Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 22 - Prises de conscience

C’est exactement à ce moment que je me rendis compte qu’en dépit de l’amour inconditionnel que je vouais à Pete, j’aimais Chris aussi. Je m’étais menti à moi-même en pensant que mes sentiments pour Chris n’étaient rien de plus qu’une amitié fraternelle. Une introspection plus poussée prouvait que j’avais eu tort. J’avais peur de ce que je ressentais. J’étais inquiet et un peu perdu.

Nous entrâmes dans la maison et trouvâmes les adultes en train de s’affairer dans la cuisine. Ils essayaient de se rendre utiles, mais le résultat était plutôt contre-productif faute d’espace. Chris annonça qu’il allait traverser la pièce avec Tony, et les flots s’ouvrirent comme pour le passage de la Mer Rouge. Tony, embarrassé, se confondit en remerciements pendant que Chris l’emmenait dans la cour derrière la maison.

Pete me poussa derrière eux, mais je fis volte-face en sentant mes poumons se comprimer et ressortis devant la maison. Pete me regarda m’éloigner, visiblement perplexe. Je marchai vers sa voiture sans m’arrêter et m’appuyai dessus, les bras tendus et les mains posées sur le toit. Je sentais que j’étais sur le point de faire une nouvelle crise de panique à cause de ces sentiments qui me torturaient. Je me forçai à ralentir ma respiration et me concentrai sur les battements de mon cœur, essayant de les faire revenir à la normale. Plusieurs minutes s’écoulèrent, et personne ne me rejoignit.

Qu’est-ce que je fous, putain ? pensai-je. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? Pourquoi est-ce que ça me perturbe autant que Chris et Tony soient ensemble ? Je devrais être heureux pour eux au lieu d’être ici tout seul, à m’apitoyer sur mon sort !

Je me redressai péniblement et retournai vers la maison. Je fis une courte pause avant d’ouvrir la porte, puis entrai et traversai rapidement la cuisine bondée pour rejoindre la cour derrière la maison. Des personnes que je ne connaissais pas étaient rassemblées autour de la table alors que Pete discutait avec Chris et Tony, assis sur le banc. Mac et Pedro écoutaient ce que Pete était en train de dire. Leurs regards convergèrent sur moi quand j’apparus sur le patio.

– Désolé, les gars. Il fallait que je sorte prendre l’air.
– Mec, tu as vu ta tête ? On dirait que tu viens d-de… p-prendre un rail de coke ou un truc comme ça, dit Tony avec le phrasé étrange qu’il gardait en séquelle des coups qu’il avait reçus. Tu es sûr que ça va ?
– Pas vraiment, mais je survivrai.

Leurs regards inquisiteurs m’encourageaient à continuer.

– Parfois, j’ai des accès de panique…

Pete tourna brusquement la tête vers moi et me jeta un regard où se mêlaient l’inquiétude et la colère.

– … et je mets un certain temps à me calmer. C’est pour ça que je suis sorti tout à l’heure.
– Brian, pourquoi est-ce que tu ne m’as pas dit que tu faisais une crise de panique ? demanda Pete avec irritation.
– Parce que je ne voulais pas que tu t’inquiètes et que je savais que je m’en sortirais tout seul. Ce n’était pas une grosse crise.
– Ne me raconte pas de conneries, Brian ! Merde ! s’emporta Pete en tournant les talons, avant de disparaître dans la maison, furieux.
– On dirait que tu l’as mis en rogne, commenta Pedro dans le silence qui suivit le départ de Pete.
– Oui, on dirait bien, confirmai-je en soupirant.
– Mec, tu fais confiance à P-pete ? me demanda Tony en se tournant vers moi.
– Bien sûr, répondis-je, soutenant avec difficulté son regard pénétrant.
Alors fais-lui con-fian-ce, dit Tony en accentuant chaque syllabe.

Je réfléchis à ce qu’il venait de dire. Il ne me fallut pas longtemps avant de comprendre où il voulait en venir. Si je faisais vraiment confiance à Pete, alors je devais être capable de me confier à lui en toute circonstance. Pete m’en voulait avant tout parce que je lui avais caché que je me sentais mal.

– Merci Tony.
– P-pas de p-problème, mec, dit le jeune homme avec un léger sourire.

Je retournai à l’intérieur à la recherche de Pete. Il n’était pas parti bien loin. Il était dans la cuisine avec Kathleen et Mme Braden, et donnait un coup de main pour la préparation des steaks hachés. Pete leva les yeux quand j’entrai, mais retourna immédiatement à sa tâche. Le message était clair pour moi, et je sentis mon cœur sombrer dans ma poitrine.

– Tu as raison de m’en vouloir, Pete. Je me suis comporté comme un con.
– Brian…, menaça Kathleen.

Je l’ignorai et poursuivis :

– J’aurais dû te dire comment je me sentais.
– Oui, tu aurais dû, dit Pete en aplatissant brutalement une boule de viande hachée pour faire un steak haché.

Mon cœur se serra un peu plus.

– Peut-être que nous devrions vous laisser, dit Jenny Braden.
– Non, ne vous inquiétez pas, vous pouvez rester, dit Pete avec désinvolture, mais sans donner le moindre signe qu’il allait se lever pour que nous puissions parler en privé, comme s’il voulait m'embarrasser devant Kathleen et Jenny.
– Pete, j’ai tellement de souvenirs ici en Californie que parfois, j’ai du mal à réaliser que les choses ont changé. J’intériorisais beaucoup pendant que nous étions séparés. Kathleen et Chris m’ont aidé, mais c’était impossible pour eux de gérer toute la colère que j’avais en moi, et j’en ai gardé beaucoup à l’intérieur. Peut-être que c’est pour ça que j’ai failli mourir. Et à cause de ce qu’on disait tout à l’heure avec Tony et Chris, je leur ai caché encore davantage de choses.
– C’est un peu merdique, comme excuse, pour expliquer pourquoi tu m’as tenu à distance comme ça, Brian, dit sarcastiquement Pete. Tu es censé pouvoir me faire confiance !
– Pete, surveille ton langage !

Pete claqua une nouvelle boule de viande hachée sur la planche et dit :

– Kathleen, s’il te plait ! Cette conversation ne te concerne pas, donc reste en dehors de tout ça !

Il se leva et sortit par la porte d’entrée sans se retourner. Mon estomac se retourna quand je le vis monter dans sa voiture et s’éloigner dans un crissement de pneus. Je restai planté derrière la porte vitrée en regardant l’espace vide où se trouvait la Malibu quelques instants plus tôt, sans arriver à croire qu’elle n'était plus là.

– Brian ? dit doucement Kathleen derrière moi.
– Il est parti, dis-je en réponse à la question qu’elle n’avait pas encore posée. Je l’ai perdu. Encore une fois, murmurai-je alors que mon coeur se remplissait de désespoir.
– Il reviendra, Brian, affirma la mère de Tony depuis la cuisine. Je crois qu’il a des raisons de revenir. Sinon il ne se donnerait pas la peine de se mettre en colère.
– Brian, reprit Kathleen, qu’est-ce qui se passe exactement ?
– Je ne suis pas sûr, répondis-je après un blanc. Ces derniers jours n’ont pas été faciles. Beaucoup de mauvaises choses sont arrivées. Tellement de haine…

Mes paroles restèrent en suspens alors que je regardais fixement l’emplacement désespérément vide devant la maison, comme hypnotisé. Je sursautai quand je sentis une main amicale sur mon épaule.

– Jenny a raison, mon chéri, dit Kathleen doucement. Pete va revenir. Pourquoi est-ce que tu ne nous aiderais pas à faire les steaks hachés ?

Je laissai Kathleen m'éloigner de la porte vitrée et me lavai les mains à sa demande. Je ramassai la boule de viande que Pete avait jetée en disant à Kathleen de ne pas se mêler de la conversation. J’esquissai un sourire en repensant à l’expression médusée de cette dernière devant la réaction de Pete. Je laissai échapper un gloussement qui attira l’attention des deux femmes.

– Qu’est-ce qu’il y a, Brian ? demanda Kathleen.
– Rien, dis-je en souriant de plus belle.
– Ne te fais pas prier, jeune homme.
– Tu aurais dû voir ta tête ! Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi surpris !
– Je dois reconnaître que j’étais surprise. Je ne m’attendais pas à une telle réaction, surtout de la part du garçon le plus civilisé de la maison, s’offusqua-t-elle en pointant sa spatule vers moi. Méfie-toi, Brian, je peux encore demander à Chris ou Mac de te tenir en place pendant que je t’administre une fessée !

Cette évocation fut le point de départ de mon second fou rire ce jour-là, et j’en avais désespérément besoin. Je riais tellement que je tombai du tabouret de bar sur lequel j’étais juché en me cognant le bras, mais même la douleur ne parvenait pas à avoir raison de mon hilarité. J’avais à peine réussi à me relever et à m’appuyer contre le mur quand j’entendis une voix se mêler aux éclats de rire de Kathleen et Jenny. En me retournant, j’aperçus Pete qui se tenait près de l’entrée. Il arborait un léger sourire. Sa présence eut pour effet de stopper immédiatement mon fou rire. Je ne savais pas à quoi m’attendre de sa part.

– Tu sais ce qui me contrarie le plus, Brian ? dit-il en souriant toujours. C’est que tu déteins sur moi. J’étais en train de prendre la fuite, comme toi ce matin. Kathleen, je suis désolé de t’avoir mal parlé tout à l’heure. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
– Oh, j’ai ma petite idée, dit-elle en jetant un regard entendu dans ma direction. J’ai déjà ressenti la même chose plusieurs fois, et pas qu’avec Brian.
– Mme Braden…, commença Pete.
– Ça ira pour cette fois, jeune homme, dit Jenny avec bienveillance.

Pete hocha la tête et se tourna vers moi.

– Brian, est-ce qu’on peut parler ?

Je le suivis sans poser de question, soulagé qu’il veuille bien encore me parler. Il me conduisit au salon et s’installa sur le canapé. Je m’assis en face de lui pour pouvoir observer  la moindre nuance d’expression sur son visage.

Nous nous lançâmes au même moment :

– Brian, je…
– Pete, je suis tellement…
– Vas-y, Bri.
– Non, toi en premier.

Après un silence gêné, Pete prit la parole.

– Brian, je vois la peur dans tes yeux. Je t’aime. Je ne vais pas te quitter pour si peu, mais j’ai besoin de savoir que tu me fais confiance, dit-il avec gravité. Quand tu me caches des choses, j’ai l’impression que ce n’est pas le cas. J’ai besoin de savoir que si ça ne va pas, tu viendras me voir. Si tu ne peux pas ou que tu ne veux pas, alors notre relation n'a aucun sens.

Le regard de Pete ne quitta jamais le mien pendant qu’il me parlait, et ses paroles avaient un pouvoir captivant sur moi.

– Je ne veux pas que tu essaies de me protéger en me cachant des choses pour ne pas m’inquiéter ou ne pas me plomber le moral. Tout ce qui affecte la façon dont tu vis notre relation, que tu me le dises ou non, m’affecte aussi. Je suis avec toi pour la longue route. J’espère que tu le sais sans l’ombre d’un doute. Ce n’est pas juste que tu sois obligé d’affronter tes problèmes tout seul, et ce n’est pas juste si tu me laisses dans l’obscurité. D’accord ?
– C’est dur pour moi parfois, Pete, dis-je doucement après un court silence. Je n’arrive pas toujours à comprendre ce qui me perturbe ou ce que je ressens. J’ai besoin de temps pour y voir clair. Je peux partager mes pensées avec toi, mais elles peuvent prêter à confusion comme je peux me tromper ou manquer de recul. Je ne veux pas te dire quelque chose qui pourrait créer des problèmes entre nous alors que ce n’est pas le vrai sujet.
– Bri, même si tu ne me le dis pas, je sais quand tu es préoccupé. Tu n’arrives pas à le cacher. J’aimerais autant savoir ce qui se passe plutôt que de me demander si j’ai fait quelque chose pour te mettre en colère, dit-il avec sincérité. J’ai besoin de savoir où nous en sommes, tous les deux. Peut-être que tu as l’impression que je me sens en sécurité dans notre relation, mais parfois j’ai peur que ce soit toi qui me quittes. J’ai besoin d’être rassuré sur le fait que tu m’aimes, et quand tu prends la fuite comme ce matin ou que tu te fermes comme une huître, je me pose des questions.

Pete cessa de parler et observa ma réaction. Je ne m’attendais pas à cet aveu. J’avais toujours pensé que j’étais celui qui se sentait en danger dans notre relation, mais apparemment je n’étais pas le seul. Je ne savais pas trop quoi répondre. Je baissai le regard et restai silencieux, essayant d’identifier exactement ce que je ressentais.

– Brian, est-ce qu’on est d’accord ? demanda Pete. Ou est-ce que nous avons un problème ?
– Oui, répondis-je dans un murmure. C’est moi. Je suis le problème.
– Stop ! Ça suffit ! s’emporta Pete. Ne remets pas ça sur le tapis. Il n’agit pas de toi, mais de nous. Nous sommes deux dans cette relation. Nous devons régler ça ensemble.
– Mais ce n’est pas toi qui dois composer avec ces émotions de merde ! me défendis-je, piqué au vif.
– Non, mais elles m’affectent autant que toi, rétorqua vivement Pete. Qu’est-ce que je viens de dire ? Ce qui t’affecte nous affecte tous les deux. Tu ne m’as pas entendu ?
– Si, je t’ai entendu, admis-je en renouant le contact visuel avec lui.

Kathleen passa une tête dans l’embrasure de la porte pour prendre la température. Elle nous regarda pensivement pendant un moment puis retourna à la cuisine.

– Ecoute, dis-je plus calmement, je sais que j’ai des problèmes à régler. Il y a certaines choses que je garde pour moi, et je sais qu’il y a des choses que tu ne me dis pas non plus.
– Par exemple ?
– Par exemple, ce que ça te fait vraiment d’avoir revu tes parents. Ce que tu ressens quand je pète vraiment les plombs. Ce que tu as envie de me dire quand je te prends la tête.

Le regard de Pete se durcit, puis il baissa les yeux en soupirant.

– Tu as raison, Brian. Je fais la même chose que toi. C’est juste que ça m’embête que tu ne me fasses pas assez confiance pour venir me voir, tu comprends ?

Un déclic s’opéra dans ma tête.

– Pete, je n’irais voir personne d’autre que toi. Je t’ai confié ma vie et mon cœur, mais je ne peux pas dépendre complètement de toi.

Il releva la tête, la mine contrariée. Je développai.

– Je dois pouvoir être indépendant aussi. Nous ne pouvons pas être tout l’un pour l’autre. Si c’était le cas, nous serions moins que ce que nous sommes. Je n’ai pas envie de ça, et je pense que toi non plus. Je ne serais plus celui dont tu es tombé amoureux, et vice-versa. Désolé, mais je n’arrive pas à exprimer clairement ce que je ressens.

Pete fixa le sol et se recula dans le canapé, le front plissé. J’avais fait de mon mieux pour lui expliquer ce que je ressentais, mais je ne savais pas s’il allait me comprendre.

– Je sais que c’est dur pour toi, Pete, et qu’il te faudra sans doute du temps pour t’ajuster. Je… Euh… Je vais te laisser réfléchir tout seul. S’il te plaît, n’oublie pas que je t’aime.

Je me levai lentement pendant que Pete restait immobile. Je me tournai pour m’éloigner, mais il m’attrapa la main. Je le laissai la tenir pendant quelques instants sans croiser son regard. Il fallait qu’il trouve les réponses tout seul, tout comme je devais affronter les sentiments que j’avais pour Chris. Pete serra ma main à la limite de la douleur puis la relâcha.

– Moi aussi, je t’aime, Brian, chuchota-t-il. De tout mon cœur.

Je quittai Pete sans jeter un regard en arrière. Je luttais intérieurement comme mon instinct me commandait de retourner auprès de lui et de le prendre dans mes bras.

Jenny Braden était seule quand j’entrai dans la cuisine.

– Vous avez pu recoller les morceaux ? demanda-t-elle.
– Non, pas vraiment, soupirai-je. Ça prendra du temps. Nous avons chacun du chemin à parcourir.

Elle m’observa pendant un moment. J’attendais une réaction de sa part, mais quand je sentis qu’il n’en viendrait pas, je me dirigeai vers la porte de derrière.

– Toi et Tony avez beaucoup en commun, dit-elle d’un air détaché en nettoyant le plan de travail. Vous gardez au fond de vous des secrets liés à votre passé auxquels les autres ne pourront jamais accéder. Ce que Tony n’a pas encore compris, et je crois que c’est vrai pour toi aussi, c’est que priver l’être aimé d’une partie de soi est une forme de trahison.

Ses paroles me heurtèrent avec une violence physique. Je dus m’agripper au comptoir pour ne pas perdre l’équilibre alors que la pièce se mettait à tourner autour de moi. Après la trahison dont j’avais été victime, étais-je en train d’infliger la même chose à Pete ? La mère de Tony poursuivit sans se soucier, ou peut-être sans remarquer l’effet que ses paroles avaient sur moi.

– En cachant cette partie de toi, tu ne seras jamais complètement engagé dans la relation. Et si l’engagement n’est pas total, la relation a peu de chances de survivre.
– Est-ce que vous êtes en train de me dire que je devrais tout raconter à Pete, même si ça doit le tuer ? demandai-je lentement, avec des papillons dans le ventre.

Mme Braden me jeta un regard, puis retourna à son nettoyage.

– Non, ce serait stupide. Tout le monde a son jardin secret, à juste titre. Ce que je dis, c’est qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Soit vous êtes dans une relation, soit vous ne l’êtes pas. Ne se dévoiler qu’en partie au cas où les choses tourneraient mal condamne la relation à l’échec.

Un frisson parcourut mon échine. Ce que disait Jenny m’effrayait. J’étais terrorisé. La simple idée de perdre Pete m’était insupportable. Incapable d’en entendre davantage, je poussai la porte de la cour où la fête battait son plein.

Mac et Pedro se tenaient au milieu des convives dans une position de combat. Ils avaient du mal à réprimer un sourire bien que Mac s’efforçait de paraître féroce. Pedro s’élança et donna une légère claque sur la joue de Mac, puis esquiva une contre-attaque du garçon plus vigoureux.

– Tu me cherches, frérot. Fais gaffe, tu pourrais regretter de m’avoir provoqué, menaça Mac alors que Pedro faisait un pas en arrière, se plaçant juste hors d’atteinte de son ami de couleur.
– Je n’ai rien à regretter, plaisanta Pedro. Tu ne m’as pas touché, et tu n’y arriveras pas. Tu n’es pas assez rapide. Muy lento, caracol.

Mac fit un pas en avant et décocha un coup, mais Pedro, plus compact et rapide, se baissa juste à temps et parvint à donner une claque à Mac sur l’autre joue. Plutôt que de s’avouer vaincu, Mac continua à s’avancer vers Pedro pour le forcer à battre en retraite. Bientôt Mac se lançait à la poursuite de son frère adoptif, mais n’avait aucune chance de le rattraper dans une course à pied.

– C’est ça, tu as raison de courir ! s’exclama Mac alors que Pedro prenait ses jambes à son cou en franchissant le portail sur le côté de la maison.
– Trop lent ! répondit Pedro de l’autre côté de la maison.

Mac referma le portail avec un grognement de satisfaction.  Il hocha la tête en passant devant moi, arborant un sourire réjoui. Je pris une canette de soda et me dirigeai dans un coin de la cour. Je comptai treize convives, dont la plupart m’étaient familiers. Je croisai le regard de Chris pendant un bref instant, mais il poursuivit sa conversation avec un homme qui ne pouvait être que Juan, le partenaire de Chen. La discussion avait l’air animée et ne semblait pas tourner en faveur de Chris. C’était amusant de voir l’adolescent solidement charpenté s’asseoir avec Tony et bouder pendant un moment.

Je continuais à observer les interactions qui avaient lieu devant moi. Les adultes s’occupaient de ravitailler les vivres pendant que les plus jeunes discutaient et s’amusaient. Chris me chercha du regard et je soutins le sien un peu plus longtemps. J’esquissai un sourire qui se voulait rassurant, mais l’expression ombrageuse de Chris anéantit mes espoirs. Tony suivit le regard de Chris et se rendit compte que je me tenais à l’écart. Le garçon convalescent me fit signe d’approcher. Je hochai la tête mais restais immobile. Je n’étais pas prêt à rejoindre le groupe, de peur que la proximité avec Chris ne me fasse perdre mes moyens de nouveau.

Le temps que je finisse mon soda, les premiers steaks hachés et saucisses quittaient la grille du barbecue. Chris remit de la viande à griller avant de rejoindre Tony sur le banc. Mac et Pedro engloutirent rapidement ce qui restait de la première fournée. Un silence relatif tomba sur l’assistance pendant que les deux frères étaient absorbés par leur assiette.

Je sentis que tout le monde me regardait alors que je me servais sur la grille suivante. Kathleen discutait tranquillement avec Mme Braden, et M. Braden avait l’air de les écouter. J’avais l’impression de ne pas être à ma place. C’était la fête de Tony, et je faisais toute une histoire pour rien. Sauf que ce n’était pas rien pour moi. Pourquoi est-ce qu’ils se soucieraient de moi ? Tony avait failli mourir, nom d’un chien. C’était une célébration de sa vie, et non de mes problèmes.

Chris regarda dans ma direction, m’interrogeant silencieusement sur ce qui n’allait pas. Je m’efforçai de ne pas croiser son regard. Tony était assis à côté de lui et enfournait distraitement de la nourriture dans sa bouche. C’était vraiment un glouton quand il mangeait, pire même que Chris ou moi. Son regard semblait perdu dans le lointain. Il se posait sur moi de temps à autre, mais c’était comme s’il regardait à travers moi. Mac et Pedro échangeaient à voix basse avec Juan et Chen. La scène me rendait nerveux. J’avais l’impression qu’ils attendaient que j’explose de nouveau, ou pire.

Pete fit une apparition après que j’avais avalé la moitié de mon repas. Son expression était prudemment neutre, et son langage corporel trahissait ses tourments intérieurs. Il se dirigea droit vers la table et remplit son assiette avant de retourner manger seul dans la maison. Je le regardai disparaître avec un sentiment confus de culpabilité. Le contenu de mon assiette ne me paraissait soudain plus aussi appétissant. Plutôt que de révéler mes états d’âme en jetant la fin de mon repas, je restai cloué sur place, regardant tout le monde et personne à la fois.

Sans que je ne puisse me l’expliquer, je trouvai mon sanctuaire intérieur et laissai libre cours à mes pensées, sans me soucier de là où elles m’emmèneraient. Une idée revenait sans cesse à la surface : j’avais peur. J’avais peur d’être abandonné par ceux qui m’étaient chers. L’amour de Chris pour Tony l’éloignait de moi, et j’étais celui qui avait déclenché la chaîne d’événements qui avait rendu la chose possible. Si je n’avais pas parlé à Tony en ce jour glacial de février, il aurait renoncé à Chris et tout serait resté comme avant. Ma conscience m’alerta sur le fait que ces pensées étaient égoïstes et déraisonnables, et je savais que c’était vrai. Tout ce qui était arrivé faisait sens, mais mes émotions n’étaient pas rationnelles.

Je me rendis à peine compte que les adultes étaient rentrés dans la maison. Les insectes commençaient à sortir, et Chen s’en plaignait. M. Braden alluma la lampe anti-moustiques, mais ce ne fut pas suffisant pour stopper l’invasion. La maison des Braden était proche de la partie forestière du lotissement, ce qui favorisait la reproduction des insectes.

Je surpris Kathleen en train de me jeter un regard en coin alors qu’elle passait devant moi. Elle suivait Mme Braden en direction des grillades. J’entendais Juan, Chen et M. Braden qui parlaient de leur travail, mais j’avais perdu le fil de la conversation. Je n’avais aucune idée de ce qu’ils racontaient. Parfois un mot ou deux arrivaient à traverser jusqu’à ma conscience. Ce qui me tracassait était de voir Chris et Tony aussi proches. J’étais jaloux de Tony parce qu’il était avec celui que je savais fort comme un taureau mais doux comme un agneau. Et je n’étais plus proche de lui. Je l’avais été à un moment, si l’on veut, mais j’avais quand même l’impression que Tony m’enlevait ce que j’avais avec Chris. C’était stupide, et je le savais, mais les émotions et la logique font rarement bon ménage. Je ne m’aperçus même pas que Tony s’était levé et s’approchait de moi à cloche-pied.

 – B-Brian ?

L’idée fit son chemin dans ma tête. Ce n’était pas tant Tony qui m’éloignait de Chris que ce dernier qui m’abandonnait en rase campagne. Le pire, c’est que je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. J’avais besoin de pouvoir compter sur les personnes autour de moi pour qu’elles soient présentes à mes côtés quelles que soient les circonstances. J’avais été trop souvent abandonné par ceux dont j’avais le plus besoin, et c’était un réflexe de m’isoler pour me protéger.

– B-Brian ! Réveille-toi, mec.

J’avais mon jardin secret, auquel personne n’avait accès, pas même Pete. Mme Braden avait dit que c’était de la trahison. Si je ne gardais rien pour moi, alors je me trahirais moi-même en abaissant toutes mes défenses. Et si je gardai  quelque chose pour moi, alors je trahissais Pete. Qu’étais-je censé faire ? Qui devais-je trahir ? Celui qui comptait le plus pour moi, ou ma propre conscience ?

– Kellam !

Je clignai des yeux et Tony apparut au premier plan, assis sur une chaise en face de moi, le visage impassible.

– Réveille-toi !
– Je suis réveillé, Tony. Je réfléchissais.

Je jetai un coup d’œil aux alentours et m’aperçus que ceux qui étaient encore sur le patio nous regardaient. Il ne restait plus que Mac et Pedro, mais je me sentais mal à l’aise.

– Ouais, b-bien sûr, dit Tony avec dédain. Qu’est ce qui t’arrive ? On d-dirait que tu t’es… absenté et que tu as laissé ton enveloppe charnelle d-derrière toi.

J’étudiai le jeune homme en face de moi, m’objurguant de fixer le regard perçant qu'il braquait sur moi. Après quelques secondes d’effort, je soupirai et baissai les yeux pendant une seconde avant de soutenir son regard de nouveau.

– Est-ce que nous pouvons parler ? Seuls ? demandai-je faiblement.

Si ma requête surprit Tony, il n’en montra rien. Il hocha la tête. Je me levai et l’aidai à rejoindre la maison en le laissant s’appuyer sur moi. Chris et Tony échangèrent un regard qui en disait long avant que nous n’empruntions l’escalier qui descendait vers la chambre de Tony. Une fois en bas, Tony s’assit sur le lit et rebondit sous l’effet du poids de ses plâtres. J’étais nerveux et commençais à m’agiter.

– Tu p-peux t’asseoir p-par terre, si tu veux, dit le garçon convalescent qui me dévisageait avec curiosité.

La tentation de partir en courant était forte, mais je savais que ce n’était pas une option. Je restai debout. Rassemblant mon courage, je parlai d’une voix blanche :

– Je… Tu dois savoir quelque chose. Peut-être que ça t’aidera à comprendre ce que je ressens. Je suis obligé de te faire confiance, parce que tu pourrais détruire ma relation avec Pete avec ce que je vais te dire.

Tony releva la tête et haussa les sourcils alors que je poursuivais :

– Je… Euh… Je ne t’ai pas dit toute la vérité tout à l’heure quand nous discutions devant la maison.

Le visage de Tony se ferma. Je n’arrivais pas à deviner ses pensées, mais son regard insistant accentuait ma nervosité. Je savais d’expérience que je ne pouvais pas le mener en bateau. Il s’en rendrait compte immédiatement, et je ne voulais pas vivre cette situation. Il fallait que je sois honnête avec lui ou il me taillerait en morceaux, comme je l’aurais fait avec n’importe qui d’autre.

– Tout ce que je t’ai dit dehors est vrai, Tony, mais ce n’est pas tout. Je ne ferais jamais rien qui pourrait vous nuire, à toi, à Chris ou à votre relation. Je te le jure !

Le jeune homme ne semblait pas affecté par mon serment. Je poursuivis.

– Est-ce que tu te souviens quand je t’ai demandé si tu savais ce que je perdais ?

Il plissa les yeux et hocha la tête à deux reprises. Sa coiffure étrange et sa façon désinvolte de s’habiller contrastaient peut-être avec son intelligence, mais je savais que rien ne lui échappait. Je détournai le regard. Je ne voulais pas voir sa réaction à ce que j’allais lui dire.

– Je ne sais pas comment l’exprimer… alors je vais le dire simplement. Je… Je ne m’en suis pas rendu avant l’entrée au lycée, commençai-je avec hésitation. Je suis tombé amoureux de Chris, et je l’aime toujours.

J’attendis une réponse, mais devant son silence, je poursuivis :

– Tu avais raison quand tu disais que je ne pouvais pas perdre ce que je n’avais jamais eu, et c’est peut-être la raison pour laquelle c’est aussi dur de vous voir ensemble, toi et Chris.

Je finis par lever les yeux et croiser le regard de Tony. Son expression était étonnamment neutre. Néanmoins, une certaine intensité émanait de ses yeux, qui me fixaient. Je n’arrivais pas à dire s’il était effrayé, énervé ou les deux à la fois. Cela n’avait pas d’importance. Je savais que je devais lui dire la vérité, même si elle ne lui plaisait pas.

– Tu as ce que je voulais sans jamais pouvoir l’obtenir, et je suis jaloux de toi, Tony. Je sais que c’est mal. C’est contre ça que je lutte intérieurement, d’où la confusion dans ma tête.

De nouveau, j’attendis une réaction qui ne vint pas. Son regard était impénétrable. Je ne savais pas ce qu’il pensait.

– J’aime Pete, Tony. J’ai plus d’amour pour lui que pour moi. Je ne ferais jamais rien qui pourrait compromettre ta relation avec Chris. Je l’aime et je le respecte trop – et toi aussi – pour tenter quoi que ce soit,  même si je n’avais pas Pete.

Une nouvelle pause appela un nouveau silence. Je me sentais vide, en attente d’une réaction qui ne venait pas.

– Je… Euh… Je suis vraiment heureux que tu sois rentré, Tony. Je suis content que toi et Chris vous soyez retrouvés. Ce que je ressentais… ressens n’a aucune importance. Ne devrait avoir aucune importance. Vous méritez d’être heureux ensemble, et c’est tout ce que je vous souhaite.

Je fis un pas en avant, m’attendant presque à ce que Tony m’envoie son poing dans la figure. J’étais prêt à accepter le châtiment que je méritais. Cependant, il se contenta de me suivre des yeux. Quand je me fus suffisamment rapproché, je lui donnai une accolade qui ne dura qu’une seconde, essayant de faire passer autant d’émotion que possible dans ce contact. Son corps se raidit quand je le serrai dans mes bras. Je reculai rapidement, détachant mon regard du sien alors que mes yeux s’emplissaient de larmes.

– Merci de rendre Chris heureux, Tony, dis-je d’une voix rauque. J’espère qu’il en fera autant pour toi. J’aimerai toujours Chris, et je t’aimerai toujours aussi.

Il me fixa simplement du regard. Je me détournai de lui avec tristesse, ouvris la porte et commençai à gravir l’escalier.

– B-Brian, attends, commanda mon ami convalescent.

J’entendis Tony se lever lourdement et attendis.

– P-Pourquoi est-ce que tu n’as jamais rien tenté avec Chris ? demanda-t-il avec curiosité.
– J’avais Pete, répondis-je sans me retourner. Il était vivant quelque part et je pensais que Chris n’était pas comme nous – gay, je veux dire. J’ai essayé de lui cacher aussi longtemps que possible, mais je crois qu’il le savait. Quand j’ai compris qu’il l’était peut-être, c’était trop tard.
– C’est p-pour ça que tu t’en es p-pris à moi en février ? s’enquit Tony.
– Oui, dis-je en confirmant ses doutes. J’avais une bonne idée de ce qu’il ressentait même si ce n’était pas son cas. Tu le connais. Il lui faut un coup de massue sur la tête pour ouvrir les yeux parfois.
– Rien ne s’est jamais p-passé entre vous ?

Je me retournai vers mon ami. Il y avait une lueur dans son regard qui, conjuguée à son expression, me faisait comprendre que notre amitié était en jeu. Il ne me quitta pas des yeux alors que je redescendais l’escalier pour me tenir face à lui. Le regard toujours verrouillé sur le sien, je lui dis :

– J’avais promis à Chris qu’il ne se passerait rien entre nous dès la première semaine où j’ai emménagé, et j’ai tenu cette promesse.  La seule chose que nous avons partagée est un baiser… juste avant que je parte vivre avec Pete. Je te donne ma parole !

Tony plissa les yeux et me transperça du regard. Il était en train d’évaluer la véracité de mes affirmations. En réaction, même si c’était difficile, je fis l’effort de soutenir son regard pénétrant. Convaincu ou pas, Tony brisa le silence qui s’appesantissait.

– Est-ce que Chris est au courant ?
– Je ne suis pas certain, répondis-je en haussant les épaules. Je ne pense pas qu’il comprenne vraiment ce que je ressens, et je ne lui dirai pas. Ça ne ferait que créer un sentiment de culpabilité chez lui et compliquer votre relation.
– Est-ce que P-pete est au courant ?
– Non, répondis-je énergiquement.
– Tu ne lui fais p-pas confiance, lança Tony sur un ton accusatoire.
– Non, réfutai-je, je ne me fais pas confiance à moi-même. Je ne peux pas. J’ai déjà fait trop de conneries pour que je puisse me faire confiance, donc je dois me reposer sur Pete. Ça ne signifie pas que je dois tout lui dire. Ça ne servirait à rien. Nous en souffririons tous les deux sans rien y gagner.

Le regard vif, Tony acquiesça comme si c’était la réponse qu’il attendait.

– Alors qu’est-ce que tu vas faire ? demanda-t-il.
– Je vais partir pour ne pas te mettre mal à l’aise, soupirai-je. Sinon, ce ne serait pas juste. C’est ta fête et je ne veux pas la gâcher plus que je ne l’ai déjà fait.
– Tu ne p-peux pas t’enfuir à chaque fois, mec. Tes p-problèmes ne vont pas s’envoler. Ils attendront ton retour. D-des fois, ils viennent même te chercher ! s’exclama Tony en haussant la voix.

Je lui jetai un coup d’œil rapide. J’avais l’impression qu’il ne s’adressait pas à moi. Il regardait dans ma direction, mais c’était comme si j’étais devenu transparent. Ses paroles nous concernaient tous les deux.

Il parcourut ses cheveux de sa main valide. J’aperçus une cicatrice à l’endroit où un tube avait été inséré dans son crâne pour diminuer la pression par le drainage des fluides. Une rage impuissante emplit ma poitrine à la vue des séquelles des violences qui lui avaient été infligées.

– Ils te p-poursuivront, B-brian… Et tu ne sais p-pas… ce qui arrivera quand ils te rattraperont, chuchota-t-il.

Tony retrouva sa concentration et son visage devint pensif.

– Quoi ? demanda-t-il.
– Comment ?
–  On d-dirait que tu t’es chié d-dessus.

Je n’avais pas réalisé que je m’étais renfrogné jusqu’à ce que Tony le mentionne. La colère que je ressentais se mua en tristesse infinie. De nouvelles larmes succédèrent à celles que je venais de sécher. Je secouais la tête.

– Mec, est-ce que ça va ? demanda Tony, sincèrement inquiet.
– Il le faut. Je n’ai pas le choix, répondis-je avec en souriant faiblement. Je me sens tellement impuissant, Tony. D’abord ma mère, puis… Désolé, mais je ne supporte pas de te voir dans cet état. Tu n’aurais jamais dû subir ça. Tu devrais être en train de t’éclater sur ton skateboard maintenant, pas coincé ici à écouter mes problèmes !
– D-détends-toi, mec, dit Tony d’une voix apaisante. J’ai p-parfois envie d-de tout exploser aussi, mais on ne p-peut rien y faire. Tu ne p-peux pas contrôler ta mère, et je ne p-pouvais p-pas empêcher ces b-bâtards de faire ce qu’ils m’ont fait.
– Alors comment est-ce que tu fais pour gérer ta colère, Tony ? demandai-je avec sérieux. Je ne sais pas comment tu fais, et tout ce que j’ai essayé a bousillé ma vie.
– Je la gère, c’est tout. Si tu cherches à la fuir, c’est elle qui te b-boufferas, dit Tony, semblant se réfugier dans ses pensées pendant un moment avant de reprendre. Tu d-devrais le savoir après tout ce qui t’est arrivé.
– Oui, je sais, mais ça ne m’apprend rien sur comment la gérer.
– Tu vois un p-psy, c’est ça ? D-demande-lui.

Je hochai la tête. Je savais d’après le ton de Tony qu’il n’avait pas la solution et qu’il était conscient que sa réponse ne m’apporterait aucun réconfort. Je me sentis encore plus mal quand je me rendis compte que la conversation avait dérivé loin de la raison pour laquelle j’avais souhaité lui parler initialement.

– Euh, Tony ? Où est-ce que ça nous entraîne, tout ça ? demandai-je avec hésitation.
– Dans ma chambre, mec.
– Tony…
– Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Te d-dire d’aller te faire foutre ? demanda Tony sarcastiquement.
– Je… Je ne sais pas, dis-je, avec un sentiment d’impuissance toujours plus présent.

Je soupirai profondément, ne sachant pas trop quoi dire. Tony m’observa pendant un moment, le visage marqué par une grande concentration.

– B-brian, es-tu mon ami ?
– Je le souhaite, mais après tout ce que je t’ai dit…
– Je sais que tu aimes Chris, dit-il calmement, presque dans un souffle.

Il leva les yeux vers moi. Son regard avait changé. Il avait un voile sombre que je n’avais pas remarqué jusqu’à présent. Je n’en aimais pas l’augure.

– Je l’ai su d-depuis que je l’ai rencontré, mais je ne savais p-pas exactement combien ni p-pourquoi, en fait. Il t’aime aussi, et il p-parle de toi tout le temps, dit Tony d’un air contrarié, avant de continuer, toujours concentré. Si je te d-disais de p-partir, Chris serait b-blessé.

Tony marqua une pause. Il frappa rageusement sa jambe de sa main valide.

– P-putain ! J’en ai marre de ce b-bégaiement ! s’exclama-t-il avec frustration.

Son accès de colère aurait dû m’étonner. C’était la première fois que je l’entendais évoquer ses problèmes d’élocution, mais je réfléchissais à ce qu’il venait de dire. Je bus ses paroles alors qu’il poursuivait frénétiquement, me forçant à garder le contact visuel avec lui.

– B-brian, reprit-il, toujours en colère, mais il me semblait que celle-ci était dirigée contre lui, et non contre moi. C’est trop facile de p-prendre la fuite, mais tout n’est p-pas si facile. Chris… Maman, il m’ont tous d-donné quelque chose d-dont j’avais b-besoin, sauf que je ne le savais p-pas.

Il avait parlé nerveusement, comme si les mots se bousculaient dans sa tête. En même temps, il triturait inconsciemment un petit pendentif de couleur grise qu’il portait autour du cou. Je me rendis soudainement compte que ce n’était pas le premier que je voyais.

– Mec, tu m’as empêché de p-prendre la fuite ce jour-là. Je t’en d-dois une, B-brian. vraiment ! Tu aimes Chris, et alors ? Je p-peux vivre avec ça, mec.

Tony s’interrompit de nouveau et me regarda fixement. Les idées sombres qui l’avaient habité quelques instants plus tôt s’étaient évanouies, et il était revenu dans l’instant présent. Un sourire illumina progressivement son visage. J’entrevis ce qui attirait Chris en lui. Tony était désirable, même s’il le cachait bien.

– Tu sais, notre p-pacte d’amitié… C’est p-pour de vrai, B-brian. Je p-prendrai soin de lui p-pour toi. Il tient b-beaucoup à toi. Et moi aussi.

Le sourire sincère de Tony me fit monter les larmes aux yeux. Je franchis les quelques pas qui nous séparaient et serrai Tony dans mes bras. La force de son étreinte me surprit et me réconforta.

Je perdis le contrôle pendant un instant, laissant échapper un sanglot. Tony renforça son étreinte le temps que je me reprenne le dessus sur mes émotions.

– Merci, Tony, dis-je à voix basse, laissant le soulagement que je ressentais transparaître dans ma voix.
– P-pas de soucis, B-brian. Ça va aller, chuchota-t-il à mon oreille.
– Tony ? Tu es en bas ? appela Jenny du haut de l’escalier. Tu négliges tes invités !
– D-désolé, Maman. J’avais b-besoin de… régler quelque chose.
– Allez, dépêche-toi !
– D-d’accord. J’arrive.

Tony me relâcha d’un air dépité et dit :

– Grillés !
– Oui, on dirait. Qu’est-ce que tu vas dire à Chris ? demandai-je en reculant de quelques pas.
– Que nous avions des choses à régler, comme je l’ai d-dit à Maman. Qu’est-ce que tu vas d-dire à P-pete ?
– Sans doute la même chose, dis-je avec un léger soupir. Euh, Tony ? Merci de m’avoir écouté.
–B-brian, dit-il après m’avoir dévisagé pendant quelques secondes, il fallait des couilles pour me d-dire ce que tu m’as d-dit. Je sais que tu l’as fait p-pour tes p-propres raisons, mais j’apprécie le fait que tu aies p-partagé tes sentiments avec moi.

Je souris et l’aidai à se remettre sur pied.

– Il le fallait. Il fallait que je mette les choses à plat avec toi, sinon j’aurais fondu les plombs.
– Tony ! vociféra Jenny.
– J’arrive ! Tu me d-donnes un coup de main, frérot ? demanda Tony avec une lueur dans le regard.
– Avec plaisir, frérot !

Je soutins Tony dans l’escalier et jusque sur le patio. Chris nous jeta un coup d’œil inquiet quand il nous vit émerger. J’esquissai un sourire et vis le jeune homme athlétique soupirer de soulagement quand il vit qu’il était sincère. Je balayai la cour du regard à la recherche de Pete, mais je ne le trouvai pas. L’inquiétude s’introduisit dans mon esprit, mais je fus vite distrait par une discussion qui comparait l’efficacité de différents exercices de musculation.

Refusant de laisser mes idées noires dicter mon humeur, je me lançai dans le débat avec passion. Il n’en fallut pas plus pour enflammer la discussion avec mes quatre amis, chacun défendant son point de vue. Nous évoquâmes les exercices destinés à développer la puissance et l’endurance, et comment trouver un équilibre entre les deux, puis nous parlâmes de foot américain.

– Brian, tu vas faire la saison de foot cette année ? demanda Pedro.
– Je ne sais pas, répondis-je. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de passer autant de temps loin de Pete. Je ne me sentirais pas bien. Ce ne serait pas juste pour lui.
– Il comprendrait, Bri, lança Chris, placé derrière Tony qu’il serrait par la taille.
– Je sais qu’il comprendrait. Je me demande juste si…

Je laissai ma phrase en suspens, repensant à la conversation que j’avais eue plus tôt avec Pete. Si nous devions être deux individus dans notre relation, alors je devrais faire la saison de foot si j’en avais envie. Est-ce que je me tirais une balle dans le pied en renonçant à la saison ? Une autre pensée fit son chemin : est-ce que je me servais de cette conversation comme d’une excuse pour faire ce que je voulais sans aucune considération pour Pete ?

– A quoi penses-tu, Brian ? demanda Chris.

J’avais vraiment envie que Pete sorte pour que je puisse lui parler. Mon intuition me disait que ce n’étaient pas les mots que j’avais prononcés qui expliquaient son absence de la fête, mais plutôt les implications de ce que j’avais dit. Notre conversation avait porté sur l’essence même de notre relation et de notre dépendance l’un de l’autre. C’était comme si j’avais tiré un missile sur les fondations de notre couple et que j’attendais de voir si elles allaient résister.

– Brian ? dit Chris, me ramenant brusquement à la réalité.

Je me levai d’un bond et dis :

– Il faut que j’aille trouver Pete.
– Est-ce que ça va, Brian ? demanda Chris avec appréhension.
– Ça va, merci, répondis-je distraitement. Je viens de comprendre quelque chose, et il faut que j’en parle avec Pete.

Je me dirigeai vers la maison d’un pas rapide, et j’étais sur le point d’ouvrir la porte quand une poigne solide s’abattit sur mon épaule. Je me dégageai par réflexe et me tournai vers Chris, qui arborait une expression inquiète.

– Brian, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu t’es comporté bizarrement toute la journée. Dis-moi ce qui ne va pas.
– Chris, je dois parler avec Pete. Je lui ai dit quelque chose tout à l’heure… Je lui dois une explication.

Le jeune homme aux larges épaules me fixa du regard pendant un moment et dit :

– Toi et moi, on va discuter avant que tu partes. Tu me caches quelque chose et je veux savoir ce que c’est.

J’avalai ma salive avec difficulté. C’était la conversation que je ne pouvais pas avoir.

– Comme tu voudras, Chris. Laisse-moi y aller !

Il hocha la tête et retourna auprès de Tony. Les regards des quatre garçons étaient de nouveau braqués sur moi. Je déglutis encore une fois et entrai dans la maison.

Les adultes me virent traverser la cuisine en trombe en direction du salon. Jenny Braden dit quelque chose sur le fait que courir dans la maison était interdit. J’étais tellement concentré sur mon objectif que je l’ignorai.

Pete était allongé sur le canapé, face au mur. Je m’assis calmement sur un fauteuil en face de lui, posai mes coudes sur mes genoux et appuyai le menton sur mes mains jointes. Le mètre quatre-vingts de Pete était recroquevillé en chien de fusil et il tenait un coussin contre la poitrine. Un frisson le parcourut alors que je le regardais. Il leva un bras pour s’essuyer un oeil avant de le ramener à sa position initiale. Sa respiration n’était pas régulière : elle variait en intensité. Il ne dormait pas.

Je restai assis à le regarder, cherchant les mots que j’allais utiliser pour éviter tout malentendu. Je savais sans l’once d’un doute que j’aimais ce garçon avec chaque fibre de mon être et que je voulais passer le reste de ma vie à ses côtés, mais ce n’était pas possible si je devais renoncer à qui j’étais pour y arriver.

Pete roula sur le dos. Je voyais le scintillement des larmes qui avaient coulé de ses yeux rouges et gonflés le long de ses joues. Il s’essuya les yeux de nouveau et reposa un bras sur le visage, comme pour garder le monde à distance. De nouvelles larmes coulèrent sur ses joues. Je sentais un déchirement dans mon cœur. Ce fut à mon tour d’avoir les larmes aux yeux. Je ne fis aucun effort pour les cacher. Aussi silencieusement que possible, je m’agenouillai devant le canapé en essayant de ne pas éveiller l’attention de Pete, mais un sanglot incontrôlable me trahit. Pete abaissa le bras et planta son regard dans le mien. La peur et la souffrance que je lus dans ses yeux m'étaient familières. J'avais l'impression de me regarder dans un miroir.

Aucun de nous ne fit un mouvement, ni ne prononça un mot. Nos regards étaient verrouillés l'un sur l'autre, appelant à l'aide et implorant le réconfort d’une simple caresse.

La voix de Jenny Braden brisa le silence.

– Brian, est-ce que toi et… Oh… Désolée.

Malgré cette interruption, nous restâmes immobiles, sans détourner les yeux. J’étais comme hypnotisé par son regard, et réciproquement. Les secondes s’écoulèrent dans une torpeur insoutenable.

Quelque chose finit par céder à l’intérieur de Pete. Je le vis se fissurer. Les larmes inondèrent son visage. Sa bouche articula silencieusement mon nom. Je hochai la tête en signe de réponse, incertain de ce qu’il attendait de moi. Je ne voulais pas m’imposer à lui si ce n’était pas ce qu’il voulait. Pete se laissa glisser du canapé et s’agenouilla devant moi. Il me fixait à travers ses larmes.

– Brian, dit-il dans un souffle. Ne me quitte pas. S’il te plaît ? Je mourrais si tu me quittais.
– Pete, oh mon Dieu…

Je me rapprochai de lui et le pris dans mes bras, le serrant de toutes mes forces. Pete se pencha vers moi dans un sanglot, et son poids me fit perdre l’équilibre. Nous tombâmes sur le sol, mais je ne relâchai pas mon étreinte. Pete enfouit sa tête dans mon épaule et se mit à pleurer. Il ne fallut pas longtemps pour que je fasse de même.


– Brian, Pete, je suis vraiment désolée de vous interrompre, mais je vais rentrer à la maison, dit Kathleen depuis la cuisine.

Pete et moi avions vidé toutes nos larmes et nous étions endormis sur le sol du salon dans les bras l'un de l’autre. J’avais une céphalée sinusale qui dégénérait rapidement en migraine. Pete renifla bruyamment, ce qui m'arracha un gémissement.

– Bri, est-ce que ça va ? demanda-t-il.
– J’ai mal au crâne. Vraiment mal.
– On ferait bien de te ramener à la maison alors.

Pete se dégagea de mon étreinte après m’avoir embrassé sur le front. Je vis les Braden et les garçons qui nous regardaient depuis la cuisine. Juan et Chen se tenaient derrière eux. Tony souriait légèrement, et quand il croisa mon regard, il hocha la tête. Je lui rendis son sourire, au prix d’une vive douleur dans la boîte crânienne. Embarrassé d’être exposé à tous les regards, je parvins à me retourner et à me mettre à quatre pattes.

Pete se tenait à côté de moi, prêt à m’aider à me relever. Je trouvai sa main et me mis à genoux. Je sentis immédiatement un martèlement exploser dans ma tête, et je tremblais comme une feuille. Pete me soutint sous les bras, vite secondé par Chris.

– Je vais vomir, marmonnai-je.
– Dehors ? demanda Pete.
– Oui, dehors, répondit Chris.

Sans attendre, ils me soulevèrent et me traînèrent à travers la porte que Mac ouvrait devant nous. Ils m’emmenèrent à l'endroit où j’avais déjà vomi plus tôt dans la journée. Je poussai un grognement quand j’eus terminé.

– Putain ! Ça fait chier !
– Doucement, Bri, dirent Chris et Pete en chœur.

Pour une raison étrange, je trouvai l’effet comique et réprimai un rire. Un coup d’œil par-dessus mon épaule laissa apparaître Kathleen et les garçons qui me regardaient depuis le porche. Je fus saisi par un nouveau haut-le-cœur.

Quand je me sentis de nouveau capable de bouger, je me remis debout. Ma migraine s’était un peu estompée. Chris et Pete se tenaient chacun d’un côté, prêts à me rattraper si je perdais l’équilibre.

– J’ai besoin de mes cachets, grommelai-je.
– D’accord, mon cœur, dit doucement Pete. Prenons la voiture et rentrons à la maison.

Mon petit ami et mon meilleur ami m’escortèrent jusqu’à la voiture sans encombre et m’installèrent sur le siège passager. En attachant ma ceinture, je vis Tony s’avancer vers nous en clopinant. Je fus surpris de voir de la compassion dans son regard, derrière son sourire.

– Désolé d’avoir gâché ta fête, Tony, dis-je d’un air coupable.
– Non, t’inquiète. P-pas d-de soucis. Ecoute, j’ai d-discuté avec Chen et Juan. Ils nous invitent chez eux d-emain p-pour qu'on p-passe un moment tous ensemble.
– Qu’est-ce que tes parents en disent, Tony ? demanda Chris.
– Juan s’est p-porté caution, dit Tony avec un large sourire. Il faut b-bien que je sorte un p-peu. On d-dormira là-b-bas.

Je me tournai vers Pete qui affichait une expression neutre. Tony suivit mon regard et s’adressa à lui.

– P-pete ? Qu’est-ce que tu en d-dis ?

Il n’était pas difficile de deviner que Pete avait du mal à se positionner. Il n’avait pas encaissé le fait que tout n’était pas réglé dans sa tête comme il l’avait pensé. Son regard croisa le mien. Je lui laissai entendre que c’était à lui de décider, mais un coup d’œil échangé avec Chris scella ma décision avant qu’il ne puisse répondre.

– Bien sûr !
– Cool ! dit Tony avec enthousiasme. On vous appellera d-demain matin pour les d-détails.
– D’accord, dit Pete en faisant le tour de la voiture pour prendre le volant. On vous emmènera.

Tony ne sembla pas remarquer l’humeur maussade de Pete, mais j’y fus sensible. Je savais qu’il nous faudrait discuter pendant des heures, sinon la nuit serait glaciale pour nous deux.

La Malibu se réveilla dans un grondement rauque. Chris et Tony se reculèrent alors que Pete mettait les gaz. Tony nous salua de la main en partant. Le trajet jusqu’à la maison des Forn fut silencieux. Pete était absorbé par ses pensées et il manqua la sortie qui nous aurait amenés à destination. Au bout d’un moment, je compris que ce n’était pas un oubli. Nous poursuivîmes notre route à travers la ville et je fus surpris de l’endroit où il nous emmenait.

Il se gara sur le parking désert et coupa le contact. Je restai assis patiemment, perdu dans mes souvenirs, pendant que Pete décidait ce qu'il allait faire. Puis il sortit de la voiture et se dirigea vers l'entrée. Ma migraine se faisait encore bien sentir, mais je savais que je devais le suivre.

Je ne cherchai pas à le rattraper. Je me contentai de marcher quelques mètre derrière lui, sans lui imposer ma compagnie. Je n’avais aucun doute sur l’endroit où il se rendait.

Pete tourna à droite dans la cour grillagée. Le gravier crissait sous ses pieds et le son résonnait contre le mur du parking, troublant le silence de la nuit. Je le suivis quelques instants, puis il s’arrêta exactement à l’endroit que je pensais. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Je me rapprochai à une distance d’environ cinq mètres et m’arrêtai. Il me dévisagea pendant un court instant puis continua à balayer les environs du regard.

Je sentais le martèlement dans ma tête, mais ce n’était rien comparé aux soubresauts dans ma poitrine. Pourquoi est-ce que Pete nous avait conduits à cet endroit ? Etait-ce pour mettre fin à ce qui avait commencé ici il y a tant d’années ?

– C’est ici que c’est arrivé, non ? dit Pete sans attendre de réponse, sachant parfaitement qu'il avait raison. C’est ici que ma vie a changé pour toujours.
– Et la mienne aussi, ajoutai-je doucement en me rapprochant de lui.

Pete resta silencieux et marcha vers le mur circulaire en briques qui nous séparait du terrain de sport. Il passa la main sur la surface rugueuse, la découvrant comme pour la première fois.

– J’ai l’impression que c’était hier, et en même temps que c’était il y a une éternité, dit Pete à voix basse. Tellement de choses se sont passées depuis. Trop de choses.

Pete me regarda dans les yeux pour la première fois depuis que nous avions quitté la maison des Braden. Son visage était crispé.

– Comment est-ce que tu fais pour te débarrasser des mauvaises pensées, Brian ? Comment est-ce que tu arrives à évacuer la souffrance et la colère ? Comment est-ce que tu fais pour avancer ?
– Tu t’adresses à la mauvaise personne, Pete. Ce sont des choses que je ne fais pas très bien.
– Mais tu as réussi à dépasser ce qui t'est arrivé, ou tu y travailles… Moi, je n’y suis jamais parvenu, dit-il en se retournant vers le mur.
– Bien sûr que tu y es parvenu, réfutai-je. Tu m’as raconté comment Kévin et Jason t’écoutaient quand tu en avais besoin, et comment Jason t’a aidé à comprendre ce qui se passait…
– C’était sur le moment, dit-il en balayant mes paroles du revers de la main.

Il baissa le regard vers le gravier avant de s’adosser au mur en se cachant le visage avec le bras.

– Ma mère… Elle m’a fait du mal. Et Curt aussi. Ils m’ont vraiment fait du mal, Bri.

Je me rapprochai de lui, mais juste au moment où j’allais le prendre dans mes bras, il se laissa glisser au sol, exactement à l’endroit où il m’avait dit qu’il m’aimait. Ses larmes furent les mêmes que celles qu’il avait versées quand nous étions encore des enfants, avant que nos vies ne soient bouleversées. Malgré la migraine, je m’agenouillai devant lui. Pete ne chercha pas à trouver mon regard.

– Parfois, poursuivit-il, je me demande ce qui se serait passé si j’avais réussi à coucher avec elle.

Je déglutis.

– Parfois, j’aimerais que tout ceci ne soit jamais arrivé, dit-il dans un murmure.

Mon estomac se souleva. Je réprimai un haut-le-cœur.

– Parfois, j’aimerais que mes parents m’aiment toujours et que notre famille soit de nouveau réunie. Parfois, j’'aurais préféré…

Sa voix devint inaudible. J’avalai ma salive et demandai :

– Tu aurais préféré quoi ?

Après un silence, il répondit :

– J'aurais préféré être hétéro.

Je fus pris d’un vertige. J’avais l’impression de vivre un tremblement de terre, et j’étais incapable de garder mon équilibre. Je tombai sur le côté, atterrissant brutalement sur mon coude qui se mit à saigner à cause du gravier tranchant. Je ne pouvais pas regarder Pete. J’avais peur qu’il s’aperçoive de l’effet que ses paroles avaient sur moi.

– P-pete ? Qu’est-ce que tu racontes ? demandai-je avec des trémolos dans la voix.

Il poursuivit comme si je n’avais rien dit.

– Si j’avais été hétéro, rien de ceci ne serait arrivé. Ma famille serait encore ensemble et je n’aurais pas été… maltraité.

Je fermai les yeux dans un effort pour retrouver le fil de mes pensées, qui s’étaient éparpillées à cause de la confession de Pete. Il continua à parler, le regard perdu dans le vide. Sa voix faisait penser à celle d'un petit garçon effrayé.

– Curt me détestait. Ma mère… Une fois, il m’a fait préparer le dîner, et j’avais mis trop de poivre sans faire exprès. Il a pété les plombs, tu vois ? Il me frappait sans s’arrêter…
– Pete, tu n’es pas obligé de…
– Des fois, il rentrait du boulot et il était bourré. Il commençait à me frapper dès qu'il avait franchi la porte…

Je l'écoutais parler avec consternation. Je n’avais aucune idée qu’il avait été maltraité physiquement. Son regard était hanté, illuminé faiblement par les réverbères.

– J’avais trouvé cet endroit derrière mon placard. Quelqu’un avait installé une porte dérobée qui donnait accès à un espace entre les murs. Quand je l’ai découvert, je m’y suis caché en attendant que ma mère rentre à la maison. Je pensais qu’elle me protégerait de lui. C’est ce qu’elle a fait… pendant un moment. Puis elle s’est mise à boire avec Curt. Parfois, je restais dans mon trou entre le moment où je rentrais à la maison jusqu’à ce qu’ils aillent se coucher ou que l’alcool les assomme. Je ne leur manquais pas vraiment, mais ce qu’ils disaient sur moi… Les choses qu’ils allaient me faire…

Je fermai les yeux, essayant de faire disparaître la douleur que je ressentais pour lui.

– Tu sais ce qui craint le plus ?

J’ouvris les yeux et le vis me fixer avec un regard chargé de colère. Mon cœur s’affaissa dans ma poitrine.

– Ce qui craint le plus, c’est que j’aie été obligé de subir toute cette merde. Il fallait que je survive pour avoir une chance d’être heureux. Pour te retrouver.

Son visage se tordit de colère et il se mit à crier :

– Je les hais ! Putain, qu’est-ce que je les hais ! J’ai envie de les tuer ! J’ai envie de leur faire tout ce qu’ils m’ont fait !

Je bondis à côté de lui et tentai de le prendre dans mes bras, mais il me repoussa et se releva, me toisant avec des éclairs dans les yeux. Sa voix devint glaciale, envoyant des décharges électriques dans ma colonne vertébrale.

– J’ai envie qu’ils souffrent. J’ai envie qu’ils ressentent la même souffrance que moi. Je veux qu’ils crèvent  !

Pour la première fois depuis que je l’avais rencontré, Pete me faisait peur. Je ne l’avais jamais vu se comporter de cette façon, et encore moins vouloir du mal à quelqu’un. Je me relevai et fis quelques pas en arrière.

– Tu ne peux pas vraiment le vouloir, Pete, dis-je en haletant.
– Tu parles, si je veux ! hurla-t-il. Ils ne méritent pas de vivre après ce qu’ils m’ont fait ! Curt ira brûler en enfer, et je suis prêt à l’aider à trouver le chemin !
– Pete…
– Et cette salope de mère, elle mérite de l’accompagner !
– Arrête, Pete… S’il te plaît… Ne les laisse pas te faire ça.
– Et mon père ? Il ne vaut pas mieux. Il paiera, lui aussi !
– Putain, arrête !

Je me ruai sur lui dans une tentative désespérée et le poussai de toutes mes forces, le faisant tomber en arrière sur le gravier. Il se remit sur pied en un instant et se jeta sur moi. Surpris, je fis un geste pour le repousser, mais il perça ma défense sans difficulté. Un poing atterrit dans mon ventre et un autre heurta ma mâchoire, me faisant chuter au sol. Je n’avais rien vu venir.

– Lève-toi ! Lève-toi ! On ne fait que commencer !

Je secouai la tête pour faire le vide. Pete était aveuglé par la colère. Des larmes coulaient sur mes joues alors que je me relevais. Dès que je fus debout, il lança une nouvelle attaque. Je ne fis aucun effort pour me défendre. Je sentis une explosion de douleur quand il me frappa à la tête une nouvelle fois, me propulsant sur le gravier. Il me fallut quelques instants pour reprendre conscience. Quand je pus bouger de nouveau, je me redressai sur les genoux, respirant avec difficulté. Des larmes de tristesse inondaient mon visage.

– Allez, viens ! cria Pete derrière moi, toujours rempli de colère hystérique.

Je fis une tentative pour me relever, mais je m’écroulai sur le côté, atterrissant sur les genoux.

– Lève-toi !

J’essayai une nouvelle fois et parvins à me mettre debout, dos à lui. Je me retournai lentement, m’apprêtant docilement à recevoir le coup qu’il pensait que je méritais. Dès que je lui fis face, il s’élança. Je fermai les yeux pour ne pas voir le coup arriver, car je savais que je répliquerais, et je ne voulais pas le blesser.

Rien ne se produisit. Je rouvris les yeux, et je vis Pete devant moi, le poing fermé et levé, la commissure des lèvres tremblante et le regard frappé d’horreur. Il tomba à genoux et bascula vers moi, les bras tendus comme pour implorer mon pardon. Je n’hésitai pas une seconde. Je me laissai tomber à genoux et le serrai dans mes bras alors qu’il était secoué de sanglots. Mes propres larmes se mélangèrent au sang qui coulait sur mon visage, et le T-shirt de Pete se teinta de rose.


Chapitre 23

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