Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 4 - La vie de Jared

Brian m’a demandé d’écrire quelques lignes sur moi afin de mieux comprendre mon parcours. Je dois vous avouer que je ne suis pas doué pour l’écriture. Mais comme Pete et Ray ont insisté pour que j’accepte la demande de Brian, je n’ai pas vraiment le choix. Alors voilà, je me lance.

Je m’appelle Jared Samuel Tanner et je suis né un cinq juillet à Santa Barbara, en Californie. Ma famille a déménagé à Portland quand j’avais dix ans.  Je ne suis pas certain de vouloir vivre ici après la fin de mes études universitaires. Cela dépendra si Ray veut rester, et si nous sommes toujours ensemble. Je n’ai pas prévu de rompre avec lui, mais c’est simplement que j’ai du mal à me projeter dans six ans.

J’ai eu une enfance somme toute ordinaire. Je me suis cassé quelques os, dont une jambe et une clavicule qui m’ont privé des joies du ski. Maman et Papa étaient plutôt permissifs, au bon sens du terme. Ils me laissaient faire mes propres expériences, sous réserve que je ne me mette pas en danger. J’ai appris assez tôt à me débrouiller tout seul, tout en sachant que je pouvais faire appel à mes parents en cas de besoin. Et ils m’ont soutenu à plusieurs reprises, quand j’ai fait mon coming-out et quand j’ai fait une dépression, mais je reviendrai là-dessus un peu plus tard.

J’ai commencé l’école à l’âge de quatre ans, avec une année d’avance par rapport à la moyenne. Je garde un bon souvenir de l’école primaire. Je n’avais aucun mal à me faire des amis. J’étais sportif, intelligent et mignon (selon certaines personnes). Quand nous devions faire des équipes en sport, j’étais l’un des premiers choisis. Je fis partie des groupes de travail avancés en calcul et en lecture dès le CP. Les autres élèves aimaient bien être en ma compagnie.

Un de mes camarades de classe habitait à quelques centaines de mètres de chez moi. Il s’appelait Max. Il avait un an de plus que moi, mais cela ne le dérangeait pas, car nous étions dans la même classe. Pendant les week-ends et les vacances, nous étions inséparables. Nos jeux favoris étaient le base-ball, le basket et le foot, mais nous étions partants pour toutes les activités de plein-air.

Je fis la connaissance de Max dans la cour de récréation, au milieu de l’année de CE1. Il avait les cheveux blond foncé, un visage allongé et il était court sur pattes. C’est curieux, mais je ne me souviens plus de la couleur de ses yeux.

Nous venions d’inventer un jeu. La cour de récréation était délimitée par deux murets. Le but du jeu était de frapper le ballon avec le pied pour le faire passer au-dessus du muret de l’équipe adverse, éloigné d’une trentaine de mètres. Peu d’entre nous avaient la force nécessaire pour tirer aussi loin, et le jeu consistait avant tout à intercepter le ballon pour taper dedans. Le résultat était une bande de gamins qui se bousculaient autour d’un ballon, avec les inévitables collisions et genoux égratignés qui en résultaient.

Max et moi étions à la poursuite d’un ballon qui venait dans notre direction. Nous étions chacun à mi-chemin du ballon et courions l’un vers l’autre en ligne droite. Je ne vous fais pas un dessin, vous aurez deviné la suite.

Imaginez un gamin de sept ans et un autre de huit qui se percutent en courant à toute vitesse. Vous aurez une collision frontale et deux hommes à terre. 

Nous  restâmes étalés sur le dos, complètement sonnés, pendant ce qui sembla être une éternité. Finalement, une surveillante s’approcha de nous pour voir ce qui se passait. Quand elle s’exclama « Oh, mon Dieu ! », je sus qu’il y avait un problème. Je me redressai en position assise en même temps que Max et j’aperçus une entaille longue de trois centimètres qui lui barrait le front. Son visage était couvert de sang. Je passai la main sur mon propre front et découvris que je saignais aussi. Le liquide poisseux me coulait dans les yeux.

Max, avec un grand sourire, me tendit la main et dit :

– Enchanté de faire ta connaissance. Je m’appelle Max.
– Moi, c’est Jared.

Je lui serrai la main, et nous éclatâmes de rire. La surveillante nous jeta un regard consterné, se demandant si nous avions perdu la tête, avant de nous accompagner à l’infirmerie au pas de course. Pendant que l’infirmière nous appliquait un bandage pour contenir le saignement, nous eûmes le temps de faire plus ample connaissance. Nous découvrîmes que nous étions voisins, ce qui nous rapprocha encore davantage.

Je me souviens que l’infirmière se fâcha tout rouge parce que nous bavardions comme des pies au lieu de souffrir en silence.

– Est-ce que vous allez enfin vous taire ?

Ainsi réprimandés, nous baissâmes d’un ton et chuchotâmes. Le temps d’arriver aux urgences, nous avions déjà convenu de nous revoir le week-end suivant.

Le fait de recevoir des points de suture ne nous faisait pas peur. Max et moi poursuivîmes notre bavardage jusqu’à ce que le docteur nous demande de nous taire pour pouvoir se concentrer sur son travail. Mais dès qu’il eut terminé, nous reprîmes la conversation là où nous l’avions laissée.

Pendant que nous étions en train de nous faire recoudre, la mère de Max et la mienne se retrouvèrent à l’accueil de l’hôpital pour régler les questions d’assurance. Elles s’efforcèrent de faire bonne figure malgré leur inquiétude à notre sujet. Quand nous sortîmes ensemble de la salle de soins, je crois qu’elles furent surprises de constater qu’il n’y avait aucune animosité entre nous. Au contraire, elles virent deux garçons en train de devenir amis.

Quand elles découvrirent que nous étions voisins, elles nous emmenèrent déjeuner, sans doute pour faire connaissance entre elles, comme il était évident que nous serions amenés à nous revoir. Le contact sembla bien passer, car nos familles devinrent rapidement proches l’une de l’autre.

Je suis un enfant unique, tout comme Max. Ses parents aimaient bien l’idée de m’avoir à proximité afin que je puisse l’occuper. Il devait être épuisant. Mes parents ne cautionnaient pas toutes les bêtises dans lesquelles il m’entraînait, mais à l’exception de quelques fessées bien méritées, nous avions la paix. Je ne veux pas dire que nous étions abandonnés à notre sort, comme l’était Brian, mais nous ne faisions rien pour mériter une vraie raclée, du moins pas souvent.

Je me souviens d’une correction mémorable, cependant. Je ne sais plus pourquoi, nous avions eu la brillante idée d’allumer un feu de camp dans la cour derrière la maison de Max. Ce n’était pas un grand feu, mais quand nous quittâmes les lieux, nous, euh, oubliâmes d’étouffer les flammes. Quelques heures plus tard, mes parents nous convoquèrent dans le salon. Papa, d’ordinaire plutôt calme, était rouge de colère.

– Est-ce vous qui avez allumé un feu dans la cour de Max ce matin ?

Comment est-ce que des gamins de neuf ans étaient censés réagir face à un adulte en colère ? Nous mentîmes.

– Non !

Et boum ! Je n’étais pas certain de pouvoir m’asseoir de nouveau avant plusieurs jours. J’étais privé de sortie pendant un mois, et je devais aussi aider Max et ses parents à reconstruire la cabane qui avait été détruite au cours de l’incendie. Le chantier s’avéra plutôt amusant, et rien ne pouvait miner notre bonne humeur très longtemps. Nous en fîmes un jeu. Ses parents renoncèrent à l’idée de nous faire prendre la situation au sérieux, mais ils firent en sorte que nous comprenions la gravité de nos actes et de leurs conséquences.

Je me retrouvai avec Max en classes de CE2 et de CM1. Nos instituteurs furent obligés de nous séparer dans l’intérêt des autres élèves, tellement nous étions turbulents. Plus nous passions de temps ensemble, plus nous devenions proches. Certaines personnes nous prenaient pour des frères, parce que nous avions appris à communiquer avec le regard ou un simple geste, mais nos traits étaient clairement différents.

Vers le milieu du CM2, notre amitié se transforma. Max commença sa puberté. Parallèlement aux sautes d'humeur caractéristiques de l’adolescence, ses hormones se réveillèrent. Il me montra toutes sortes de choses que j’aurais mieux fait d’apprendre lors du début de ma propre puberté, deux ans plus tard. Non pas que je trouvais ce qu’il me montrait désagréable, mais je crois que j’étais encore trop immature pour y être initié.

Mon père me surprit en train de me masturber dans ma chambre, un matin. Quand il vit ce que je faisais, il dit simplement : « Quand tu auras fini, nous en discuterons ensemble, Jared. » Il était resté calme et n’avait pas élevé la voix, refermant la porte derrière lui comme s’il ne s’était rien passé. Bien entendu, je n’étais plus d’humeur, et j’étais même mort de honte. Je m’habillai rapidement et restai enfermé dans ma chambre jusqu’à ce que mon père frappe à la porte de nouveau et demande s’il pouvait entrer. C’était la première fois qu’un de mes parents respectait mon droit à l’intimité.

– Est-ce que je peux entrer, Jared ?

Je ne répondis pas tout de suite, cherchant un moyen de fuir la situation.

– Jared ?

Sa voix trahissait une pointe d’inquiétude.

Je poussai un profond soupir et répondis :

– Oui, tu peux entrer.

La porte s’ouvrit doucement. J’étais avachi contre le mur, de l’autre côté de la pièce. Papa ne m’aperçut pas tout de suite. Il s’assit au bord du lit, me tournant le dos, et commença à parler. D’abord, il aborda le sujet de la masturbation, en précisant que tous les garçons essayaient tôt ou tard, et que c’était naturel d’être curieux et de découvrir son corps. Il m’expliqua également ce qui arrivait pendant la puberté, sans utiliser le terme. Comme je n’avais aucun des signes qu’il décrivait, j’étais inquiet. Je pensais que je n’étais pas normal. Mais en l’écoutant, j’appris que la puberté se manifestait différemment d’une personne à l’autre, et que ce n’était pas grave si je n’avais pas encore commencé ma croissance, comme mon tour finirait bien par arriver.

A un moment, il réussit à me faire sortir de ma cachette, et je m’assis sur le lit, face à lui. Il me posa quelques questions sur mon corps, mais choisit ses mots afin qu’elles ne soient pas embarrassantes. Cela ne me viendrait pas à l’esprit aujourd’hui, mais il parvint à me faire dire ce que j’étais en train de faire, et où je l’avais appris. Je répondis sans mentir, ce qui revenait plus ou moins à dénoncer Max.

Nous abordâmes le sujet de la sexualité en général, de l’amour entre un homme et une femme, et de la façon dont les bébés étaient conçus. Il me dit que Maman et lui voulaient que je fasse attention, car si je mettais une fille enceinte, je pouvais faire une croix sur mon avenir. Autant que je me souvienne, le sujet de l’homosexualité ne fut pas abordé.

Je ne m’en rendis pas compte immédiatement, mais les confessions faites à mon père au sujet de la personne qui m’avait initié à la masturbation mettaient Max en porte-à-faux. Papa raconta au père de Max ce que ce dernier m’avait appris, et cela le rendit furieux. Il hurla sur mon père, le traitant de tous les noms, et lui dit de me tenir éloigné de Max.

Quand je me rendis à l’école le lendemain, Max m’ignora jusqu’au déjeuner, puis il me tomba dessus à bras raccourcis.

– Comment est-ce que tu as osé ? Ton père a raconté au mien que j’avais une vie sexuelle et maintenant, je suis privé de sortie à vie ! Ils me font changer d’école ! Je ne verrai plus jamais mes amis, et c’est entièrement de ta faute ! Je ne veux plus te voir. Je ne veux plus jamais te parler. Maintenant, laisse-moi tranquille !

Et c’est la dernière fois que je vis Max. J’étais effondré. J’avais tout perdu à la fois : mon meilleur ami et la seule personne avec qui je pouvais vraiment discuter. Mes parents essayèrent de me changer les idées, mais je ne voulais pas en entendre parler. Quand ils évoquaient le nom de Max, je me détournais d’eux et rentrais dans ma coquille. Je devins déprimé et taciturne, m’isolant de mon entourage. Mon seul plaisir restait le base-ball, mais même mon sport favori avait perdu de son intérêt par rapport à l’époque où Max était encore là.

Mon père perdit son emploi à la fin du mois de mai et en trouva un autre à Portland, en Oregon. Je rejoignis une équipe de base-ball, mais je ne me fis pas d’amis. J’étais toujours affecté par la rupture brutale de mon amitié avec Max.

Le jour de mon anniversaire arriva. Maman essaya d’organiser une fête avec mes amis, mais je refusai. Je finis par accepter de le célébrer avec ma famille proche : mes parents et mes grands-parents maternels. Pas vraiment une fête, plutôt une excuse pour manger du gâteau et de la crème glacée. Cela ne dura que quelques heures.

Les mois passèrent et l’été toucha à sa fin. L’école allait bientôt reprendre. Pendant les vacances estivales, quand je n’étais pas sur le terrain de base-ball, je partais seul à la découverte de mon nouvel environnement. Je n’avais plus d’amis et passais beaucoup de temps à broyer du noir. J’avais trouvé un endroit isolé dans le parc, qui était caché par des arbres et des broussailles. Je n’étais pas dérangé quand je me réfugiais à cet endroit, et c’était mieux ainsi. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si quelqu’un avait croisé mon chemin. Ou plutôt si.  

Le lendemain de la rentrée scolaire, je me rendis directement à ma cachette dans le parc après les cours. Je tombai sur un lycéen et sa copine en train de s’embrasser. Plutôt que de m’éloigner, ce qui aurait la bonne réaction, je poursuivis mon chemin vers la cachette. Décision d’autant plus stupide que le lycéen avait un physique de rugbyman.

– Casse-toi, gamin.
– C’est un pays libre.
– Je t’ai dit, casse-toi !
– Non.

Vous aurez deviné la suite. Il me flanqua une raclée. Quand il eut terminé, lui et sa copine m’abandonnèrent sur place. Je n’étais pas amoché au point de ne pas pouvoir rentrer à la maison, mais mon T-shirt bleu était devenu mauve à cause de tout le sang qui avait coulé de mon nez et de l’entaille sous mon œil. Quand je franchis le seuil de la maison, ma mère devint hystérique et exigea de savoir qui m’avait cassé la figure. Je ne lui répondis pas directement et lui dis que j’en faisais mon affaire.

Evidemment, elle ne se contenta pas de ma réponse. Papa non plus, mais il ne me pressa pas autant que Maman. Il me comprenait mieux et savait à quel moment j’étais plus disposé à parler.

Il me rappela simplement qu’il était toujours prêt à m’écouter si j’avais besoin de lui dire quelque chose. Je ne donnai pas suite sur le moment, mais quelques mois plus tard, j’allais me souvenir de sa proposition.

Mon année de 6ème se déroula sans incident. Pendant l’année de 5ème, mes résultats scolaires se dégradèrent sensiblement. Mes parents s’affolèrent, me privant de sortie, confisquant la télévision et d’autres objets qui avaient de toute façon perdu tout attrait à mes yeux. Je m’étais fait de nouveaux amis, voyez-vous. Mais pas le type d’amis que les parents voient d’un œil favorable.

John, Troy et Larry étaient les petites frappes du coin, et quand ils étaient dans les parages, les ennuis n’étaient jamais loin. Ils avaient chacun été interpelé à plusieurs reprises pour trouble à l’ordre public et d’autres bricoles mineures. Mais ce n’était pas ce qui m’avait attiré chez eux.

Un jour de janvier de mon année de 5ème, j’étais tombé sur eux dans une clairière que je traversais habituellement pour me rendre dans ma cachette, dans le parc. Ils tenaient chacun une bouteille de vodka, et deux autres bouteilles gisaient vides sur le sol derrière eux. Quand ils m’aperçurent, ils m’interpelèrent et m’invitèrent à les rejoindre, ce que je fis. Ce fut la première cuite de ma vie, mais certainement pas la dernière.

La consommation d’alcool devint une habitude. Je perdis le contrôle assez rapidement. Je me rendais en cours en état d’ébriété, et je rentrais des cours dans le même état. Nous nous donnions rendez-vous dans la clairière tous les quatre, descendions quelques bouteilles et émergions juste à temps pour rentrer chez nous avant minuit. Les premières fois que je ne rentrai pas à la maison, mes parents appelèrent la police, mais comme celle-ci ne pouvait intervenir que si mon absence dépassait quarante-huit heures, ils étaient impuissants.

Ils avaient pris l’habitude de m’attendre dans le salon, égrenant le temps jusqu’à ce que je franchisse le seuil de la porte en titubant, puis me passaient un savon, posaient leurs exigences et me menaçaient de toutes sortes de punitions. Je les ignorais et me frayais un chemin vers les toilettes, où je vidais mes tripes avant de tomber ivre mort sur mon lit. Ils me privaient de sortie, mais il me suffisait de faire le mur en passant par la fenêtre de ma chambre pour rejoindre l’un ou l’autre de mes « amis » dans la clairière et prendre une nouvelle cuite. Mes parents m’interdirent de les fréquenter, mais je leur ris au nez et n’en fis qu’à ma tête.

Je découvris qu’ils n’avaient aucun vrai pouvoir sur moi. Je commençai à participer aux virées de mes camarades de boisson, brisant des vitres, taguant des maisons et des voitures, et tout ce qui nous passait par la tête.

Au mois de mars, je découvris un nouveau plaisir. J’avais pris l’habitude de dormir chez Larry quand je n’avais pas envie de rentrer chez moi. Un soir, il se procura du cannabis et m’en proposa. J’acceptai sans hésiter et manquai de m’étouffer à force de tousser. Mais ce désagrément ne dura pas. Plus je fumais, moins je toussais, et le cannabis devint ma drogue de prédilection. L’alcool restait une valeur sûre, cependant. J’étais devenu alcoolique, et je ne me sentais bien que si j’avais quelques verres dans le nez.

Mes parents étaient désemparés. Ils trouvèrent un service d’assistance psychologique qui accepta de me prendre en charge et me forcèrent à y aller quand ils arrivaient à mettre la main sur moi. Mais j’étais têtu. Les psychologues conclurent à un constat d’échec. Je poursuivis donc mes errements pendant que mes parents cherchaient une solution, n’importe laquelle, pour me sortir de cette ornière.

Ils finirent par y arriver (ça me fait bizarre de l’écrire), mais il fallut d’abord qu’il se produise un événement tragique. J’en porte encore les cicatrices, à la fois mentales et physiques.

Mon année de 4ème venait de se terminer. Pendant l’été, mes parents s’estimaient heureux de me voir une ou deux fois par semaine. Ils avaient tout essayé, allant jusqu’à m’enfermer dans ma chambre après avoir posé des barreaux sur ma fenêtre, mais je parvenais quand même à tromper leur vigilance et à m’échapper.

Une douce nuit du mois de juillet, John nous fit essayer une nouvelle drogue : la cocaïne. Nous l’essayâmes tous les quatre et la trouvâmes fantastique. Nous nous sentions invincibles et décidâmes de faire une énorme bêtise : voler  une voiture.

Le parking derrière le cinéma représentait un lieu de choix. Troy, dont le père était un criminel de carrière, avait appris à démarrer une voiture avec les câbles. Nous jetâmes notre dévolu sur une voiture de sport assez spacieuse pour nous accueillir tous les quatre. Au bout de trente secondes, nous étions à bord. Moins d’une minute plus tard, Troy avait réussi à faire démarrer le moteur, et nous quittions le parking.

Nous étions en train de nous amuser comme des fous, faisant la course sur le boulevard en accrochant de temps à autre les voitures en stationnement, et nous descendions bouteille sur bouteille de vodka. La police nous rattrapa à un moment donné, et Troy prit la fuite en direction de l’autoroute. Le virage de la rampe d’accès était serré. Nous roulions trop vite. Nous fîmes quatre tonneaux.

Je me réveillai à l’hôpital avec la pire douleur de ma vie. Je tremblais, et j’avais de telles crampes à l’estomac que je crus que j’allais vomir. Quand j’eus un haut-le-cœur, rien ne sortit. Mes parents étaient là, mais je leur demandai de partir. Je ne voulais pas les voir. Ils se retirèrent à contrecœur.

J’étais dans une chambre isolée et pus ainsi faire face à mon état de manque d’alcool sans avoir à affronter le regard d’autrui. A chaque fois que je me réveillais, l’un ou l’autre de mes parents était là. Quand je leur demandais de sortir, ils s’exécutaient, non sans répéter : « Nous t’aimons, Jared. Ne l’oublie pas. » Peu importait l’heure du jour ou de la nuit. Ils étaient là.

Les bruits de couloir m’apprirent que Troy et Larry, qui étaient assis à l’avant de la voiture, était morts sur le coup. Ils avaient été éjectés par le pare-brise. John avait perdu l’usage de ses jambes et passerait le restant de ses jours en fauteuil roulant. J’étais le plus chanceux. Etrangement, malgré les vapes de l’alcool et de la drogue, j’avais bouclé ma ceinture. Mes blessures étaient limitées. J’avais un bras et une jambe dans le plâtre, une légère commotion cérébrale, quelques côtes fêlées et les inévitables ecchymoses. Aucune séquelle permanente.

Quelques jours après mon réveil, quand les pires effets de manque furent derrière moi, je reçus la visite de la police. Papa assista à l’entretien et m’obligea à répondre. Je leur racontai tout, de la consommation de cocaïne au vol de la voiture, sans oublier l’alcool. Je vis le visage de mon père se décomposer au fur et à mesure de mon récit. Peut-être même vis-je couler une larme sur sa joue. Je ne sais pas. Quand j’eus terminé ma déposition, je demandai à mon père de sortir comme d’habitude, et il me fit sa réponse habituelle.

J’avais beaucoup de temps pour réfléchir, d’autant plus que les derniers effets de manque tardaient à se dissiper. Comment est-ce que les choses avaient pu déraper à ce point ? Non, c’était une question stupide. Je connaissais la réponse. Elles avaient commencé à déraper quand j’avais pris ma première cuite dans la clairière. Mais pourquoi donc avais-je commencé à boire ? Larry, John et Troy s’étaient trouvés au mauvais endroit au mauvais moment, voilà pourquoi. Ils avaient précipité ma chute. Mais la véritable raison était que je me sentais seul et insignifiant. Ce sentiment ne m’avait pas quitté depuis le départ de Max. Je l’avais aimé tellement fort que ma vie ne pouvait pas continuer sans lui.

Venais-je d’utiliser le verbe « aimer » ? Oh, mon Dieu. J’avais du mal à y croire. J’aimais un autre garçon. Ce n’était simplement pas possible. Je n’étais pas gay. Je ne pouvais pas être gay. J’étais encore trop jeune pour en être sûr, mais la simple idée me dégoûtait.

Je fus autorisé à quitter l’hôpital au bout de cinq jours. Mes parents me ramenèrent à la maison et m’inscrivirent à un centre de désintoxication pour que je guérisse de mon alcoolisme. Je fis une cure d’un mois et suivis une thérapie comportementale. Nous avions tous à peu près le même âge dans le centre, de onze ans à peine pour le plus jeune à quinze ans pour le plus âgé. Nous étions deux par chambrée. Mon compagnon de chambre avait un an de plus que moi. Il s’appelait Chip.

Chip était un garçon magnifique, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son sourire facile. Mais en le côtoyant tous les jours pendant une semaine, je découvris que c’était un leurre. Il s’endormait en pleurant tous les soirs. Plusieurs fois, je lui demandai ce qui n’allait pas, mais il refusait de me répondre. Je crois que je savais ce qui le perturbait, cependant, d’après la façon dont il me regardait, ainsi que certains autres garçons du centre.

Je ne peux pas nier que je regardais Chip aussi. Les cicatrices sur son dos et ses jambes ne m’avaient pas échappé. Il se réveillait en pleurant toutes les nuits et laissait tomber son masque quand il pensait que personne ne l’observait. Je finis par m’attacher à ce garçon, mais je m’interdis de ressentir le moindre sentiment à son égard. Au contraire, je brouillais les pistes en me moquant de sa tendance excessive à pleurnicher.

La nuit de canicule avant son départ, je l’entendis quitter son lit et s’approcher du mien juste avant minuit. Il tendit la main et me toucha. Je fis semblant de dormir alors qu’il baissait mon caleçon et se mettait au travail. Je ne réagis pas à ce qu’il était en train de faire, bien que j’eus du mal à rester immobile à la fin. Il retourna se coucher silencieusement dans son lit quand il eut terminé, ne prenant même pas la peine de m’essuyer.

Le lendemain matin, il quitta le centre. Il avait fait son temps. Il me sourit timidement et me donna une accolade en disant : « Merci pour hier soir » et disparut à jamais. Il avait deviné que j’étais réveillé, et comme je ne m’étais pas opposé, il avait continué. J’étais un peu gêné de ce qui s’était passé. J’étais encore plus gêné d’y avoir pris du plaisir, et d’y repenser dans mes fantasmes. Pourquoi est-ce que je pensais aux garçons de cette façon ? Je ne pouvais pas être gay ! Je ne serais pas gay !

Il me restait moins de deux semaines de cure, mais ma dépression s’aggrava brusquement. Je fis ce que je pus pour dissimuler mon état, sans grand succès. Les psychologues s’en rendirent compte immédiatement. Dans les groupes de parole, j’avais commencé à parler dès le second jour. Depuis le départ de Chip, je restais dans mon coin et ne répondais que si une question m’était posée directement.

Chaque jour de la dernière quinzaine de mon séjour dans le centre, j’eus droit à une séance avec ma psy, et elle essaya d’identifier les causes de ma dépression. Elle me posa des questions sur ma vie à la maison et au collège. Elle me demanda pourquoi j’abusais des drogues et de l’alcool. Et elle me demanda si j’étais gay. Elle ne s’attendait pas à ma réaction. Je bondis de mon fauteuil.

– PLUTOT CREVER ! JAMAIS DE LA VIE !

Elle eut un léger mouvement de recul, puis attendit patiemment pendant que je récitais tous les préjugés homophobes que je connaissais. Toutes les insultes et les stéréotypes y passèrent. Cela dura dix minutes. A la fin, je m’effondrai dans le fauteuil et la défiai du regard. Il ne me fallut pas longtemps avant de comprendre que je m’étais ridiculisé.

– Je suis désolé.
– Pourquoi est-ce que tu réagis avec autant de violence ? D’où te viennent ces idées préconçues ? Qui t’a appris à penser de cette façon ?

Mmmh. Bonne question. J’y réfléchis un instant et répondis que j’avais entendu ces propos à l’école. Elle esquissa un sourire.

– Jared, prenons les choses dans l’ordre. Tout d’abord, tu connais probablement plus de gays et de lesbiennes dans ton collège que tu ne l’imagines. Et pour la plupart d’entre eux, tu ne l’aurais jamais deviné. Mais parlons de ce qu’on t’a dit. La première chose que tu as dite, après les noms d’oiseaux, est que…

A partir de ce jour-là, et jusqu’à la fin de ma cure, elle combattit mes préjugés sur l’homosexualité à chacune de nos séances. Je lui dois beaucoup. Elle m’apprit que l’homosexualité n’était ni bonne, ni mauvaise, et qu’une personne homosexuelle ne choisissait pas son orientation. Il fallait donc apprendre à l’accepter.

Je pris le temps de réfléchir à ma propre orientation sexuelle. Max avait été mon meilleur ami et il m’avait appris à me masturber. Il s’était toujours intéressé aux filles, mais je me rendis compte rétrospectivement que si je parlais des filles, je pensais surtout aux garçons, et à Max en particulier. Je fantasmais sur lui et sur d’autres garçons dans des situations… que je vous laisse la liberté d’imaginer. Lorsque ma cure toucha à sa fin, j’avais plus ou moins décidé que j’étais gay. J’avais du mal à m’habituer à cette nouvelle idée, cependant. Comment est-ce que mes parents allaient réagir ? Je ne m’étais pas très bien comporté pendant l’année écoulée. Est-ce qu’ils s’en serviraient comme prétexte pour se débarrasser de moi ?

Ma cure de désintoxication arriva à son terme. Avant mon départ, mes parents discutèrent avec ma psy. Je ne sais pas ce qu’elle leur raconta, mais ils n’en menaient pas large quand ils ressortirent de son bureau. Mes parents ne m’avaient pas vu depuis un mois et m’adressèrent un sourire quand ils m’aperçurent, mais ils cachaient mal leur tristesse et leur chagrin.

Tandis qu’ils se dirigeaient vers moi, un sentiment de méfiance m’envahit. Quand ils me prirent dans leur bras pour m’embrasser, je sentis de la retenue de leur part, comme si j’étais fait de cristal et que je risquais d’éclater en mille morceaux.

Ils m’accompagnèrent à la voiture et me ramenèrent à la maison. En arrivant, je montai mes affaires directement dans ma chambre. Je sautai sur mon lit et pris un moment pour savourer la sensation d’être de retour chez moi, loin du centre de désintoxication. Je me relevai pour ranger mes affaires un quart d’heure plus tard. Mes parents toquèrent à la porte pendant que j’étais en train d’accrocher mes chemises sur des cintres. 

– Jared, est-ce que nous pouvons entrer ?
– Bien sûr, Papa.

Il vint vers moi et me demanda de poser la chemise que j’avais entre les mains. Je lui obéis, et la sensation de méfiance refit surface. Quand je me tournai pour lui faire face, il me serra contre lui dans une étreinte paternelle. Il était secoué de tremblements et derrière lui, ma mère ne retenait plus ses larmes. Il finit par me relâcher, me tenant à bout de bras.

– Je t’aime, Jared. Rien ne pourra changer cela. Rien du tout. Peu importe ce qui est arrivé dans le passé. Peu importe l’avenir. Tu es mon fils, et je t’aime.

Il plongea son regard dans le mien, s’assurant que j’avais bien entendu ce qu’il disait, et me serra de nouveau contre lui. Je reposai ma tête contre son épaule et me surpris à pleurer doucement. Il caressa mes cheveux pour me réconforter et me serra tellement fort que j’avais l’impression qu’il me pressait pour faire sortir mes larmes. Maman vint nous enlacer par derrière, et je me retrouvai entre mes deux parents. Elle me chuchota les mêmes paroles rassurantes que mon père.

Je finis par me calmer suffisamment pour pouvoir leur parler. Ils s’assirent sur le bord du lit et moi sur mon fauteuil de bureau, suffisamment près d’eux pour qu’ils puissent m’aider si je m’effondrais de nouveau.

– Maman, Papa, j’ai quelque chose à vous dire.

Je me reculai dans mon siège, posai les mains sur mon ventre et verrouillai mon regard sur eux, sans lever la tête. Puis je pris une profonde respiration, avant de perdre de nouveau mes moyens.

– Ce n’est vraiment pas facile pour moi de vous dire ça…

Je pris une profonde respiration et poursuivis :

– Je suis alcoolique. Tout a commencé l’année dernière…

Je leur ouvris mon cœur et leur racontai presque tout, de la dépression dans laquelle j’étais tombé après le départ de Max aux nouveaux amis que je pensais trouvé en Larry, Troy et John, en passant par l’alcool, les drogues et les raisons pour lesquelles je les consommais. Ils m’écoutèrent attentivement, m’encourageant de temps à autre par un tapotement affectueux sur le genou ou une main sur l’épaule. A ma grande surprise, je réussis à garder le contrôle, contrairement à ce que j’avais craint. Je versai bien une larme ou deux, mais j’évitai les grandes eaux.

Quand j’eus terminé, ma mère me souleva le menton de façon à capter mon regard.

– Jare, dit-elle en utilisant son diminutif favori, merci de nous avoir fait confiance. Mais tu sais, rien de ce que tu nous as dit ne change l’amour que nous avons pour toi. Nous t’aimerons toujours, quoi qu’il arrive.

Elle se pencha en avant pour me serrer dans ses bras, et Papa nous rejoignit.

Je ne me sentais pas bien dans mon assiette, cependant. Je ne leur avais pas parlé de ma sexualité. Je ne n’assumais pas encore complètement ma nouvelle identité sexuelle, ce qui rendait difficile le fait d’en parler avec mes parents. Malgré toutes leurs paroles rassurantes, je n’étais pas encore prêt, tout simplement.

La psy du centre de désintoxication me recommanda auprès d’un de ses collègues pour mon accompagnement après la sortie. Je le consultai régulièrement pendant une longue période, et me rendis aux réunions des Alcooliques Anonymes une fois par semaine, parfois deux, en fonction du besoin que je ressentais. La sensation de manque avait plus ou moins disparu, mais j’avais parfois envie de boire, surtout après une dure journée ou une nuit de solitude. C’est alors que je me rendais aux réunions supplémentaires. Mes parents m’accompagnaient de temps en temps, mais généralement, ils participaient à leurs propres groupes de parole.

Mon parrain était plus âgé que moi. Il avait une vingtaine d’années et s’appelait Mark. Il avait eu des problèmes d’alcool pendant son adolescence, lui aussi. Ce que je trouvais incroyable chez lui, c’était sa capacité à se replonger sans effort dans son passé d’adolescent. Parfois, je commençais une phrase pour lui dire ce qui me tracassait, et c’est lui qui la terminait. Grâce à lui, je n’avais plus l’impression d’être seul, et je savais pouvoir compter sur lui en cas de coup dur.

Pendant les six premiers mois, je l’appelais au moins une fois par jour, juste pour discuter ou parce que je me sentais mal et que la tentation de boire pour noyer mon chagrin se faisait ressentir. A chaque fois, il arrivait à m’en dissuader. Parfois, il passait me chercher à la maison, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Nous allions faire un tour en voiture et je lui confiais ce qui n’allait pas. Il restait toujours avec moi jusqu’à ce qu’il soit rassuré sur le fait que je n’allais pas céder.

Une fois, environ trois mois après la fin de ma cure, je lui passai un coup de fil à trois heures du matin. Le problème, c’est que j’avais déjà commencé à boire. J’avais trouvé une bouteille de vodka que mes parents avaient oubliée lorsqu’ils avaient fait le vide dans les placards. J’appelai Mark après avoir vidé environ un tiers de la bouteille. Comme je n’avais pas bu une goutte depuis plusieurs mois, je n’avais pas eu besoin de boire beaucoup pour ressentir l’ivresse.

Il tambourina sur la porte en arrivant, mais je ne vins pas lui ouvrir. Maman fut réveillée et ouvrit la porte. Quand elle vit Mark, je crois qu’elle devint hystérique. Je me souviens qu’elle appela Papa en hurlant et qu’elle pleura beaucoup. Puis Mark était entré dans ma chambre, parlant d’une voix douce. Il avait pris la bouteille entre mes mains, et m’avait serré contre lui pendant que je pleurais et que je lui répétais en boucle que j’étais désolé, et que je n’y arriverais jamais.

Mes parents se joignirent à nous un peu plus tard. J’étais encore sous l’emprise de l’alcool, mais je me souviens de la discussion qu’ils eurent avec Mark. Il leur expliquait que ce n’était pas inhabituel d’être confronté à un moment de faiblesse. Il leur dit aussi que l’alcoolisme n’était pas une maladie curable. Il fallait se battre jour après jour. Avec le temps, je deviendrais plus fort, et j’arriverais plus facilement à résister à la tentation de boire. Il leur donna les coordonnées d’associations qui apprenaient aux familles et amis d’alcooliques les façons les plus efficaces pour les aider.

Les effets de l’alcool commencèrent à se dissiper au lever du soleil. Mark et moi sortîmes nous promener dans l’air glacé du petit matin. Nous marchâmes en silence pendant un moment, puis Mark s’arrêta pour me faire remarquer la beauté du paysage : le soleil levant, Mont Hood au loin, et Mont Saint-Helens. J’étais perplexe. Où voulait-il en venir ? Il s’expliqua.

– Jared, regarde le Mont Saint-Helens. Qu’est-ce que tu vois ?
– Une montagne décapitée.
– C’est vrai. Regarde encore. Est-ce que tu vois la lueur rouge du soleil qui l’embrase ? N’est-ce pas magnifique ?
– Si, tu as raison.
– Il y a moins de vingt ans, c’était encore une terre de désolation. Des arbres calcinés partout. On aurait dit la surface de la lune. Toute trace de vie avait disparu. Mais regarde à présent. Difficile d’imaginer qu’il y a eu une éruption volcanique. La montagne s’est réparée, après avoir tenté de s’autodétruire.

Nous attendîmes en silence que le soleil poursuive son ascension dans le ciel, admirant la vue.

– Jared, toi aussi, tu as essayé de te détruire. Mais tout comme cette montagne, tu es en train de te réparer. D’accord, tu as trébuché. Et alors ? Ce volcan n’a pas connu qu’une seule éruption. Il s’est réveillé plusieurs fois. Mais il s’en est remis. Et tu t’en remettras aussi. C’est ce que nous allons faire, tes parents et moi. T’aider à reprendre le dessus. Tu en as la force. J’y suis arrivé, et tu y arriveras aussi.
– Tu crois ? C’est tellement dur, parfois, que je me sens découragé.
–  Je ne te laisserai pas tomber, Jared. Il faudra que tu sois fort, où que tu sois, jusqu’à la fin de tes jours. Tu le sais déjà. Mais il y aura toujours quelqu’un pour te venir en aide. Tu avais mon numéro. Tu m’as appelé. Tu as pris la bonne décision. Maintenant, il faut que tu prennes la vie une journée à la fois. Si tu crains de ne pas pouvoir arriver jusqu’à la fin de la journée, alors prends la vie heure par heure, ou minute par minute, s’il le faut. Ne t’inquiète pas de ce qui pourra arriver au-delà.
– Je ne sais pas si j’y arriverai, dis-je en soupirant.
– Tu en es tout à fait capable, Jared. Et tu y arriveras.

Il me serra dans ses bras et me raccompagna à la maison.

La rentrée intervint peu de temps après la fin de ma cure. Nous devions faire une rédaction sur ce que nous avions fait pendant les vacances. Je choisis de raconter ce qui s’était passé le soir de l’accident. Mon psy m’avait encouragé à écrire, ce qui faisait que j’avais déjà cinq pages d’avance. Je ne crois pas que ma prof d’anglais s’attendait à autre chose que les habituels récits de vacances que l’on peut écrire en 3ème. En reconnaissant mes problèmes d’alcool, de drogue et les délits auxquels je m’étais livré, je surpris tout le monde. Un silence médusé s’installa dans la classe pendant que je lisais ma rédaction. La prof sortit de la salle au bout de quelques minutes et revint avec le principal. Ils se rangèrent au fond de la classe et écoutèrent la fin de mon récit.

Quand j’eus fini ma lecture, un silence tomba sur la classe, au lieu des habituels applaudissements. Je me rassis à ma place. Le principal murmura qu’il voulait me voir dans son bureau après le cours, et la sonnerie retentit. Les autres élèves passèrent devant moi en sortant pendant que je rassemblais mes affaires. Certains me regardèrent avec dégoût, d’autres avec sympathie. Je pris la direction du bureau du principal en les ignorant. J’étais certain que toute l’école serait bientôt au courant.

La proposition de M. Sumner fut directe. Il voulait que je lise ma rédaction devant toute l’école à la prochaine assemblée des élèves, si mes parents étaient d’accord. Je lui dis que c’était inutile, mais il insista pour que je les appelle d’abord. Comme je m’y attendais, ils me laissèrent décider, et m’assurèrent de leur soutien dans tous les cas.

L’assemblée eut lieu environ une semaine plus tard. Je fus le premier à parler. Les conversations dans l’assistance s’interrompirent rapidement. La réaction des élèves fut identique à celle de ma classe d’anglais. Pas d’applaudissements, juste un silence respectueux. Mon intervention eut l’effet escompté par les adultes. Le fait d’avoir entendu un témoignage d’un élève qu’ils connaissaient avait rendu l’assistance particulièrement attentive.

Au cours des jours et des semaines qui suivirent, je reçus un traitement différent. Certains me rejetèrent en invoquant le fait que je n’étais pas fréquentable, et d’autres essayèrent de gagner ma confiance pour se procurer des drogues et de l’alcool. Je les envoyai tous promener. J’avais appris à être extrêmement prudent dans le choix de mes amis.

Jason Patterson fut le premier que j’autorisai à faire partie de ma vie, au moins à l’école. Il était en seconde et vint se présenter à moi le lendemain de la conférence. Avec le temps, nous devînmes amis. Il était toujours à mon écoute. Il me posait des questions, bien sûr, mais n’insistait pas quand je lui demandais d’arrêter.

Je commençai à éprouver des sentiments pour Jason qui allaient au-delà de l’amitié. Quand je n’étais pas à mon entraînement de plongeon, je passais l’essentiel de mon temps libre avec lui, juste pour profiter de sa présence. Il vint m’encourager à certaines de mes compétitions et semblait aussi content d’être avec moi que je l’étais d’être avec lui. Nous passâmes une bonne partie de l’été ensemble, même après que je me sois laissé déborder par mes hormones.

Le jour anniversaire de l’accident (drôle de coïncidence), je l’embrassai. Je me souviens encore de son expression médusée et de ses yeux écarquillés. Je sus que j’avais fait une gaffe dès que mes lèvres quittèrent les siennes. Je fis un pas en arrière, hésitant à m’enfuir en courant, mais Jason se montra très compréhensif.

Il s’assit avec moi et nous discutâmes. Je lui confiai que j’étais gay et que je pensais être tombé amoureux de lui. Il me répondit qu’il m’aimait aussi, mais en tant qu’ami, et pas comme je l’aurais voulu. Je me sentis blessé, et peut-être un peu en colère, mais avant tout contre moi-même. Il me parla de Jeff, son frère gay disparu, et de son frère adoptif, qui était gay également. Il me rassura sur le fait que rien ne changeait entre nous, et qu’il savait pour moi depuis longtemps, mais qu’il n’avait jamais réussi à aborder le sujet. Il me demanda s’il pouvait en parler à ses parents. J’étais un peu réticent, et il n’insista pas. Il me proposant de leur en parler quand je me sentirais prêt.

A la fin de notre conversation, il me serra dans ses bras pour me montrer qu’il n’avait pas peur de moi, et la vie continua comme avant.

Mes sentiments pour Jason ne s’effacèrent pas pour autant, mais j’appris à vivre avec. Il restait mon meilleur ami, et même si j’étais sans doute plus tactile avec lui qu’il ne l’aurait souhaité, il ne me donna jamais l’impression de le mettre mal à l’aise. Il ne me repoussait pas, ni ne s’offusquait. J’en vins à me poser des questions. Je me rendis compte que Jason ne m’avait jamais dit s’il était hétéro, homo ou entre les deux. C’est toujours un mystère pour moi. La plupart du temps, il se comporte comme un hétéro de base. Mais à d’autres moments… Je n’en sais rien.

Il me présenta ses parents et son frère adoptif peu de temps après. Les Patterson m’accueillirent à bras ouverts. Ils m’invitèrent à m’asseoir dans le salon pour faire ma connaissance et m’assurèrent que j’étais le bienvenu chez eux si jamais j’avais besoin d’un endroit où aller.

La première impression que me fit Ray fut celle d’un adolescent en colère qui s’attaquait à quiconque se mettait en travers de son chemin. Je gardai mes distances avec lui pendant un certain temps.

A la maison, tout se passait bien. Je fis mon coming-out à mes parents peu après avoir dit à Jason que j’étais gay, et ils le prirent encore mieux que je ne l’avais espéré. Ils me confièrent plus tard que la psy du centre de désintoxication associait ma dépression au fait que j’étais probablement gay et que je n’arrivais pas à l’accepter. Cela me mit en colère. Elle avait eu de la chance que mes parents ne soient pas homophobes. Ils me précisèrent qu’ils avaient été en contact avec ma psy tout au long de la cure, et qu’elle ne leur aurait pas dit si elle avait jugé qu’ils n’étaient pas tolérants. Ma colère demeura intacte, mais je dus admettre que c’était logique. Ils ne m’avaient rien dit, car ils attendaient que je sois prêt à leur annoncer moi-même.

La vie suivit son cours. Je n’avais pas repris une goutte d’alcool. J’avais réduit mes consultations chez le psy à une fois toutes les deux semaines, parfois trois. J’avais toujours besoin des réunions de groupe, cependant. Le fait d’échanger avec les autres adolescents sur ce qui m’était arrivé m’apportait beaucoup, et ils semblaient disposés à me parler facilement aussi. Je ne suis pas un psy comme Jason, mais j’ai une bonne écoute et j’arrive à aiguiller les autres dans la bonne direction.

Je consacrais l’essentiel de mon temps à la natation et au plongeon. Jason et moi nous éloignâmes un peu l’un de l’autre, ce qui était normal. Il avait des amis de son âge, comme moi, mais nous continuâmes à nous voir de temps en temps. Rien de marquant ne se produisit avant l’arrivée de Pete dans la vie des Patterson. Je fis sa connaissance au cours de l’été avant mon entrée en seconde, quand Jason m’invita à l’accompagner, lui et sa famille, pour des vacances dans le Sud de l’Oregon.

La première fois que je vis Pete, je faillis tomber à la renverse. Il était absolument magnifique. Des cheveux blond foncé, des yeux bleus pénétrants et un corps bien sculpté. Je suis tellement jaloux de Brian. S’il n’était pas déjà avec Pete, je lui sauterais dessus.

Quand il m’aperçut pour la première fois, Pete ne put détacher son regard de moi. Ray lui donna un coup de coude pour avoir son attention. Pete rougit tellement sous son bronzage qu’il ressemblait à une tomate. Je surpris son regard sur moi à plusieurs reprises pendant le séjour, et je suis certain que mes coups d’œil furtifs ne lui échappèrent pas non plus.  Ray ne pouvait s’empêcher de donner des coups à Pete quand il le surprenait en train de regarder dans ma direction. Tout en trouvant la situation amusante, je commençais à me demander de qui Ray était jaloux.

Ces vacances me firent le plus grand bien. Je n’avais jamais été dans le Sud de l’Oregon auparavant, et les petites villes étaient pittoresques. Nous arrivâmes finalement à Brookings et nous nous installâmes près d’une petite rivière. Le séjour me donna l’occasion de faire plus ample connaissance avec Pete. Le fait de le voir en simple maillot de bain me fit presque perdre mes moyens.

Jason avait promis à sa mère que nous mettrions tous de la crème solaire. Il en étala généreusement sur le dos de Ray, laissant le soin à Pete de s’occuper de moi.  Quand il commença à étaler la crème sur moi, je fus troublé par la douceur de son contact, à la limite de la caresse. Je frissonnai quand ses mains effleurèrent mes côtes. Il me demanda si tout allait bien, et je blâmai la température de la crème solaire, mais en réalité, c’était la délicatesse de ses gestes qui avait produit cet effet.

Quand vint mon tour de lui appliquer la crème, je tremblais tellement que j’étais certain qu’il s’en rendrait compte. Je pris mon temps, cependant, m’assurant que toutes les zones étaient bien couvertes, y compris sur les côtés. Qu’auriez-vous fait à ma place ? J’aurais pu continuer longtemps, mais Ray terminait de protéger Jason, et je n’avais pas envie d’éveiller de soupçons.

Une fois accoutumés à la température de l’eau, nous nous amusâmes à nous éclabousser et à nous faire couler les uns les autres. Notre jeu préféré était le combat deux contre deux. Pete montait sur mes épaules, et Ray sur celles de Jason. Nous faisions des parties de vingt à trente minutes, dont le but était de faire s’écrouler l’équipe adverse. Je dois avouer que mon esprit était davantage concentré sur l’anatomie collée contre ma nuque que sur les pierres glissantes qui tapissaient le fond de la rivière.

Il y avait un grand rocher au milieu de la rivière que les locaux appelaient le Roc de l’Eléphant. C’était un drôle de nom, car il n’avait rien d’un éléphant, sauf peut-être sa taille. Son emplacement était idéal pour plonger, comme sa hauteur atteignait environ quatre mètres, et qu’il était bordé d’eaux profondes d’un côté, et d’un banc de sable de l’autre. Comme je faisais partie de l’équipe de plongeon du lycée, j’en profitai pour m’entraîner à plonger pendant que Pete, Ray et Jason s’ébattaient de leur côté.

Une idée pour me rapprocher de Pete germa dans mon esprit pervers. Je lui proposai de lui apprendre les rudiments du plongeon, et il accepta. Au cours des jours suivants, nous travaillâmes sur le rocher quand ce dernier n’était pas envahi par d’autres gamins. Je lui montrai comment positionner son corps et corrigeai sa posture, lui expliquant comment placer ses mains pour ne pas se faire mal. Je pris beaucoup de plaisir à lui donner ces cours particuliers. Le fait de le regarder plonger me donnait des frissons (est-ce que vous commencez à vous douter de quelque chose ?), mais je remarquai qu’il semblait naturellement doué.

Au cours du troisième jour des vacances, Pete et moi eûmes une conversation qui brisa mes espoirs de sortir avec lui. J’étais derrière lui et ajustais la position de ses bras au-dessus de la tête. Je ne pus m’empêcher de le complimenter sur son physique.

Il se retourna et me jeta un regard insondable.

– Est-ce qu’il y a quelque chose que je devrais savoir ? Jason t’a parlé de moi, non ?
– Oui, il m’a dit que tu étais gay.

Jason me l’avait dit avant le départ pour s’assurer que cela ne me mettrait pas mal à l’aise. Je savais déjà que Ray était gay, mais il ne m’intéressait pas, à l’époque.

– Et toi ?
– Comment ?
– Tu es gay ? Tu cherches le contact à la moindre occasion, et tu prends du plaisir à m’enduire de crème solaire. Est-ce que je me trompe ?
– Tu as peut-être raison.

Un sentiment de panique commença à s’emparer de moi. J’étais sans doute allé trop loin. Je fis un pas en arrière, mais Pete posa les mains sur mes épaules, me stoppant net.

– Jared, tu es l’une des personnes les plus attirantes que je connaisse. Si j’étais libre, je tomberais dans tes bras et il faudrait un treuil pour me décoller de toi. Mais je suis fidèle à Brian. Nous pouvons être amis tant que la tension reste supportable, mais si la tentation devient trop forte, je serai obligé de déclarer forfait.

Il pressa mes épaules pour accentuer ses propos. Ses yeux bleus étaient graves, pénétrants.

– Je peux lire la réponse à ma question dans tes yeux. Tout va bien se passer, crois-moi. Je ne vais pas te laisser tomber. Je sais ce que c’est d’être abandonné. Je pourrais apprendre à t’aimer très vite, mais j’aime Brian par-dessus tout, et je l’aimerai toujours. Même si c’est une cause perdue.

Des larmes se formèrent dans ses yeux pendant qu’il parlait, qu’il essuya vivement du revers de la main. Il était vraiment épris de ce Brian dont j’entendais parler de temps en temps. Je l’observai lutter pour reprendre le contrôle de ses émotions.

– Je vois que tu es sincère. Parle-moi de Brian. Jason m’en a parlé, mais pas dans le détail. Je veux vraiment être ton ami, et j’aimerais comprendre comment tu es tombé amoureux de lui.

Sa mâchoire se raidit, et je vis qu’il hésitait à se confier à moi, se demandant si j’étais digne de confiance.

– S’il te plait ? Je devine déjà qu’il te manque.
– Allons dans un endroit plus tranquille, d’accord ? Je risque de perdre un peu mes moyens.

J’acquiesçai, admiratif de la loyauté de Pete à l’égard de Brian. Nous nous dirigeâmes vers un endroit que j’avais découvert plus tôt dans la semaine, caché de la plage. Il resta silencieux alors que nous marchions et nagions vers notre destination. Son expression était… inquiète ? Résignée ? Manifestement triste.

Nous nous posâmes sur un banc de sable au milieu de la petite crique, allongés au soleil. Une légère brise nous rafraîchissait, mais nous n’avions pas froid. Je laissai quelques minutes supplémentaires à Pete, le temps qu’il rassemble ses pensées. Quand il prit la parole, j’eus la sensation qu’il me livrait son âme, m’ouvrant une fenêtre sur le chagrin secret dont il ne pouvait se défaire. 

– Brian est le garçon le plus charmant que je connaisse. Nous nous sommes rencontrés à l’école primaire. Il a un an de moins que moi. Nous n’étions pas amis au début, mais nous le sommes devenus par la suite. Au cours de l’année de 6ème, nous avons commencé à traîner ensemble, à passer des week-ends chez l’un ou chez l’autre. Nous faisions tout ensemble, dit Pete en éclatant de rire. Nous attrapions des têtards, faisions semblant d’être des cow-boys, bref, tous les jeux de notre âge. Nous avions chacun d‘autres amis, mais Brian et moi étions inséparables.
Nous avions beaucoup de cours en commun en 5ème. Nous avons découvert le sexe ensemble, mais notre vie sexuelle se résumait à la lecture de magazines en cachette. Nous aimions bien imaginer ce que nous ferions avec une fille le jour où nous arriverions à en dégoter une. Ce qui est assez comique, vu que je suis gay.
– Est-ce que Brian est sûr qu’il est gay ?
– Je ne sais pas. C’est ce qu’il disait, mais les choses ont peut-être changé, après ce qui s’est passé avec mon père.

Une ombre s’abattit sur le visage de Pete, mais il reprit son récit.

– Peu de temps après, je suis sorti avec cette fille, Ashley, au mois de janvier. Je passais beaucoup de temps avec elle, et beaucoup moins avec Brian. Mon père était enchanté que je devienne enfin un homme. Ash et moi sortions au cinéma ou au centre commercial, faisions de longues promenades et passions nos week-ends ensemble. Elle était gentille. Mais je sentais que Brian m’en voulait de sortir avec elle. Quand je le saluais, il ne me répondait en regardant ses pieds et s’empressait de poursuivre son chemin. Je pensais qu’il me détestait. Il m’a évité pendant presque quatre mois, changeant de place en cours pour ne pas être à côté de moi. Quand il me croisait avec Ash, il faisait demi-tour ou changeait de côté dans le couloir.

Pete tourna la tête vers moi pour voir si j’écoutais toujours. Nous étions assis côte à côte sur le sable. Nos regards se croisèrent furtivement, puis il baissa le regard de nouveau.

– A la fin du mois de mai, les parents d’Ashley l’ont laissée toute seule à la maison pour aller à un dîner. Ils ne devaient rentrer qu’à minuit. Elle m’a appelé, et j’ai réussi à convaincre ma mère de me déposer chez elle. Je lui ai menti en lui disant que les parents d’Ashley étaient là. Nous avons commencé par regarder la télévision, puis un film sur le câble. C’était un film assez chaud, et Ashley voulait profiter de l’absence de ses parents.
Elle a commencé à m’embrasser et à me caresser, et j’ai fait un effort pour me prêter au jeu, en l’embrassant et la caressant à mon tour. Nous nous sommes déshabillés, mais en vain. Je n’étais pas assez excité pour faire quoi que ce soit.

C’était un souvenir douloureux pour Pete, et je voyais à son expression que la honte le travaillait encore.

– Ce n’était pas le fait de ne pas être excité qui me gênait le plus, c’était l’attitude d’Ashley. Elle s’est  moquée de moi pendant un bon quart d’heure, me demandant si j’étais impuissant, ou si j’étais une fille. Elle a fini par se mettre en colère, et m’a demandé si j’étais gay. Je n’ai pas répondu. J’ai pris mes affaires et quitté la maison. Il m’a fallu trois heures pour rentrer chez moi dans le noir.
– Ah oui, quand même ! Je suis vraiment désolé pour toi, Pete.

Il ignora ma remarque et poursuivit.

– Une fois à la maison, ma mère m’a demandé comment j’étais rentré, et je lui ai dit la vérité : que j’étais rentré à pied et que j’avais rompu avec Ashley. Elle m’a demandé pourquoi. J’étais tellement mal que j’ai tout raconté à ma mère. Comme je lui faisais confiance, je lui ai dit que j’étais gay. Au début, j’ai cru qu’elle allait me hurler dessus, mais finalement elle est partie dans sa chambre en pleurant. Nous n’avons même pas discuté. Elle n’est pas ressortie.

Les larmes lui étaient montées aux yeux, et sa voix s’était voilée. Il s’enveloppa de ses bras, comme s’il cherchait à se réconforter par ce contact. Je me rapprochai de lui et passai le bras autour de ses épaules. Comme il ne réagissait pas, je restai dans cette position et continuai à l’écouter.

– Le lendemain, j’étais une vraie boule de nerfs. Ashley était venue me voir avant les cours pour me dire qu’elle ne répéterait à personne que j’étais gay, et qu’elle s’en doutait depuis le jour où elle avait trouvé une feuille de papier sur laquelle figurait le nom de Brian, entouré de petits cœurs. C’est con, hein ?

Il rit de nouveau sans conviction.

– J’étais soulagé qu’elle garde le secret, mais je n’en menais pas large. Brian m’a croisé devant mon casier pendant la pause-déjeuner. Il a essayé d’attirer mon attention plusieurs fois avant que je ne remarque sa présence. J’étais en train de pleurer, et il s’en était aperçu. Il m’a persuadé de sécher les cours pour aller discuter tous les deux derrière le collège.
Nous n’avons pas échangé un mot sur le chemin. Dans ma tête, je me disais que c’était la dernière fois que Brian me traitait comme un ami. Quand nous sommes arrivés à l’endroit prévu, j’étais tellement triste à l’idée de perdre Brian que je n’ai pas pu retenir mes larmes. Je lui ai raconté tout ce qui s’était passé et je me suis préparé au pire.
Brian m’a serré contre lui pendant que je pleurais. Quand je l’ai regardé, j’ai vu qu’il avait pleuré aussi, et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a demandé si je l’aimais comme un ami ou si c’était plus que ça.

Pete esquissa un sourire en évoquant le moment où il avait avoué ses vrais sentiments à Brian.

– Je m’attendais à ce qu’il prenne ses jambes à sou cou quand je lui ai dit que je l’aimais, mais il ne l’a pas fait. Il est resté silencieux pendant quelques instants, cependant.
Je n’en croyais pas mes oreilles quand il m’a dit qu’il m’aimait aussi. Puis nous nous sommes embrassés pour la première fois.

Le regard de Pete était perdu dans le lointain, comme s’il vivait de nouveau la scène, puis son sourire s’effaça.

– Il m’a accepté tel que j’étais, et peut-être qu’il a découvert qui il était en même temps. Je ne sais pas combien de fois j’ai pleuré au cours des trois jours suivants, Jared. Dix, peut-être vingt fois ? A chaque fois, il était là, il me serrait dans ses bras et me réconfortait. Même ma mère n’en faisait pas autant. J’ai essayé de rendre sa liberté à Brian, de lui donner une chance de s’éloigner pour qu’il ne subisse pas les conséquences de ce qui allait se passer. Mais le simple fait de lui suggérer m’a attiré ses foudres !

Pete sourit en y repensant. Il reprit son récit et me raconta ce qui s’était passé le fameux jour où son enfoiré de père avait appris qu’il était gay et qu’il avait failli attraper Brian. Il se rappelait comment celui-ci l’avait soutenu au cours des derniers jours qu’ils avaient passé ensemble. Pete s’effondra à plusieurs reprises pendant son récit, pleurant sur mon épaule avant de reprendre le contrôle, et s’effondrant de nouveau.

Quand il eut terminé, j’avais compris.

– Merci, Pete. Je sais que ça n’a pas été facile, mais maintenant je sais ce que tu ressens. J’espère que je peux encore être ton ami.
– Bien sûr que oui. J’avais simplement de te raconter mon histoire, pour qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous.
– Voilà qui est fait. Merci. Je crois que je devrais te rendre la pareille. Tu es prêt à entendre le récit de ma triste vie ?
– Bien sûr, mais comment un garçon comme toi peut avoir une vie triste ? Toutes les filles doivent être à tes pieds ! Tu dois passer ton temps à les repousser !

J’éclatai de rire.

– Chaque chose en son temps. Je suis né et j’ai grandi à Santa Barbara. Mon père travaillait comme ingénieur dans une entreprise qui fabriquait des disques-durs. Son entreprise a été restructurée, et nous avons déménagé à Portland, où il a trouvé un emploi chez Intel. J’avais dix ans quand nous sommes partis. L’année scolaire venait de commencer, et je me suis rapidement fait beaucoup d’amis. En arrivant au collège, je me suis consacré au football, au basket et à l’athlétisme. J’avais douze ans quand j'ai découvert que j’aimais les garçons, mais ce n’est qu’à l’âge de treize ans que j'ai pu y associer le mot « gay ».

Je racontai à Pete mon combat contre l’alcool et la drogue, ma dépression, et l’acceptation de mon homosexualité.

– J’avais toujours été proche de mes parents, donc je les ai mis au courant immédiatement. Ils m’avaient souvent répété que je pouvais tout leur dire et me l’avaient déjà prouvé. Je n’ai donc pas hésité à le faire. Ils l'ont très bien pris. La première réaction de mon père a été de me dire : « et alors ? ». Maman m'a rassuré sur le fait que ça ne changeait rien pour elle. Ils voulaient juste que je sois heureux.

Ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais attendu avant d’annoncer à mes parents que j’étais gay, mais c’était sans importance, puisque la psy du centre leur avait déjà dit. Et je ne m’étais pas vraiment fait beaucoup d’amis. Rétrospectivement, je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela. Désolé de t’avoir menti, Pete.

– Le fait d’avoir des parents aussi tolérants me fait un peu culpabiliser, quand je vois comment tes parents et ceux de Ray ont réagi.
– Tu ne devrais pas. Pourquoi culpabiliser alors que tu devrais t’en réjouir ? Tu as une famille qui t’aime, et tu devrais mesurer la chance que tu as. Ray et moi avons affronté nos familles, puis nous avons poursuivi notre chemin. Comme le dit Ray, le fait de nous avoir confiés à des personnes qui prennent soin de nous était ce qu’ils pouvaient faire de mieux. Donc ne te sens pas coupable d’avoir des parents qui t’aiment pour ce que tu es. Il se trouve simplement que ces personnes ont le même sang que toi. Mais ça ne veut pas dire que les parents adoptifs de Ray l’aiment moins pour autant. Il les aime comme s’ils faisaient partie de sa propre famille. Je les aime aussi, et j’ai aussi mes grands-parents. Ils me comprennent parce qu’ils ont élevé un de mes oncles qui est gay aussi. Donc ne te fais pas de souci pour nous, dit-il en souriant.

Je lui retournai son sourire.

– D’accord, j’essaierai d’y penser. Tu es prêt à rejoindre les autres ? C’est l’heure du déjeuner.
– Bien sûr ! Maintenant que tu en parles, j’ai une faim de loup.

Nous retournâmes au camp à la nage, ce qui nous permit de rincer nos corps transpirants après cette exposition en plein soleil. Ray et Jason débarrassaient le déjeuner. Ray nous jeta un regard étrange quand nous approchâmes.

– Où est-ce que vous étiez passés ? Nous vous avons cherché partout.
– Désolé, Ray, mais nous avions besoin de discuter avec Jared, et je voulais lui parler de Brian.
– Pourquoi ?
– Parce que je voulais que nous soyons sur la même longueur d’onde.

Pete se tourna vers moi, visiblement agacé par le comportement de Ray. Je volai à son secours.

– Ray, je suis gay. Pete voulait être sûr que je comprenne qu’il était déjà pris.
– Par Brian ?

Pete acquiesça. Ray s’emporta soudainement :

– Quand est-ce que tu comprendras que tu ne le retrouveras jamais ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Fuguer ? Demander à tes grands-parents de déménager ? Hein ? Pourquoi est-ce que tu ne peux pas m’aimer ?

Pete écoutait Ray dans un silence horrifié.

– RAY ! s’exclama Jason, d’une voix autoritaire que je ne lui connaissais pas.

Je me tournai vers Pete. Il s’effondra à genoux, puis s’assit lourdement sur le sol. Je fus à ses côtés en un éclair et posai une main sur son épaule. Il me regarda sans me voir, puis ferma et les yeux et tomba dans mes bras.


Je passai la soirée en grande partie seul. Jason était parti quelque part avec Ray, et Sharon veillait sur Pete. Kévin me trouva assis devant le mobile-home vers vingt heures trente. Il s’assit à côté de moi à la table de pique-nique.

– Comment ça va, Jared ?
– Ça va, merci. Comment va Pete ?
– Il dort. Il s’en remettra. Il a subi un choc assez brutal.
– Oui. Il m’a parlé de Brian et de ce qui s’est passé avant son arrivée à Portland.
– Il n’a pas eu la vie facile. Sa mère n’est pas une personne très aimante.
– Brian semble compter beaucoup pour lui.
– En effet. Je n’avais jamais rencontré une telle passion chez un adolescent. Ni chez beaucoup d’adultes, tu me diras.

Nous restâmes assis en silence pendant un moment, perdus dans nos pensées. Je commençais à me rendre compte de la chance que j’avais eue de rencontrer cette famille. Jason était un véritable ami, et Pete le deviendrait aussi, si ce n’était déjà le cas. Ray manquait encore un peu de maturité, mais une amitié était envisageable. Il semblait passer son temps à se cacher, cependant, comme s’il avait peur de laisser les Patterson devenir trop proches de lui.

– Bon, je crois que je vais aller me coucher.
– Tu n’attends pas Ray et Jason ?
– Ils ne vont pas tarder à rentrer. Ne t’inquiète pas pour eux.
– D’accord. Je ne vais pas tarder non plus.

Kévin acquiesça en se levant, et posa la main sur mon épaule.

– Tu es un garçon admirable, Jared. Je suis content que tu sois venu.

J’esquissai un demi-sourire en réponse à son compliment. Il me pressa affectueusement l’épaule et me laissa.

Une heure plus tard, ni Ray, ni Jason n’étaient revenus au campement. Incapable de dormir, je pris une lampe-torche et partis à leur recherche. Il me fallut un moment, mais je finis par les trouver, assis sur la berge de la rivière, éclairés par la pleine lune. Ray était appuyé sur Jason, qui avait passé le bras autour de ses épaules. Je me dirigeai vers eux en faisant assez de bruit pour qu’ils m’entendent arriver. Ils me suivirent du regard.

– J’espère que je ne vous interromps pas.

Ray se moucha et jeta un coup d’œil à Jason avant de répondre :

– Non, viens nous rejoindre.

Je m’assis de l’autre côté de Ray. J’étais à peine assis que Jason se leva.

– Je retourne au camp. Restez ici aussi longtemps que vous voulez. Je vais prévenir les parents.
– Ils sont déjà couchés. Est-ce que tu as besoin de la lampe ?
– Non, je vais retrouver mon chemin. A plus tard.
– Jason ?
– Oui, Ray ?
– Merci. Pour tout.
– Il n’y a pas de quoi, répondit Jason.

Le clair de lune fit étinceler son sourire. Nous étions désormais seuls.

– Je suis désolé, Jared.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas ce qui m’a pris.
– Ne t’en fais pas, Ray. Je comprends ce que tu ressens.
– Vraiment ?
– Disons que j’ai déjà vécu une attirance impossible, si c’est ce que tu veux dire.

Ray garda le silence quelques secondes.

– Ce n’est pas juste ! Je ne vais jamais trouver un petit copain !
– Comment est-ce que tu peux dire une chose pareille ? Tu es encore un gamin, Ray. Tu as la vie devant toi. Nous l’avons tous les deux.
– Super, merci Papa ! s’écria-t-il vivement.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, Ray.
– Je sais, dit-il en baissant le ton. Tout ce que je veux, c’est trouver quelqu’un à aimer. Quelqu’un qui m’aimerait en retour. Pourquoi est-ce que personne ne veut de moi ?

Il se laissa choir dans mes bras. Je le serrai fermement contre moi, parce que cela me semblait naturel. Je ressentis des sensations étranges en le berçant doucement, des sensations qui m’étaient inconnues jusqu’alors. Ce garçon avait une façon bien à lui de parler à mon cœur. Un vide que j’ignorais commença à se combler au fond de moi, et mon estomac se contracta bizarrement.

Ray pleura un moment pendant que j’explorais ces sentiments nouveaux. Il finit par sécher ses larmes et essaya de se détacher de moi, mais je ne voulais pas le laisser partir. Il plongea son regard dans le mien, ce qui me permit de voir le sien. Nous restâmes immobiles pendant un long moment. Je me penchai au-dessus de lui lentement et posai mes lèvres sur les siennes.

On entend parfois parler de la décharge électrique que ressentent deux personnes quand elles s’embrassent pour la première fois. Croyez-moi, c’est vrai. Nous la ressentîmes tous les deux. Notre baiser ne dura pas longtemps, mais je m’en souviendrai toujours. Nous nous reculâmes un peu pour nous asseoir, sans nous quitter des yeux.

– Waouh.
– Oui, waouh. C’était bon.
– Hum.

Une pause.

– Est-ce que tu veux réessayer, Jared ?
– Oh oui, répondis-je en souriant.

Nous nous embrassâmes une nouvelle fois, plus intensément cette fois-ci, et nous séparâmes de nouveau.

– Parle-moi de toi, Ray. Je veux tout savoir.

Nous discutâmes jusque tard dans la nuit. Ray me parla de ses vrais parents, « ces gens-là », comme il les appelait, et de ce qu’ils lui avaient fait subir.

– Ils me battaient souvent. Ce gars me flanquait une raclée environ une fois par mois, mais jamais au point de nécessiter des soins. Enfin, ça, c’était avant que je lui dise que j’étais gay. Quand c’est arrivé, j’ai eu de la chance que quelqu’un me ramasse dans la rue. Je ne m’étais jamais rien cassé jusqu’alors. Il m’a cassé un bras et quelques côtes. Je crois que j’ai eu un traumatisme crânien, aussi. Ceci explique cela, n’est pas ? plaisanta-t-il.
– Oui, en effet, gloussai-je.
– Les services sociaux m’ont retiré de chez moi immédiatement. J’ai été baladé de famille d’accueil en famille d’accueil. La plupart n’arrivait pas à gérer mon caractère, dit-il en riant, avant de se rembrunir. D’autres avaient du mal avec mon homosexualité. Puis les Patterson m’ont accueilli, et c’est ce qui m’est arrivé de mieux. Voilà, tu sais tout.

Il compléta son récit en expliquant comment ils l’avaient aidé à mieux se connaître, la façon dont Jason avait adopté le rôle de grand frère, et combien Sharon et Kévin avaient été à son écoute depuis son arrivée.

– Je sais que je n’ai pas un caractère facile. J’en ai trop bavé. C’est vraiment dur pour moi de faire confiance à quelqu’un, tu sais ? Au fond de moi, j’ai toujours peur que Kévin et Sharon se réveillent un jour en disant : « Ça suffit, Ray. Prends tes affaires et fous le camp. » Je sais qu’ils ne le feraient jamais, mais tout au fond… C’est dur.

En l’écoutant parler et en apprenant à le connaître, je sentis que je commençais à tomber amoureux de Ray. Pas de la façade bravache et caustique qu’il affichait en public, mais du vrai Ray, à l’intérieur, caché derrière les apparences. Ses rêves et ses désirs s’épanchaient jusque dans mes oreilles attentives.

C’était vraiment étrange, pourtant, que j’éprenne de lui en si peu de temps. Ce n’était pas le coup de foudre, mais presque.

Je racontai ma vie à Ray, ce qui fut relativement facile, comme je commençais à être rodé à l’exercice. Il m’écouta avec autant d’attention que je l’avais fait. Nous nous blottîmes l’un contre l’autre quand la lune commença à décroître et qu’une légère brise se mit à souffler sur la rivière. Je conclus mon récit, et le silence s’installa. Nous écoutâmes le bruit de l’eau pendant encore quelques instants, puis je frissonnai involontairement. Ray me serra contre lui quand il le sentit.

D’un accord tacite, nous nous levâmes et franchîmes les rochers qui nous séparaient du campement. Je tins sa main dans la mienne pendant le trajet à travers le paysage accidenté. Quand nous arrivâmes, tout le monde dormait. J’entendais les ronflements de Jason sous notre tente. Nous nous arrêtâmes devant la tente de Ray. Il se retourna timidement et se mit sur la pointe des pieds pour que nos lèvres s’unissent dans un baiser doux et tendre. Nos bouches finirent par se séparer.

– Merci de m’avoir écouté, Jared.
– Merci à toi aussi, Ray.

Un silence gêné s’installa.

– Bon, alors bonne nuit. A demain matin.

Ray me serra brièvement dans ses bras et plongea dans sa tente avant que je ne puisse répondre.

– Bonne nuit, Ray. Dors bien.

Je pris place sous la tente à côté de Jason aussi silencieusement que possible, retirai mes chaussures et me déshabillai. J’étais tellement fatigué que mes efforts pour réfléchir à ce qui venait de se passer entre Ray et moi furent vains. Je m’endormis au bout de quelques minutes.


Le lendemain matin fut particulier. Ray n’arrêtait pas de me jeter des coups d’œil, mais il n’arrivait pas à soutenir mon regard et semblait mal à l’aise en ma présence. Il gardait ses distances, s’éloignant délibérément ou préférant mettre quelqu’un ou quelque chose entre nous. Je compris que ces coups d’œil étaient en grande partie le reflet de sa peur. Je me sentais blessé qu’il se montre aussi distant après tout ce que nous avions partagé la veille.

Le trajet du retour fut pénible pour moi. Ray se tint aussi loin de moi qu’il le pouvait, et je finis par rentrer chez moi sans avoir pu en parler avec lui.


Au cours des mois suivants, le fossé entre Ray et moi se creusa. C’était douloureux pour moi, car je l’aimais vraiment, et qu’il faisait tout pour m’éviter. Je fis appel à Mark à plusieurs reprises pendant ces longues semaines. Il réussit à me dissuader de faire de grosses bêtises. Mes parents aussi se doutaient qu’il se passait quelque chose et me posèrent la question. Je leur répondis que j’étais amoureux de quelqu’un qui ne m’aimait pas en retour, et que je ne savais pas quoi faire. Ils compatirent, mais ils ne pouvaient rien faire pour m’aider, et ils le savaient.

Plus tard, je trouvai le moyen de revoir Ray en prétextant de venir voir Jason. Nous ne nous retrouvions pas souvent seuls, mais quand c’était le cas, il était timide, presque gêné. Ma frustration grandit et je finis pas crever l’abcès, un soir, alors que Pete et Jason étaient sortis faire des courses. Nous étions en train de jouer à la Playstation quand je passai à l’attaque. 

– Ray, est-ce que tu m’aimes ?
– Comment ? Oui, bien sûr. Tu es un vrai pote.
– Ce n’est pas ce que je veux dire.
– Je sais, Jared, dit-il en soupirant. C’est juste que… je ne sais pas…
– Que tu as peur ?

Il resta bouche bée, puis baissa la tête et haussa les épaules.

– Oui, peut-être. C’est juste que, je ne sais pas pourquoi, je t’ai tout dit. Je n’ai rien gardé pour moi, et c’est la première fois que ça m’arrivait. J’ai pris peur parce que tu es devenu trop proche de moi. Je n’aime pas accorder ma confiance. Ça finit toujours par se retourner contre moi. J’ai trop souffert dans le passé. Je ne veux plus souffrir.
– Tu m’as dit que tu voulais aimer quelqu’un, et que tu voulais être aimé en retour.
– Oui, c’est vrai.
– Est-ce que tu en as toujours envie ?

Il marqua une pause, avant de chuchoter :

– Oui, j’en ai envie. Mais qui voudra de moi ?
– Moi, répondis-je, sans élever la voix.
– Je veux dire, qui voudrait tomber amoureux d’un garçon qui… Comment ? Qu’est-ce que tu as dit ?

Il leva les yeux et croisa mon regard.

– Je t’aime, Ray. Je suis tombé amoureux de toi au bord de la rivière. Je t’observe depuis ce jour-là.
– Mais comment pourrais-tu aimer ce que tu vois ? demanda-t-il en montrant son corps.
– Ray, j’aime qui tu es à l’intérieur. Je veux retrouver celui que tu m’as montré ce soir-là. Je sais que cette personne existe. Et toi aussi, si tu arrives à baisser ta garde. Alors je te pose la question de nouveau. Est-ce que tu m’aimes ?
– Tu le sais.
– Est-ce que tu peux me faire confiance ?

Il baissa le regard de nouveau. 

– Je vais essayer, Jared, mais c’est si difficile. J’essaierai. Pour toi.
– Je ne vais pas te faire de mal, Ray. Mais si nous voulons que ça marche, il faut que tu me fasses confiance.
– Je vais essayer.
– Ray, regarde-moi.

Il croisa mon regard une nouvelle fois.

– Je t’aime, Ray.

Il plongea son regard dans le mien, cherchant à sonder mon âme. Je ne sais pas ce qu’il vit, mais son visage exprima toute une gamme d’émotions, du désespoir à l’incrédulité, en passant par la tristesse et la joie.

– Je t’aime aussi, Jared.


Chapitre 5

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