Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 16 - Repos et convalescence

Kévin se fraya un passage et saisit Ray à bras-le-corps.

– Jason, appelle le SAMU.

Il souleva Ray comme un enfant et l’emmena en courant dans la cuisine, suivi de près par Pete. Je fermai la porte derrière eux et conduisis Mme Cox jusqu’au canapé, où elle s’effondra lourdement. David s’assit à côté d’elle et se mit à lui parler doucement en lui tenant la main.

Je courus rejoindre Kévin et Pete pour voir si je pouvais me rendre utile. Ils avaient étendu Ray sur une couverture, et Kévin lui tenait la main. Ray pleurait toutes les larmes de son corps, incapable d’articuler un mot. Pete était en train de le déshabiller, et je l’aidai à retirer sa chemise et son pantalon. Son T-shirt lui collait à la poitrine, et nous décidâmes de ne pas y toucher.

– Mon Dieu, qu’est-ce que tu as fait, Ray ?

Je me rendis compte que j’avais parlé à haute voix quand Kévin me jeta un regard noir.

– Brian, va chercher la trousse de premiers secours.

Je courus vers la salle de bains pour la prendre dans le placard. Je sortis deux rouleaux de gaze, du sparadrap, deux pansements extensibles et retournai dans la cuisine. Kévin examinait le corps de Ray à la recherche d’autres blessures.

– Il faut arrêter l’hémorragie. Pete, soulève le bras de Ray. Brian, enroule la gaze sur toute la longueur du bras. Serre bien, mais attention à ne pas lui couper la circulation. David ! J’ai besoin de toi !

Pete souleva le bras gauche de Ray, et je fis le bandage selon les instructions de Kévin. Soit Ray ne sentait pas la douleur, soit il s’en fichait.

Quelques secondes plus tard, David avait accouru.

– Oh, la vache. Qu’est-ce que je dois faire ?
– Tiens-lui l’autre bras pour que je puisse lui faire un bandage. Jason, où en sommes-nous avec l’ambulance ?
– Elle est en chemin. Ils veulent que je reste en ligne en attendant qu’elle arrive.
– Bien. Mme Cox !
– Il ne faut pas compter sur elle, Kévin, dit David. Elle est au bord de la crise de nerfs et ne veut pas entrer.
– Putain. Elle ne nous aide pas. Je veux que tu ailles chercher les coussins du canapé et que tu les mettes sous les jambes de Ray. Je tiens son bras. Fais vite. Comment est-ce que tu t’en sors, Brian ?
– J’ai presque fini. Qu’est-ce que je dois faire après ?

J’entendis la sirène de l’ambulance au loin.

– Finis le rouleau.

Le bandage se colorait lentement en rouge. David cala les coussins sous les jambes de Ray.

– Et maintenant ?
– Sors et montre le chemin aux ambulanciers.

David sprinta vers la porte pendant que Kévin terminait d’envelopper l’autre bras de Ray. C’était difficile de dire si les bandages étaient efficaces. Je me rendis compte que Ray avait perdu connaissance au cours de la minute qui venait de s’écouler.

– Il est tombé dans les pommes.
– Je sais, Brian.

La sirène s’immobilisa devant la maison. J’entendis David leur expliquer la situation.

– Pete, pousse la table de la cuisine contre l’évier. Brian, occupe-toi des chaises pour faire de la place.

Les ambulanciers arrivèrent juste après que nous ayons fini de dégager l’accès, et se mirent au travail sans perdre un instant. Kévin nous fit quitter la pièce alors qu’ils découpaient les sous-vêtements de Ray et qu’ils humidifiaient son T-shirt avec de la saline pour le retirer. Pete, Jason, David et moi nous retrouvâmes dans le salon avec Mme Cox, qui était toujours en état de choc. Personne n’osa briser le silence, et les minutes s’égrenèrent lentement en attendant des nouvelles de l’état de santé de Ray.

Quelques minutes plus tard, qui semblèrent durer une éternité, nous entendîmes les ambulanciers charger Ray sur leur civière après l’avoir attaché avec des sangles, puis ils le transportèrent rapidement jusqu’à l’ambulance.

Mme Cox reprit ses esprits en voyant passer Ray sur la civière. Elle dit qu’elle resterait en contact et prit congé sans se faire prier.

– Jason, prends le minivan et retrouve-moi à l’hôpital. Je monte avec lui.
– D’accord.

Jason se dirigea vers la porte et nous suivîmes dans son sillage. L’ambulance démarra en trombe, toutes sirènes hurlantes. Nous restâmes figés en la regardant s’éloigner, comme envoûtés par le son strident. Quand l’ambulance tourna au coin de la rue, nous pûmes bouger de nouveau et nous prîmes place dans le minivan.

Nous arrivâmes au Centre Hospitalier Universitaire de l’État d’Oregon au moment où Kévin sortait de la salle de réanimation. Jason et Pete étaient rongés d’inquiétude. David essayait de réconforter Jason, le bras autour de ses épaules. Je me tenais derrière Pete, une main posée sur sa hanche. Il ne semblait pas se rendre compte de ma présence.

– Les médecins s’occupent de lui, dit Kévin en soupirant. Il avait de nombreuses coupures à nettoyer et panser, mais aucune n’était très profonde. Il a perdu beaucoup de sang, mais pas autant qu’on aurait pu le craindre.
– Il va s’en sortir ? demanda Jason d’une voix tremblante, alors que David resserrait son étreinte.
– Oui, Jason. Il survivra. Mais il a besoin d’aide. Quand il sera remis, il devra suivre un programme pour recevoir toute l’aide dont il a besoin.
– Pendant combien de temps ? demandai-je en avalant ma salive.
– Aussi longtemps qu’il le faudra.

Kévin prit Jason dans ses bras et le serra contre lui en lui chuchotant des paroles à voix basse dans l’oreille.

Pete ne bougeait pas, comme s’il était enraciné dans le sol. Je passai le bras autour de la taille pour me rapprocher de lui, mais il me repoussa.

– Je ne peux pas. Pas maintenant. Désolé.

Il descendit le couloir en direction de la salle de réanimation et regarda à travers la vitre, me laissant seul. Je le suivis des yeux alors qu’il s’éloignait. Jason et David le suivirent. Seul Kévin resta avec moi, en me dévisageant d’un air interrogatif. Je haussai les épaules et m’assis dans la salle d’attente. Puis Kévin rejoignit les autres.

Quelques heures plus tard, Jason, Pete et David me retrouvèrent dans la salle d’attente et m’informèrent que nous rentrions à la maison. Les yeux de Jason étaient gonflés et rouges, tout comme ceux de Pete et David. Je les suivis jusqu’au minivan, marchant quelques pas derrière eux. Pete me pressa la main – une seule fois – avant de monter à bord. Jason prit le volant. Aucun d’entre nous ne prononça un mot. Je suis sûr que nous avions les mêmes pensées. Pourquoi est-ce Ray avait attenté à ses jours ? Qu’est-ce qui avait pu déclencher cet acte désespéré ?

Pete regardait le paysage printanier défiler par la fenêtre en se mordant le poing. Je l’observais du coin de l’œil. Il semblait en pleine introspection par rapport à ce qui venait d’arriver. Son meilleur ami après moi venait juste de faire une tentative de suicide. J’étais désemparé. Comment pouvais-je aider Pete à surmonter cette épreuve ? Pour être honnête, je ne ressentais rien au fond de moi, juste de la tristesse. Etais-je devenu à ce point insensible ? Ne me sentais-je donc pas concerné ?

David avait posé une main réconfortante sur la jambe de Jason pendant qu’il conduisait. Il regardait Jason de la même façon que je regardais Pete, avec un visage inquiet. Jason devait ressentir la même chose que Pete, mais en pire, hanté par le souvenir du suicide de Jeff. Il n’en menait pas large, mais parvenait à contenir ses émotions pour le moment. Le contrecoup interviendrait sans doute en arrivant à la maison, que nous avions laissée en désordre lors de notre départ précipité.

Quand nous arrivâmes, je dis à Pete d’aller se mettre de l’eau sur le visage. Il sourit faiblement et monta à l’étage. Jason et David lui emboîtèrent le pas.

Je poussai un profond soupir et partis chercher des produits d’entretien dans le garage pour nettoyer les traces de sang laissées par Ray. Je commençai par le porche, que je lessivai à l’eau de javel dans l’espoir de supprimer les taches brunâtres. J’y parvins dans une certaine mesure.

Après avoir changé de chaussures, je rentrai pour m’attaquer à la cuisine. Je trouvais que je résistais plutôt bien, compte tenu des circonstances. Rien de ce qui s’était passé ne m’avait réellement atteint. C’était une bonne chose, parce que si j’arrivais à finir le nettoyage avant que Pete ou Jason ne redescendent, ce serait plus facile pour eux. J’espérais qu’ils s’étaient couchés et qu’ils avaient trouvé le sommeil.

J’entrai dans la cuisine et m’arrêtai brusquement, fixant la mare de sang séché sur le sol. Là, au centre, couvert de traces rouge écarlate, se trouvait le médaillon de Ray. Je tombai à genoux et le ramassai dans mes mains tremblantes, puis me mis à pleurer silencieusement.


Je finis de nettoyer la cuisine quatre heures après m’être calmé. Je fis la vaisselle des plats du dîner, chargeai le lave-vaisselle, mis les coussins dans la machine à laver et m’attaquai aux tâches sur la moquette de l’entrée. Tous ces efforts m’épuisèrent. Je me sentais vidé au fond de moi.

Pete n’était pas descendu. Jason et David non plus. Kévin n’avait pas appelé. Je jetai un coup d’œil à l’horloge et fus surpris de constater qu’il était plus de deux heures du matin. Pete devait s’être endormi. Je souhaitais que ce fût le cas pour Jason et David aussi. Les événements de la journée étaient de nature à donner des cauchemars.

Le médaillon de Ray était toujours dans ma poche. Je l’avais mis là après avoir séché mes larmes. Je le ressortis et le contemplai. Une fine couche de sang séché recouvrait sa surface brillante, comme pour rappeler ce qui s’était passé ici. Le cordon en cuir était encore humide, et avait pris une couleur marron foncé. Je retournai le médaillon dans ma main pour lire l’inscription au dos. Jason avait dû la faire graver avant de donner le médaillon à Ray. Il était marqué :

A Ray
Frères pour l’éternité
Affectueusement, Jason

Je retins mon souffle et sentis les larmes me picoter les yeux. Après avoir retiré le médaillon, je le rinçai et m’efforçai de nettoyer le cordon en cuir. Quand j’eus terminé, il paraissait comme neuf.

Malgré la fatigue, mon cerveau était en pleine activité. Je n’arrêtais pas de rejouer le film de la journée dans ma tête, depuis l’instant où j’avais ouvert la porte pour trouver Ray ensanglanté jusqu’à son cri de détresse, en passant par nos efforts pour stopper l’hémorragie. J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à relâcher la tension. Je n’avais pas faim, je n’avais pas envie de lire, et la télévision ne me disait rien non plus.

Après avoir réfléchi un moment, je me rendis à l’étage sur la pointe des pieds et cherchai ma tenue de sport dans la chambre. Pete était immobile. Il devait être nerveusement épuisé, lui aussi. Je le regardai dormir quelques instants, son visage faiblement éclairé par la lumière du rez-de-chaussée. La tension qui contractait ses traits à l’hôpital avait disparu, remplacée par une expression paisible, presque angélique. Je l’aimais tellement. J’aurais voulu le prendre dans mes bras et le tenir contre moi jusqu’à la fin des temps, mais je ne voulais pas le réveiller. Dieu sait combien de temps il mettrait pour se rendormir.

Je fermai doucement la porte de la chambre et me changeai dans la salle de bains. Ce n’est qu’après avoir enlevé mes habits que je remarquai à quel point ils étaient tâchés de sang. Mon T-shirt comportait des trainées là où j’avais effleuré Ray en lui faisant son bandage. Mon jean était pourpre par endroits. Même mon caleçon était tâché. Mes chaussures avaient été presque épargnées, mais j’allais quand même devoir les nettoyer.

Je descendis avec mes vêtements et les jetai à la poubelle. Je ne voulais pas qu’ils me rappellent ce qui s’était passé. Puis je me dirigeai vers la salle de musculation et commençai ma séance.

Vers quatre heures et demie, je me rendis compte que mes exercices n’allaient pas m’aider à me relaxer, et décidai d’aller faire un footing. Je courus longtemps. Je ne revins à la maison qu’après le lever du soleil. L’horloge indiquait six heure dix. Je n’avais pas trop forcé, ce qui voulait dire que j’avais courus environ quinze kilomètres. Je notai dans un coin de ma tête que je devrais m’acheter un podomètre pour mesurer la distance parcourue.

Après cette longue course, j’étais affamé. Les placards de la cuisine ne contenaient que des corn-flakes et de quoi faire des pancakes. Je trouvai du bacon et des œufs dans le réfrigérateur. J’attrapai du fromage et décidai de me préparer une omelette.

L’odeur du bacon grillé dut réveiller quelqu’un, comme j’entendis la chasse d’eau à l’étage. Quelques instants plus tard, alors que je me servais mon petit-déjeuner, David entra dans la cuisine. Il ne portait qu’un short ample et était torse-nu. Il avait un corps magnifique.

– Mince alors. Est-ce que c’est toi qui as tout nettoyé, Brian ?

Je hochai la tête et m’assis à table.

– Tu as dû y passer des heures !

Je haussai les épaules. David me regarda fixement.

– Est-ce que tu m’en veux pour quelque chose ?
– Non, David, soupirai-je. C’est juste que… Je ne sais pas ce que je dois penser de tout ça.
– Est-ce que tu veux en parler ?
– Non, pas vraiment. Pas maintenant, en tout cas. Peut-être plus tard. On verra.
– À quelle heure est-ce que tu as fini de tout nettoyer ?
– Vers deux heures.
– Tu n’as dormi que quatre heures ?
– Non. J’ai fait de la musculation et je suis allé courir. Je n’avais pas sommeil.
– Alors tu n’as pas dormi du tout.
– Non. Je n’en avais pas besoin. La fatigue me rattrapera sans doute au cours de la journée.

David secoua la tête.

– Je ne sais pas quoi penser de toi, Brian.
– Qu’est-ce tu veux dire par là ?
– Rien de mal. C’est juste qu’à chaque fois que je pense t’avoir cerné, tu fais quelque chose qui prouve que je me suis trompé.
– Par exemple ?
– Par exemple, le fait d’avoir nettoyé la cuisine tout seul. Je pensais que tu aurais attendu d’avoir de l’aide.
– Je n’aurais pas pu faire ça à Pete et Jason, dis-je en secouant la tête.

Je pris une bouchée et réfléchis en mastiquant.

– Comment va Jason ?
– Nous avons discuté jusqu’à minuit, puis nous nous sommes endormis. Il a peur. Je crois que Ray lui a rappelé ce qui est arrivé à Jeff. Pas dans la façon de s’y prendre, mais dans la volonté de le faire.
– Je ne crois pas que Ray avait l’intention d’en finir.
– Comment est-ce que tu peux en être sûr ? Il y avait beaucoup de sang.
– S’il avait voulu se suicider, il ne se serait pas fait toutes ces coupures. Il en aurait fait une ou deux, plus profondes. Il est venu chercher de l’aide. S’il avait vraiment voulu mourir, il ne serait pas venu.
– Alors pourquoi est-ce qu’il l’a fait ?
– Je ne sais pas. Peut-être que c’était pour voir.
– Pour voir quoi ?
– Je n’en sais rien. Nous en apprendrons plus en parlant avec Ray.

Je pris une autre grande bouchée et déglutis quasiment sans mâcher. J’avais une faim de loup !

David sonda mon visage pendant que je mangeais, puis se leva et sortit une boîte de céréales. Je finis mon omelette alors qu’il versait le lait. Je plaçai mon assiette dans l’évier et sortis un bol que je remplis de corn-flakes.

Entre deux bouchées de Raisin Bran, David demanda :

– Tu as encore faim après ce que tu viens d’ingurgiter ?
– Oui. Je n’ai quasiment rien mangé hier soir et j’ai fait une séance de sport intensive.

David n’en revint pas quand il me vit remplir le bol à ras bord, ajouter du lait et une cuillère à café de sucre.

– Brian, tu vas grossir, plaisanta David.

J’éclatai de rire et sursautai en entendant une voix derrière moi :

– Ce n’est pas grave. Je l’aimerais même s’il était gros.

Je me retournai et fixai Pete dans les yeux. Je lus de la tristesse, de la douleur et de la peur dans son regard. Mais de quoi avait-il peur ?

– Brian, je suis désolé. Je ne voulais pas te blesser.
– Ne t’inquiète pas, mon coeur, dis-je en souriant. Tu avais besoin de temps. Je l’ai bien compris, et il se trouve que j’en avais besoin aussi.

Je me levai et le serrai dans mes bras, reposant la tête sur son torse et écoutant les battements sonores de son cœur à travers son T-shirt.

Il m’embrassa sur le front et me repoussa doucement, plongeant son regard dans le mien pour sonder mon âme. L’eussé-je voulu, j’étais incapable de détourner mon regard du sien. Sans que je ne puisse l’expliquer, quelque chose au fond de nous avait changé et nous avait encore rapprochés. Nous avions toujours été là l’un pour l’autre, et chaque preuve d’amour renforçait notre relation en la rendant plus réelle. Personne ne pourrait jamais nous enlever cela.

Je m’abandonnai complètement dans ses bras, essayant de deviner ses pensées. Je me projetai dans ses rêves, ses désirs, ses peurs et ses incertitudes. Au fond, il manquait autant d’assurance que moi. Il avait peur de me blesser par ses paroles ou par ses actes, et que je finisse par l’abandonner…

– … vous rester comme ça toute la journée ? Tes corn-flakes ramollissent, Brian !

La connexion était interrompue. Le retour à la réalité fut brutal, et j’en voulus presque à David d’avoir brisé ce moment privilégié. Des larmes se formèrent dans mes yeux. Ceux de Pete étaient brillants aussi. Il me serra contre lui de toutes ses forces, faisant craquer mes cotes, puis me relâcha et me souleva le menton, avant de déposer un baiser sur mes lèvres. Je fermai les yeux et lui rendis son baiser. Quand il retira ses lèvres, je restai immobile, cherchant à prolonger cet instant magique que nous avions vécu quelques instants plus tôt.

Quand je rouvris les yeux, il me souriait doucement. Je souris à mon tour, et le relâchai à contrecœur. Je repris ma place à table et continuai à manger mes céréales, pendant que Pete sortait la farine et le fouet pour se préparer des pancakes.

Quand j’eus fini mes céréales, la fatigue se fit sentir. Je bâillai tellement fort que je fis craquer ma mâchoire. David grimaça et Pete esquissa un sourire.

– Je crois que je fais aller faire une sieste, dis-je en bâillant encore une fois. Est-ce que vous pourrez me réveiller s’il y a du nouveau ?
– Bien sûr, mon coeur. Dors bien.
– Bonne nuit, Brian.
– Bonne nuit, David, répondis-je avec un demi-sourire.

Au prix d’un grand effort, je me trainai à l’étage et m’aspergeai le visage dans la salle de bains. Jason sortit de sa chambre au moment où je finissais. Son visage était tendu et hagard. On aurait dit qu’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Je m’arrêtai au sommet de l’escalier et levai les yeux vers lui. Il sourit et s’engagea dans l’escalier.

– Jason ?
– Oui ?
– Est-ce que ça va ? Je veux dire…
– Ça va, Brian. La nuit a été difficile. J’angoisse à l’idée de tout nettoyer, dit-il en dirigeant son regard vers la cuisine.
– Ne t’inquiète pas, Jason. Je m’en suis chargé.

Je sortis le médaillon de Ray de ma poche et lui tendis.

– J’ai trouvé ça. Tu voudras sans doute le rendre à Ray quand tu le reverras.

Il fixa le médaillon pendant quelques instants, puis me serra dans ses bras et chuchota :

– Merci, Brian.
– De rien, Jase. Je t’aime, frérot.
– Moi aussi, Bri, dit-il en me relâchant.

Une larme glissa sur sa joue.

– Je vais aller piquer un somme. Comme tu l’as dit, la nuit a été difficile.
– D’accord. Est-ce que Pete est en bas ?
– Oui. Il prépare des pancakes.
– Repose-toi bien.
– Merci.


Je me réveillai en sursaut et percutait involontairement la tête de Pete. Il retomba en position assise en se frottant l’arête du nez.

Je m’étais endormi dès que ma tête avait touché l’oreiller, et mon sommeil avait été profond. Pete m’avait réveillé d’un rêve particulièrement intense, ce qui expliquait la vivacité de ma réaction quand il m’avait embrassé.

– Est-ce que ça va ? fîmes-nous en chœur.
– Oui, ça va, répondîmes-nous de concert.

Nous éclatâmes de rire.

– Comment est-ce que tu te sens, Bri ?
– Pas trop mal. Un peu fatigué, mais la sieste m’a fait du bien. J’ai un peu mal à la tête.

Il sourit.

– Quoi de neuf ?
– Ray. Nous sommes sur le départ pour aller le voir. Est-ce que tu veux venir ?
– Oui. Laisse-moi quelques minutes pour me débarbouiller. Comment va-t-il ?
– Kévin a dit qu’il se sentait encore un peu faible à cause du sang qu’il a perdu, mais qu’il s’en tirerait bien. Il lui a trouvé une place à l’hôpital de Salem, dit Pete en fronçant les sourcils.
– C’est un hôpital psychiatrique ?
– Non, c’est un hôpital normal. Mais il sera en hospitalisation de jour, donc il devra rester sur place ou faire les allers-retours tous les jours.
– Aïe. Ce n’est pas la porte à côté. Il faut prendre la Highway 26 et la 217, puis l’Interstate 5. Ça doit prendre au moins deux heures, non ?
– C’est ce que Kévin a dit aussi. Il va emmener Ray là-bas et rester sur place pendant la semaine, et ils rentreront à la maison le week-end. Si Kévin ne l’emmène pas, il sera placé dans un hôpital d’État.
– Waouh. Il n’a pas trop le choix, alors. Et pour son travail ?
– Kévin ? Il fera du télétravail autant que possible.
– Et notre road trip ?
– Ça tient toujours. Mais nous devrons rester à la ferme quand Kévin sera absent.

Je fis un câlin à Pete, puis sautai du lit.

– Je ne pense pas que ça posera de problème.
– Moi non plus. Dépêche-toi. Jason est impatient d’y aller.

Jason allait nous conduire à l’hôpital, mais David ne venait pas. Il ne voulait pas que Ray se sente envahi, et il avait des choses urgentes à faire, disait-il.

Environ une heure plus tard, nous arrivâmes au CHU de l’État d’Oregon. Nous appelâmes la chambre dont Kévin avait donné le numéro à Jason et attendîmes devant l’ascenseur, où il descendit nous retrouver. Kévin donna une accolade à Jason, puis à Pete et à moi. Il n’avait pas l’air trop marqué physiquement par sa nuit à l’hôpital. Peut-être qu’il avait réussi à dormir un peu.

– Bien, les garçons. Ray est réveillé, mais il est fatigué et ses blessures lui font mal. Je ne veux pas que vous fassiez allusion à ce qui s’est passé, et si c’est lui qui le fait, changez de sujet. Restez concentrés sur des choses positives.
– Est-ce que Ray va revenir à la maison, Papa ? demanda Jason avec anxiété.
– Je ne sais pas, fiston. Nous n’avons pas encore évoqué cette possibilité. Je ne sais pas comment il pourrait réagir.

Les portes de l’ascenseur se refermèrent et nous arrivâmes au quatrième étage. En sortant de l’ascenseur, Kévin nous rappela les consignes sur le fait de rester positifs et de ne pas évoquer les faits de la veille.

Quand nous entrâmes dans sa chambre, Ray était allongé et ses yeux étaient clos. Il occupait le lit de droite dans une chambre à deux lits. Celui de gauche était vide. Je m’aperçus que Ray était réveillé à cause de sa respiration irrégulière. Il semblait pâle. Il avait une perfusion dans la main droite et un tube à oxygène avec un brassard de contrôle de tension artérielle sur son bras gauche. Ses bras étaient bandés et le reste de son corps était recouvert d’un drap.

Ray ouvrit les yeux quand nous vînmes nous placer autour de son lit. Il nous regarda à tour de rôle et un sourire apparut sur son visage, avant de s’effacer rapidement. Ses yeux se remplirent de larmes et il détourna la tête. Il se sécha les yeux d’un geste rageur, puis nous regarda de nouveau.

– Je suis désolé, dit-il d’une voix étranglée par l’émotion.
– Chut. Ne t’en fais pas, Ray, dit Jason en s’approchant de son chevet. Tu es là, et nous sommes là avec toi, dit-il avec un sourire rassurant. Tout va bien se passer.

Il caressa doucement les cheveux de Ray.

– Tu es avec ta famille, maintenant, dit Pete en rejoignant Jason.

Il prit la main de Ray dans la sienne.

– Je sais que tu dis ça pour que je me sente mieux, Pete, dit Ray avec le regard humide. J’apprécie tes intentions, mais je connais la vérité.
– Et quelle est-elle, Raymond ?

Kévin n’utilisait le prénom complet de Ray que lorsqu’il était contrarié.

– Que je vais retourner au foyer.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– À cause de ce que j’ai fait ! Vous ne pouvez pas vouloir de moi après que j’ai fait, poursuivit-il avec un air abattu. Sinon, il faudrait aller vous faire soigner.
– Alors tu es télépathe, maintenant ? demanda Kévin.
– Je n’en ai pas besoin.
– Regarde-moi.

Ray leva péniblement les yeux vers Kévin.

– Écoute-moi, et écoute-moi bien. Ce que je vais te dire peut changer ta vie à tout jamais. C’est très important que tu comprennes la situation.
– Je t’écoute.
– Est-ce que tu en es sûr ?
– Oui !
– D’accord.

Kévin s’était rapproché du lit et se trouvait presque nez à nez avec Ray. Son front était plissé, et son regard était d’une intensité pénétrante.

– Je t’aime. Je t’aimerai toujours. Je veux que tu habites chez moi. Je veux que tu grandisses sous mon toit. Je veux que tu sois là, Ray ! Je veux que tu sois mon fils !

L’incrédulité de Ray se lisait sur son visage. Il bégaya :

– Mais… mais… Au sujet de…
– Ça ne fait rien. Ça n’a aucune importance, Ray. Ni avant, ni maintenant, ni après. Tu ne comprends pas ? dit Kévin, le visage strié de larmes. Nous avons besoin de toi !
– Il a raison, dit Pete, alors que le regard de Ray restait verrouillé sur celui de Kévin. Nous avons besoin de toi. Nous voulons que tu rentres à la maison.
– Je n’ai pas envie de te perdre, Ray, intervint Jason. Je ne veux pas perdre un autre frère.

Il sortit le médaillon de Ray, le posa dans sa main et referma ses doigts autour.

– S’il te plaît, rentre à la maison.

Ray tourna la tête et me regarda dans les yeux. Je haussai les épaules et lui fis un sourire :

– Je te l’avais dit, non ?

Le visage de Ray se détendit et il éclata de rire. Le son remplit la pièce et soulagea tout le monde.

– Oui, c’est vrai, tu me l’avais dit.

Puis il se tourna vers Kévin et demanda :

– Est-ce que c’est trop tard ?
– Non, fiston. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.


Nous discutâmes longuement de tout ce qui s’était passé au cours des derniers jours. David nous rejoignit vers cinq heures. Je crus que Ray allait avoir une attaque quand il vit Jason l’embrasser. Je l’entendis murmurer « Oh mon Dieu ! ». Il me tira vers lui par la manche.

– Est-ce que Jason est gay ?
– Demande-lui. Il te le dira.

Ray s’éclaircit la gorge.

– Euh, Jason ? Est-ce c’est ton petit copain ?
– Je te présente David, dit Jason avec un sourire. David, voici Ray.
– Enchanté, Ray.
– Enchanté également. Tu vois, c’est comme ça que j’impressionne les petits copains de Jason.

David éclata de rire.

– Alors quand est-ce que tu sors d’ici ?
– Papa ? fit Ray en interrogeant Kévin du regard.
– Sans doute demain ou après-demain, en fonction de ton bilan sanguin. Nous avons encore un peu de ménage à faire à la maison, de toute façon, dit Kévin en se tournant vers Pete et moi.
– C’est déjà fait. Je m’en suis occupé hier soir.
– Tu as dû y passer toute la nuit, dit Kévin, interloqué.
– Pas vraiment. J’ai fini vers deux heures, puis j’ai fait un peu de musculation et je suis allé courir. J’ai fait une sieste ce matin.
– Merci, les garçons.
– Ne me remercie pas, dit Pete. Brian l’a fait tout seul.
– Merci, fiston, dit Kévin avec gentillesse.
– C’était juste ma façon d’aider la famille, dis-je avec un sourire gêné.
– Tu as nettoyé tout le sang que j’ai perdu ? demanda Ray en me dévisageant.
– Euh, oui, c’est ça.
– Je suis désolé.
– C’est du passé, Ray. Maintenant, il faut avancer. D’accord ?

Son sourire en réponse n’était guère convainquant.

Peu après, je me rendis compte que j’avais du mal à garder les yeux ouverts. Jason et Pete le remarquèrent, et nous prîmes congé. Une fois à bord du minivan, je m’endormis en m’appuyant contre Pete, la tête posée sur son épaule. Il me réveilla quand nous nous garâmes dans l’allée.

– Allez, Bri. On est arrivés.
– J’ai faim, dis-je en réprimant un bâillement.
– D’accord, je vais te préparer quelque chose. Qu’est-ce que tu veux manger ?
– Ce que tu voudras.
– Je m’en occupe, dit Pete en souriant. Va te coucher. Je te rejoins dans la chambre.

Debout dans l’allée, je pris Pete dans mes bras et me blottis contre lui, profitant de la sensation de son corps ferme contre le mien. Notre étreinte ne dura qu’un court instant, mais le temps sembla suspendre son vol, ce qui était fréquent quand j’étais dans les bras de Pete.

Je commençais à changer. Le sentiment de détachement que j’éprouvais précédemment semblait se dissiper progressivement. Je commençais à croire que je valais sincèrement quelque chose et je n’avais plus besoin de jouer la comédie. Le rôle que je jouais était désormais le mien. Je le savais au fond de moi. Tous ces progrès étaient le fruit des efforts de Pete et de sa famille.

Après une dernière caresse, je le relâchai et nous entrâmes dans la maison bras-dessus, bras-dessous. Je suivis Pete dans la cuisine et l’aidai à préparer le dîner autant que je pouvais. Il me chassa de la pièce avec un sourire dès que j’eus le malheur de toucher la nourriture qu’il était en train de préparer.

David et Jason s’étaient changés et me rejoignirent dans le salon devant la télévision. L’instant d’après, Pete me secouait pour me réveiller.

– Bri, ton dîner est servi.
– Mmh, d’accord.

Je roulai sur le canapé et me mis debout. Je fus surpris de trouver Kévin à table dans la cuisine.

– Qu’est-ce que tu fais ici ? Je pensais que tu restais au chevet de Ray.
– Il a insisté pour que je rentre prendre une douche, dit Kévin entre deux bouchées. Il a dit que je puais.

Il prit une autre bouchée en faisant une moue faussement irritée, ce qui me fit sourire. Kévin soutint mon regard jusqu’à ce que j’éclate de rire, puis en fit autant.

– Il rentre après-demain. Il faudra préparer sa chambre.
– Je m’en occuperai, dis-je en m’attaquant à la plâtrée de pâtes que Pete venait de poser devant moi.
– Tout le monde donnera un coup de main, dit Pete.

Jason et David nous rejoignirent à table et se servirent dans le plat de spaghettis.

– Donnera un coup de main pour quoi ? s’enquit Jason.
– Pour préparer la chambre de Ray. Il rentre après-demain.
– Vraiment ? C’est génial ! s’exclama Jason avec un sourire qui illumina la pièce. Nous nous en occuperons demain.

La conversation tourna autour de l’arrivée imminente de Ray, puis nous abordâmes le déménagement de Kévin et Ray à Salem. Apparemment, Kévin en avait parlé à Van, et comme Ray était toujours client du cabinet, Van avait accepté de louer un appartement à titre professionnel.

– Kévin, j’ai une question à te poser.
– Vas-y, Brian. Je t’écoute.
– Comment est-ce que le cabinet peut se permettre de telles dépenses ? C’est de la perte sèche, non ?
– Non, en fait l’argent vient d’une fondation qui a été créée au lancement du cabinet. Les dépenses de la fondation sont plus que couvertes par les intérêts des placements. Vous autres, les garçons, n’êtes pas les seules personnes que nous aidons. Un autre jeune homme de la région cherche également à s’émanciper de ses parents. Un associé du cabinet assure sa défense.
– Je ne savais pas qu’une telle fondation existait, Papa, dit Jason.
– Nous n’en faisons pas la publicité, parce que nous souhaitons choisir qui nous aidons. Nous ne traitons que les affaires les plus difficiles ou celles dans lesquelles nous avons un intérêt personnel. Son nom est la Fondation Vanderkamp pour la Défense des Enfants. Van et ses associés l’ont démarrée il y a plus de quarante ans et y versent de l’argent chaque année fiscale. Les frais de Pete ont été payés par cette fondation, ainsi que ceux de Ray et de l’autre jeune homme. Nous accordons aussi des bourses aux étudiants méritants. J’en ai bénéficié moi-même quand je suis allé à l’université. Tout était pris en charge.

– Combien d’affaires comme celle-ci est-ce que tu prends en charge chaque année ?
– Moi, personnellement ? Je me suis occupé de trois affaires en quatre ans. Celle de Ray s’est révélée particulièrement longue et laborieuse. La plupart ne dépassent pas un an. Et puis j’avais d’autres problèmes à gérer, comme la perte d’un fils et presque d’un deuxième.

Kévin sourit gentiment à Jason, qui sourit à son tour.

– Ne t’inquiète pas, Papa. Je comprends.

Kévin hocha la tête et poursuivit.

– Certains associés prennent en charge davantage d’affaires, d’autres moins, et les collaborateurs sont également invités à s’impliquer. Le cabinet traite probablement vingt à vingt-cinq affaires de ce type par an, ce qui mobilise une vingtaine d’avocats.
– Ah oui, quand même. Est-ce que ce sont toujours des demandes d’émancipation ?
– Non, pas toujours. Parfois nous attaquons des compagnies d’assurances parce qu’elles ne paient pas les indemnités qu’elles devraient ou parce qu’elles refusent la prise en charge de certains frais médicaux. Parfois ce sont des familles qui sont trop pauvres pour être défendues. Le plus souvent, c’est une mère et ses enfants qui essaient de fuir un mari maltraitant.
– Combien d’enfant essaient de fuir leurs parents ?
– Environ cinq pour cent. Ce sont généralement des cas de maltraitance, d’ailleurs.
– Alors une affaire sur vingt concerne l’émancipation.
– Pas vraiment. Parfois, l’enfant attaque ses parents pour recevoir des dommages et intérêts, et pour que la maltraitance soit officiellement reconnue. Le chiffre est plus proche d’une affaire sur cinquante. Oh, j’ai oublié de te dire, Jason, M. Simons s’est vu offrir le titre d’associé, et il a accepté. Maintenant, le cabinet s’appelle Vanderkamp, Patterson, Simons et Craine.
– Je suis content pour lui. Tu le féliciteras de ma part.
– Il demandait de tes nouvelles. Il voulait savoir si tu cherchais un job pour cet été.

Jason se tourna vers David, qui lui dit mystérieusement « Du 10 au 16 août ».

– D’accord, mais il faudra que je puisse m’absenter pendant cette semaine-là.
– Pourquoi ? demanda Kévin, intrigué.
– Parce que David m’emmène à Hawaii, dit Jason en souriant.
– Ah bon, vraiment ?
– Oui, c’est un cadeau de mes parents pour le bac, dit David avec un sourire. Ils voulaient que j’invite une jolie fille, mais je préfère kidnapper votre fils.
– C’est ce que je vois. Amusez-vous bien, les garçons.

La remarque de Kévin comportait une pointe de jalousie, ce que nous trouvâmes hilarant.

Je finis mon assiette et me fis excuser. Après m’être brossé les dents, je me déshabillai et me glissai dans le lit, prêt à succomber au sommeil sans y opposer la moindre résistance.


Le jour suivant s’avéra pluvieux et froid. Je sortis du lit et me traînai jusqu’à la salle de bains pour me doucher. Puis je descendis à la cuisine et me préparai un bol de céréales avec un grand verre de jus d’orange.

– Dépêche-toi, chéri, ou tu seras en retard pour l’école.
– D’accord, Maman.

Je finis rapidement mon petit-déjeuner et Brenda me tendit mon panier repas en m’embrassant sur le front.

– Passe une bonne journée, mon chéri. Et fais attention à ton père.
– D’accord, Maman. A ce soir.

Je m’engageai dans la rue étroite qui menait à l’école, mon imperméable jaune ruisselant de pluie. Les camions me dépassaient en m’aspergeant d’eau, mais l’imperméable me protégeait des projections.

Quand j’arrivai à l’école, la première sonnerie retentissait. J’avais sport en première heure, et courus me changer. Je parvins à me préparer juste à temps pour la deuxième sonnerie, et rejoignis la classe pour l’appel. Pete se tenait en face de moi. Il était bien développé pour un garçon de treize ans. Il ne m’adressa aucun signe de reconnaissance, ce qui me rendit inquiet. Il m’avait toujours au moins adressé un regard, même méprisant.

– Bien, les garçons, écoutez-moi. Aujourd’hui, nous allons jouer au tapis épervier.

J’émis un grognement de protestation. Du haut de mes douze ans et avec trente-deux kilos sur la balance, je ne me réjouissais pas à l’idée de ce jeu de combat et de souffrance physique, surtout que ce serait l’occasion pour Brent, Randy et Mike de me malmener comme une poupée de chiffon. Le prof énonça les règles qui seraient oubliées dès que le jeu démarrerait. Je jetai un coup d’œil à Brent et Randy qui arboraient des sourires malveillants en me fixant du regard. Le rictus sinistre de Mike ne faisait que confirmer mes craintes. J’allais passer une matinée mouvementée.

Après la gymnastique rythmique d’échauffement, nous nous rendîmes dans la salle de lutte, qui était recouverte d’un revêtement souple. Au centre se trouvait un petit tapis de gymnastique. Le but du jeu était d’être le dernier à toucher le tapis central. Une fois qu’on l’avait touché, on rejoignait le camp de ceux qui essayaient de le faire toucher aux joueurs restants.

Avec un sentiment d’horreur, je vis que Brent avait été choisi pour être le premier au milieu. Le prof donna un coup de sifflet. Quarante garçons se ruèrent vers le mur opposé, en essayant d’éviter d’être plaqués par Brent.

Les dix premières traversées se déroulèrent sans encombre. Puis je vis Brent me regarder en donnant un coup de coude à Randy et Mike. Ils se placèrent juste en face de moi, et mon cœur s’arrêta. Mon heure était venue.

Le coup de sifflet retentit. J’hésitai une seconde, puis courus derrière un groupe d’élèves sur le côté droit du tapis, créant une barrière humaine entre moi et mes assaillants. Je parvins jusqu’au mur opposé juste avant que Mike ne puisse m’attraper. Il recula de quelques pas et se planta devant moi. Brent était à sa droite et Randy à sa gauche. Il n’y avait plus d’échappatoire possible.

De nouveau, le coup sifflet déchira le silence. Avec une détermination soudaine, je courus droit vers Mike, et l’esquivai par la droite au dernier moment. Je crus que j’étais sauvé jusqu’au moment où je sentis une main agripper mon T-shirt et me tirer par le col, comme pour m’étrangler. Mes pieds décollèrent du sol et je fus projeté violemment sur le tapis. Brent et Mike me sautèrent dessus en m’enfonçant leurs genoux dans les côtes. Ils me ramassèrent et me portèrent jusqu’au centre du tapis, où ils me laissèrent tomber comme un vulgaire sac de patates. Je me relevai et les toisai du regard. Ils se contentèrent de sourire en grimaçant.

La même scène se répéta à quatre reprises ce matin-là. Sous la douche, Pete s’intéressa à moi :

– Waouh, Brian, qu’est-ce que tu t’es fait ? Tu as essayé d’arrêter un trente-trois tonnes ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Tu es couvert de bleus.
– Euh, oui, c’est ça. J’ai essuyé quelques collisions.
– Alors essaie de faire plus attention, la prochaine fois.
– Oui, d’accord.

Je me rhabillai et sortis dans le couloir, juste à temps pour voir Pete embrasser sa copine, Ashley. Il passait désormais plus de temps avec elle qu’avec moi. Cette situation durait depuis environ six mois. Dégoûté, je fis demi-tour, touché en plein cœur une nouvelle fois. Je ne savais pas pourquoi je réagissais de cette manière. Plein d’autres garçons avaient une petite amie. Mais cela n’y changeait rien. Ne pouvais-je pas tout simplement me passer de lui ?

Le reste de la journée passa tellement vite que je n’en garde aucun souvenir. Pete vint me trouver juste avant le dernier cours, au bord des larmes.

– Brian, j’ai besoin de te parler. Rejoins-moi derrière les gradins, d’accord ?
– D’accord. Laisse-moi juste déposer mes affaires.
– Je t’attends là-bas.

Je me précipitai vers mon casier pour y déposer mes livres. Brent arriva derrière moi et me cogna la tête contre l’étagère de mon casier, m’ouvrant la tête. J’essayai d’ignorer la douleur et Brent autant que possible. Il s’éloigna quelques instants plus tard, me laissant la voie libre pour rejoindre Pete.

Je le retrouvai derrière les gradins, assis sur le sol, me tournant le dos. Ses épaules étaient voûtées et il était appuyé contre l’un des poteaux métalliques qui soutenaient les gradins. Je m’approchai de lui, mais malgré le crissement de mes pas dans le gravier, il ne fit pas le moindre geste. Je me rapprochai encore de quelques pas.

– Pete ?

Pas de réponse.

– Pete, qu’est-ce qui se passe, mec ?

Je lui secouai doucement l’épaule. Son corps s’effondra sur le côté, et le sang jaillit de ses plaies profondes dans les bras, maculant ses vêtements et le sol autour de lui.


– Brian, qu’est-ce que c’était ? Parle-moi ! Que s’est-il passé ?

Je luttais pour reprendre mon souffle, haletant. Pris de panique, je regardai autour de moi en essayant de deviner où j’étais.

– Brian, mon coeur, parle-moi, je t’en prie.

Le cœur battant à tout rompre, je réalisai que j’étais dans notre lit et que Pete essayait de me tenir dans ses bras. Je bondis du lit et me pris les pieds dans mes chaussures, me cognant sur le bureau où se trouvait l’ordinateur. Un des haut-parleurs tomba au sol avec fracas. Je finis ma course contre la porte du placard, dont la porte se ferma avec violence dans l’impact.

– Brian, tout va bien. Je suis là.

Pete descendit lentement du lit et s’approcha de moi.

– Stop ! Reste où tu es ! criai-je d’une voix mal assurée.

La porte de la chambre s’ouvrit, et la lumière du couloir pénétra dans la pièce.

– Dites, les gars, est-ce que vous ne pourriez pas…

Jason comprit rapidement la situation.

– Brian, nous n’allons pas te faire de mal, dit-il en s’approchant doucement.
– Ne t’approche pas ! hurlai-je.

Mon souffle était court et rapide. Je savais que je faisais une crise de panique, mais je ne pouvais rien y faire.

– Papa ! Nous avons besoin de toi ! cria Jason.
– Restez où vous êtes ! Laissez-moi tranquille !
– Brian, tu saignes. Regarde ton coude.

Jason parlait calmement, essayant de me raisonner. Ses efforts furent vains. Il fit encore un pas en avant, et n’était plus qu’à deux pas de moi.

– Si tu t’approches encore d’un pas, tu vas le regretter !

J’étais à bout de souffle et n’avais plus qu’un mince filet de voix.

– Qu’est-ce qui se passe ? fit la voix rassurante de Kévin depuis le couloir.
– Brian fait une crise de panique.
– D’accord. Laissez-moi entrer. Pete, Jason, restez dehors.

Je regardai mon petit ami quitter la pièce, ses yeux remplis d’une tristesse infinie. Kévin entra dans la chambre, tenant ses paumes ouvertes devant lui. Je tombai à genoux, incapable de contrôler ma respiration.

– Brian, laisse-moi t’aider.
– Reste où tu es !
– Tu fais de l’hyperventilation. Nous devons ralentir ta respiration.
– Laisse-moi tranquille !
– Je ne vais pas te faire mal, dit Kévin en s’approchant d’un pas.
– Arrête !

J’étais incapable de parler. Ma vision se troubla. Je ne voyais plus que Kévin.

– Je ne vais pas te faire de mal, Brian.

Il fit encore un pas en ma direction.

– Non !

Je me souviens d’être tombé dans les bras de Kévin  juste avant d’avoir perdu connaissance.


Samedi matin. Quand j’ouvris les yeux, j’étais seul. Le soleil était haut dans le ciel, et la lumière inondait la pièce à travers le store partiellement ouvert. La chaleur était étouffante. En me redressant en position assise, je me remémorai les événements de la nuit précédente. Une vague de colère et de dégoût me submergea avec violence. Qu’est-ce que j’ai foutu, bordel ? Pourquoi est-ce que je suis encore comme ça ? J’aime Pete. Je le sais au fond de moi. Et je sais qu’il m’aime, et qu’il ne ferait jamais ce qui est arrivé dans mon cauchemar.

– Putain de merde ! Bande d’enfoirés de fils de putes !

C’était mon cœur qui parlait, laissant libre cours à la frustration, la peine, la colère et la honte que j’éprouvais au fond de moi. Je laissai échapper encore une longue série de jurons avec la même véhémence. Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit. Kévin se tenait à l’entrée de la chambre, m’observant patiemment alors que mes yeux lançaient des éclairs. Incapable de soutenir son regard plus longtemps, je me tournai sur le côté et me roulai en boule, fixant le mur droit devant moi.

– Est-ce que je peux entrer ?

Je haussai les épaules. Il ferma la porte derrière lui et vint s’asseoir au bord du lit.

– Tu nous as fait une belle frayeur hier soir.

Je gardai le silence, étudiant le mur du regard.

– Est-ce que tu veux en parler ?

Je secouai la tête.

– D’accord.

Il se tapota les genoux et se leva.

– Je te verrai en bas quand tu seras prêt, alors.

Il ouvrit la porte.

– Pourquoi ?
– Pourquoi quoi ? dit-il en se retournant.
– Pourquoi est-ce que je fais ces cauchemars ?
– C’était donc ça ?

Je hochai la tête. Il referma la porte et se rassit. Je ne détournai pas mon regard du mur.

– De quoi est-ce que tu te souviens ?
– De tout. De chaque seconde.
– Est-ce que tu te souviens de ce qui s’est passé quand tu t’es réveillé ?

J’acquiesçai. Kévin soupira.

– Brian, fiston, je ne peux pas t’aider si tu ne te confies pas à moi.

Je me redressai, les pensées se bousculant dans ma tête. Kévin attendit patiemment que je prenne la parole.

– C’était dans mon ancien lycée.
– En Californie ?
– Oui.
– Que s’est-il passé ?
– Je me suis fait tabasser. Sauvagement.
– Par qui ?
– Par ceux qui me martyrisaient quand j’étais là-bas.
– C’est tout ?
– Non.

Le silence s’installa pendant quelques secondes avant que je ne puisse poursuivre.

– Pete avait une petite amie. J’avais l’impression d’avoir été trahi.
– Je peux le comprendre.

Je fis une nouvelle pause.

– Puis Pete m’a dit de le retrouver près des gradins, là où nous avons échangé notre premier baiser. Quand je suis arrivé, il était appuyé contre l’un des poteaux métalliques. Il me tournait le dos.

Les larmes me montèrent aux yeux.

– Quand je lui ai touché l’épaule, il s’est effondré sur le côté. Il s’était tranché les veines ! Je ne pouvais plus rien faire pour le sauver !
– C’est à ce moment-là que tu t’es réveillé ?

Je hochai la tête, puis laissai retomber ma tête sur mes genoux, pleurant à chaudes larmes. Kévin se glissa à mes côtés et passa un bras autour de mes épaules. Quelques instants plus tard, je séchai mes larmes quand la colère refit surface.

– Putain de merde !

Je levai la tête et contemplai le mur de nouveau.

– Qu’y a-t-il, Brian ?
– J’en ai plus que marre de ces conneries. Tout ce que je demande, c’est d’aimer et d’être aimé, mais ces cauchemars à répétition me pourrissent la vie !
– Tu as fait d’autres cauchemars ?
– Oui, ça m’arrive tout le temps.
– Est-ce que tu en parles avec Will ?
– Parfois. Il me donne des comprimés à prendre le soir, mais ils… Je ne les aime pas.
– Alors tu as arrêté de les prendre ?

Je fis un signe d’acquiescement.

– Quand est-ce que tu le revois ?
– Lundi.
– Bien. Je veux que tu lui reparles de tes cauchemars.
– Il ne pourra rien y changer.
– N’en sois pas si certain. Il y a encore beaucoup de souffrance et de colère à l’intérieur de toi, Brian. Tant que tu ne t’en occuperas pas, les choses ne s’arrangeront pas.

Je baissai la tête.

– Est-ce que tu es prêt à te lever ?
– Oui, je crois.
– D’accord. Je vais te préparer quelque chose à manger.
– Je n’ai pas très faim.

Kévin me dévisagea avec curiosité, comme s’il venait de voir quelque chose d’étrange.

– Toi, tu n’as pas faim ? Ça, c’est nouveau !

Je levai la tête et regardai Kévin dans les yeux pour la première fois depuis qu’il était entré. Entre son visage jovial et son expression bienveillante, je ne pus m’empêcher d’esquisser un léger sourire.

– Voilà, je préfère ça. Je te prépare quelque chose quand même. C’est l’heure du déjeuner, et les autres seront bientôt de retour.
– D’accord. Laisse-moi quelques minutes pour me doucher et je descends.
– Brian ? Nous t’aimons, tu sais.
– Je sais, dis-je en souriant plus franchement. Parfois, je l’oublie, mais tu es là pour me le rappeler.
– Je t’attends en bas, dit Kévin en souriant à son tour.

Je pris ma douche et laissai l’eau chaude soulager la tension dans mon corps. Je me séchai et enfilai un short et un T-shirt. En descendant l’escalier, j’entendis que les autres étaient déjà arrivés. Je fus surpris de tomber sur Ray et Mme Cox dans la cuisine.

Pete accourut vers moi, me sondant du regard. Je me contentai de chuchoter « Je suis désolé ». Il m’embrassa sur les lèvres, puis sur le front, et me serra contre lui. La sensation d’être dans ses bras était merveilleuse. Je me sentais désiré et en sécurité.

– Eh ! Allez dans votre chambre !

Décidément, Ray était de retour.

– Ça me fait plaisir de te voir aussi, Ray. Bienvenue chez toi.

Son sourire irrépressible trahissait sa joie d’être de retour parmi nous. Mme Cox souriait également, mais je voyais qu’elle était toujours marquée par ce qui s’était passé. Elle semblait un peu embarrassée en présence de Ray. C’était une bonne chose qu’il soit retourné dans la famille de Pete.

– Merci, frérot. Ça fait du bien d’être ici.

Ray ne portait plus de bandages sur les bras, et à ma grande surprise, il n’avait que quelques cicatrices ici et là. Je ne voyais pas son torse, mais s’il en était de même, il allait rapidement reprendre du poil de la bête, et retrouver le comportement odieux que nous lui connaissions.

– Le repas est prêt. Va chercher une chaise, Brian. Est-ce que vous déjeunez avec nous, Mme Cox ?
– Oh, non merci. Brian peut prendre ma chaise. Je voulais juste m’assurer que Raymond s’acclimatait bien. N’oubliez pas que nous avons rendez-vous le 22 à l’hôpital de Salem.
– Nous ne risquons pas d’oublier. Le 22 à huit heures. Nous avons déjà réservé notre hébergement.
– Parfait. Au-revoir, les garçons.

Nous la saluâmes en chœur. Je pris sa place alors que Kévin posait le plat de steaks hachés qu’il venait de faire griller derrière la maison. L’odeur me rappela que je n’avais pas simplement faim. J’étais affamé.

– Kévin ? Est-ce qu’il y en a d’autres sur le grill ? demandai-je.
– Pourquoi ? Tu as retrouvé l’appétit ?
– Oui, et je crois, dis-je en attrapant le plat, que ça sera juste suffisant pour moi.

Tout le monde éclata de rire, ce qui me réchauffa le cœur.

Nous passâmes le reste de la journée à discuter avec Ray. Nous lui racontâmes ce qui s’était passé au lycée depuis qu’il était parti, ce que nous avions vécu, la situation de Kévin et Sharon, et tout ce qui nous venait à l’esprit.

Ray n’avait pas eu la vie facile après son départ. Il avait été en conflit permanent avec ses surveillants.

– C’était merdique. Je devais partager ma chambre avec un gamin de treize ans. Impossible d’être tranquille, et le personnel fouillait nos chambres trois fois par semaine.
– Tu étais dans un foyer ?
– En quelque sorte. Plutôt une maison d’accueil pour garçons. Nous étions une centaine, âgés de six à dix-huit ans. Le personnel était nul à chier. Ils m’enfermaient dans un bureau avec un psy pendant une heure tous les deux jours. Je faisais juste acte de présence. Je n’ai pas lâché un mot.
– Il aurait pu t’aider, Ray, lui fis-je remarquer.
– Je n’allais pas rester assis à écouter un connard me dire que j’ai eu une enfance traumatisante. Je suis mieux placé que lui pour le savoir !
– Je ne dis pas le contraire, Ray. Mais il aurait pu te montrer comment affronter la colère et la souffrance que tu dois ressentir.
– Je crois que je n’ai plus le choix, de toute façon, dit-il en fronçant les sourcils. Est-ce que Will t’aide vraiment, Brian ? me demanda-t-il en se tournant vers moi.
– Il m’aide beaucoup. Il m’a appris à regarder les choses sous un nouveau jour, de façon à voir le bon côté des choses, et pas seulement le mauvais.
– Ah.
– Ça vaut le coup d’essayer, Ray, intervint Kévin. Je te demande simplement de tenter ta chance.
– Je le ferai, Papa. Je suis simplement sceptique.
– Je peux le comprendre.
– Euh, Ray ?
– Oui, Papa ?
– Pourquoi est-ce que tu t’es enfui ?
– Ah. Pour plusieurs raisons. La nourriture était infâme, les gens malpolis, on me parlait mal, on me demandait de faire des choses dont je n’avais pas envie, et il était impossible d’être tranquille.
– Ça n’explique pas que…
– J’ai séché les cours en leur disant que je ne me sentais pas bien. Le surveillant principal a fait une ronde. Il est entré dans ma chambre sans frapper et m’a surpris en train de me branler. Puis il s’est mis à hurler que c’était un péché, je vous passe les détails, tout en me reluquant. Je me suis habillé pendant qu’il criait, j’ai mis des affaires dans mon sac à dos et je me suis barré.
– Il est entré sans frapper ?
– Oui, et je n’ai même pas eu le temps de finir.

Je ne pus m’empêcher de sourire. La scène était désopilante.

– Qu’est-ce que tu as dit à Mme Cox ?
– Exactement ce que je viens de vous dire, dit Ray avec un grand sourire. Elle devenue tellement rouge…

Tout le monde éclata de rire, y compris Kévin.

– Bon, les garçons, il est temps d’aller se coucher. Surtout toi, Ray.
– Je ne suis pas fatigué.
– Je sais, mais tu as besoin de repos. Tu dois encore reconstituer tous tes globules rouges.
– D’accord.
– Parfait.
– Viens, Ray, dit Jason. Nous allons t’installer dans ton ancienne chambre. Nous l’avons nettoyée. Ah, et nous avons changé les draps aussi. Les anciens étaient couverts de tâches.
– Va te faire enculer.
– Dans tes rêves, répondit David avec un sourire, avant de passer un bras protecteur autour des épaules de Jason.

Ray observa le couple pendant quelques instants. Puis, en les pointant du doigt, leur dit :

– Vous deux, vous me devez des explications ! Vous me raconterez pendant que je me prépare pour la nuit.

Ray se leva et monta l’escalier quatre à quatre. David et Jason le suivirent avec une expression amusée.

Je bâillai ostensiblement.

– Fatigué, Brian ?
– Oui. Je n’ai pas bien dormi la nuit dernière.
– Je sais, dit Pete doucement.
– Pete, ce n’est pas de ta faute. Ni vraiment de la mienne, d’ailleurs. Il me reste encore beaucoup de choses à régler, et cet épisode avec Ray en a fait ressortir une partie. Tu comprends ?
– C’est juste que je n’aime pas te voir souffrir, Bri.
– Moi non plus. Je suis désolé de t’avoir blessé hier soir.
– Tu ne m’as pas blessé.
– J’ai vu ton visage quand tu es parti. Ne me dis pas le contraire.
– Ce n’est pas grave.
– Laisse-moi décider si c’est grave ou pas.
– Je crois que je n’ai aucune chance de te convaincre, alors, dit Pete en soupirant.
– Non. Allons nous coucher. Bonne nuit, Kévin.
– Bonne nuit, les garçons. Dormez bien.


L’aube se leva sur une journée chaude et humide. Je me réveillai au moment où le soleil embrasait l’horizon, comme si j’avais une minuterie dans la tête. Je soulevai le bras que Pete avait posé sur moi et me redressai. Je m’habillai et descendis dans la cuisine juste à temps pour surprendre Ray en train de finir mes corn-flakes.

– Eh ! Ce sont les miens !
– Je n’ai pas vu ton nom écrit dessus, chéri.
– C’est ça. Tant pis, ça ne fait rien.
– Où est-ce que tu vas ?
– J’ai envie d’aller courir. Je voulais juste prendre un verre de jus d’orange avant de partir.
– Sers-toi.
– Tu n’as pas mis longtemps à retrouver tes marques, n’est-ce pas, Ray ?

Il cligna des yeux à plusieurs reprises.

– Oui, tu as raison.

Je l’observai en train d’avaler une énorme cuillerée de céréales. Il mâcha et déglutit.

– Quoi ?
– Je te regarde, c’est tout. Est-ce que tu es sûr que ça va ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ? Bien sûr que ça va.

Je le laissai prendre une nouvelle bouchée et me versai le jus d’orange.

– Ray, est-ce que je peux te poser une question indiscrète ?
– Euh, oui, si tu veux.
– Pourquoi est-ce que tu t’es taillé les veines ?

Il s’arrêta de mâcher et reposa sa cuillère. Il fixa son regard sur ses mains, posées sur la table.

– Je ne voulais plus être tout seul, dit-il d’une voix tellement faible que je dus tendre l’oreille pour l’entendre.
– Alors tu t’es mutilé. Est-ce que tu t’es senti mieux ?
– Non, mais pendant ce temps-là, je pensais à autre chose.
– En remplaçant la douleur morale par la douleur physique ?

Il hocha tristement la tête. Je m’assis à côté de lui et me penchai de manière à voir son visage.

– Est-ce que tu voulais vraiment en finir ?

Il prit une profonde respiration, retint son souffle puis laissa échapper l’air progressivement.

– Oui, ça m’a traversé l’esprit. Mais je n’arrivais pas à enfoncer la lame assez loin. Quelque chose me retenait.

Je posai une main sur son genou, ce qui le fit sursauter. Il leva la tête et nos regards se croisèrent pendant une fraction de seconde. Puis il fixa de nouveau ses mains.

– Qu’est-ce qui te retenait, Ray ? demandai-je doucement.

Il resta immobile pendant un moment, puis attrapa quelque chose sous son T-shirt.

– Ça.

Il sorti son médaillon et le porta à la hauteur de ses yeux, puis le regarda avec intensité.

– À chaque fois que j’avais envie de le faire, je sentais le médaillon sur ma poitrine. À chaque fois que je me sentais abandonné, ce maudit médaillon me prouvait le contraire. C’était comme s’il se moquait de moi. Quand j’ai craqué, je savais qu’il fallait que je revienne à la maison. Je savais qu’il fallait que je retourne là où j’étais aimé si je voulais avoir une chance de survivre.
– Qu’est-ce qui t’a donné envie de rester en vie ?

Il soutenait mon regard à présent, et ses lèvres esquissaient le frémissement d’un sourire.

– Ça va te paraître idiot, mais c’est Jeff qui m’a empêché de passer à l’acte. J’ai pensé à tout ce que Jason avait enduré quand il avait perdu Jeff, et j’ai réalisé, avec l’aide de ce médaillon, que Jason m’aimait comme il avait aimé Jeff. Je ne pouvais pas lui faire ça. Je ne pouvais pas lui faire traverser cet enfer une nouvelle fois.
Alors je me suis levé et j’ai pris le chemin de la maison, en prenant les contre-allées et les rues secondaires. Quelqu’un m’a aperçu, mais s’est enfui en courant. Quand je suis arrivé ici, je ne pouvais pas frapper à porte. Je suis resté dehors pendant un certain temps. Une minute ou deux, peut-être. Puis la porte s’est ouverte, et vous étiez tous devant moi. Je ne me souviens de rien après ça.
– Je vois. Et ça va mieux, maintenant ?

Il respira profondément.

– Non, Brian, ça ne va pas mieux. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça, dit-il en se passant la main dans les cheveux. J’ai une boule dans le ventre. Je ne sais pas quoi faire pour aller mieux. C’est comme si je me débattais dans l’eau et que vous étiez la seule chose qui m’empêchait de couler. Papa dit que j’ai besoin d’aide. Il a peut-être raison. Mais je peux te dire une chose. Si jamais on me sépare de Papa de nouveau, je ne me louperai pas.
– Non, Ray. Ça n’arrivera pas. Dès que les papiers seront signés, on ne pourra plus vous séparer. Tu es le fils de Kévin, et le frère de Pete et Jason. Tu es mon beau-frère, dis-je avec un sourire. Et tu es mon ami, même si tu es le pire emmerdeur que je connaisse.

Je posai une main sur son épaule.

– Nous t’aimons tous, peu importe où tu as été et ce que tu as fait.

Il ferma les yeux et baissa la tête. Il essaya de se contrôler en prenant de profondes respirations à intervalles réguliers, mais finit par capituler. Il se tourna vers moi et posa la tête sur mon épaule, pleurant dans mes bras.

Je discutai avec Ray en attendant l’arrivée de Kévin. Nous évoquâmes notre passé et fûmes surpris de nous trouver des points communs. Je lui conseillai de se confier à Kévin, qui pourrait l’aider, mais il n’était pas sûr d’être prêt à franchir le pas.

Notre amitié se renforça ce matin-là. Je finis par réaliser que derrière ses airs bourrus et désinvoltes se cachait un garçon charmant, qui manquait autant d’assurance que nous. Quand Kévin descendit, Ray remit son masque de dissimulation, et je respectai son choix de donner le change jusqu’à nouvel ordre.

Pete et moi passâmes le reste de la semaine à planifier notre voyage. Nous partirions à six heures le lundi matin de façon à éviter les embouteillages, même si le risque était faible sur la Highway 26 en direction de la plage.

Un dîner de départ fut organisé le dimanche soir avec nos familles. Papa y assista, ainsi que Van et son épouse. Kévin fut surpris de voir que Kévin, le fils de Van, les accompagnait. Ils ne s’étaient pas revus depuis qu’ils avaient quitté la fac de droit. Ils passèrent l’essentiel de la soirée ensemble avec mon père. Jared fut invité aussi. Lui et Ray s’évitèrent autant que possible, jusqu’à ce que Pete et moi les réunissions dans notre chambre et les laissions discuter ensemble en nous retirant sur la pointe des pieds.

Peu après, Jared prit congé et quitta la maison sans dire un mot. Pete se rendit à l’étage et redescendit quelques minutes plus tard, visiblement contrarié.

– Jared n’a pas voulu accepter ses excuses. Ray veut rester tout seul pour le moment.

Je hochai la tête en levant les yeux vers notre chambre. Ray avait eu des paroles terribles envers Jared. J’espérais que celui-ci serait capable de lui pardonner un jour et de se réconcilier avec lui.

Le dimanche soir, nous nous couchâmes de bonne heure, ainsi que Ray et Kévin. Le réveil était programmé pour cinq heures. Pete et moi prendrions la direction de l’Ouest vers la côte, tandis que Kévin et Ray prendraient la direction du Sud vers Salem. Jason et David trépignaient de joie à l’idée d’avoir la maison pour eux pendant près d’un mois.

Nous fîmes l’amour avec douceur et tendresse ce soir-là, en suivant notre instinct, puis nous nous endormîmes dans les bras l’un de l’autre avec un sentiment de plénitude. À ce moment précis, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.


Chapitre 17

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