois admettre que David méritait le coup d’œil. Et si j’avais le menton qui pendait dans mon assiette, le tien était encastré dans le sol !

D’accord, revenons à ce que j’écrivais avant d’être interrompu par ce baiser effronté…

Après le petit-déjeuner, nous nous rendîmes au cinéma derrière le restaurant pour voir les films à l’affiche. Nous nous mîmes d’accord sur un film d’action, mais il me marqua si peu que j’en ai oublié le titre. Nous avions une heure à tuer avant le début de la séance, que nous passâmes à bavarder tous les huit assis sur les jardinières en béton devant le cinéma.

Nous passâmes un bon moment. Denise était capable de tenir une conversation toute seule ! Elle monopolisa Jason pendant une demi-heure avant que David ne lui sauve la mise, puis elle se rabattit sur Pete et moi. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi énergique. Elle était presque hyperactive.

Je parvins à concentrer l’attention de Denise sur Pete pendant un moment afin de pouvoir observer le reste du groupe (désolé, mon coeur). Jason, Jennifer et David se tenaient d’un côté et discutaient à voix basse, les têtes rapprochées. De temps à autre, l’un des deux regardait dans notre direction. Je croisai le regard de David une fois, et il me fit un clin d’œil. Un clin d’œil !

Quand il fut temps d’entrer en salle, je fus très surpris de voir Jason embrasser Jennifer sur la joue. Elle lui tapota affectueusement le bras en retour. Les rouages de mon cerveau se mirent en branle. Ils ne se comportaient pas comme un couple, mais comme de bons amis. Ils entrèrent dans le cinéma en se tenant la main, mais Jennifer tenait aussi la main de David.

Il restait quinze minutes avant le début du film. J’étais assis entre Pete et David, ce qui me donna une chance de lui parler. Il fut le premier à prendre la parole.

– Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ?
– Pardon ?
– Toi et Pete. Depuis combien de temps est-ce que vous êtes ensemble ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Il émit un petit rire et me décocha un sourire irrésistible.

– Brian, je suis gay. Il y a certaines choses qui ne trompent pas. Vous êtes en couple, c’est évident.
– Mince alors. Est-ce que c’est tatoué sur mon front ?
– Non, ce n’est pas ça. Ce sont les petits détails. Les sourires secrets, les regards, ce genre de chose. Et Jason a insisté sur le mot « ami » quand il t’a présenté.
– Je commence à croire que je suis facile à détecter. C’est la deuxième fois qu’on me perce à jour en quelques mois.
– Tu n’es pas du tout facile à détecter. Vous faites tous les deux hétéro, et si je n’avais pas fait attention, je ne l’aurais sans doute pas remarqué.
– Pete ?

Il discutait avec Rob de l’autre côté.

– Oui ?
– Euh, voilà, commençai-je en baissant la voix, David est au courant pour nous.
– Ce n’est pas grave. Il fait partie des nôtres.
– COMMENT ? Tu savais et tu ne m’as rien dit ?
– Il va falloir qu’on travaille sur ton gaydar, Bri.

J’entendais David rire doucement derrière moi.

– Merde alors.
– Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave, dit David.
– Depuis combien de temps est-ce que tu connais Jason ?
– Mon Dieu, j’ai l’impression que je le connais depuis toujours. Depuis le CE2, je crois.
– Vous étiez meilleurs amis ?
– Pas exactement. Nous étions copains. Je jouais avec lui. Nous faisions partie du même groupe d’amis. Pourquoi ?
– Je me demandais, c’est tout. Jason ne parle jamais de lui.
– Il n’a jamais vraiment parlé de lui, surtout depuis la mort de son frère. Nous nous sommes un peu éloignés au cours des années suivantes. Nous n’avons repris contact que depuis l’été dernier.
– Vous vous êtes revus l’été dernier ?
– Oui. Nous sommes allés à la plage et au cinéma une ou deux fois.

Mmmh.

– Est-ce que je peux te poser une question personnelle ?
– Ça dépend.
– Ça dépend de quoi ?
– Qu’est-ce que tu veux savoir ?
– Est-ce que toi et Jason, vous avez, tu sais…
– Pourquoi est-ce que ça t’intéresse ?
– Disons que je ne sais pas si Jason préfère les filles ou les garçons. Il évite le sujet.
– Je ne te dirai rien. Je suis sûr qu’il a ses raisons.

Je me reculai dans mon fauteuil, frustré.

– Ecoute, Brian, ne t’inquiète pas pour lui. Il va très bien.
– Il ne nous dit jamais rien.
– Peut-être qu’il ne sait pas lui-même.
– Arrête, sérieux. Quand est-ce que tu as su que tu étais gay ?
– A douze ans. Et alors ?
– Pete avait douze ans, lui aussi. Ray était encore plus jeune. Jason devrait le savoir, à son âge.
– Et s’il était attiré par les deux, et qu’il se demandait quelle orientation choisir ?

Les lumières s’éteignirent et les bandes-annonces commencèrent.

– Est-ce que tu veux dire que…
– Je ne veux rien dire du tout. Je te donne juste quelques pistes de réflexion, c’est tout. Laisse-lui du temps.

Nous nous tûmes pour regarder le début du film. Maintenant que j’y pense, je crois que j’étais davantage concentré sur ce que David venait de me dire que sur le film, ce qui explique que je n’en garde qu’un vague souvenir.

Nous passâmes le reste de la journée avec les amis de Jason. Nous nous rendîmes chez David pour regarder un autre film en déjeunant. Pete et moi révélâmes notre relation au groupe en nous asseyant un peu trop près l’un de l’autre. Denise fut la première à remarquer, évidemment.

– Jason, tu ne nous avais pas dit que Brian et Pete étaient ensemble.

Toutes les têtes se tournèrent vers nous.

– Est-ce que vous êtes ensemble ?
– Euh, oui, dit Pete. C’est vrai.
– Oh, comme c’est mignon ! Ça fait combien de temps ?

Etc. Etc. Je vous jure que je n’avais pas entendu une telle logorrhée de toute ma vie.

Le reste du groupe se contenta de sourire et nous laissa tranquilles, ou plutôt l’accepta et passa à autre chose.

Nous regardions un film à l’eau de rose, et tout le monde s’était installé confortablement. Rob et Nicole étaient assis sur un fauteuil, la tête de Nicole posée sur les genoux de Rob. Jason se trouvait entre Jennifer et Denise sur un canapé. David était installé sur une chaise longue, alors que Pete et moi étions par terre. J’étais allongé perpendiculairement à la télévision, et Pete était allongé face à l’écran, reposant la tête sur mon flanc.

Je sais, beaucoup de précisions inutiles, mais cette journée fut très importante pour moi. Je me souviens de chaque petit détail. C’était la première fois que Pete et moi avions montré notre affection en public, ailleurs que dans le cadre protégé de la maison, et que nous nous sentions parfaitement à l’aise. Nous n’avions pas besoin de regarder par-dessus notre épaule, ni à craindre de nous embrasser. Nous pouvions être nous-mêmes.

Vers la moitié du film, nous fîmes une pause pour aller aux toilettes, ramener des choses à grignoter de la cuisine et je ne sais quoi d’autre. Jason ne pouvait pas s’empêcher de sourire. Il était heureux que ses amis nous aient acceptés. Il devait s’en douter, sinon il ne nous aurait pas invités, mais il sourit comme le chat de Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles pendant le reste de la journée.

David nous jetait des regards ambigus. A certains moments, il souriait, et à d’autres il semblait pensif. Quand il s’aperçut que nous le regardions, il esquissa un sourire timide. Il n’était peut-être pas conscient que son regard s’attardait sur nous.

Il y eut d’autres questions, et quelques regards persistants du groupe, mais cela ne nous dérangeait pas. Il n’est pas souvent donné de voir un couple d’adolescents gays dans un environnement où ils n’ont pas besoin de se cacher. Quand je croisais un regard, je souriais et reprenais le cours du film.

Rob et Nicole nous proposèrent leur fauteuil pour la seconde moitié du film. Pete s’assit en premier et je posai la tête sur ses genoux.

Il était quatre heures de l’après-midi quand nous décidâmes de rentrer. Rob devait aller travailler et Jennifer avait des obligations familiales. Avant de nous séparer, je ressentis le besoin de dire quelques mots aux amis de Jason, grâce à qui nous avions passé une si belle journée.

– Avant que vous partiez, je voudrais vous dire merci. C’est la première fois que nous avons pu être nous-mêmes en dehors de notre famille. Vous ne pouvez pas imaginer le bien que ça fait.
– C’est valable pour moi aussi. Merci, dit Pete en passant un bras autour de mes épaules.

Tout le monde sourit et nous assura que le plaisir avait été partagé. Nous étions les bienvenus quand nous voulions.

Sur le chemin du retour, Jason demanda :

– Est-ce que vous vous êtes bien amusés ?
– Tu avais tout prévu, l’accusa Pete.
– Pas tout à fait, dit Jason en souriant. Je ne savais pas si vous alliez vous afficher en tant que couple, mais je n’étais pas inquiet. Je savais qu’ils vous accepteraient.
– C’était génial. Je ne pensais pas que ce serait aussi grisant de ne pas avoir à faire semblant.
– Souviens-toi simplement que tout le monde n’est pas aussi tolérant.
– Je sais.
– Et toi, Brian ?
– Hein ? Ah, oui. C’était cool. Super.
– Est-ce que ça va, mon coeur ?
– Oui, répondis-je. Ça va. Je réfléchis.
– Tu réfléchis à quoi ?
– A quelque chose que m’a dit David.
– Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? demanda Jason.
– Rien. Il m’a donné matière à réflexion, c’est tout.

Pete se tourna vers moi, le regard interrogatif. Je secouai légèrement la tête et articulai silencieusement : « Plus tard ». Il acquiesça.

– Ça suffit, vous deux. Qu’est-ce que je n’ai pas le droit d’entendre ?
– Il vaut mieux que tu ne saches pas, Jason.
– Je pense que si, répondit-il en plaisantant.
– S’il te plaît, Jason, laisse tomber.
– C’est vraiment sérieux ?
– Oui.
– Et ça me concerne, sinon tu me dirais ce que c’est.

Je ne relevai pas.

– Qu’est-ce que t’a dit David ?
– Est-ce qu’on peut au moins attendre d’être à la maison pour que tu ne sois plus au volant ?

Jason prit la sortie d’autoroute suivante, Scoll’s Ferry Road. Une fois garé sur le parking du centre commercial de Washington Square, il se tourna vers moi.

– Très bien, je ne conduis plus. Qu’est-ce que David t’a dit ?
– Il m’a dit de te laisser du temps.
– Pourquoi est-ce que tu devrais me laisser du temps ?
– Je lui ai posé des questions sur toi, soupirai-je.
– Comme quoi ?
– Je lui ai demandé si tu préférais les filles ou les garçons.
– Et qu’est-ce qu’il a répondu ?
– Il m’a répondu que ça ne me regardait pas et qu’il fallait te laisser du temps.
– Brian, pourquoi est-ce que tu lui as posé une question pareille ?
– Parce que je suis inquiet pour toi. Tu n’invites jamais personne à la maison. C’est la première fois que je te vois avec quelqu’un d’autre que Jared.
– Et alors ?
– Tu n’as personne dans ta vie ? Une petite amie, par exemple ?
– Non, je n’ai pas de petite amie.

Jason était calme et souriait légèrement.

– Ça me touche que tu t’inquiètes pour moi, Brian. Toi aussi, Pete. Croyez-moi, quand j’aurai trouvé la bonne personne, vous serez les premiers au courant. D’ici là, dit-il en élargissant son sourire, les paris sont ouverts pour savoir qui deviendra sourd en premier.

Pete partit dans un fou rire et semblait incapable de s’arrêter. Jason riait aussi, pointant du doigt mon expression embarrassée. J’avais l’impression d’avoir été roulé dans la farine.


Ce samedi fut une journée décisive pour Brian et moi. Nous avions goûté la liberté et en avions savouré chaque instant. Nous étions tellement heureux que nous ne tenions plus en place. Bien sûr, Kévin nous demanda comment s’était passée notre journée, mais nous finîmes par laisser parler Jason, car ni Brian ni moi n’étions capables de faire un récit cohérent. Papa était enchanté que nous ayons trouvé un endroit où nous pouvions nous épanouir en dehors de la maison.

Au cours du dîner, Brian réfléchit à voix haute sur la possibilité de sortir du placard au lycée. J’étais tellement surpris qu’il évoque le sujet que lorsqu’on me demanda mon avis sur la question, je fus incapable de trouver mes mots. Je me contentai de fixer Brian du regard.

Un sourire narquois se dessina sur son visage :

– Allo Pete ? Ici la terre. Répondez, s’il vous plaît.

Je dus littéralement secouer la tête pour retrouver mes esprits.

– D’accord, reprenons au début. J’ai décroché quand Brian a dit les mots « sortir du placard ».

Brian s’amusa de mon embarras, puis répéta son propos.

– Je disais, je me demande comment ça se passerait si on sortait du placard au lycée.
– Et j’ai dit, répéta Kévin, que je n’étais pas sûr que ce soit une bonne idée, compte tenu de ce qui s’est passé au cours des derniers mois.
– Et j’ai répondu, enchaîna Brian, que tous ceux qui nous voulaient du mal sont hors d’état de nuire. Qu’est-ce que tu en penses, Pete ?

Je restai interdit, clignant des yeux.

– Tu veux sortir du placard ? Au lycée ?
– Je réfléchissais simplement à voix haute. Nous ne sommes pas obligés de prendre une décision, ni maintenant, ni plus tard. Mais c’était génial de pouvoir être nous-mêmes, sans avoir à nous inquiéter du regard des autres.
– Il faudrait que vous soyez en permanence sur vos gardes, dit Jason. Il y a d’autres homophobes au lycée en plus de la bande de Brent.
– Et alors ? dit Brian en haussant les épaules. Je suis toujours sur mes gardes.

Je me sentis obligé de répéter ma question.

– Tu veux sortir du placard au lycée ?

Brian sourit en me tapotant la jambe.

– Et toi, Pete ? Qu’est-ce que tu en penses ?
– Je… Je ne sais pas. C’est vrai que Jared l’a fait et qu’il n’a pas eu de problèmes, mais je me souviens encore de l’épisode du couteau. Une fois que ce sera fait, nous ne pourrons plus jamais revenir en arrière. C’est un choix difficile.
– Et les choses pourraient être plus compliquées que prévu, Brian.

La conversation prit une tournure sérieuse avec l’intervention de Kévin.

– Vous pourriez vous faire plus d’ennemis que vous ne seriez capables d’affronter.
– Alors je… Nous devons vivre dans la peur d’être dénoncés à chaque instant et avoir peur des homophobes refoulés ? J’aimerais autant prendre les devants que d’être pris au dépourvu.

Je hochai la tête.

– Si nous décidions de sortir du placard, je suis partisan de dire les choses clairement et de laisser les gens se faire leur propre idée, plutôt que de laisser la rumeur se répandre.
– Quand est-ce que vous le feriez ?
– A la fin de cette année, ou à la rentrée de l’année prochaine.
– C’est dans un mois, Brian, dis-je.
– Je sais.
– Est-ce que tu es sûr que tu veux faire ça, mon coeur ?
– C’est une décision que nous devons prendre ensemble, Pete. Ça nous concerne tous les deux. Si tu ne veux pas, je respecterai ton choix.
– Mais toi, tu as envie.
– Peut-être. Il faut encore y réfléchir et en discuter. Je ne suis pas complètement convaincu.

Brian tomba dans un silence pensif. J’avais peur de sortir du placard au lycée, mais pas pour les raisons que j’avais données.

Depuis l’âge de dix ans, je cachais ma véritable identité aux autres parce que je savais qu’ils ne l’accepteraient pas. Je l’avais cachée à mes parents parce que je savais que mon père se déchaînerait contre moi comme il l’avait fait. Ma mère marchait toujours dans les pas de mon père, mais je n’avais pas imaginé que les choses finiraient aussi mal.

A l’âge de treize ans, j’étais sorti avec une fille et nous avions essayé de coucher ensemble, mais je n’avais pas ressenti de désir pour elle. J’avais vraiment espéré que tout se passerait naturellement. Je crois que je voulais être « normal », ce qui ne veut pas dire grand-chose. Mais l’expérience s’était soldée par un échec, et elle fut la première à me traiter de « pédé » sans que ce soit simplement une insulte. Elle me jura qu’elle n’en parlerait à personne et heureusement, elle tint parole. Si j’étais resté là-bas, si ma mère ne m’avait pas emmené avec elle, je ne sais pas ce qui serait arrivé. Pendant combien de temps Brian et moi aurions-nous pu vivre notre amour sans éveiller de soupçons ? Dieu seul le sait. Mais nous ne le saurons jamais, car nous fûmes séparés peu de temps après.

Trois ans plus tard, nous étions confrontés au même dilemme. Est-ce que nous devions continuer à cacher la véritable nature de notre relation ? Est-ce que j’allais cesser d’avoir peur si nous sortions du placard ? Mmmh. J’allais devoir affronter mes démons.

Brian et moi étions différents. Quand il avait peur de quelque chose, il prenait son courage à deux mains et fonçait tête baissée. Pour ma part, je pesais longuement le pour et le contre avant de prendre une décision. Les deux méthodes étaient valables, mais difficiles à concilier tant nos choix seraient lourds de conséquences. Rien ne serait plus comme avant. Est-ce que j’étais prêt à l’accepter ? Je n’en étais pas certain.

Kévin me ramena à la réalité.

– Quelle que soit votre décision, vous savez que je suis là pour vous. Jason aussi.
– Merci, dis-je. C’est gentil.

Je pinçai affectueusement la jambe de Brian, et il répondit par un sourire.

– Nous ne sommes pas obligés de prendre une décision ce soir, mon coeur.
– Je sais, Bri. Mais je vais y réfléchir, d’accord ?
– C’est tout ce que je te demande.

Le dîner touchant à sa fin, nous débarrassâmes et nous nous installâmes devant la télévision. Kévin se retira dans son bureau, officiellement pour travailler. Une heure plus tard, Jason se changea et se dirigea vers la salle de musculation, nous laissant seuls, Bri et moi. Vers vingt heures, ne trouvant rien d’intéressant à regarder, nous partîmes nous coucher.


Au début du mois de mai, la vie reprit un cours aussi normal que possible chez les Patterson.

Nous demandions à visiter Ray depuis plusieurs semaines pour ne pas perdre contact avec lui, mais à chaque fois il était « indisponible ».

Vers la fin mai, Pete et moi élaborions des scénarios de sortie du placard au lycée sur une base quotidienne. Nous en parlions également avec Jared et Jason afin qu’ils nous donnent leur point de vue. Nous n’avions toujours rien décidé, mais plus nous en parlions, plus nous étions favorables à l’idée.

Kévin passait toujours plus de temps au bureau, tout en nous assurant que ce n’était pas pour fuir la maison. Il avait simplement besoin de consacrer plus de temps au procès qu’il préparait, d’après ce qu’il nous disait. Il n’avait pas évoqué Ray depuis plus d’un mois et ne donnait aucune indication sur l’avancement de son dossier.

Mon père et lui avaient commencé à sortir boire un verre ensemble de temps en temps, ce qui était une première pour mon père à ma connaissance. Quoi qu’il en soit, Kévin et lui étaient plus drôles quand ils revenaient légèrement enivrés. Papa était plus détendu et Kévin retrouvait sa joie de vivre.

Les liens qui nous unissaient, Jason, Pete et moi, s’étaient encore renforcés. Jason nous invitait à sortir avec lui en semaine et le week-end avec ses amis. Ils semblaient sincèrement nous apprécier. C’était un sentiment agréable.

Un jour, nous sortîmes faire une partie de mini-golf. Il me semblait que Denise ne s’arrêtait de parler que lorsque c’était son tour de jouer. Les autres n’accordaient pas beaucoup d’importance à cet aspect de sa personnalité, mais j’avais du mal à m’empêcher d’éclater de rire.

Après la fin de la partie, nous dînâmes dans un petit restaurant qui servait des hamburgers délicieux. Le menu offrait un choix de vingt ou trente combinaisons, de la dinde au bison en passant par le bœuf. Je ne me sentais pas très courageux et choisis le cheeseburger aux champignons. Celui qui faisait cinq-cents grammes. Je parvins à le terminer, mais je n’avais plus du tout faim.

Nous retournâmes chez David après le repas, et les autres repartirent peu après. Il ne restait que Jason, David, Pete et moi.

– Est-ce que vous devez bientôt rentrer ?
– Non. C’est le week-end. En plus, je suis majeur. Je peux surveiller Brian.

Jason plaisantait, mais Pete n’allait pas se laisser faire aussi facilement.

– Tu peux te surveiller tout seul, Jason. Je garde un œil sur lui.
– Comment ? Tu es jaloux, Pete ? dit David en souriant à son tour.
– Exactement !
– Tu as raison, répondit David. Quand je vois Brian, je me dis que tu dois faire des envieux.

Euh, est-ce que le rouge pivoine évoque quelque chose pour vous ? C’était la couleur de mon visage à ce moment-là.

– Oui, je sais.

Pete me prit dans ses bras et nous nous installâmes sur le fauteuil.

– Dis-moi, David…
– Oui ?
– Où sont tes parents ?
– Dieu seul le sait. Je m’en fiche, tant qu’ils ne sont pas ici.
– Ah, c’est un sujet douloureux, alors.
– Non, pas du tout. C’est juste qu’on ne s’entend pas.
– Ils n’habitent pas ici ?
– Non. Ils vivent en Arizona jusqu’en juin, puis ils viennent ici ou alors ils vont dans le Maine.
– Ah. Tes parents sont…
– Riches, oui.
– D’accord. Je comprends.

David nous amena des sodas et s’assit sur le canapé à côté de Jason. Celui-ci lui jeta un regard de côté et sourit timidement. Il y avait anguille sous roche.

– Jason, tu devrais appeler ton père et lui demander si vous pouvez passer la nuit ici.

Un éclair de panique parcourut le regard de Jason.

– Je ne sais pas si c’est une bonne idée, David. Pete et Brian doivent être chez le père de Brian de bonne heure demain matin.
– A quelle heure, exactement ?
– Je doute que Papa nous donne l’autorisation.

Le sourire de David s’estompa. Il s’exprima d’une voix calme et patiente.

– Jason, si tu ne veux pas rester, il suffit de le dire. Tu sais que j’ai de la place ici. Vous pouvez chacun avoir votre chambre, si c’est ce que tu veux.

Pete et moi observâmes attentivement Jason. Il était visiblement partagé. Il leva les yeux et les baissa aussitôt qu’il croisa notre regard.

– C’est à toi de décider, Jason. Je ne te mets pas la pression, d’accord ?

David passa le bras autour des épaules de Jason.

– D’accord ?
– D’accord.

Jason se leva brusquement et se dirigea à grands pas vers la cuisine. David le suivit du regard, puis se tourna vers nous.

– Je pensais qu’il fallait lui laisser du temps, David, dis-je avec une pointe d’irritation.
– Ce qui se passe ne regarde que lui et moi, les gars.
– Arrête tes conneries ! C’est notre frère.
– Et c’est un adulte, libre de faire ses choix comme il l’entend.
– A condition que tu ne lui forces pas la main.
– Je ne lui force pas la main. Je lui laisse une porte ouverte s’il change d’avis.
– Bien sûr. En le culpabilisant !
– En me culpabilisant pour quoi, Brian ? dit Jason en revenant de la cuisine.

Je jetai un regard noir à David.

– Il veut coucher avec toi, Jason !
– Je sais, Brian. Je le sais depuis longtemps.
– Et alors ?
– Alors rien. Ce qui arrivera entre David et moi ne te regarde pas.

J’étais perplexe.

– Alors pourquoi est-ce David t’a outé devant nous ?
– Où est le problème ? Je savais que vous l’accepteriez, se défendit David.
– Tu as trahi la confiance de Jason.
– Vous le saviez déjà.
– Mais nous n’étions pas certains.
– CA SUFFIT !

Jason nous lança un regard furieux.

– Ecoutez, les gars, Papa a dit que nous pouvions rester ici si nous voulions. Est-ce que c’est ce que vous voulez ?
– Et toi, Jason, est-ce que tu veux rester ? demanda Pete.
– Je peux vous ramener et ensuite faire ce que je veux.
– Est-ce que tu veux passer la nuit ici, Jason ? demanda David.

Jason échangea un long regard avec lui, puis inclina légèrement la tête.

– C’est juste que je ne suis pas sûr d’être prêt pour ça.
– Est-ce que vous voulez qu’on parte pour vous laisser tranquilles ?
– Je ne sais pas.
– Jason, dit David, je te l’ai déjà dit. Je ferai comme tu veux. Si tu veux juste que je te tienne la main, ça me va. Si tu veux plus ou si tu ne veux rien, ça me va aussi.
– Est-ce que tu es sûr que tu ne veux pas qu’on vous laisse, Jason ? Je peux rentrer en voiture avec Brian et revenir te chercher demain.
– J’en suis sûr.

Il se rassit sur le canapé et scruta le regard de David.

– David, je ne sais pas si j’en suis capable.
– Alors ne le fais pas. C’est ton choix, Jason. Entièrement le tien.

David caressa les cheveux de Jason.

– Qu’est-ce que vous diriez d’un bon film ?

David choisit un vieux film intitulé « Stand by me ». Je ne sais pas pourquoi, mais ce film m’émouvait toujours profondément, ce qui me donna envie de me serrer contre Pete. A un moment donné, Jason se rapprocha de David, qui avait passé un bras autour de ses épaules. Quand le film se termina, David prit Jason dans ses bras, et Jason lui caressa le dos. C’était le premier geste d’affection de sa part auquel j’assistais. L’étreinte dura encore un moment, puis David se leva.

– Je dois aller pisser. Choisissez un autre film, les gars.

Quand il se fut éloigné, je demandai à Jason :

– De quoi est-ce que tu as peur, Jase ?
– Je ne sais pas. Ça me fait un peu bizarre.
– Est-ce que ça te semble mal ?
– Non, ce n’est pas ça. Je n’arrive pas à l’expliquer.
– Euh, Jason, est-ce que tu as déjà couché avec quelqu’un ? Avec n’importe qui ?
– Non.

Il avait l’air d’avoir honte. Le pauvre. Je ne montrai rien sur mon visage.

– Ah, d’accord. Alors ce que tu ressens est tout à fait normal. Détends-toi, frérot. Laisse les choses se faire naturellement. Si tu veux l’embrasser, laisse-toi porter par ton instinct. N’essaie pas de le combattre.
– Ce n’est pas aussi facile que ça, Brian.
– Bien sûr que si, Jason, dit Pete. Tu as le droit d’avoir peur, nous sommes tous passés par là. Brian et moi avons eu peur aussi au début.
– Oui, mais nous n’avons pas précipité les choses. Si tu fais comme ça, tu peux t’arrêter quand tu veux. Ne t’inquiète pas de ce qui pourrait se passer ce soir ou pas. Profite de l’instant présent, d’accord ? Profite de la sensation d’être dans ses bras.
– Je vais essayer…
– Essayer quoi ?

David était de retour.

– Est-ce que vous avez choisi un film ?
– Et si on regardait une comédie ? proposai-je.
– « Le flic de Beverly Hills » ?
– Tu as un faible pour les vieux films, David ?
– Mais c’est un classique ! Ou « L’arme fatale », peut-être ?
– D’accord. Ça me va bien.

Alors que le film commençait, Jason chuchota à l’oreille de David. J’essayai de les ignorer, mais le baiser timide qu’ils échangèrent ne m’échappa pas. Jason s’installa plus confortablement entre les jambes de David, appuyé contre lui. David entoura Jason de ses bras. Jason leva la tête vers lui et sourit.


La remise des diplômes allait avoir lieu la dernière semaine de mai. Jason était enthousiaste à l’idée de quitter le lycée. Pete et moi étions contents aussi que l’année se termine.

Jason était plus heureux qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il ne dévoila rien de ce qui s’était passé entre lui et David cette nuit-là. Je crois qu’ils avaient beaucoup discuté. Ils s’étaient revus plusieurs fois depuis, mais en tant qu’amis. Nous fîmes même quelques soirées tous les quatre. Quand je demandai si David et lui étaient en couple, sa réponse me surprit :

– Alors, nous serons deux couples, ce soir ? demandai-je innocemment.
– Si on veut, répondit-il. David et moi apprenons à nous connaître.  Je l’apprécie beaucoup.
– De quoi est-ce que vous parlez ?
– De tout. De ce qui nous plaît, nous déplaît, de notre passé, notre avenir, de ce que ça donnerait si nous restions ensemble… Nous parlons de nos parents, aussi. Je lui en ai dit davantage sur toi et Pete.
– Ça a l’air sympa.
– Oui. J’aime bien passer du temps avec lui, dit-il en souriant. Je te suis reconnaissant de m’avoir conseillé de me détendre, ce soir-là, Bri.
– C’est à ça que servent les petits frères.

Je le fis sourire de nouveau.

– Si tout se passe comme tu veux, est-ce que tu envisages de rester avec David ?
– Je ne sais pas, soupira-t-il. C’est trop tôt pour le dire. J’aime beaucoup David, mais je n’en sais rien.

Il haussa les épaules.

– Je suis attiré par les filles aussi, Brian.
– Est-ce que je peux te donner un conseil ?

Il hocha la tête.

– Profite de chaque instant avec David. Ce n’est pas comme si tu étais obligé de choisir les garçons pour le reste de ta vie si ça ne marchait pas.
– Mais comment est-ce que je le saurais, Bri ? Je n’ai jamais été avec une fille.
– Moi non plus. Je sais juste que j’aime Pete, et que c’est un garçon. Pourquoi te limiter aux garçons ou aux filles ? Si tu tombes amoureux d’une personne, c’est d’un tout, pas uniquement de ce qu’elle a entre les jambes, si ?
– Tu as peut-être raison.
– Peut-être raison ? Si tu ne t’intéressais qu’au sexe, tu aurais pu coucher avec David depuis longtemps. Et je suis sûr que plein de filles auraient couché avec toi si tu l’avais voulu.
– Ce n’est pas qu’une question de sexe, même si je ne suis pas contre. C’est juste que je suis un peu perdu.
– Qu’est-ce qui te fait peur, Jason ?
– Je veux avoir des enfants un jour, mais… Je veux aussi avoir la même chose que toi et Pete.
– Je suis sûr que ça t’arrivera, que ce soit avec une fille ou un garçon. Comme je le disais tout à l’heure, tu n’es pas obligé de choisir maintenant. Contente-toi d’aimer la personne avec qui tu es.
– Qu’est-ce que va dire Papa ?
– Qu’est-ce que tu crois qu’il dira ?
– Il sera probablement content pour moi.
– Alors où est le problème ?
– Le problème, c’est de ne pas savoir.
– Il n’y a qu’un moyen de le découvrir.

Il resta silencieux quelques instants.

– Je vais y réfléchir.
– Prends ton temps, Jason. Il n’y a rien qui presse.

Je lui donnai une accolade.

– Quoi qu’il arrive, je t’aime. On est frères, d’accord ?
– D’accord, dit-il avec un sourire en coin.


C’était le jour de la remise des diplômes. Nous étions allés voir Jason recevoir le sien, ainsi que Brent. Papa était retourné en Californie, sinon il aurait été présent. Jared n’étais pas là non plus parce qu’il était en voyage avec sa famille.

Nous prîmes le temps de féliciter les amis de Jason. Ils se mirent d’accord pour se retrouver le lendemain matin chez Adel pour le petit déjeuner. Puis Jason présenta David à Kévin.

– Papa ? Je voudrais que tu rencontres David. Est-ce que tu te souviens de lui ? Il est venu à la maison plusieurs fois quand nous étions en primaire.
– Oui, je m’en souviens. Félicitations, David.
– Merci, M. Patterson.
– Papa, est-ce que David peut venir avec nous ? Sa famille n’a pas pu venir.

Le regard de David se durcit un peu, trahissant sa colère et sa peine.

– Bien sûr. Est-ce que tu te souviens de la route jusqu’à chez nous ?
– Oui, sans problème. Je vous rejoins tout à l’heure. Je dois encore saluer quelques personnes.
– A tout à l’heure, alors.

Jason lui pressa amicalement l’épaule, puis le suivit du regard alors qu’il s’éloignait. Je ne fus pas le seul à le remarquer.

Brent s’approcha de nous, avec ses parents et son petit frère.

– Salut, Brent. Félicitations.

Je lui serrai la main.

– Merci, Brian.

Pete lui serra la main à son tour. Il avait mis de l’eau dans son vin depuis que Brent avait fait la paix avec nous. Jason était moins sceptique également, mais ne lui faisait pas totalement confiance pour autant. Il ne manifestait cependant plus d’hostilité à son égard.

– Brent, dit Jason, saluant sa présence d’un hochement de tête.
– Jason.

Ils échangèrent une poignée de main solennelle, puis Jason esquissa un sourire.

– On se voit à la rentrée ? lança Brent.
– Et comment !
– Est-ce que tu cherches un colocataire ?
– Non, désolé. J’en ai déjà trouvé un.

Je me demandais qui cela pouvait bien être.

– D’accord. Brian, je tiens à te remercier encore une fois.
– Ce n’est pas nécessaire, Brent.
– Si, vraiment. Tu m’as littéralement changé la vie. Demande à mes parents. Demande à mon frère.
– Oui, c’est vrai, dit son petit frère. Il est moins con, maintenant.
– Steven ! s’exclama sa mère, visiblement scandalisée par son langage, avant de lui donner une légère tape.
– Mais c’est vrai !
– Tu vois ? Je te l’avais dit.
– M. Patterson.
– M. Hodges.

Le père de Brent serra la main de Kévin.

– Votre fils a considérablement changé la vie de ma famille. Il peut être fier de ce qu’il a fait, et vous pouvez être fier de lui.
– Ce n’est pas mon fils, M. Hodges. Pas mon fils de sang, en tout cas, mais je l’aime comme un fils et je suis fier de ce qu’il a fait cette année. Tous mes fils me rendent fier. J’imagine que les vôtres aussi.
– L’avenir le dira.

Le visage de Brent s’assombrit et son regard devint insondable.

– Nous n’allons pas vous retenir, M. Patterson. Je vous souhaite une bonne journée.

La famille Hodges s’éloigna. Brent traînait des pieds, les épaules voûtées, comme une âme en peine.

- C’est bizarre, dis-je, il ne s’est adressé qu’à toi, Kévin. Il n’a même pas dit qu’il était fier que Brent soit diplômé.
– M. Hodges est… dur avec ses fils. C’est peut-être une des raisons du comportement de Brent.
– Ah oui, tu as raison. Je comprends mieux, maintenant.
– Je ne le connaissais pas assez pour le deviner, dit Jason. Je l’ai sans doute jugé trop vite.
– Non, je ne crois pas. C’était quand même un enfoiré.
– Avant, peut-être. Mais il a changé. Grâce à toi.
– Je n’y suis pour rien. Je lui ai simplement dit la vérité.

Jason, Pete et Kévin se contentèrent de secouer la tête.

Une fois que Jason eut salué tous ses amis, nous prîmes le chemin du retour. Nous étions d’excellente humeur et trouvâmes David devant la maison.

Il suivit Jason dans sa chambre pour se changer, tout comme Pete et moi. Le téléphone sonna alors que j’allais redescendre. Je décrochai dans le bureau.

– Allo ?
– Brian ? C’est Van.
– Bonjour, Van. Tu veux parler à Kévin ?
– Oui, en effet.
– D’accord. Reste en ligne.

Je posai le combinai et partis chercher Kévin.

– C’est Van pour toi.
– Van ? Un samedi ? D’accord. J’arrive.

Quelques instants plus tard, Kévin ferma la porte du bureau derrière lui avant de prendre l’appel.

Jason et David passèrent devant moi, heureux et détendus. Ils descendirent pendant que je retournais dans notre chambre pour voir ce qui retenait Pete. Il était assis sur le lit et regardait dans le vide.

– Pete ? Mon coeur  ?

Il secoua légèrement la tête et sourit.

– Est-ce que ça va, mon coeur ?
– Oui, ça va très bien. Je réfléchissais.
– A quoi ?
– A plein de choses. A nous deux, à Jason et David, à Kévin et Sharon. A Ray.
– Ça fait pas mal de choses.
– En effet, oui. Je me fais du souci pour Jason. Je ne veux pas qu’il souffre.
– Est-ce que tu crois que David serait capable de le faire souffrir ?
– Je ne sais pas. Il y a toujours quelque chose chez lui qui ne me revient pas.
– Je ne dois pas être suffisamment attentif.
– T’inquiète, Bri. Un parano, ça suffit, dans un couple.
– Et pour nous ?
– Comment ça ?
– A quoi pensais-tu pour nous ?
– Ah. J’imaginais simplement quelle sera notre vie à l’université. Nous serons vraiment indépendants.
– Oui. Je ne sais si c’est une bonne chose, d’ailleurs.

Il fit les gros yeux.

– Qu’est-ce que je suis censé comprendre ?
– Simplement que nous serons obligés de penser à tout.
– Nous le faisons déjà.
– Pas vraiment. Nous donnons un coup de main, mais nous ne payons jamais rien. Je n’ai pas d’argent, d’ailleurs. 
– Brian, je te l’ai déjà dit, mon coeur. Je m’occuperai de tout tant que nous ne volerons pas de nos propres ailes.
– Pete, dis-je en plongeant mon regard dans le sien, je sais que tu m’aimes et que tu es plein de bonnes intentions, mais je dois apporter ma contribution. Je ne veux pas vivre à tes crochets.

Je devançai toute objection de sa part en posant un doigt sur ses lèvres.

– Je sais que ça te fait plaisir. Je te crois. Mais je dois te donner quelque chose en échange, Pete. Sinon ça ne serait pas juste. S’il te plait, laisse-moi aider.
– D’accord, mon coeur. Mais n’oublie pas que je suis là pour toi, quoi qu’il arrive. Ce qui est à moi t’appartient aussi.

Je soupirai. Pourquoi n’arrivait-il pas à comprendre ? J’avais besoin de faire quelque chose de mon côté pour lui montrer qu’il comptait pour moi et que j’étais reconnaissant de tout ce qu’il faisait pour moi.

La porte de la chambre s’ouvrit brusquement.

Kévin se tenait sur le seuil, incapable de cacher sa joie.

– L’adoption est passée !
– Comment ?
– Le juge a signé notre demande tard hier soir !

Jason déboula dans le couloir, suivi de près par David.

– Est-ce que tu as bien dit ce que j’ai cru entendre ?
– C’est officiel, Jason. Enfin. Ray est votre frère, enfin s’il l’accepte.

Je ne savais pas trop comment Jason allait réagir à la nouvelle. Kévin fut le premier surpris.

Les yeux de Jason se remplirent de larmes, sa respiration devint rauque et il se mit à pleurer. Il se tourna vers David et tomba dans ses bras. Celui-ci le serra contre lui en lui caressant les cheveux, et ne quitta pas Kévin du regard, le défiant de prononcer la moindre parole désobligeante.

Kévin eut d’abord l’air surpris, puis quand il réalisa ce qui était en train de se passer, il sourit et hocha la tête. David se détendit, puis Jason se libéra de son étreinte, se rendant compte de ce qu’il venait de faire. Le regard anxieux, il fit face à Kévin.

– Papa, je crois que je suis bi.
– Ça ne change rien pour moi, Jason. Rien du tout.

Kévin serra son fils dans ses bras avec effusion, puis David se joignit à eux. Jason avait l’air soulagé.


Kévin appela Mrs Cox et insista pour rencontrer Ray. Elle accepta de l’accompagner à la maison le lendemain à midi.

Brian et moi fîmes la grasse matinée, tout comme Jason et David. Nous nous réveillâmes à la même heure, ou plutôt nous sortîmes de nos chambres en même temps.

Jason et David avaient l’air reposés et heureux. Ils portaient chacun une serviette. Jason me glissa qu’ils allaient utiliser la salle de bains du bas avec David, car la cabine de douche était plus grande. Bien sûr, dis-je intérieurement, vous allez utiliser la douche qui reçoit l’eau chaude en premier. Tant pis. J’allais pouvoir profiter de Brian au lit un peu plus longtemps. Ohé, Brian ! Viens par ici, mon chéri !

Kévin s’était levé de bonne heure pour tout préparer. Comme d’habitude, nous allions nous réunir dans son bureau. Quand nous eûmes fini notre douche, Kévin était dans la cuisine et servait des pancakes à David et Jason. Il nous aperçut et nous dit d’amener nos assiettes. Nous sortîmes de table vers onze heures et attendîmes l’arrivée de Ray avec impatience. Une demi-heure plus tard, David prit congé et dit qu’il rappellerait plus tard. Il se leva et se dirigea vers la porte. Jason semblait enraciné dans le sol. Je lui donnai un coup de pied. David s’en aperçut et réprima un rire.

Jason comprit le message et suivit timidement David jusqu’à la porte. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, puis, après avoir regardé par-dessus son épaule, Jason embrassa David sans retenue pour la première fois. Je savais que Kévin les observait depuis la cuisine. Je l’entendis interrompre ce qu’il était en train de faire, puis reprendre après la fin du baiser. J’entrevis son expression quelques secondes plus tard. Il souriait.

On frappa enfin à la porte. Personne ne se leva. Finalement, quand on frappa de nouveau, Kévin partit ouvrir.

– Très bien. Je suis là. Et maintenant, qu’est-ce que vous me voulez, bordel de merde ?


Chapitre 14

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