Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 19 - Retour à la maison

Ce soir-là, nous fîmes l’amour en prenant notre temps. Nous n’avions aucune raison de nous presser.

Kerry occupait toujours mon esprit, mais j’essayais de ne pas trop penser à elle. Pete avait forcément remarqué que j’étais déconcentré, mais heureusement il ne fit aucun commentaire. Je m’en voulais déjà suffisamment de ce qui s’était passé sans avoir à lui avouer que Kerry troublait mon désir.

Un peu plus tard, nous nous endormîmes dans les bras l’un de l’autre. La sensation du corps nu de Pete appuyé contre le mien me fit un effet tellement relaxant que je m’endormis presque aussitôt, me réveillant le lendemain matin dans la même position. Un des bras de Pete reposait sur mon torse, et j’entendais sa respiration profonde et régulière. Le réveil indiquait dix heures et demie, mais j’avais l’impression qu’il était bien plus tôt. J’étais encore un peu fatigué, mais j’aurais été incapable de me rendormir, même si j’avais essayé. J’en profitai pour regarder dormir Pete.

Je ne savais pas combien de fois je l’avais déjà regardé dormir. Parfois, quand je me réveillais au milieu de la nuit après un mauvais rêve, je m’asseyais sur la chaise de l’ordinateur et je suivais les mouvements de sa poitrine qui se gonflait et retombait au rythme de sa respiration. Il y avait quelque chose en lui qui me fascinait. Je ne me lassais jamais de le contempler. A chaque fois que mon regard s’attardait sur lui, je découvrais un nouveau détail : une petite imperfection sur sa peau, un poil qui poussait sur son menton ou des cicatrices qui remontaient à son enfance. Autant de petits défauts qui le rendaient encore plus attirant. Combien de personnes pouvaient dire qu’elles connaissaient chaque centimètre carré du corps de leur moitié et leur expression pendant le sommeil ?

Comme le check-out était à midi, je réveillai Pete à onze heures en l’embrassant doucement. Il s’étira les bras et se cogna les mains contre la tête de lit.

– Aïe !
– Tu as dû te faire mal, compatis-je.
– Oui, admit-il. Bonjour, mon cœur.
– Bonjour, dis-je en le serrant dans mes bras, la tête posée sur sa poitrine, écoutant les battements de son cœur.

Pete laissa paresseusement retomber un bras sur mon dos. Je poussai un soupir de satisfaction.

– Comment ? demanda-t-il.
– J’étais juste en train de me dire à quel point tu me rendais heureux.

Il se pencha pour m’embrasser.

– Il est onze heures. Nous devons quitter la chambre à midi.
– Oui, mais nous restons en ville. J’ai pris des dispositions pour ce soir, dit-il énigmatiquement.
– Ah bon ?
– Oui. Il y a une chambre d’hôtes pas très loin d’ici.  Nous y passerons la nuit.
– Ça doit être sympa, dis-je.
– On verra bien. Ils ont un jacuzzi, apparemment, dit-il avec une mine réjouie.
– La classe !

Je m’étirai autant que possible.

– Je ne serais pas contre un jacuzzi maintenant. Je suis un peu contracté.
– Moi aussi. Rappelle-moi que je dois continuer à courir régulièrement, demanda Pete.
– Tu peux compter sur moi, mon cœur.
– Est-ce que tu as bien dormi ?
– Oui, répondis-je. Je ne me suis même pas réveillé cette nuit.
– Tant mieux, je préfère ça.

Pete me tapota sur l’épaule et je roulai hors du lit.

– Je suis quand même encore un peu fatigué.
– C’est compréhensible, dit-il en se levant et en finissant de s’étirer. Tu as dépensé beaucoup d’énergie hier, à la fois physiquement et émotionnellement.
– Non, pas vraiment.
– Si, je t’assure, continua Pete. Tu as couru deux fois, tu as joué au foot et nagé. Sans parler des histoires avec Kerry et Allison…
– Est-ce qu’on pourrait éviter d’en parler ? suppliai-je. J’aimerais bien mettre ça derrière moi.
– D’accord, Bri. Mais si tu veux en parler, je suis là, d’accord ?
– Je sais, Pete, mais c’est trop dur. J’ai encore du mal à parler de certaines choses, tu sais ? Je continue à les enfouir au fond de moi, mais au moins j’en suis conscient, maintenant.
– Tout ce que je te demande, c’est de faire de ton mieux, dit-il en me déposant un baiser sur le front.
– J’essaie vraiment.
– Je sais, mon cœur, dit-il en me prenant dans ses bras.

J’ouvris le robinet de la douche et entrai dans le bac dès que l’eau fut assez chaude.

– Eh, Bri ? appela Pete. Qu’est-ce que tu dirais d’une balade le long de la rivière ce matin ? J’ai repéré un sentier quand nous étions là-bas. Ce serait chouette de marcher sous les arbres en suivant la berge. C’est un endroit magnifique et pas trop fréquenté.

Pete me rejoignit sous la douche alors que je commençais à me savonner.

– Bonne idée. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas baladés dans les bois ensemble. Ça m’a manqué.
– Moi aussi.

Pete soupira profondément et me prit dans ses bras, reposant sa tête contre la mienne. L’eau continuait à ruisseler sur nos corps.

– Je t’aime, Brian.

Il se recula juste assez pour que je puisse voir ses yeux, qui exprimaient bien plus que les mots qu’il venait de prononcer. Je m’abandonnai dans ses bras, et nous restâmes quelques minutes sans bouger, profitant simplement de cette sensation de bien-être.

Une partie de la culpabilité que je portais en moi remontait à la période pendant laquelle j’avais privé Pete de mon amour, peu après nos retrouvailles, quand je me comportais comme un petit con égoïste. Comme il était impossible de revenir en arrière, j’essayais de me racheter auprès de lui autant que possible et aussi souvent que possible. J’avais besoin de son contact. Je m’étais fourvoyé en pensant que si j’étais assez fort, je pourrais me passer de lui. Je n’aurais pas pu me tromper davantage.

Will m’avait convaincu de deux choses lors de notre première consultation. La première, c’est que je souffrais d’une privation du toucher, ce qui voulait dire que j’avais un besoin impérieux de contact humain. Pete était adorable et me prodiguait tout le contact dont j’avais besoin. La deuxième, c’est que j’étais trop dur envers moi-même, et que j’avais tendance à l’oublier. J’avais besoin de m’accorder du répit de temps en temps. Ce n’était pas facile, mais dans les bras de Pete, tout semblait rentrer dans l’ordre. J’adorais la façon dont il arrivait à me rassurer.

Nous sortîmes de la douche et enfilâmes nos shorts et T-shirts. Nous allions remonter la rivière, et il allait faire chaud. Après avoir rendu notre clé, nous prîmes la route de North Bank jusqu’à Redwood Trail.

Pete avait raison. L’endroit était magnifique. Les pins et les aulnes se disputaient la lumière du soleil et laissaient passer la chaleur par endroits, illuminant d’un faisceau les particules de poussière qui dansaient paresseusement dans l’air du début d’après-midi. Nous avancions en silence, main dans la main, savourant la tranquillité des lieux et respirant l’air frais et pur qui arrivait de la mer. Les seuls bruits qui troublaient le silence, en dehors des rares passages de voitures, étaient le murmure de la rivière en contrebas et le chant des oiseaux au-dessus de nos têtes.

Nous marchâmes pendant environ trois quarts d’heure, prenant notre temps et nous arrêtant sur les nombreux bancs pour admirer le paysage. Pete avait amené son appareil photo, et je pris la pose à plusieurs endroits. Je lui retournai la faveur en espérant que les photos seraient réussies.

Alors que nous étions sur le pont au-dessus de la crique, nous croisâmes un couple de retraités qui venait dans l’autre sens. Ils devaient avoir la soixantaine et marchaient bras dessus, bras dessous. Pete leur demanda de nous prendre en photo, ce qu’ils acceptèrent. Pour la première photo, Pete se contenta de passer le bras autour de mes épaules comme si j’étais un simple ami, mais pour les deux suivantes, il se colla à moi sans laisser de doute sur le fait que nous étions ensemble. Le couple sourit en prenant les photos et nous souhaita une bonne journée. Alors qu’ils s’éloignaient, je remarquai qu’ils se tenaient plus proches l’un de l’autre que lorsque nous les avions rencontrés.

Je souris en réalisant que notre amour pouvait affecter les gens de façon positive, et ne pas seulement susciter le rejet. Je garderai toujours en mémoire la sincérité de leur sourire quand ils s’étaient rendu compte que Pete et moi étions plus que de simples amis. Heureusement, il n’y avait pas que des gens intolérants en croisade contre nous.

Quand nous reprîmes la voiture, Pete nous conduisit plus haut vers le pont au-dessus de la rivière. Quelques voitures étaient garées sur le côté. Leurs propriétaires déjeunaient autour de barbecues, ce qui nous rappela que nous n’avions rien mangé depuis la veille au soir. Pete fit demi-tour et nous prîmes le chemin du centre-ville, traversâmes le pont qui menait à Harbor, et arrivâmes au centre commercial en face de la pizzeria.

Nous marchâmes jusqu’au rayon traiteur du supermarché et commandâmes des sandwichs et des quartiers de pommes de terre frits. Après avoir acheté un pack de six bouteilles d’eau et du Sunny Delight, nous retournâmes à la voiture et nous dirigeâmes vers le port. Nous dépassâmes la marina et nous garâmes au niveau de la digue. Nous déjeunâmes en regardant les vagues se briser devant nous.

Nous discutâmes du programme du lendemain : quand nous partirions, dans quelle direction, et où nous nous arrêterions. Je suggérai de continuer sur la 101 jusqu’à Sonoma et de passer la nuit dans la région des vins. Je sais, nous n’étions pas de grands amateurs, mais le paysage était vraiment beau et apaisant. Je voulais profiter de chaque moment de repos et de tranquillité avant de rentrer à la maison.

Quand nous eûmes terminé nos sandwichs, Pete retourna à la marina où nous nous arrêtâmes pour explorer les boutiques qui venaient d’ouvrir. Il y avait un café et un magasin qui vendait des cerfs-volants. A côté se trouvait un magasin de confiseries, mais nous passâmes devant sans nous arrêter. Ensuite se trouvait une minuscule librairie qui proposait des ouvrages d’auteurs locaux et des livres sur la région. Dans toutes les boutiques, l’accueil était chaleureux et nous nous sentions les bienvenus.

Vers trois heures de l’après-midi, nous retournâmes en ville. Pete s’engagea dans une rue secondaire et nous arrivâmes devant une maison victorienne à deux étages, bardée de bois, avec un porche qui s’étirait de chaque côté, surplombant la marina.  Des rosiers poussaient dans des pots disposés le long de la rambarde de la véranda, alors que des rhododendrons étaient plantés au pied de la maison. Une pelouse méticuleusement entretenue occupait le jardin à gauche de la maison, avec une fontaine et une tonnelle en retrait de la rue. L’autre côté était protégé par une palissade assortie au bardage de la maison.

– Comment est-ce que tu as trouvé cet endroit ? demandai-je à Pete en promenant mon regard sur la maison.
– J’ai appelé Danny, et je lui ai demandé s’il connaissait un endroit où nous pourrions nous arrêter en chemin, répondit Pete. Il m’a donné cette adresse et le numéro de téléphone. C’est un hasard que ce soit tombé ici. Les propriétaires connaissent Danny de longue date.

Nous gravîmes les marches qui conduisaient à l’entrée. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. L’océan s’étendait à perte de vue comme un immense tapis vert, prenant des reflets bleus à l’approche de l’horizon. Des petits bateaux allaient et venaient dans le port, et des mouettes se laissaient porter par la brise, plongeant parfois brusquement dans la mer. Je voulus m’appuyer sur Pete, mais faillis tomber à la renverse car il n’était pas à côté de moi comme je le pensais. Nous éclatâmes de rire quand je me rattrapai de justesse, mais sursautâmes car la porte s’ouvrit devant nous.

L’homme qui nous accueillit approchait la quarantaine, portait une moustache et un bouc soigneusement taillés, et des cheveux blonds ondulés de longueur moyenne, plus courts sur les côtés. Il faisait plus d’un mètre quatre-vingts et pesait environ quatre-vingt-dix kilos. Avec son pantalon Dockers et un T-shirt assorti, il n’était pas mal pour son âge.

– Bienvenue, jeunes gens ! Vous êtes pile à l’heure. Entrez, je vous en prie ! dit-il en s’inclinant avec un grand geste de la main.

Pete étouffa un rire alors que nous entrions dans la maison.

– Je m’appelle James, votre humble serviteur, dit-il en souriant. À qui ai-je l’honneur, charmants visiteurs ?

Ce type était marrant.

– Bonjour, répondit Pete. Je m’appelle Pete, et voici mon petit ami, Brian.

Mes yeux faillirent sortir de leurs orbites et je tournai brusquement la tête pour fixer Pete. Celui-ci se contenta de me répondre par un sourire narquois.

Le sourire de James s’accentua et il dit :

– Bienvenue, mes amis. C’est agréable de voir des jeunes gens de votre âge apprécier la compagnie l’un de l’autre. Oh, inutile de le regarder comme ça.

Surpris, je tournai la tête vers James.

– Nous sommes en famille, ici, dit-il avec un clin d’œil, avant de se diriger vers la cuisine en nous faisant signe de le suivre.

L’intérieur de la maison était aussi impressionnant que l’extérieur. Les murs n’étaient pas peints mais recouverts de différentes essences de bois qui adoucissaient la lumière et procuraient une sensation de chaleur et de réconfort. Tous les meubles étaient des antiquités. Un salon majestueux occupait toute l’aile droite de la maison. Autour de la cheminée vide étaient disposés des fauteuils anciens, un canapé et une large table basse avec un plateau vitré qui abritait une trentaine d’affichettes du théâtre de San Francisco. Des portes-fenêtres menaient au patio.

Un grand piano en ébène se trouvait directement en face de l’entrée principale. C’était un instrument magnifique. Des partitions étaient rangées sur les étagères derrière avec des œuvres de littérature classique. Les murs étaient décorés avec des tableaux du dix-neuvième et du début du vingtième siècle, illustrant différents évènements historiques, de la guerre de sécession au tremblement de terre de San Francisco. Plusieurs chaises étaient disposées autour du piano, comme si elles attendaient un public.

De l’autre côté se trouvait la cuisine. C’était le rêve de tout cuisinier. Une batterie de casseroles en cuivre était accrochée au-dessus de l’îlot central, et des pots regorgeaient d’ustensiles de toutes sortes sur les plans de travail en granit marbré. Un piano de cuisson professionnel trônait fièrement le long d’un mur, flanqué d’un large réfrigérateur en inox. Des placards surplombaient les plans de travail, peints dans la même couleur blanc cassé. Une porte fermée à côté du réfrigérateur menait vers l’arrière de la maison.

Juste après la cuisine se trouvait une pièce à vivre confortable avec des fauteuils inclinables, un confident et un canapé placé contre le mur. Une télévision à écran large et un système home cinéma complétaient l’ensemble.

– Qu’est-ce que vous voulez boire ? Une boisson gazeuse, de l’eau, un jus de fruit ?
– Un jus d’orange ? demandai-je, en espérant qu’il en aurait.
– Je le prépare tout de suite.

Il ouvrit la porte du réfrigérateur et sortit plusieurs oranges qu’il disposa sur le comptoir.

– Et pour toi, Pete ?
– C’est parfait. Un jus d’orange me fera le plus grand bien.
– D’accord, c’est parti.

James ouvrit un placard dans l’îlot central et sortit un appareil volumineux. Il le posa sur le plan de travail et le brancha. Puis il sortit une carafe basse et large qu’il plaça sous le bec verseur.

Il alluma la machine et fit tomber une orange dans un orifice au sommet. Elle fut entraînée dans un pressoir automatiquement. Alors que la machine se recyclait, la pulpe et l’écorce disparurent dans un réservoir et James fit tomber une nouvelle orange dans l’orifice.

– Rien ne vaut un vrai jus d’orange pressé, dit-il.

Pete et moi approuvâmes de la tête en regardant le monstre de métal en action.

– Pete me dit que vous êtes en route vers la baie de San Francisco ?
– Oui. Je dois aider ma mère à faire ses cartons pour son déménagement à Portland.
– Une belle partie de plaisir en perspective, dit-il en souriant, avant d’introduire une nouvelle orange dans la machine. Je suis passé par là, moi aussi.
– Un merveilleux souvenir, j’en suis sûr.
– Oh oui, vraiment merveilleux. Je venais de faire mon coming-out à mes parents, et mon père ne l’a pas supporté. Nous sommes partis avec ma mère en emportant tout avec nous. Tous les meubles proviennent de sa famille, dit-il en désignant le salon. J’en ai hérité lorsqu’elle est décédée. Ce sont des antiquités qui ont plus de cent ans. Le piano est un Steinway fabriqué en 1870. D’autres meubles dans le salon remontent à 1860.
– Waouh. Ils doivent avoir beaucoup de valeur, commenta Pete.
– C’est vrai, mais Maman ne voulait pas qu’ils finissent dans un grenier sous une épaisse couche de poussière. C’est pourquoi je les expose dans le salon où ils peuvent être utilisés et admirés. Elle a aussi acheté cette maison pour Alan et moi avant de disparaître.
– Ton compagnon ? demandai-je.
– Oui. Il est au travail à cette heure-ci. Je ne pense pas qu’il sera rentré avant huit heures.
– Qu’est-ce qu’il fait ?
– Il est médecin. Il travaille à Crescent City, en Californie, à une trentaine de kilomètres d’ici.
– Et tu as toujours tenu des chambres d’hôtes ?
–  Non, mais c’est devenu mon métier, dit James en riant. Avant, j’étais de l’autre côté du miroir. Je voyageais pour le travail environ quatre-vingts pour cent de mon temps, et Alan travaillait quand j’étais à la maison. Ce rythme de vie ne nous convenait pas, et nous sommes venus ici. J’ai eu la maison de mes rêves, et il  peut apprendre à connaître ses patients au lieu de les faire défiler en file indienne.
– Super, dit Pete. Alors comment est-ce que tu as rencontré Danny ?
– Euh, c’est une histoire assez embarrassante en fait. Je ne peux pas vous la raconter.
– Ah, désolé. Je n’aurais pas dû demander.
– Ne t’inquiète pas, dit James en riant de nouveau. Disons que j’ai rencontré Danny en boîte de nuit et que nous avons passé du bon temps ensemble.
– Je ne peux pas imaginer Danny en boîte, dis-je avec un sourire.
– Oh, c’était un sacré fêtard, affirma James. Je me souviens que nous sommes sortis plusieurs fois à San Francisco et que nous sommes restés jusqu’à la fermeture de l’établissement. Une fois, Danny et moi sommes rentrés chez moi en taxi, dit-il en remuant les sourcils. Il n’est pas rentré chez lui avant le lendemain soir.
– Tu nous en as trop dit, dis-je en éclatant de rire. Ça ne ressemble pas au Danny que je connais.

James éteignit le presse-agrume.

– C’était il y a presque dix ans. Nous avons perdu le contact depuis bientôt deux ans.
– Pourquoi ? demanda Pete.

James versa le jus d’orange dans un verre et le tendit à Pete.

– C’est la vie. Alan et moi avons emménagé ici, et Danny travaille là-bas. Nous nous sommes éloignés par la force des choses.
– C’est dommage, commentai-je.
– Oui. Je lui passerai un coup de fil tout à l’heure. Il est temps que je prenne de ses nouvelles. De plus, dit James avec un sourire mystérieux, il me doit une caisse de vin.

James me tendit un verre d’or liquide.

– Maintenant, changeons de sujet. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous montrer le reste de la maison. Vous serez nos seuls invités, donc vous pouvez choisir votre chambre.

James nous conduisit à travers l’entrée vers l’escalier à l’arrière de la maison. En gravissant l’escalier exceptionnellement raide, James continua à nous décrire les particularités de la vieille bâtisse. Nous arrivâmes dans une suite parentale à l’avant de la maison, avec son lit à baldaquin, son armoire, sa commode, sa coiffeuse et ses tables de chevet. De l’autre côté de la pièce se trouvait une grande cheminée entourée d’un confident et de deux fauteuils. Une chaîne hifi était logée dans une niche à côté de la cheminée.

– Si vous voulez regarder la télévision, il y a une pièce à vivre à côté de la cuisine, précisa James. Le jacuzzi est de l’autre côté de la porte au pied de l’escalier. L’eau est propre. Alan et moi restons dans nos quartiers privés derrière la cuisine. Sinon, le reste de la maison vous appartient. Le dîner sera servi à sept heures précises. D’ici là, je vous souhaite une bonne installation.

James sortit de la chambre à reculons, fermant les doubles portes derrière lui en tirant sa révérence.

– J’ai presque envie de me pincer pour vérifier que je ne suis pas dans un rêve. Pas toi, Bri ? demanda Pete avec un sourire radieux en admirant la beauté de la pièce. Regarde autour de toi ! Et nous pouvons en profiter jusqu’à demain.

Je lui souris, puis le pris dans mes bras en reposant ma tête sur son épaule. Nous nous balançâmes dans les bras l’un de l’autre, profitant de cet instant d’intimité. Je laissai échapper un soupir de satisfaction. Pete plongea son regard dans le mien. Un sourire coquin apparut sur ses lèvres.

– Est-ce que tu as envie ?
– Oui, j’ai envie.


Le dîner était un travail d’orfèvre. James s’était donné du mal pour faire de ce repas un moment inoubliable. La grande table avait été dressée avec des assiettes en porcelaine et des couverts en argent. Les bougies diffusaient une lumière douce, et de la musique classique parvenait du salon.

James avait endossé le rôle de maître d’hôtel. Il portait un tablier noir et blanc et s’adressait à nous avec un mauvais accent français. Nous ne pouvions pas nous empêcher de rire. James nous invita à prendre place l’un en face de l’autre.

Quand nous fûmes installés, James nous présenta une bouteille de cidre en souriant. Pete sourit en retour et hocha la tête en signe d’agrément. James déboucha la bouteille et entreprit de remplir nos verres. Pendant qu’il versait, je me fis soudain la réflexion de ce que ce séjour devait coûter à Pete. Je commençai à m’inquiéter malgré moi.

Ayant rempli ses obligations pour le moment, James s’inclina légèrement et se retira dans la cuisine, nous laissant seuls.

– Pete…
– Je sais ce que tu vas dire, Bri, dit Pete en levant la main pour devancer mes objections. Je veux te faire ce cadeau. Je ne pouvais pas le faire avant, alors je le fais maintenant. Tu ne réalises pas à quel point tu comptes pour moi, mon cœur. J’ai essayé de te l’expliquer, mais tu n’arrives pas à saisir. J’essaie de te le montrer.
– Mais le coût…, protestai-je.

Pete me prit la main et termina ma phrase.

– … n’a aucune importance. Tout l’argent du monde ne serait pas suffisant pour te montrer ce que tu vaux à mes yeux. Laisse-moi faire ça pour toi, Brian. J’ai économisé pour te l’offrir. S’il te plaît ?

Que pouvais-je répondre à cela ? Je serrai sa main dans la mienne et lui fis mon plus beau sourire. Pete se détendit quand il comprit que j’acceptais son cadeau. Il me regarda droit dans les yeux au-dessus de la table, et je verrouillai mon regard sur le sien. Je ne me lassais pas de la profondeur de son regard. À chaque fois, j’avais l’impression qu’une fenêtre s’ouvrait sur son âme, le centre de son être. Je pouvais me perdre dans ce regard.

– Je t’aime, Bri, chuchota-t-il.
– Moi aussi, je t’aime, Pete. Je t’aimerai toujours, dis-je dans un murmure.

Un tintement de casserole dans la cuisine annonça le retour de James, et le dîner put commencer.

James avait préparé un repas avec cinq plats : du pain français à l’huile d’olive et au vinaigre balsamique, une délicieuse soupe de pommes de terre, une salade du chef, et en plat principal un filet mignon qui fondait dans la bouche. Les portions étaient réduites par rapport à ce dont j’avais l’habitude, mais après le plat de résistance, mon appétit féroce avait déjà été bien satisfait. Le dessert était une simple crème glacée à la vanille avec une sauce au chocolat, mais c’était exactement ce dont j’avais envie.

Pendant tout le repas, James pourvut à tous nos besoins. Il remplit nos verres, prit nos assiettes quand nous avions terminé, et quitta la pièce entre les plats pour que je puisse discuter avec Pete en toute discrétion. À la fin du repas, je fus surpris de constater qu’il avait duré presque deux heures et demie. Le temps était passé trop vite.

James prit congé en disant :

– Messieurs, vos appartements vous attendent. Excellente soirée.

Pete se leva et me fit signe de l’imiter. Il me prit par la main et me conduisit à l’étage dans notre chambre. À travers les portes ouvertes, j’aperçus des bougies partout où il était possible d’en placer. En franchissant le seuil de la chambre, je vis que la cheminée était allumée et qu’une bouteille de Dom Pérignon attendait dans un seau près du lit. Je n’en croyais pas mes yeux !

Alors que je contemplais le spectacle, Pete m’enlaça par derrière et m’embrassa dans le cou. Je me retournai et me serrai contre sa poitrine.

– Je t’aime vraiment, vraiment beaucoup, Brian, dit Pete d’une voix chargée d’émotion.

Son expression était incertaine et des larmes commençaient à se former dans ses yeux.

– Je suis inquiet parfois parce que tu n’arrives pas à comprendre combien je tiens à toi. J’ai peur que tu décides sur un coup de tête que tout ce que nous avons vécu n’était qu’une grossière erreur et que tu me quittes. Brian, si tu faisais ça…

Je posai un doigt sur ses lèvres pour le faire taire.

– Ça n’arrivera jamais, Pete. Jamais. Je sais à quel point tu comptes pour moi, et par symétrie, je sais combien je dois compter pour toi. Je n’ai plus envie de prendre la fuite, Pete, chuchotai-je. Je n’ai plus rien à fuir. Mes cauchemars se sont espacés. Je suis plus détendu. Je ne suis plus aussi parano qu’avant, et c’est grâce à toi. Chris m’a peut-être sauvé la vie l’année dernière quand je me comportais comme un idiot, mais tu as sauvé mon âme. Est-ce que tu comprends ? Tu as sauvé mon âme. Maintenant mon âme fait partie de toi, et la tienne fait partie de moi. Tu n’arrêtes pas de dire « nous sommes ensemble », et je le ressens maintenant plus que jamais.

Je levai la tête et l’embrassai sur les lèvres. L’expression de Pete était passée de l’incertitude à la joie.


La première chose dont je fus conscient le lendemain matin fut un martellement désagréable à l’intérieur de ma tête. Pete était collé à moi, son corps nu pressé contre le mien. Des images de la nuit précédente inondaient mon esprit et semblaient atténuer le martellement. J’essayai de me rendormir, mais en vain. L’appel de la nature se faisant sentir, il fallait que je lui cède, soit dans le lit, soit dans la salle de bains. Je choisis la salle de bains et entrepris de me libérer de l’étreinte de Pete.

Une fois debout, le mal de crâne s’amplifia. Balayant la pièce du regard, je remarquai une carafe d’eau et une boîte de paracétamol sur la table de chevet. Je me précipitai vers les comprimés et en avalai trois ou quatre avec un verre d’eau. L’appel de la nature ne s’étant pas dissipé, je battis en retraite vers la salle de bains dans le couloir. Je ne pris pas le temps d’enfiler mon caleçon parce que je n’avais pas une minute à perdre.

Je réussis à atteindre les toilettes quelques secondes avant la catastrophe. En me soulageant, je regardai par la fenêtre pour admirer le jour qui se levait. Le soleil n’avait pas encore franchi le sommet des collines. La pelouse était couverte de rosée. C’était un temps idéal pour aller courir.

Je retournai dans la chambre pour constater que Pete n’avait pas bougé d’un pouce depuis que j’avais quitté la pièce. Il ne montrait aucun signe d’éveil. Mon short de running était rangé en haut de la valise. Je l’enfilai et décidai de me passer du T-shirt habituel. Ma tenue légère fut complétée par des chaussettes et des chaussures. Je souris tout seul en descendant l’escalier, certain de l’effet que produirait ma tenue sur mon petit ami quand il se réveillerait enfin.

En sortant, je fus surpris de voir un homme, qui devait être Alan, assis dans la cuisine. Il leva les yeux dès qu’il s’aperçut de ma présence. Je vous jure qu’il faillit renverser sa tasse de café quand il posa le regard sur moi. Je décidai d’être poli et d’aller le saluer. Plus je m’approchais, et plus il semblait mal à l’aise. Peut-être était-ce ma tenue qui lui faisait cet effet ?

– Bonjour, je m’appelle Brian.
– Alan, dit-il d’une voix étranglée.
– J’avais deviné que c’était vous.

Le visage d’Alan prenait une couleur rouge écarlate. Il semblait avoir du mal à respirer.

– Est-ce que tout va bien ? demandai-je.
– Oh, pour l’amour du ciel, Alan, le réprimanda James, ferme la bouche. Tu vas gober des mouches.

Alan se ressaisit aussitôt, mais il lui fallut encore quelques instants pour retrouver son calme.

– Il faudra que tu pardonnes mon mari, Brian. Il fait une fixation sur la beauté masculine, et avec ce corps, tu es au-delà de la beauté, mon chéri.

Ce fut à mon tour de rougir. Je regardai James s’affairer dans la cuisine tout en observant Alan du coin de l’œil. Il était plutôt bel homme, mais il n’arrêtait pas de me regarder.

– Tu pars faire un footing, Brian ? demanda James.
– Oui. Je devrais être de retour dans une heure, peut-être un peu plus. Ça dépendra de mes jambes. Quelle heure est-il ?

Alan s’éclaircit la gorge en regardant l’horloge.

– Il est six heures. Si tu avais quelques années de plus…

James toussa de façon ostentatoire, mais ne réussit pas à décourager Alan.

– Quoi ? Je peux regarder !
– Mais tu n’as pas intérêt à toucher ! dit James en brandissant une cuillère en bois sous son nez.
– Bien sûr que non. J’ai déjà tout ce qu’il me faut à la maison, chéri, dit Alan d’une voix mielleuse.

James lui tira la langue et continua ses préparatifs.

– Bon, je vous laisse. A tout à l’heure.
– Amuse-toi bien, Brian, dit Alan alors que je fermais la porte derrière moi.

Une fois dehors, je me rendis compte que l’air était plus frais qu’il ne paraissait de l’intérieur, mais plutôt que retourner chercher un T-shirt à l’étage, je partis en petite foulée pour m’échauffer. Je tournai au hasard dans les rues et me retrouvai en face d’un groupe scolaire. Le lycée, le collège et l’école primaire se dressaient autour d’un stade.

Je remarquai une piste d’athlétisme qui faisait le tour du terrain de football. Plutôt que de courir dans les rues de la ville, je rejoignis la piste et pris le rythme d’une course de fond. Je fis le vide dans mon esprit en suivant la piste autour du terrain de football, faisant abstraction de mon environnement. Ma foulée s’allongea sans effort alors que je me laissais porter par mes jambes.

Un peu plus tard, un homme se présenta sur la piste et s’étira avant de se mettre à courir derrière moi avec un demi-tour de décalage. Il me fallut cinq tours pour le rattraper, et quand je parvins à son niveau, il accéléra pour rester à ma hauteur. Ma vieille paranoïa se réveilla. Je n’étais pas rassuré.

– C’est mieux de courir avec un partenaire, non ? dit l’homme en respirant fort.
– Sans doute, répondis-je, mais je suis venu courir pour me concentrer sur mes pensées, donc vous voudrez bien m’excuser…

Je pris de la vitesse et me lançai dans un sprint, semant l’homme derrière moi. Je continuai à creuser l’écart jusqu’à ce que cinquante mètres nous séparent, puis  je repris mon rythme normal à quatre-vingts pour cent d’effort. Le type était certainement inoffensif, mais je ne voulais pas prendre de risque. Je poursuivis ma course pendant encore trois tours, puis l’homme finit par abandonner et quitta la piste.

Quand sa voiture s’éloigna, je pris le chemin du retour vers la chambre d’hôte. Je ne savais pas précisément depuis combien de temps j’étais parti ; au moins une heure si je me fiais au soleil qui s’était élevé au-dessus des collines. Quand j’entrai dans la maison, je sentis les bonnes odeurs de cuisson du petit-déjeuner.

Je me rendis dans la cuisine et m’aperçus qu’il était presque huit heures. James travaillait aux fourneaux et Alan était assis dans la pièce à vivre en train de lire le journal du matin. Leur regard se posa sur moi quand je fis mon apparition.

– Est-ce que je pourrais avoir un verre de jus d’orange ? demandai-je en contractant subrepticement mes muscles pour tester leur réaction.
– Cesse immédiatement ton petit manège, jeune provocateur, dit James en agitant l’index.

Alan éclata de rire et je souris en admettant avoir été démasqué. James ouvrit l’un des réfrigérateurs industriels et sortit un grand pichet de jus d’orange, qu’il posa sur l’îlot central. Il me tendit un large verre.

– Sers-toi.
– Dis-moi, Brian, dit Alan, comment est-ce que tu es devenu aussi musclé à ton âge ? Depuis combien de temps est-ce que tu fais de la musculation ?
– Ça doit faire trois ans, je crois. J’ai commencé à douze ans, et je me suis investi à fond. Je cours beaucoup aussi.
– Est-ce que tu pratiques d’autres sports ?
– Oui. Le foot américain, la lutte et l’athlétisme. Mais je ne sais pas si je continuerai le foot et l’athlétisme. Ça m’éloigne trop longtemps de Pete.

Mes hôtes acquiescèrent en connaissance de cause.

– Oui, ça peut poser des problèmes, dit James. Je t’ai raconté comment nous sommes arrivés ici, et nous comprenons tous les deux ce que tu veux dire.
– Qu’est-ce qui t’a attiré dans la musculation ? La plupart des garçons ne s’y intéressent qu’à partir du lycée.
– Euh, on pourrait dire que…
– Ma mère biologique nous a séparés quatre jours après que nous ayons compris que nous étions faits l’un pour l’autre, dit Pete en entrant dans la cuisine.

Quand il m’aperçut, son regard se chargea d’un mélange de compassion et de désir. Il poursuivit :

– Les parents de Brian savaient que j’allais partir et ne lui ont rien dit. Quand les choses se sont tassées, il habitait chez un ami qui l’a initié à la musculation.
– Oui, enchaînai-je, et j’ai poussé la pratique à l’extrême. Je cherchais l’épuisement physique pour oublier la misère affective dans laquelle je vivais. J’ai failli y laisser la peau vers la fin de mon année de troisième.

Alan laissa échapper un sifflement de surprise.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as dit que tu étais lutteur ? Est-ce que tu t’es laissé mourir de faim ?
– Oui, confessai-je d’un air penaud, et mes électrolytes sanguins étaient très bas. Les médecins m’ont dit qu’à trois jours près, j’aurais pu y passer.
– Je suis sûr qu’il y avait d’autres facteurs, Brian, dit Alan.
– Oui, mais je ne me souviens plus lesquels. J’ai juste le souvenir de ce qui s’est passé après : les cours de nutrition, les prises de sang toutes les semaines, et les remontrances de ma famille d’accueil. Ils m’ont sauvé la vie.
– Tu es un garçon chanceux, Brian, dit Alan. Beaucoup de jeunes succombent à leurs troubles alimentaires. Est-ce que tout est sous contrôle à présent ?
– Alan, laisse le pauvre garçon tranquille, d’accord ? le morigéna James. Il est en vacances !
– Non, ça ne me dérange pas, dis-je calmement. J’ai appris la leçon, et je peux compter sur des personnes qui veillent sur moi. Si je continue la lutte cette année, je peux être sûr qu’on observera mon assiette de près.
– Brian, va prendre ta douche, ordonna James. Le petit-déjeuner sera prêt dans vingt minutes.
– Je vais te donner un coup de main, dit Pete avec un sourire concupiscent.

Alors que nous quittions la cuisine, James s’écria :

– Dans vingt minutes, vous avez bien entendu ?
– Oui, d’accord ! répondis-je en étouffant un rire.

Pete et moi prîmes notre douche ensemble, et par miracle redescendîmes dans le temps imparti par James pour nous servir. Nous prîmes place à table tous les quatre.

– Est-ce que tu dois aller travailler aujourd’hui, Al ? demanda James à son compagnon.
– Non, pas aujourd’hui. Je suis de repos jusqu’à dimanche. Je travaille trois jours, puis j’ai quatre jours de repos, expliqua Alan.
– Bien sûr. Tu me l’avais dit. Désolé, chéri, s’excusa James.
– Pas de problème, le rassura Alan.
– Alors, dit James, quel est votre programme aujourd’hui ? Vous quittez la ville ?
– Oui, malheureusement. Nous devons rejoindre la Baie de San Francisco ce soir pour commencer à faire les cartons demain.
– Ah, c’est dommage, dit James.
– Oui, mais nous aurons l’occasion de passer de bons moments là-bas aussi, commentai-je. Nous allons retrouver des amis et faire quelques visites. Nous aurons largement le temps.

James et Alan hochèrent la tête. La conversation se prolongea autour de sujets du quotidien, puis tout à coup, il fut déjà temps de partir. Pete et moi remerciâmes nos hôtes avec effusion, et promîmes de revenir l’été suivant si les conditions nous le permettaient.

Nous fîmes nos adieux à Brookings et entrâmes en Californie. Pete dit que le trajet durait sept heures en ligne droite, mais il y avait quelques endroits où il voulait s’arrêter en chemin. Je n’y voyais pas d’inconvénient, comme j’étais simplement heureux d’être avec lui.

Nous fîmes des haltes dans différents lieux touristiques en suivant la Highway 101 vers le Sud. Le premier endroit, les Arbres Mystérieux, comportait deux géants sur le parking : une statue peinte de Paul Bunyan haute de quinze mètres, avec ses poils sur le torse, et une autre statue du taureau bleu de Paul, Babe, haute de dix mètres. Les attributs de l’animal illustraient parfaitement l’expression « avoir des couilles d’acier », si vous voyez ce que je veux dire.

La statue de Paul nous salua de la main à notre arrivée, et un homme dit quelque chose au micro que nous ne comprîmes pas, mais c’était amusant. Pete prit une photo de moi sur la botte de Paul, haute de près de deux mètres, et je pris une photo de lui posant sous les bijoux de famille de Babe. Nous eûmes du mal à garder notre sérieux pendant toute la visite.

Les séquoias qui s’élevaient tout autour de nous étaient gigantesques. Une visite guidée était proposée, mais nous décidâmes de ne pas la suivre car nous aurions perdu trop de temps. Nous optâmes pour une visite du musée folklorique. Il y avait de nombreux artefacts de la tribu Klamath dont la réserve était située à proximité. La plupart des objets proposés dans la boutique étaient sculptés en séquoia ou en laurier de Californie. Il était même possible d’acheter une pousse de séquoia pour la planter dans son jardin. Connaissant mes talents de jardinier, elle n’aurait pas survécu plus d’une semaine. Je décidai de m’abstenir.

De là, nous poursuivîmes notre route à travers les collines côtières jusqu’à Eureka. Nous nous arrêtâmes brièvement au centre commercial au Sud de la ville pour trouver quelque chose à manger, mais il n’y avait que des burgers gras et peu appétissants. Nous entrâmes dans le supermarché à côté qui avait des étals chargés de fruits et de produits sains. Comme nous étions morts de faim, nous complétâmes avec des sandwichs. Nous achetâmes une grande bouteille de jus d’orange pour finir le repas et retournâmes à la voiture.

Nous reprîmes l’autoroute vers l’intérieur des terres à travers la chaîne côtière. Les collines étaient couvertes d’arbres d’un vert magnifique. Pete était concentré sur sa conduite, mais tenait ma main dans la sienne. Je le regardais du coin de l’œil pendant qu’il conduisait, en essayant de ne pas le regarder avec trop d’insistance pour ne pas le mettre mal à l’aise.

La beauté de Pete ne cessait de me fasciner. J’étais d’autant plus émerveillé qu’il était toujours avec moi. Nous avions évoqué le sujet à de multiples reprises, et il avait à chaque fois réaffirmé son désir de rester avec moi. Je crois que cette idée avait finalement réussi à percer à travers l’armure dans laquelle j’avais emprisonné mon cœur.

J’étais tellement détendu, voyageant avec mon petit ami qui me tenait la main, que je finis par somnoler. Quand Pete me réveilla, nous arrivions à Ukiah. J’avais faim, mais j’étais néanmoins pressé d’arriver à la maison. Nous fîmes une halte pour faire le plein et fouillâmes dans nos réserves pour trouver quelque chose à grignoter, puis nous reprîmes la route en direction de San Francisco.

Nous arrivâmes à la maison vers sept heures et demie. Maman et Dawn nous attendaient en faisant les cartons de la cuisine et de la salle à manger. Grand-Père était parti dîner au restaurant, ce qui ne manqua pas de m’étonner.

Quand Pete entra dans la maison, ma mère hésita brièvement avant de lui donner une accolade et l’embrassa sur la joue, puis ce fut mon tour. J’eus même droit à une accolade réticente de ma sœur. Quand Pete salua Dawn, elle resta timidement en retrait. Nous passâmes à table quelques instants plus tard.

– Comment s’est déroulé votre voyage jusqu’ici ? demanda Maman.
– On peut dire que nous ne sommes pas prêts de l’oublier, répondit mystérieusement Pete.
– Ah bon, vraiment ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Pete me jeta un coup d’œil et je le foudroyai du regard. Je n’avais aucune envie de raconter la confrontation avec l’oncle de Kerry, ni rien de la sorte. Pete esquissa son sourire irrésistible, et ma colère s’évanouit. Mon regard s’adoucit et je hochai la tête pour qu’il réponde. Nos manigances n’échappèrent pas à ma mère.

– Très bien, les garçons, racontez-moi ce qui s’est passé.
– Nous… Nous avons vécu quelques péripéties en route, dit Pete.
– Ah oui ? Pourquoi est-ce que vous ne nous avez pas appelés, ton père ou moi ?
– Nous nous en sommes sortis tous seuls, Maman, répondis-je. Il n’y avait pas lieu de vous déranger. Nous avons rencontré un groupe de filles à Brookings. Elles m’ont suivi jusqu’à notre tente alors que je revenais d’un footing.

Je mis ma mère au courant des événements qui avaient abouti au départ précipité de Kerry et à notre passage au commissariat. Je passai commodément sous silence le bouleversement émotionnel qui avait accompagné cet épisode. Pete me pinça affectueusement la jambe pendant que je parlais. Je savais qu’il comprenait ce que je ressentais.

– Pourquoi est-ce que les filles t’ont suivi ? demanda Dawn avec sa spontanéité habituelle. Tu es gay.
– Dawn, je t’ai prévenue…, dit Maman en haussant le ton.
– Non, Maman, laisse tomber. Dawn, je te l’ai déjà expliqué la dernière fois qu’on s’est vus, mais tu as dû oublier. Ce n’est pas parce que j’aime Pete que je ne peux pas regarder une fille et la trouver jolie, et c’est vrai dans l’autre sens aussi.
– Mais tu es gay !
– Dawn…, répéta ma mère sur un ton menaçant.
– Maman, coupai-je, nous aurons cette conversation tôt ou tard. Puisqu’on a commencé, autant aller jusqu’au bout.

Elle réfléchit à ce que je venais de dire en me dévisageant. Puis elle acquiesça lentement et soupira. Je tentai ma chance.

– Toi non plus, tu ne comprends pas, n’est-ce pas, Maman ? lançai-je.

Son regard se durcit et je vis de la colère dans ses yeux, mais elle s’évanouit rapidement.

– Non, Brian. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment un homme peut être avec un autre homme… de cette façon, dit-elle avec une pointe de dégoût. Je ne comprends pas comment tu peux aimer un autre garçon au lieu d’aimer une fille. Ça ne veut pas dire que je n’accepte pas ce que vous ressentez l’un pour l’autre, ni que je veux vous séparer. Ça veut simplement dire que je ne comprends pas.

Pete et moi hochâmes la tête de concert. Je comprenais exactement ce qu’elle voulait dire parce qu’il m’arrivait de me poser les mêmes questions.

– Madame Kellam…, commença Pete.
– Lisa ou Maman, s’il te plaît, Pete. Tu fais partie de la famille, après tout.
– Lisa, comment est-ce que vous avez su que vous étiez attirée par Ben ? demanda Pete avec curiosité.
– Oh, je ne sais pas. J’aimais ce qu’il dégageait, son sourire, la sensation que j’avais quand j’étais dans ses bras…

Maman tourna le regard vers Dawn qui était suspendue à ses lèvres.

– Quoi ? Allez, s’il te plaît ! protesta-t-elle. J’ai douze ans ! Pourquoi est-ce que je ne peux pas écouter ? Je sais déjà tout sur le sexe et ces choses-là.

Maman continua à fixer Dawn, qui semblait regretter d’en avoir trop dit.

– Est-ce que tu as des relations sexuelles avec quelqu’un, Dawn ?
– Mamaaaaaaaan !
– Dis-moi la vérité, chérie, l’implora ma mère. Tu peux tomber vraiment malade si tu ne te protèges pas.
– Je n’ai de relations sexuelles avec personne !
– Est-ce que tu en as déjà eu ?

Dawn resta étrangement silencieuse et baissa le regard vers son assiette.

– Dawn ? relança ma mère.
– Pas devant Brian, s’il te plaît ?
– D’accord, mais nous poursuivrons cette conversation après le repas. Bon, comment est-ce que nous en sommes arrivés là ?

Pete s’éclaircit la gorge et dit :

– Je vous ai demandé comment vous avez su que vous étiez attirée par Ben. Est-ce que c’était volontaire ? Est-ce que vous avez décidé que vous le trouviez attirant, ou est-ce que c’était évident ?
– C’était évident, je crois.
– Laissez-moi vous poser une autre question. Comment est-ce que vous avez su que vous aimiez les garçons ?

Maman fronça les sourcils, mais répondit quand même.

– Je me suis réveillée un jour en me disant que j’étais intéressée par les garçons, j’imagine.
– C’est exactement ce qui m’est arrivé aussi, enchaîna Pete. Je me suis réveillé un jour en réalisant que j’étais intéressé par les garçons au-delà de la simple amitié. C’est juste arrivé.
– Et toi, Brian ? demanda ma mère.
– Je crois qu’il m’a fallu plus longtemps pour m’en rendre compte, répondis-je. Quand Pete me l’a dit, je savais que je l’aimais aussi.
– Quand est-ce que tu as su que tu étais gay ? insista ma mère.
– Je crois que j’ai vraiment compris que j’étais gay quand j’habitais chez Chris. Certaines choses se sont passées là-bas et m’ont fait réaliser que j’étais comme ça et que je ne pouvais rien y changer.
– Tu as couché avec Chris ? demanda avidement Dawn.
– Ça suffit, dit Maman en tapant du poing sur la table. Dans ta chambre, jeune fille !
– Mais je n’ai pas fini de manger !
– Alors prends ton assiette avec toi.

Pete et moi restâmes silencieux pendant que Dawn quittait la table et se dirigeait d’un pas pesant vers sa chambre. Ma mère la regarda partir avec une expression d’agacement mêlée de gêne.

Quand Dawn ferma sa porte, je dis :

– J’aurais pu lui répondre.
– Elle se mêle de ce qui ne la regarde pas, dit distraitement ma mère.
– Elle est simplement curieuse, Maman. Je l’étais aussi. Je le suis toujours.
– C’est différent avec toi, répondit ma mère.
– Pourquoi ? demandai-je. Parce que je suis un garçon ? Parce que j’ai quelques années de plus ?
– Non, corrigea Maman. Parce que vous êtes dans ce que j’espère est une relation sérieuse. Vous devez pouvoir discuter de… ce que vous faites ensemble en privé pour que nous puissions vous aider avec… les problèmes que vous pourriez rencontrer.
– Maman, je ne crois pas que tu aies envie de connaître les détails de notre vie sexuelle.
– Tu as raison, confirma-t-elle sans hésiter. Je ne le souhaite pas. Mais je veux que vous sachiez, toi et Pete, que je suis là si vous avez besoin d’aide.
– Merci, Lisa. Ça veut dire beaucoup pour moi. Pour nous deux, dit Pete.
– Pour répondre à la question de Dawn, dis-je en m’éclaircissant la gorge, c’est non. Je n’ai pas couché avec Chris. Je ne dis pas que je n’ai jamais été tenté. J’ai dû faire beaucoup d’efforts pour garder une distance de sécurité entre nous. Je l’ai blessé, dis-je la gorge serrée. Gravement. Ce n’est que lorsque je suis parti définitivement à Portland que nous avons compris ce qui s’était passé.

Pete passa un bras autour de mes épaules.

– C’est derrière vous, Brian, dit-il doucement. Toi et Chris êtes toujours amis.
– Je l’espère. La dernière fois, j’ai vraiment eu du mal à repartir, Pete. Je ne lui ai pas parlé depuis février dernier. Je ne pouvais pas. J’essaie encore de comprendre.
– Bon, nous irons le voir demain pour en avoir le cœur net. Je ne pense pas qu’il couperait les ponts avec toi, Brian.
– Peut-être. Où est Grand-Père ? demandai-je pour changer de sujet.
– Il dîne en tête-à-tête avec une dame, dit pudiquement Maman.
– Ah bon ? m’exclamai-je, sous le choc. Depuis combien de temps est-ce qu’ils se fréquentent ?
– Oh, depuis trois mois environ. Ils sont ensemble depuis deux mois. C’est tellement mignon de voir ton grand-père s’emballer comme un jeune homme quand il va la retrouver. Il a repris goût à la vie.
– Où est-ce qu’ils se sont rencontrés ?
– Il faudra que tu lui poses la question, Brian. Je ne vais pas dévoiler sa vie privée.
– Je n’y manquerai pas. Il faut que je voie ça !

Le dîner se termina et nous aidâmes ma mère à remplir le lave-vaisselle. Elle nous confia qu’elle était heureuse de partir enfin pour Portland. La punition de Dawn fut levée et elle nous rejoignit en nous fusillant du regard. Je feignis l’indifférence après lui avoir répondu d’un mot à la question qui lui avait valu d’être exilée dans sa chambre.

Une fois que tout fut rangé, Pete et moi nous retirâmes sans tarder dans la chambre que nous allions partager pendant notre séjour, prétextant la fatigue de la route. Nous allions dormir sur un matelas gonflable, comme mon lit jumeau avait été démonté au cours d’une précédente visite. Nous restâmes allongés dans les bras l’un de l’autre pendant une heure environ, parlant de choses et d’autres. Pete formula néanmoins une requête surprenante.

– Bri, est-ce que tu viendras avec moi voir mon ancienne maison ? Je voudrais la revoir. Peut-être que ça m’aidera à tourner la page.
– Bien sûr, si c’est ce que tu veux. Je crois que… j’ai des choses à régler de mon côté, moi aussi.
– Merci, mon cœur. Ça me fait vraiment plaisir.
– Quand est-ce que tu veux y aller ? demandai-je.
– Quand tu veux, dit Pete en bâillant. Le plus tôt sera le mieux.
– Qu’est-ce que tu dirais de demain matin de bonne heure, après notre footing ?
– Notre footing ?
– Oui, dis-je en enfonçant un doigt dans ses cotes. Notre footing. Tu prends du poids, tu as oublié ?
– Oui, oui… mais comme ça il y aura plus de moi pour t’aimer.
– C’est vrai. Mais je préférerais pouvoir faire le tour quand je te prends dans mes bras.
– Je crois que ça devrait encore être possible.

Pete m’embrassa doucement sur les lèvres et me serra contre lui. Nous nous endormîmes sans tarder, simplement heureux d’être dans les bras l’un de l’autre.


Après notre footing le lendemain matin, Pete et moi prîmes notre douche ensemble pour économiser l’eau chaude. Nous fûmes sages et sortîmes de la douche prêts à affronter la journée.

Quand nous entrâmes dans la cuisine, il était huit heures. Grand-Père était assis dans la salle à manger. Il portait un costume tiré à quatre épingles et lisait le journal en buvant son café.

– Bonjour Grand-Père ! dis-je en arrivant derrière lui.
– Ça alors, Brian ! s’exclama-t-il en me tirant vers lui dans ce qui ressemblait à une accolade. Je savais que tu venais, mais je ne pensais pas te voir aussi tôt.
– Eh bien, nous voilà. Tu te souviens de Pete, n’est-ce pas ?

Je me mordis la lèvre, parce que je ne savais absolument pas comment mon grand-père allait réagir en face de mon petit ami. Ma pire crainte était une réaction hostile et un rejet de principe. Grand-Père se tourna vers Pete, qui arborait un sourire timide, et le dévisagea. Il se recula complètement sur sa chaise, puis se leva face à Pete. Je retins mon souffle. Grand-Père mesurait huit centimètres de moins que Pete et dut lever la tête pour le fixer à travers ses yeux pénétrants et légèrement plissés. Pete resta stoïque pendant l’examen.

– Oui, je me souviens très bien de lui. Comment vas-tu, Pete ? demanda mon grand-père en lui tendant la main.
– Très bien, monsieur, répondit Pete en lui serrant vigoureusement la main.
– Alors qui est cette dame que tu fréquentes, Grand-Père ? lui demandai-je hardiment.
– Ah, tu en as entendu parler ? Elle s’appelle Evelyn. Je l’ai rencontrée en jouant aux cartes au centre des séniors.

Il nous parla longuement de sa nouvelle amie et nous confia qu’il envisageait de rester en Californie auprès d’elle. C’était visiblement la première fois que ma mère en entendait parler, parce qu’elle mit Grand-Père sur le grill au sujet de sa décision. Même quand nous eûmes terminé notre petit-déjeuner, ma mère était toujours assise en face de lui et il n’y avait aucun signe de fléchissement de l’inquisition.

Pete et moi prîmes congé pour aller voir l’ancienne maison de Pete.

Nous empruntâmes la route qui menait à l’endroit où il habitait. Quand nous passâmes devant son allée, je lui demandai comment il se sentait.

– Ça ne va pas trop mal, merci. C’est plus dur que je ne pensais de revenir ici.
– Nous ne sommes pas obligés d’y aller, tu sais.
– Non, je veux y retourner. J’ai besoin d’y retourner.

Nous nous garâmes un peu plus loin, à une intersection avec une ancienne voie de service où nous avions l’habitude de passer en motocross. J’observai Pete alors qu’il fixait le volant. Je pouvais presque deviner ce qui se passait dans sa tête.

– Il n’y a rien à craindre, mon cœur, dis-je doucement. Ils ne peuvent plus te faire de mal.
– Je sais. C’est juste que…, poursuivit-il d’une voix étranglée par la colère, tellement de choses se sont passées ici. Mon père m’a rejeté. Il t’aurait tué si tu ne t’étais pas échappé de ton blouson.
– Tu as une famille qui t’aime, et je t’aime aussi. Je suis toujours là, Pete. Tu n’as pas besoin d’y aller si tu n’as pas envie. Peut-être qu’on devrait revenir plus tard ?
– Tu as sans doute raison. Est-ce que ça te dirait d’aller faire un tour sur les terres de notre enfance ? demanda Pete avec un léger sourire.
– Bien sûr. Ce sera intéressant de voir combien la végétation a poussé.

Nous sortîmes de la voiture et verrouillâmes les portes. Pete fit le tour de la voiture et me prit la main alors que nous nous engagions sur le chemin qui menait dans les collines. La route sinueuse montait vers un col et redescendait ensuite dans une vallée. La zone avait été déboisée, puis replantée. Les arbres étaient jeunes et devaient avoir vingt ou trente ans tout au plus. Nous étions entourés d’oiseaux ; certains voletaient de branche en branche, et d’autres, plus haut, cherchaient leur repas matinal. La vue qui s’offrait devant nous aida à relâcher la tension. Après un kilomètre de marche, Pete était beaucoup plus calme qu’il ne l’avait été dans la voiture.

Un peu plus loin, au bord du chemin, je repérai une large souche presque recouverte par les mauvaises herbes.  Je tirai Pete par la main et m’assis sur la souche, l’installant sur mes genoux. Je l’entourai de mes bras et l’embrassai sur le menton parce que c’était le point le plus haut que je pouvais atteindre. Il pencha la tête vers moi et je le serrai dans mes bras, savourant son odeur alors que j’enfouissais mon visage dans sa poitrine.

– Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça, Bri ? demanda Pete, légèrement amusé.
– Rien de spécial, répondis-je, la voix étouffée par son T-shirt. Je ne t’avais pas fait de câlin depuis quoi… Deux heures ?
– Ah, d’accord.

Alors que nous étions assis là, Pete promena son regard autour de nous. Des broussailles avaient poussé depuis notre dernier passage, quatre ans plus tôt. Nous portions alors des casques et roulions à toute allure en motocross. Nous nous étions bien amusés avant que notre monde ne s’effondre. Je m’agrippai à Pete alors que d’anciennes douleurs remontaient à la surface, mais elles furent vite balayées par la sensation de mon amour dans mes bras. Nous étions ensemble maintenant, et rien ne pourrait nous séparer.

Après avoir communié avec la nature pendant un moment, nous nous levâmes et poursuivîmes notre balade. Balançant nos mains jointes comme des enfants, nous suivîmes le chemin jusqu’à une clairière où du matériel lourd avait été entreposé à une époque lointaine. Nous fouillâmes les environs à la recherche d’objets abandonnés qui pouvaient présenter un intérêt.

– Brian, viens voir ! appela Pete.
– Qu’est-ce que tu as trouvé ? demandai-je en escaladant un tas de débris pour rejoindre l’endroit que Pete pointait du doigt.
– Là. Sous ce câble. Tu le vois ?

Je suivis son doigt et aperçus un pistolet à eau en plastique mauve délavé que nous avions perdu au printemps de notre année de cinquième, à peine trois mois avant que Pete ne me soit arraché.

– Nous avons passé des heures à le chercher ! dit Pete, que le souvenir de ce jouet semblait avoir replongé plusieurs années en arrière. Nous étions arrivés en retard au dîner parce que la nuit était tombée et nous avons dû pousser les motos jusqu’à la maison. Mon père était même venu à notre rencontre. Tu te souviens ?
– Oui, nous avons presque été privés de dîner, tellement il était énervé.

Le sourire de Pete s’estompa en repensant aux bons moments qu’il avait partagés avec sa famille. Il semblait réaliser à quel point il était toujours affecté par les événements qui avaient changé nos vies. Je passai un bras autour de sa taille et me blottis contre lui. Il passa un bras autour de mes épaules et soupira.

– Je ne pensais pas que ça me toucherait autant, Bri, dit Pete en frissonnant légèrement.
– Je comprends, mon cœur. C’est bizarre pour moi aussi. C’est la première fois que je reviens ici depuis tout ce qui s’est passé. Mais c’est derrière nous. Nous sommes de nouveau ensemble, et personne ne peut rien y changer. Pas même ton père ou ta mère.

Ses yeux se remplirent de larmes.

– Ça fait toujours mal, Bri. Vraiment mal. Putain, je pensais que j’avais tourné la page.

Je me tournai pour lui faire face et le serrai dans mes bras de toutes mes forces pour lui montrer à quel point je l’aimais. Il répondit en me serrant contre lui tout aussi fort. Quelques secondes plus tard, il pleurait doucement sur mon épaule, ses larmes inondant mon épaule dans la lumière vive du matin.


Une fois dans la voiture, nous prîmes la direction du centre-ville pour aller déjeuner. Peu de paroles furent échangées en chemin, comme nous étions l’un et l’autre absorbés par nos pensées. Nous nous arrêtâmes devant une sandwicherie et mangeâmes dans la voiture. Le visage de Pete s’éclaira un peu pendant qu’il avalait son sandwich.

Ce que les parents de Pete lui avaient fait était au centre de mes pensées. Une colère sourde bouillonnait sous la surface. Je savais que j’avais du mal à la dissimuler parce que Pete n’arrêtait pas de me lancer de longs regards pensifs. Quand il eut terminé son sandwich et jeté l’emballage dans le sac, il se tourna vers moi.

– Très bien. Crache le morceau.
– Hein ?
– Je sais que quelque chose te trotte dans la tête, dit Pete. Tu fais la grimace depuis que nous sommes montés dans la voiture.

Après une courte pause, je répondis :

– Je les déteste.
– Qui ça ? demanda Pete avec surprise.
– Tes parents.
– Brian, ça ne sert à rien. Tu gaspilles ton énergie. Ils ne font plus partie de ma vie, et tu es là. C’est tout ce dont j’ai besoin.
– Je ne peux pas m’en empêcher, Pete, affirmai-je. Ils t’ont fait tellement de mal, et je ne peux pas leur pardonner.
– Ils t’ont fait du mal à toi aussi, Brian, dit calmement Pete.
– Mais ils n’ont jamais levé la main sur moi ! m’emportai-je.
– Ah bon ? Qu’est-ce qui ce serait passé ce soir-là si mon père t’avait attrapé ? Il n’allait pas te prendre dans ses bras pour t’embrasser. Écoute, Brian, dit-il en voyant mon côté obtus refaire surface, comme tu l’as dit, c’est du passé, c’est derrière nous. Ils ne peuvent plus nous faire du mal. S’il te plaît, laisse tomber.
– Je vais essayer, dis-je sans conviction.
– Merci, Bri, dit Pete avec un sourire qui me réchauffa le cœur, dissipant momentanément mes doutes.

Nous retournâmes à la maison après le déjeuner pour aider ma mère et Dawn à faire les cartons. À nous quatre, nous parvînmes à avancer plus vite que je ne l’aurais imaginé. À ce rythme, nous n’aurions besoin que de deux jours pour tout boucler, alors que nous avions prévu une semaine. Nous allions avoir plus de temps pour voir Chris et Kathleen.

J’étais impatient de les revoir. Je n’avais pas vu Chris depuis presque quatre mois*. Chris avait invité ses nouveaux amis à dîner pour nous les présenter. Je m’étais très bien entendu avec Tony, mais Pedro s’était imaginé que j’étais venu prendre sa place dans la vie de Chris. Mac s’était montré gentil mais réservé. Les choses avaient dégénéré quand j’avais failli en venir aux mains avec l’un d’entre eux.

Après nous avoir séparés, Kathleen nous avait installés à la table de la salle à manger pour que nous discutions calmement. Il nous avait  fallu un moment pour découvrir que nous voulions tous la même chose : faire partie de la famille de Chris et Kathleen. À la fin, une trêve fut prononcée, mais j’étais curieux de voir comment les choses avaient évolué entre Chris et ses amis. Nous n’allions pas tarder à le savoir.

La réalité du déménagement avait fini par rattraper Dawn qui passait la nuit chez une amie. Elle nous avait dit qu’elle ne passerait pas beaucoup de temps avec nous en attendant le départ pour Portland. Maman l’avait autorisée à passer du temps avec ses amies en guise de consolation. Cela m’était égal.

Pete et moi sortîmes diner ensemble ce soir-là. Nous voulions prendre le train rapide jusqu’à San Francisco pour manger dans un petit restaurant italien de Castro qui s’appelait The Sausage Factory. Maman ne voulait pas que nous mettions les pieds dans ce quartier, qui selon elle était rempli de prédateurs qui n’attendaient que notre venue pour nous sauter dessus. Je la fixai du regard jusqu’à ce qu’elle réalise ce qu’elle venait de dire. Pete garda une main ferme sur mon épaule alors que je tentais de contenir la colère que ses paroles avaient provoquée. Elle s’excusa platement et semblait sincère quand elle nous expliqua qu’elle n’avait pas réfléchi avant de parler, victime de ses anciens préjugés. Je pris Pete par la main et nous quittâmes la maison en la saluant à peine.

Je fulminais pendant tout le trajet jusqu’à la gare. Pete me calma en quelques mots et me donna un baiser réconfortant. Il me persuada que ma mère ne pensait pas ce qu’elle avait dit. Je n’en étais pas certain, mais il avait néanmoins réussi à apaiser ma colère. Alors que nous sortions de la gare pour nous diriger vers le restaurant, je fus choqué de voir des couples gays qui se tenaient la main et qui s’embrassaient dans la rue, quand bien même nous étions dans le quartier de Castro. Je n’avais jamais été dans un endroit aussi tolérant auparavant. Au bout d’un moment, je pris la main de Pete en souriant, profitant de l’esprit de liberté qui régnait dans le quartier.

Le restaurant n’était pas encore plein quand nous fûmes installés, mais il se remplit rapidement après que nous eûmes commandé. La nourriture était excellente et les portions généreuses. Quand nous eûmes terminé le repas, nous étions repus.

Pete régla l’addition et nous sortîmes dans la douceur de la nuit d’été. Nous prîmes notre temps pour retourner à la gare, nous imprégnant de l’ambiance de Castro autant que possible. Le nombre d’hommes qui nous déshabillèrent du regard alors que nous marchions me sidéra. À chaque fois que quelqu’un nous regardait, Pete passait son bras autour de ma taille et m’embrassait. Je ne m’en plaignais pas, et cela ne semblait pas déplaire non plus à nos admirateurs. Nous croisâmes quelques autres couples de notre âge au cours de la promenade. C’était plaisant de les voir marcher en se tenant la main sans se soucier du regard des autres.

Nous rentrâmes à la maison vers dix heures du soir. Maman était encore debout et finissait de remplir des cartons. Quand elle nous aperçut, elle nous présenta ses excuses de nouveau. Je les acceptai et lui donnai une accolade, puis Pete et moi nous retirâmes dans ma chambre.

– Bri, ta mère ne voulait pas t’offenser, dit Pete en enlevant ses chaussures. Elle a juste peur pour toi.
– Je sais, mais c’est la façon dont elle l’a dit… C’est comme si elle parlait de nous dans cinq ans ! commentai-je en enlevant mon T-shirt avant de le poser sur un carton.
– Brian, tu sais que ce n’est pas vrai. Déjà, nous n’avons pas l’intention d’aller voir ailleurs, si ?
– Non, tu as sans doute raison, répondis-je d’un air las.
– J’ai sans doute raison ? demanda Pete en haussant un sourcil, s’avançant vers moi.
– Pete…
Sans doute raison ? répéta-t-il avec un sourire malicieux.
– Ne fais rien que tu ne regretteras plus tard, répondis-je avec un petit sourire en me reculant.

Il se redressa et me lança un regard étrange.

– Comment pourrais-je jamais regretter de t’aimer ?

Toutes mes vieilles angoisses remontèrent à la surface alors que je me remémorais les épreuves que je lui avais fait traverser depuis que nous nous étions retrouvés.

– Bri, n’en parlons plus. C’est du passé. Tu es là avec moi, et c’est tout ce qui compte.
– Comment est-ce que tu savais à quoi je pensais ? demandai-je avec curiosité, une fois que la vague d’angoisse fut retombée.
– Je le voyais dans tes yeux. Oublie ça, Bri, s’il te plaît.
– D’accord, dis-je. C’était une réaction réflexe, je crois.

Pete soupira légèrement et pinça les lèvres sur le côté alors qu’il s’approchait de moi pour me serrer dans ses bras. Il me connaissait trop bien.

– J’aimerais tellement effacer ces souvenirs de ta mémoire, dit-il.
– Pas moi. Sinon je ne saurais pas la chance que j’ai d’être avec toi.

Pete me souleva le menton du bout du doigt et m’embrassa avec ardeur. Nous continuâmes à nous déshabiller tout en prolongeant le baiser autant que possible. Je m’allongeai sur le matelas et tirai Pete au-dessus de moi, l’enserrant avec mes bras et mes jambes pour être au plus près de lui. Notre étreinte se renforça encore quand il me serra dans ses bras puissants.

– Je t’aime, Pete.

Il répondit par un sourire et m’embrassa de plus belle. Nous perdîmes la notion du temps alors que la nuit avançait et que nous laissions la passion nous consumer.

* NdT : ce paragraphe et le suivant font référence à des événements survenus dans deux romans parallèles centrés sur le personnage de Chris Forn, écrits par Drake Hunter avec l’autorisation de Dewey. La chronologie de ces romans se croise avec celle de Brian et Pete.
Le site de Drake n’est plus en ligne depuis 2005, néanmoins les plus curieux d’entre vous peuvent découvrir ses romans (en anglais) grâce à l’archivage du web :
Finding His Own (58 chapitres)
A Place To Live (33 chapitres) :


Chapitre 20

© Tous droits réservés 2009-2011 | Design par SupportduWeb.com |