Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 6 - De la mort à la vie

Mardi, six heures du matin. Pete éteignit le réveil, comme d’habitude, puis déposa un baiser sur mon front.

– Bonjour, Bri. Bien dormi ?
– Pas trop mal, merci. Même si les coupures sur mon derrière me font encore mal.
– Au moins, ce n’est pas moi qui t’ai botté les fesses, pour une fois ! dit Pete en étouffant un petit rire.
– Non, toi, tu es un ange. C’est Ray qui mériterait qu’on lui botte les fesses !

Pete gloussa et me serra contre lui. La sensation de son corps puissant contre le mien me donna un sentiment de bien-être, et mes pensées se perdirent dans le lointain.

– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Hein ?
– Pourquoi est-ce que tu hochais la tête avec ce sourire benêt ?
– Oh, pour rien. Je n’arrive toujours pas à croire que tu veuilles encore de moi ici, après toutes les épreuves que je t’ai infligées.
– Brian, st-O-O-O-op.
– Je ne peux pas m’en empêcher.

Je me reculai un peu afin de pouvoir le regarder droit dans les yeux sans avoir à loucher.

– Si j’avais voulu me débarrasser de toi, je l’aurais fait il y a bien longtemps. Mais je sais que notre relation n’est comparable à aucune autre, Bri. Elle vaut tout l’or du monde. Je ne pouvais pas t’abandonner comme ça.
– Mais je…
– Oui, sans doute. Et je te confirme que tu m’as blessé parfois. Ça arrivera encore de temps en temps. Ça fait partie de toutes les histoires d’amour. Mais nous ne nous laisserons pas abattre, et notre relation en sortira grandie.

Il me serra doucement contre lui.

– Tu ne vas pas te débarrasser de moi aussi facilement, Brian Andrew.

Il esquissa un sourire et m’embrassa tendrement sur les lèvres.

– Pete ?
– Oui, mon ange ?
– Je t’aime.

Son sourire en réponse illumina la pièce.

– Je t’aime aussi, Bri.

Nous restâmes allongés encore un moment, savourant cet instant de tendresse partagée.

– A quelle heure est ton vol ?
– Euh, à midi, je crois. Nous devrons partir vers dix heures.
– Ah, alors ça veut dire que je peux encore somnoler un peu.
– Non, j’aimerais autant que tu restes éveillé.

En voyant son sourire espiègle, je compris qu’il avait une idée derrière la tête.


Un peu plus tard, alors que nous nous prélassions dans les bras l’un de l’autre, Kévin passa la tête dans l’embrasure de la porte. Il sourit en nous voyant enlacés.

– Parfait, vous êtes réveillés. Est-ce que vous avez besoin de quelque chose pour votre séjour en Californie ?
– Je ne crois pas, répondit Pete. Rien que l’on ne puisse pas acheter là-bas en cas de besoin.

Pete claqua des doigts.

– Attends. Brian, est-ce que tu as un costume ?
– Non.
– Il faut lui acheter un costume. Ça m’avait complètement échappé, avec tout ce qu’il s’est passé.
– Nous n’aurons pas le temps de faire faire les retouches, intervint Kévin.
– Il faudra faire sans.
– Pete, je ne peux pas te laisser dépenser…
– Et comment est-ce que tu comptes m’en empêcher, gros malin ?
– En te bottant les fesses.
– Alors je te botterai les tiennes aussi. Est-ce que tu veux parier qui aura le plus mal ?

Son sourire impertinent eut raison de ma réticence.

– S’il te plait, Brian. Laisse-moi faire ça pour toi.
– D’accord, d’accord. Ça veut dire que je dois me lever, si j’ai bien compris.
– Yep.
– Merde alors.
– Brian ? s’exclama Kévin, avec un sourire amusé.
– Désolé. Je vais me lever.
– Bien. Je vous retrouve en bas.

Il ferma la porte derrière lui.

Pete roula sur le côté et vint se placer au-dessus de moi, plongeant son regard dans le mien.

– Je t’aime, Brian.
– Moi aussi, je t’aime, mon coeur.

Je le serrai contre moi de toutes mes forces, le faisant protester légèrement, puis je relâchai mon étreinte suffisamment pour qu’il puisse respirer normalement.

– Je crois que tu m’as fêlé une ou deux côtes.
– Je suis désolé.
– Menteur, tu ne l’es pas.
– C’est vrai, je ne le suis pas. Mais c’est tellement bon de te serrer dans mes bras.

Pete soupira de satisfaction et me serra brièvement contre lui.

– Nous devons y aller. Nous avons encore plein de choses à faire avant d’aller à l’aéroport.

Il roula sur le côté, me libérant de son étreinte.

– Je vais prendre ma douche en premier.
– Pourquoi est-ce qu’on ne la prendrait pas ensemble pour gagner du temps ?

Il fit semblant de réfléchir pendant quelques secondes, puis répondit :

– Bon, d’accord. Mais pas le temps de s’amuser. Je ne plaisantais pas quand je disais que nous avions plein de choses à faire.
– D’accord, répondis-je avec un soupir exagéré, avant de le suivre vers la salle de bains.

Les douches partagées sont un moment de plaisir. Le plus difficile est d’arriver à contourner l’autre pour se rincer. Nous nous frottâmes et nous lavâmes les cheveux, puis je passai les bras autour de son cou, et nous laissâmes l’eau couler en cascade sur nos corps enlacés. C’est une sensation merveilleuse que d’être dans les bras de l’être aimé sous la douche. Je vous le recommande vivement.

Nous nous séchâmes mutuellement, essayant de contenir notre excitation et en y parvenant à moitié. Puis nous retournâmes dans la chambre, croisant Jason dans le couloir.

– Bonjour, Jase, lui lançai-je.

Il fit une grimace douloureuse.

– Oh mince. Désolé, Jason. Je n’ai pas réfléchi.
– Ne t’inquiète pas, Brian. Ça va aller. De mieux en mieux.
– Est-ce que tu en es sûr ? 
– Oui, sûr et certain. C’est juste que j’ai fait remonter pas mal de souvenirs à la surface, ces derniers temps. Mais tu peux utiliser ce surnom. Ça ne me dérange pas.
- D’accord, Jase.

Il sourit et poursuivit son chemin avec un air pensif.

Alors que nous étions en train de nous habiller, Pete désigna Jason du pouce et demanda :

– Ça voulait dire quoi, tout ça ?
– C’est le surnom que lui avait donné Jeff. Personne ne l’a utilisé depuis, apparemment.
– Ah oui. Je crois que quelqu’un me l’avait déjà dit. Je ne savais pas que le sujet était encore aussi sensible.
– Mmmh. Je lui ai demandé d’écrire un peu sur lui. Je ne sais plus si je t’en avais parlé. Ça fait plusieurs semaines qu’il travaille dessus. Il m’a dit qu’il aurait terminé à mon retour de Californie.
– Ah bon ? Je suis impatient de lire ce qu’il a écrit.
– Oui, moi aussi. J’ai demandé à Jared d’écrire quelque chose aussi, mais il ne m’a pas répondu, dis-je en haussant les épaules.

En arrivant dans la chambre, Pete m’adressa un sourire diabolique et laissa tomber sa serviette. Je fermai la porte précipitamment pendant qu’il fouillait dans le placard pour trouver quelque chose à se mettre, enfin du moins c’est ce que je pensais. J’étais en train de sortir un caleçon de la commode quand il me présenta une paire de jeans et une chemise en flanelle. Il avait choisi ma tenue ! C’était excitant.

Ne voulant pas être en reste, je retournai ranger mon caleçon dans la commode et enfilai un des siens. Il manifesta sa surprise quand il comprit ce que j’étais en train de faire. Il était un peu large au niveau de la taille, mais pas au point d’être inconfortable. Je trouvais la façon dont il flottait légèrement assez seyante. Pete semblait partager mon avis.

– Je mettrais bien un de tes caleçons, mais je crois qu’il me couperait la circulation.

Je m’approchai de lui et le serrai dans mes bras de nouveau.

– Ça va être dur de rester sage toute la journée en sachant que tu portes un de mes caleçons.
– Ne t’inquiète pas, mon coeur. Je te le rendrai plus tard.

Son regard s’éclaira à cette idée.

Connaissant mes goûts douteux en matière de vêtements, Pete fit sagement son propre choix, et nous terminâmes de nous habiller.

Quand nous fûmes enfin prêts, je fus surpris de constater qu’il était déjà huit heures et demie. C’est fou comme le temps passe vite quand on s’amuse. Heureusement que nous avions fait nos valises la veille.

Nous descendîmes, et Kévin nous lança chacun une barre chocolatée.

– Voici votre petit déjeuner. J’espère que vous aimerez, car à ce rythme, votre repas de midi risque d’être le même.

L’humour de Kévin était parfois bizarre.

– Est-ce que vous êtes prêts pour aller faire du shopping ? Nous devons aller chez Macy’s ou Nordstrom pour le costume, Pete. C’est un peu plus cher, mais nous devrions pouvoir trouver quelque chose d’acceptable en prêt à porter.
– Tant que ce n’est pas trop cher, commentai-je, faisant sourire Pete.

Pour résumer, nous trouvâmes un costume à ma taille, avec l’aide de Kévin. Il était gris anthracite. Nous achetâmes également une chemise, une cravate (beurk !) et une paire de chaussures. Je crus que les yeux de Pete allaient sortir de leurs orbites quand il me vit sortir de la cabine d’essayage. Il avait choisi un costume identique au mien, mais une cravate de couleur différente. Il était vraiment canon dans son costume.

Je ne m’étais pas fait la réflexion à l’époque, mais en y repensant, je me dis que le fait de porter des costumes identiques aurait pu intriguer certaines personnes. En fait, je m’en fichais pas mal.

Le montant total de nos achats dépassait sept cents dollars. Je faillis m’étouffer quand Pete posa sans hésiter sa carte de crédit sur le comptoir pour payer.

– Est-ce que tu es sûr d’avoir les moyens ? C’est beaucoup d’argent pour une tenue que je ne vais porter qu’une seule fois dans ma vie.
– Oh, je crois que tu la porteras bien plus d’une fois. Fais-moi confiance.

Son sourire dissipa mon inquiétude en partie, mais c’était quand même une somme importante. Cependant, s’il voulait la dépenser, je n’étais pas en mesure de le dissuader. De plus, je suis certain que Kévin serait intervenu si nous avions dépensé plus qu’il n’était strictement nécessaire.

Quand nous sortîmes du magasin, il était déjà temps de nous rendre à l’aéroport. Le trajet se déroula sans incident. Kévin nous parlait d’une affaire sur laquelle il travaillait. Apparemment, un gamin avait été expulsé de chez lui par ses parents parce qu’il était gay. Il avait trouvé une famille d’accueil qui était d’accord pour l’adopter, ce qui était rare pour un adolescent, mais ses parents biologiques ne voulaient pas abandonner leur autorité parentale, ce qui rendait l’adoption impossible. Kévin raconta qu’il était presque parvenu à obtenir la résiliation unilatérale des droits parentaux, et qu’il se rendait au tribunal le lendemain pour déposer les requêtes correspondantes.

Je ne comprenais pas pourquoi il nous racontait cette histoire. Puis Pete demanda :

– Tu parles des parents de Ray, non ?

Kévin esquissa un sourire coupable.

– Oui, en effet. Je n’ai pas pu m’empêcher de frimer un peu. C’est une longue bataille judiciaire, et elle pourrait durer encore longtemps. Ils ne veulent pas abandonner leur gagne-pain. Mais je crois que je les tiens, cette fois-ci. Faites-moi une faveur, les garçons. N’en parlez pas à Ray. Je ne voudrais pas lui donner de faux espoirs. La décision du juge pourrait aussi bien être favorable au camp adverse.
– Qu’est-ce que tu entends par « gagne-pain » ?
– Ah oui. Pete, peut-être que tu te souviens que Ray avait été victime de médicaments qui avaient ralenti sa croissance ?
– Oui, je me souviens qu’il m’en avait parlé.
– Eh bien, il avait obtenu une indemnisation du médecin qui lui avait prescrit, payable sous forme de versements mensuels. Ses parents vivent de cet argent depuis que les versements ont commencé.
– Ah oui, d’accord. Maintenant, je comprends mieux pourquoi ils s’accrochent, dis-je en secouant la tête.
– Un peu comme Brenda, ajouta Pete calmement.
– Oui, c’est un peu comme ça.

La mère de Pete ne voulait pas l'émanciper à cause de l’héritage qu’il avait reçu de ses grands-parents. Je suis toujours sidéré de ce que les gens sont prêts à faire pour de l’argent.

Nous restâmes silencieux jusqu’à l’embranchement vers l’aéroport sur l’Interstate 84. Kévin, qui nous regardait dans le rétroviseur par intermittence, brisa le silence.

– Vous allez me manquer, les garçons, vous savez.

Il fit une pause, puis continua :

– La maison n’aura jamais été aussi vide depuis pratiquement deux ans. Vous vous rendez compte ?
– Nous ne partons pas longtemps, Papa.
– C’est ce que j’allais dire, répondit Kévin avec un sourire. J’ai perdu un fils. Même s’il me manque terriblement, et au risque de vous choquer, je ne changerais rien à ce qu’il s’est passé si je devais vous perdre, toi ou Ray. Ou Brian, d’ailleurs, même si je ne suis pas son père.
– Que dirait Jason, s’il t’entendait ?
– Il nous l’a dit lui-même, l’autre soir, à Sharon et moi. Il vous aime beaucoup aussi.

Il me fallut les dix minutes suivantes pour digérer cette information, pendant que Pete et Kévin continuaient à discuter. Jason était un garçon surprenant. A chaque fois que je pensais l’avoir cerné, que je pensais le comprendre, j’étais pris à contrepied. Kévin venait de dire que Jason préférait avoir Pete et moi dans sa vie plutôt que son frère Jeff. J’avais du mal à le concevoir.

– Allo ? La terre appelle Brian !

Nous étions déjà arrivés au parking, et je ne m’en étais même pas rendu compte.

– Ouais, ouais.

Je sortis du van, attrapai ma valise et suivis Kévin et Pete vers les ascenseurs. L’aéroport était rempli de voyageurs, mais ce n’était pas la fourmilière que je connaissais d’habitude. Nous nous enregistrâmes, déposâmes nos valises et commençâmes la longue marche vers notre porte d’embarquement.

En passant devant la porte numéro huit, je me souvins de l’altercation qui s’était déroulée au retour de mon voyage en Californie, trois mois auparavant.

– Je savais que je l’avais déjà vu quelque part ! Vous vous souvenez de la bagarre qui avait failli éclater, la dernière fois que j’étais rentré chez moi ? Eh bien, je viens juste de faire le rapprochement. Le garçon qui m’avait souri et qui avait reçu une taloche de la part de son père était Eric Mueller. Celui qui est en classe de bio avec moi !
– Ça veut dire que c’est son frère Dennis que tu as projeté au sol, dit Pete en secouant la tête. Décidément, tu sais bien choisir tes ennemis, Bri.
– Pourtant, je ne demandais rien à personne. Pauvre garçon. Quand je pense qu’il est entre les mains de cet enfoiré de nazi…
– Comment sais-tu que ce sont des nazis ?
– Son grand frère avait une croix gammée tatouée sur le bras, Kévin.
– Ah, je vois.

Nous poursuivîmes notre chemin en silence, inquiets pour le sort d’Eric. S’il était gay et que sa famille était au courant, j’imaginais sans mal la maltraitance qu’il subissait. Les images se succédaient dans ma tête. Les expressions hideuses de haine que j’avais vues ou entendues dans les médias m’effrayaient, mais je ne m’étais jamais senti concerné à titre personnel, faute d’y avoir été confronté directement. Certes, Eric et moi n’étions pas amis à proprement parler, mais j’étais son voisin en cours de biologie, et j’avais croisé son frère au lycée. C’était donc bien réel.

– Je me demande ce que nous pourrions faire pour l’aider.
– Brian, répondit Kévin avec sévérité, ne t’avise pas de te mêler de leurs affaires. Ils sont dangereux. Je ne veux pas que vous vous exposiez davantage que vous ne l’êtes déjà. C’est déjà trop pour moi.
– D’accord. J’essaierai de garder mes distances.

J’étais sincère. L’épisode du couteau me glaçait encore le sang, alors même que c’était Pete qui l’avait vécu. Kévin me donna une tape sur l’épaule et la serra affectueusement pour me faire comprendre qu’il comprenait ce que je ressentais.

Nous arrivâmes à la porte juste avant le début de l’embarquement. Les passagers étaient assez peu nombreux. Nous prîmes congé de Kévin et nous dirigeâmes vers l’arrière de l’avion. Nos sièges étaient relativement isolés des autres passagers, qui avaient profité de la faible occupation de l’avion pour se placer à l’avant. En remontant l’allée, je remarquai que le steward nous regardait. Il parlait avec d’autres passagers, mais son regard n’arrêtait pas de croiser le mien. Quand nous atteignîmes notre rangée, il s’adressa à nous :

– Bonjour, les garçons.
– Bonjour.
– Je m’appelle Joe. Si je peux vous être utile, n’hésitez pas à me solliciter.

Il avait un léger accent du Sud. Quelque chose dans son attitude me laissait penser qu’il savait que nous étions ensemble, et pas seulement en tant que compagnons de voyage. Sa façon de chercher le contact visuel, son sourire, tout en lui me procurait une sensation étrange.

– Merci, Joe. C’est bien noté.

Pete, avec son assurance habituelle, lui avait répondu en posant une main sur mon épaule pour montrer que j’étais déjà pris. Je lui jetai un coup d’œil en m’asseyant côté hublot, et il me répondit par un sourire en prenant la place centrale. Le sourire de Joe s’élargit alors qu’il vaquait à ses occupations et que nous bouclions nos ceintures.

– Pete, je crois que ce gars me draguait.
– Je te le confirme. Et je lui ai fait comprendre que tu étais déjà pris. Même si je ne pense pas qu’il était sérieux. Tu es un peu jeune pour lui, tu sais.

Je lui donnai un coup de coude du mieux que je pus, compte tenu de la proximité de nos sièges.

Je jetai de nouveau un coup d’œil à Joe à travers la cabine. Il devait avoir entre vingt-cinq et trente ans, et mesurait 1,85 mètre pour 75 kilos environ. Ses cheveux châtains coupés court avaient des reflets blonds. Oui, il était vraiment agréable à regarder. Joe croisa mon regard une nouvelle fois et sourit. Je m’enfonçai dans mon siège, rouge de honte.

– Il t’a surpris en train de le mater, hein ?

Pete se délectait de mon embarras. Je lui jetai un regard noir, puis esquissai un sourire penaud.

– Oui. Il est assez mignon, en fait.
– Mignon ? Tu plaisantes ! Il est canon !
– Tu trouves ?
– Oui, et je suis sûr qu’il est gay.
– C’est sans doute pour cette raison que je ressens cette sensation bizarre.
– Ah bon ?
– Oui, comme s’il savait que nous sommes ensemble.
– C’est possible. Le gaydar existe, tu sais.
– Vraiment ? Moi, je ne l’ai pas.
– Moi, un peu. Il pourrait être des nôtres.
– Possible.

La porte de l’avion venait de se fermer, et les démonstrations de sécurité avaient commencé pendant que l’avion faisait marche arrière. Joe s’occupait de la partie arrière de la cabine, et le nombre total de passagers ne devait pas dépasser une vingtaine. En passant devant nous pour regagner son siège avant le décollage, Joe nous adressa un nouveau sourire. Je ne savais pas trop si je devais me sentir flatté ou effrayé.

L’avion décolla enfin. Je regardai le sol s’éloigner sous nos yeux et disparaître sous les nuages bas qui dominaient le ciel de l’Oregon. Peu après, nous quittâmes la grisaille ambiante pour rejoindre la lumière du soleil. Le sommet du Mont Hood flottait au-dessus du tapis cotonneux des nuages, majestueux dans le soleil matinal de l’hiver, sur fond de ciel bleu. C’était magnifique.

A peu près au moment où nous émergions des nuages, j’entendis Joe s’affairer dans la cuisine à l’arrière de l’avion, préparant son chariot pour le service. Juste après, il le poussa dans l’allée, accompagné de son coéquipier, et s’arrêta à notre hauteur.

– Qu’est-ce que je peux vous proposer à boire ? demanda-t-il en tendant un sachet de cacahuètes à Pete.
– Un jus d’orange, s’il vous plaît.
– Et vous ? demanda Joe en me faisant de l’œil de nouveau.
– Un… un jus d’orange aussi.

Joe me fit un clin d’œil. Un clin d’œil !

– C’est comme si c’était fait !

Il me balança le sachet de cacahuètes, que je faillis faire tomber, et prépara nos boissons. Pourquoi est-ce que cet homme me perturbait autant ?

Il donna son jus d’orange à Pete, qui me le fit passer, gardant le deuxième pour lui.

– A tout à l’heure !

Joe et son coéquipier poursuivirent leur travail.

– Il me met vraiment mal à l’aise, Pete.
– Je le vois bien. Mais pourquoi ?
– Je ne sais pas. C’est comme s’il… me dévorait des yeux. J’ai l’impression d’être un chien de concours.
– Tu ne ressembles pas à un chien, gloussa Pete, mais tu es agréable à regarder.

Il me fit rougir.

– Je suis sérieux ! protestai-je.
– Moi aussi. Tu es très agréable à regarder. Mais s’il te met mal à l’aise, je peux lui demander de calmer le jeu.
– Ne fais pas ça ! Et si c’était mon imagination ?
– Tu ne rêves pas. Je vois la même chose que toi.
– Alors pourquoi est-ce que tu ne le prends pas mal ?
– Pour deux raisons. La première, c’est que je sais que je n’ai pas de souci à me faire. Et la seconde, c’est que j’aime bien faire des jaloux avec mon petit ami de compétition.

Il m’adressa un sourire qui me fit fondre le cœur, et je posai la tête sur son épaule.

– Petit ami de compétition, hein ?
– Yep.
– C’est tout ce que je suis pour toi ? Un trophée ?

Il sourit sans dire un mot, puis déposa un baiser sur mes lèvres.

– Tu es tellement plus qu’un simple trophée.

– Hum !

En regardant par-dessus l’épaule de Pete, je vis un homme d’une quarantaine d’années qui arborait une expression sévèrement réprobatrice.

– Est-ce que vous êtes un couple de pédés ?
– Et qu’est-ce que ça peut vous faire ? répliquai-je, en partant au quart de tour.
– Brian, calme-toi, chuchota Pete.
– Visiblement, votre père a échoué dans sa mission de faire de vous un homme.
– Tout comme le vôtre.
– Il n’en vaut pas la peine.

Pete essayait de me raisonner, mais je ne l’écoutais pas.

– S’il vous avait élevé dans la voie du Seigneur, vous sauriez que les dégénérés de votre espèce brûleront en enfer.
– Je suis certain que votre père doit être fier d’avoir un fils aussi ouvert d'esprit. S’il savait comme vous êtes intolérant, ça le tuerait. Quant à Dieu, celui que je connais est un dieu d’amour, qui m’apprend à aimer mon prochain. Et le vôtre ?

Le visage de l’inconnu devint rose, puis rouge, et enfin écarlate.

– Espèce de sale petit pédé. C’est à cause de gens comme vous que…
– Est-ce qu’il y a un problème ici ?

Joe venait d’interrompre l’inconnu en lui posant une main sur l’épaule.

– Non, répondis-je, il n’y a pas de problème. Ce, euh, monsieur était simplement en train de nous dire quel homme merveilleux il était devenu grâce à son père, et combien l’amour du prochain était important dans sa religion.
– Petit salopard !
– Monsieur, je vais vous demander de retourner à votre place. Tout de suite.

Ses yeux me lancèrent encore quelques éclairs, puis il repoussa brusquement la main de Joe et retourna s’asseoir à l’avant de l’avion.

– Ça va, les gars ?
– Oui, ça va. Je suis juste un peu énervé.
– J'ai vu comment il vous parlait et je savais qu’il se passait quelque chose.
– Merci d’être intervenu. Comment pouvons-nous vous remercier ?
– C’est inutile. Je n’ai fait que mon travail. Je reviendrai vous voir tout à l’heure.

Joe retourna finir son service. Pour ma part, je mijotais toujours dans mon jus. Pete me tint la main pendant que la colère grandissait en moi.

Pourquoi est-ce que les gens se sentaient obligés de se mêler des affaires des autres ? En quoi est-ce que ma vie sentimentale et sexuelle pouvait les regarder ? Je ne leur faisais aucun mal. Et je ne voyais personne réagir quand c’était un garçon et une fille qui s’embrassaient en public. Pourquoi est-ce que le fait d’embrasser Pete déclenchait un tel scandale ?

Une autre chose qui me dérangeait était la réaction des soi-disant chrétiens, qui proclamaient servir un dieu d’amour, alors qu’ils étaient remplis de la haine la plus vile. Je savais que tout le monde n’était pas comme ça, mais cette minorité donnait une mauvaise image de la religion chrétienne.

– Brian, tu te montes la tête pour rien. Détends-toi, mon coeur. Ça n’en vaut pas la peine.

Je pris quelques profondes respirations, dont la dernière fut un soupir.

– Je sais. C’est juste de la frustration.
– Oui, ça m’arrive aussi. Mais ce qu’il a dit n’a aucune importance, car nous sommes toujours assis ensemble et je tiens toujours ta main. Et je vais quand même te donner ce baiser.

Il joignit le geste à la parole.

– Eh, vous deux, gardez ça pour votre chambre ou les toilettes, comme vous voudrez.

C’était Joe. Il remontait l’allée avec son chariot. Sa coéquipière, une femme dans sa trentaine, nous adressa un sourire gentil et communicatif.

– Est-ce que cet homme vous a fait peur ? demanda-t-elle.
– Non, il a juste énervé mon petit ami, c’est tout.

Je ne sais pas qui fut le plus choqué d’entendre les mots « petit ami », si c’était elle ou moi. Je ne m’attendais pas à ce qu’il parle de moi en ces termes, je crois. Elle se contenta de sourire et poursuivit son chemin.

– Je n’arrive pas à croire que tu aies dit ça.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. C’est juste que nous sommes en public, c’est tout.
– Et alors ? Nous sommes en sécurité, ici. Et comme je te le disais tout à l’heure, dit-il en souriant, je suis fier de montrer que tu es mon petit ami.

De nouveau, je me penchai vers lui, relevai l’accoudoir et desserrai ma ceinture pour me rapprocher de lui. Environ cinq minutes plus tard, Joe revint nous voir.

– Je suis désolé que vous ayez eu affaire à ce rabat-joie. Vous devriez être plus prudents, quand même. On peut toujours tomber sur un homophobe.
– Est-ce que vous êtes gay ?
– Non, je suis bi, en fait. Et vous ?
– Euh, oui, je suis gay.
– Moi aussi, ajouta Pete.
– C’est cool. Diane m’a dit qu’elle surveillerait la cabine pour que je puisse rester un peu avec vous. Depuis combien de temps est-ce que vous êtes ensemble ?
– Cette fois-ci ? Ça fait un peu moins de trois mois.
– Cette fois-ci ?

Pete fit un résumé de notre histoire, ce qui dura environ vingt minutes. Joe posa des questions et fit quelques commentaires. Il s’avéra être un chic type. Il alla même jusqu’à s’excuser de m’avoir regardé avec insistance. Il nous trouvait tous les deux mignons, et si nous avions eu deux ou trois ans de plus, il aurait vraiment craqué pour nous. Bien sûr, je ne savais pas s’il disait cela sérieusement, comme il souriait tout le temps.

L’avion commença sa descente. Nous échangeâmes nos adresses mail avant que Joe ne retourne se préparer pour l’atterrissage.

Après l’arrivée au point de stationnement, Joe nous accompagna vers la sortie.

– J’espère que vous resterez ensemble. Vous êtes tous les deux mignons et vous allez bien ensemble. Et ne vous en faites pas pour ce vieux schnoque. Faites attention à vous et tout se passera bien, d’accord ?
– Merci encore, Joe. Amuse-toi bien.
– Tu peux compter là-dessus.

Il nous adressa un sourire malicieux et nous confia à mes parents.

– Vous avez un garçon admirable. Il a la tête sur les épaules.
– Ils l’ont tous les deux, répondit mon père en souriant.
– Ne changez rien, les gars. A la prochaine.
– Au revoir, Joe, répondis-je en chœur avec Pete.

Finalement, c’était quelqu’un de sympathique.

– Bonjour, Brian.
– Salut, M’man, dis-je en la serrant contre moi. Toutes mes condoléances.
– Je sais, mon chéri, mais c’est ce qu’il pouvait arriver de mieux à ta grand-mère. Elle souffrait beaucoup.

Elle me relâcha, et je me tournai vers mon père, qui venait de saluer Pete.

– Je suis désolé, Papa.
– Moi aussi, dit-il en me serrant dans ses bras. Tu m’as manqué, fiston.

Il semblait faire face avec courage, mais son visage était marqué.

– Tu m’as manqué aussi.

Je fus le premier surpris par ce que je venais de dire. C’était toujours un réflexe de détester mes parents, mais ils m’avaient vraiment manqué. Notre réconciliation était réelle. En tout cas, c’était ce que je croyais. Mes parents semblaient sincères quand ils disaient que je leur avais manqué.

– Bien, les garçons, dit Maman, allons récupérer vos valises et rentrons à la maison.

Nous nous dirigeâmes vers le retrait des bagages, mes parents discutant de chose et d’autre avec Pete en chemin. Je les surveillais du coin de l’œil pour déceler d’éventuels signes négatifs qui auraient pu trahir leurs sentiments ou révéler quelque chose qu’ils essayaient de cacher. Vous devez vous dire que j’étais un peu paranoïaque. On l’aurait été à moins après ce que j’avais vécu.

Quand nous arrivâmes à la maison, la première chose que me frappa fut l’odeur acre qui flottait dans l’air, avec un relent de désinfectant. J’aperçus mon grand-père de dos, assis sur le canapé. Il ne réagit pas quand j’entrai dans la pièce. Je ne savais pas non plus comment il allait réagir. Nous n’avions pas beaucoup échangé depuis qu’il avait appris que j’étais gay.

- Salut, Grand-père.

Aucune réaction. Je fis le tour du canapé et vins me placer en face de lui.

– Salut !
– Bonjour, Ben. Comme tu as grandi !

Je jetai un coup d’œil à ma mère, qui me fit signe d’être patient. Je n’avais pas réalisé à quel point les facultés intellectuelles de mon grand-père avaient diminué.

– Grand-père, c’est Brian.
– Brian ? Ah, Brian. C’est toi ! Tu es un jeune homme, à présent ! Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu.
– Je sais. J’étais à Portland.
– Il était à l’école là-bas, Papa. Tu t’en souviens ? demanda mon père, essayant de remettre Grand-père sur la voie.
– A l’école ? Ah oui, je m’en souviens maintenant. Il habite là-bas avec le fils Jameson. Est-ce que tu es toujours homosexuel, Brian ?

J’avalai difficilement ma salive pendant que je rougissais, la mâchoire serrée. Je dirigeai mon regard vers mon père pour savoir quelle réaction adopter. Cela me permit d’éviter de prononcer des paroles que j’aurais regrettées plus tard.

– Le voyage les a fatigués, Papa. Les garçons, pourquoi est-ce que vous n’iriez pas poser vos affaires dans la chambre de Brian ? Papa, qu’est-ce que tu veux manger pour le déjeuner ?

Pete et moi nous réfugiâmes dans mon ancienne chambre, qui était aussi vide que je l’avais laissée lors de mon dernier départ. Je sortis des draps et des couvertures du placard dans le hall et les jetai sur le lit simple. Nous allions dormir sur le sol de ma petite chambre, ce qui m’obligeait à déplacer quelques cartons pour faire de la place. Je partis à la recherche du matelas gonflable deux places que je savais appartenir à mes parents. Je le trouvai dans le garage dans une boîte étiquetée « Matériel de camping », avec une pompe à pied pour le gonfler. Maman me regarda avec une expression pensive pendant que je traversais la cuisine en traînant le matelas depuis le garage. Je crois qu’elle se demandait si c’était une bonne idée que je dorme dans la même chambre que Pete. Comme si c’était la première fois que cela arrivait !

Pete avait accroché nos costumes dans le placard presque vide. Je déroulai le matelas et branchai la pompe, puis la pressai furieusement avec le pied. D’abord, mon grand-père me confondait avec mon père, puis dans le même souffle, me demandait si j’étais encore homosexuel ! Je ne comprenais pas pourquoi c’était aussi important.

– Est-ce que ça va, Bri ?
– Oui très bien. Je ne pourrais pas aller mieux.
– Ne le laisse pas t’atteindre.
– Trop tard.
– Brian, viens ici.

Je continuai à pomper rageusement, toujours en ébullition à l’intérieur de ma tête.

– Viens ici !

Pete m’attrapa par les épaules et me fit pivoter pour que je le regarde en face. Je lui jetai un regard de défiance, auquel il répondit par un sourire ironique.

– Tu me fais la gueule, à moi aussi ?
– Non, soupirai-je. Je crois que j’en veux à la terre entière.
– Le contraire m’aurait surpris, dit-il en souriant. Qu’est-ce qui te met en colère ? Si c'est ton grand-père, je sais, donc pas la peine d’y revenir.

Pete m’invita à m’asseoir par terre et prit place à côté de moi.

– J’en veux à ma grand-mère d’avoir eu son attaque et à mes parents de ne pas déménager à Portland. J’en veux à ma grand-mère d’être morte. J'en veux à mon grand-père parce qu’il me traite comme si j’étais malade. Je suis colère parce que…
– Tu es en colère parce que tu ne contrôles pas tout ce qui t’arrive.
– Non, ce n’est pas ça. Enfin si, en partie. J’en veux à ceux qui m’empêchent d’avancer dans la vie. Maman et Papa devaient venir à Portland, et finalement ils ne viennent plus.

Les larmes commencèrent à me monter aux yeux. Je fis de mon mieux pour les ignorer, mais c’était plus difficile d’ignorer les trémolos dans ma voix.

– Grand-mère allait bien, puis elle meurt. Grand-père perd la boule, et je ne sais plus quoi faire.

Je m’effondrai dans les bras de mon petit ami, pleurant de frustration et de colère.

– Je ne sais plus quoi faire, Pete. Vraiment plus…

Les sanglots finirent par prendre le dessus.

Quelqu’un toqua poliment à la porte pendant que je pleurais dans les bras de Pete. La porte s’ouvrit.

– Est-ce que tout va bien ?

C’était la voix de mon père.

– Ça va aller, M. Kellam, dit doucement Pete en me berçant. Ça va aller.

Si mon père répondit, je n’entendis pas ses paroles. Je me souviens juste qu’il referma la porte derrière lui.


Un peu plus tard, on frappa de nouveau à la porte.

– Brian ? Pete ? Le dîner sera bientôt servi. Allez vous laver les mains.

Maman.

– D’accord, nous arrivons dans une minute.

Pete avait évoqué avec moi les souvenirs communs que nous avions de mes grands-parents : les anecdotes amusantes, les moments que nous avions partagés, les tartes faites maison et les escapades dans le jardin. J’avais raconté à Pete certains passages heureux de mon enfance, et nous nous étions remémorés les premiers jours de notre amitié, avant la fameuse semaine où tout avait basculé. Il m’avait aidé à réaliser que j’avais davantage de bons souvenirs que de mauvais, et que c’était ainsi que je devais me souvenir de mes grands-parents. Même s’il n’était pas mort et enterré, le grand-père que j’avais connu et aimé avait disparu au même titre que ma grand-mère, et je devais faire son deuil également. Le deuil des grands-parents qui composaient mes souvenirs d’enfance.

Pete prit le temps de me parler de ses propres grands-parents : ce qu’il avait partagé avec eux, l’amour qu’ils lui avaient témoigné, leur lucidité et leur sagesse. J’aurais bien aimé les avoir connus.

Finalement, il me serra dans ses bras, et je me redressai pour lui déposer un baiser sur la joue.

– Merci de m’avoir écouté. J’avais vraiment besoin de ça. Comment est-ce que tu le savais ?
– Jason a fait la même chose pour moi quand j’ai perdu mes grands-parents. J’ai essayé de te faire parler d’eux depuis que tu as appris la mort de ta grand-mère. Il se trouve simplement que c’était le bon moment, Bri.
– Je t’aime, toi,  tu le sais, ça ?
– Moi aussi, je t’aime. Nous ferions bien d’aller dîner.
– On aura sans doute des plateaux télé. Tu le sais bien.
– Nous verrons, dit-il en se mettant debout et en me tendant la main pour me relever.
– Tu as grandis, tu sais. Tu es de plus en plus lourd !
– Oui, c’est ça, acquiesçai-je sarcastiquement. La puberté a fini par me rattraper. Il était temps.
– Je m’en fiche pas mal, plaisanta-t-il en ouvrant la porte, je ne suis pas difficile.

Je lui jetai un regard affectueux par-dessus l’épaule tandis que nous traversions le salon.

A ma grande surprise, la table était dressée dans la salle à manger. Ma famille n’avait pas l’habitude de manger autour d’une table, sauf pour les réunions de famille ou les grandes occasions. Après tout, il s’agissait bien d’une réunion de famille, comme j’avais été absent de la maison au cours des trois derniers mois.

Grand-père était déjà attablé et regardait fixement devant lui. Dawn était assise à sa place habituelle, mais elle semblait moins agitée que d’ordinaire, voire plutôt effacée. Papa présidait la table. Pete et moi prîmes place en face de Dawn et de ma mère.

C’était comme si quelqu’un nous avait donné le signal de départ. A l’exception de Grand-père, tout le monde se jeta sur la nourriture au même moment. Heureusement, rien ne fut renversé au cours de la lutte sans merci qui opposa Pete à Dawn pour les pommes de terre. Victoire remportée par Dawn, d’ailleurs. En quelques instants, tout le monde fut servi et avalait sa nourriture. Tout le monde sauf Grand-père, qui restait assis comme un légume, à regarder dans le vide. Soudain, mon appétit légendaire disparut. Je poussais la nourriture dans mon assiette et avalai encore quelques bouchées, mais je n’aurais pas pu avaler la moitié de ce que je m’étais servi.

– Tu n’as pas faim, Brian ?
– J’ai perdu l’appétit, Maman, répondis-je en désignant mon grand-père du menton. Désolé.

Elle soupira et regarda mon père.

– Ben, nous allons devoir faire quelque chose. Son état ne fait qu’empirer.

Papa contempla tristement son père.

– Je sais. Pourtant, je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu’il serait mieux dans une maison de retraite ? Est-ce que nous devons le garder à la maison ? Nous avons un budget serré, ne l’oublie pas.

Pete s’éclaircit la gorge.

– J’ai peut-être une suggestion. Pourquoi est-ce que vous ne déménageriez pas à Portland ? Qu’est-ce qui vous retient ici ?
– Pete, nous ne pourrions jamais nous permettre de… Attends, est-ce que tu veux dire que nous pourrions encore habiter ta maison ?
– Bien sûr. Elle est toujours vide. Et puisque vous n’auriez rien d’autre à payer que l’entretien, vous pourriez trouver une solution pour vous occuper de votre père, M. Kellam.
– Est-ce que tu es absolument certain de ce que tu proposes, et que tu ne veux pas garder la maison pour toi ?
– Pas avant plusieurs années, en tout cas. Je me plais là où je suis actuellement. Où nous sommes actuellement, corrigea-t-il en me regardant. Nous pourrons en reparler plus tard. Dans l’immédiat, je veux que vous sachiez que la maison est à votre disposition. Je n’ai pas changé d’avis depuis ma première proposition.

L’expression de mon père hésitait entre l’incrédulité et l’ironie.

– Est-ce que tu es en train de nous adopter, Pete ?
– Pourquoi pas ? Vous faites partie de ma famille, non ? Vous êtes les parents de mon petit ami, et dans une famille, il faut se serrer les coudes. Je ne vous demande qu’une chose en retour.
– Quelle est-elle ?
– De ne jamais essayer de nous séparer, Brian et moi.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel mes parents échangèrent un long regard. Dawn étudiait méticuleusement son assiette, comme si elle était étrangère à la conversation qui se déroulait autour d’elle.

– Nous en reparlerons plus tard. Brian, ce n’est pas la peine de te mettre dans tous tes états. Nous n’avons pas l’intention de vous séparer, mais nous devons en discuter en privé.

Maman tourna son regard vers Dawn, qui rougit instantanément.

– Je n’ai jamais le droit d’écouter les conversations croustillantes, dit-elle en faisant une moue boudeuse.
– Dawn, ce n’est pas tes affaires.

Maman la fixa avec insistance, jusqu’à ce qu’elle détourne le regard. Je comprenais sa curiosité, mais j’étais soulagé que mes parents ne la laissent pas assister à notre conversation. Elle n’avait pas à entendre ce qui pourrait se dire, notamment si Pete et moi devions nous battre pour rester ensemble.

Le dîner se poursuivit, et la conversation porta sur des sujets plus légers. Je racontai à mes parents ce que j’étudiais à l’école, le fait d’avoir été écarté de l’équipe de lutte et mes visites chez Will. Je ne voulais pas entrer dans le détail de ce que lui confiais, cependant, parce que je lui avais dit des choses qui pourraient blesser certaines personnes. Heureusement, personne ne me questionna à ce sujet à part Dawn, à qui je répondis de se mêler de ses propres affaires.

Grand-père resta immobile jusqu’à ce que Maman remplisse son assiette, puis il mangea de façon mécanique, presque sans mâcher. Il avait ce regard trouble, perdu dans le lointain. Au lieu de regarder les choses, il regardait à travers. Le fait de le voir porter la nourriture de son assiette vers la bouche sans aucun signe d’émotion me fendait le cœur. Je dus faire un effort pour ne pas m’effondrer sur place.

Après le dîner, la famille se dispersa. L’enterrement avait lieu le lendemain matin, et chacun avait besoin de temps pour se préparer psychologiquement. Sauf Dawn, qui toqua à la porte de notre chambre alors que Pete et moi étions sur le point de nous coucher. Nous avions discuté de nouveau de ce que je traversais, et de ce qui s’était passé quand il avait perdu ses grands-parents. Mes yeux étaient encore rouges et gonflés quand elle entra.

– Est-ce que ça va, Brian ? Tes yeux sont rouges.
– Oui, ça va. J’ai juste pleuré un peu.
– Toi, tu as pleuré ?
– Oui, j’ai pleuré. Je pleure beaucoup.
– Les garçons ne sont pas censés pleurer.

La réponse véhémente de Pete me surprit :

– Dawn, tu es assez grande pour savoir que ce sont des bêtises. Il n’y a pas de mal à pleurer. Ce n’est pas un signe de faiblesse, ni un comportement efféminé. Il faut du courage pour laisser ses émotions s'exprimer. Brian a déjà vécu tellement de choses difficiles.

Elle émit un petit ricanement.

– Si, c’est vrai, reprit Pete. Est-ce que tu as un petit ami ?
– Non.
– Eh bien, tant que tu n’en auras pas, tu ne pourras pas comprendre ce qu’il a traversé, pas plus que nous ne pouvons comprendre ce que ça fait d’avoir ses règles.
– Beurk !
– Mais tu comprends ce que je veux dire ?
– Je crois. Est-ce que vous êtes vraiment amoureux l’un de l’autre ? Je veux dire, comme un couple ?
– Depuis plusieurs années, acquiesçai-je. Depuis le jour où j’ai vu Pete pour la première fois.
– Vraiment ? demandèrent Pete et Dawn avec surprise.
– Oui, vraiment. C’est juste que je ne me l’étais pas encore avoué avant que tu ne me révèles tes sentiments.
– Tu ne m’avais jamais dit ça, Bri.
– Je n’en ai jamais eu l’occasion. Mais c’est vrai.

Il passa son bras autour de mes épaules et me serra contre lui.

– Est-ce que vous, euh, couchez ensemble ?

Nous échangeâmes un regard. Etait-ce vraiment une bonne idée d’aborder le sujet avec Dawn ?

– Allez, soyez sympas ! Personne ne me dit jamais rien.
– Qu’est-ce que les parents te répondraient si tu leur posais la question ?
– Je ne leur poserais pas.
– Mais si tu le faisais ?
– Ils me diraient de me mêler de mes affaires, répondit-elle en faisant la moue. Comme vous allez le faire.

Je jetai un coup d’œil à Pete, qui haussa légèrement les épaules.

– Oui, nous couchons ensemble, mais ce n’est pas aussi simple que ça. J’apprécie la présence de Pete. Il me rend heureux. Il m’aide.
– Et j’aime être avec Brian pour les mêmes raisons. Nous aimons passer du temps ensemble. Et je préfère l’expression « faire l’amour » à « coucher ensemble », Dawn. Il y a une grande différence.
– Comment est-ce que vous faites ?
– Ça, interrompis-je, ce n’est pas tes affaires. Ce que nous faisons derrière la porte de notre chambre ne regarde que nous.
– Est-ce que vous…
– N’essaie même pas, Dawn. Je ne répondrai pas, un point c’est tout.
– D’accord, céda-t-elle en soupirant exagérément.
– Maintenant, nous avons eu une longue journée, et nous aimerions bien dormir un peu, si ça ne te dérange pas.
– Oui, je suis fatiguée aussi. Bonne nuit.
– Bonne nuit, Dawn.
– Bonne nuit, p’tite sœur.

Elle ferma la porte derrière elle.

– Pfouh, on l’a échappé belle.
– C’est normal qu’elle soit curieuse, commenta Pete. Nous sommes probablement les seuls gays qu’elle connaisse à part Danny, et elle n’oserait jamais lui poser les questions qu’elle allait nous poser.
– Oui, mais je ne veux pas qu’elle soit au courant de notre vie intime. Qui sait à qui elle en parlerait ?

Une idée me traversa soudain l’esprit.

– Je reviens tout de suite.

Je bondis pour ouvrir la porte et toquai à la porte de Dawn. J’ouvris la porte sans attendre sa réponse et l’aperçus au moment où elle sautait dans son lit.

– Eh ! Tu aurais pu attendre que je te dise d’entrer !
– Peu importe. Est-ce que tu as dit à quelqu’un que je suis – que nous sommes – gays ?

Son regard fuyant me donna la réponse.

– A qui ?
– Je n’en ai parlé à personne.
– N’essaie pas de mentir. A qui en as-tu parlé ?
– A quelques-unes de mes amies.

Elle ne jouait toujours pas franc-jeu.

– Tu ne comprends pas. Certaines personnes nous détestent pour ce que nous sommes, Pete et moi. Tu entends parler de « pédés » et de « tapettes », non ? Il y a des gens qui sont prêts à tout pour nous faire du mal. J’ai besoin de savoir à qui tu en as parlé.

Elle finit enfin par comprendre.

– J’en ai parlé à Darlene et Stacy.

Génial, elles avaient toutes les deux un grand-frère. Et comme elles ne savaient pas tenir leur langue, leurs frères étaient déjà au courant, ce qui voulait dire que la nouvelle avait dû faire le tour de l’école.

Dawn vit mon expression horrifiée.

– Je ne pensais pas que ça pouvait être dangereux. Personne ne m’a jamais demandé ce que j’en pensais, moi, du fait que tu sois gay. Il fallait bien que j’en parle à quelqu’un.
– Rassure-toi, Dawn, je comprends. Est-ce que quelqu’un t’a dit quelque chose à propos de moi ? Sur le fait que ton frère soit gay ?
– Juste un ou deux garçons. Ils avaient du mal à croire qu’un lutteur aussi exceptionnel que toi puisse être gay. L’un d’entre eux a dit que si son frère tombait sur toi, il te casserait la figure.
– Qui ça ?
– Mike. Son frère s’appelle…
– Randy. Je sais. Bonne nuit, Dawn. A demain.
– Brian ?

Je me retournai sur le seuil de la porte.

– Oui ?
– Il ne va rien t’arriver de mal, si ?
– J’espère que non. Mais je ne vais pas retourner à l’école, comme je l’avais prévu.
– Je suis désolée.
– Ne t’inquiète pas. Tu ne pouvais pas savoir. Bonne nuit.
– Brian ?
– Oui, Dawn ?
– Tu me manques.
– Toi aussi, tu me manques. Maintenant essaie de dormir un peu.
– Bonne nuit.

Je retournai me coucher et trouvai Pete sous la couette, déjà assoupi. Je m’allongeai à ses côtés et me blottis contre lui.

– Tout va bien ?
– Je ne sais pas. Je crois que tout le monde est au courant pour nous à l’école. Je voulais passer saluer mon entraîneur, mais je ne pense pas que j’irai, finalement.
– Pourquoi pas ?
– C’est que… Je ne veux pas avoir à subir l’homophobie de tout le monde. J’en ai déjà assez dans mon assiette.
– Si tu veux y aller, j’irai avec toi.
– Merci, mon coeur. On verra bien.

Je trouvai une position confortable sur le côté, la tête posée sur sa poitrine, écoutant les battements de son cœur. Je m’endormis presque instantanément.


Je me réveillai en sursaut en entendant des hurlements. Mon cœur battait à tout rompre. J’eus du mal à reprendre mon souffle. Je me redressai en position assise et écoutai les bruits de la nuit, essayant en vain d’identifier la cause de mon réveil brutal. Je me levai, enfilai mon survêtement et me rendis dans la cuisine. En jetant un coup d’œil à l’horloge du micro-ondes, je m’aperçus qu’il était trois heures du matin. J’étais complètement réveillé et je sentais l’adrénaline couler dans mes veines.

Après avoir trouvé mes chaussures de running, je laissai un mot sur le tableau blanc pour que les autres sachent où me trouver. Je savais que je ne pourrais pas me rendormir, et fis ce qui me semblait le plus naturel : je partis courir. Etonnamment, mes blessures ne me faisaient pas souffrir, mais je savais que je ne devais pas forcer l’allure.

La nuit était saturée par un brouillard à couper au couteau. Heureusement, j’avais pris les bandes réfléchissantes que je portais quand je courais dans l’obscurité. Je pris le chemin de l’école, distante d’un kilomètre et demi environ. J’avais prévu de courir trois kilomètres sur la piste d’athlétisme avant de rentrer, peut-être même davantage.

Quand je cours, j’ai la faculté de faire le vide dans mon esprit. C’est le seul moment où j’y arrive, en fait. C’est pour cette raison que je vais courir quand je suis stressé. Je peux m’évader pendant un moment. Ou je peux me concentrer sur un problème et avancer dans ma réflexion. Ce matin-là, je fis les deux.

Je commençai par me concentrer sur ma respiration et mon pas de course jusqu’à être échauffé, puis je fis le vide pendant un moment. J'arrivai au stade sans aucun souvenir du trajet que j'avais emprunté, mais ce n’était pas inhabituel pour moi.

Quand je fus sur la piste, je m’efforçai de comprendre ce qui avait provoqué mon réveil en sursaut. Je ne souvenais pas d’avoir rêvé, et personne n’avait hurlé, donc je savais que je m’étais réveillé tout seul. La réponse la plus simple était que j’avais fait un cauchemar, mais j’étais incapable de m’en souvenir, ne serait-ce qu’en partie.

De quoi avais-je tellement peur ? Je craignais de décevoir Pete, bien sûr, mais ce n’était pas ma préoccupation du moment. Je redoutais que nous soyons séparés, mais là encore, ce n’était pas d’actualité. Soudain, je compris. J’avais peur de ce que les gens ici allaient penser de moi, maintenant qu’ils savaient que j’étais gay.

J’accélérai un peu, tout en réfléchissant. De quoi avais-je peur ? Ils ne pouvaient plus rien contre moi. Qu’est-ce que leur jugement pouvait bien me faire ? Les seules personnes qui importaient étaient Pete, les Patterson et ma famille. Pourquoi est-ce je me tracassais autant ?

Will m’avait parlé du sentiment d’appartenance pendant une de nos sessions. Qu’avait-il dit ? Qu’une grande partie de la confiance en soi d’un adolescent était liée à sa perception de ce que ses semblables pensaient de lui. Est-ce que j’attachais vraiment de l’importance à ce qu’ils pensaient de moi ? Je n’en étais pas certain. Un débat se lança dans mon for intérieur.

– Est-ce que tu souffres de ne pas avoir d’amis ?
– Oui, mais Pete compense largement.
– Est-ce que l’avis de Pete est important ?
– Evidemment !
– Et que pense-t-il ?
– Il m’aime.
– Mais que pense-t-il vraiment ?
– Il dit que je suis intelligent, mignon…
– Mais est-ce qu’il pense vraiment ce qu’il dit ?
– Tais-toi. Bien sûr qu’il le pense.
– Comment est-ce que tu peux en être sûr ?
– Je le sais, c’est tout.
– Et s’il n’était avec toi qu’en attendant mieux ?
– Ce n’est pas vrai. C’est avec moi qu’il veut être. Il le dit tout le temps.
– Il le dit, oui. Mais est-ce que tu es sûr que c’est vrai ?
– Tais-toi.

La tempête sous mon crâne continua encore pendant trois kilomètres et n’aboutit à rien, sauf à éroder davantage mon amour-propre. Je décollai pour rentrer à la maison en prenant le chemin le plus long, qui passait par le centre-ville. C’était un parcours de trois kilomètres avec plusieurs côtes.

Rien n’avait vraiment changé depuis mon départ, quelques mois plus tôt. La ville était déserte à cette heure matinale. Seule une voiture de police faisait sa ronde. Quelques instants plus tard, la voiture ralentit à ma hauteur et continua d’avancer à mon rythme.

– Tout va bien ?
– Oui, je suis juste sorti courir un peu.
– Est-ce que tu es sûr ?
– Oui, je n’arrivais pas à dormir.
– D’accord. Alors sois prudent.
– Je le serai. Merci, monsieur l’agent.
– Tu es le fils Kellam, non ?

Je m’arrêtai net, et la voiture fit de même.

– Oui, je suis Brian Kellam.
– C’est bien ce que je pensais. Dan Trask ne m’a dit que du bien de toi, Brian. J’espère que toi et ton ami aurez une vie heureuse. Vous le méritez.
– Euh, m-merci. Est-ce que je peux vous poser une question ?
– Bien sûr. Je t’écoute.
– Comment est-ce que vous êtes au courant ? Je veux dire, pour moi et mon copain ?
– J’ai entendu des rumeurs par mes enfants, et je savais que tu avais vécu avec Dan pendant un moment. Je lui ai demandé, et il m’a tout raconté. Je ne suis pas homophobe, Brian. J'ai plusieurs amis gays. Comme Dan me fait confiance, il n’a pas hésité à me mettre au courant. Et si tu connais Dan comme je le connais, tu sais qu’il ne m’aurait pas dit un mot s’il ne me faisait pas confiance. Tout comme tu peux me faire confiance sur le fait que je ne répéterai rien.

Mon sang ne fit qu’un tour. Danny m’avait trahi. Il avait raconté ma vie à un parfait inconnu. Mon Dieu, quand est-ce que les trahisons allaient-elles s’arrêter ?

– Avant que tu fasses quelque chose d’irréfléchi, Brian, tu devrais savoir qu’il est de notoriété publique que tu es gay. La rumeur s’est répandue comme une trainée de poudre dans toutes les écoles. Je connaissais déjà la réponse avant que Dan ne me la confirme.

Je soupirai, tandis que ma colère s’évanouissait. Tant pis pour moi. Il était désormais inutile que je cherche à me cacher.

– Merci pour le renseignement.
– Il n’y a pas de quoi. Prends soin de toi.
– Au revoir.

Alors que je m’approchais de la maison, je commençais à ressentir des douleurs dans mon arrière-train. Il était environ quatre heures et quart, et toutes les lumières étaient encore éteintes. Le contraire eut été surprenant. J’entrai sans faire de bruit et me servis un verre d’eau glacée dans la cuisine.

– Tu as bien couru, mon coeur ?

Pete me fit sursauter, et je faillis faire tomber le verre que je tenais à la main. Je jonglai avec avant de le rattraper. Heureusement que je l’avais terminé et que je m’apprêtais à m’en servir un autre, sinon j’aurais été obligé d’éponger.

– Ne me fais pas des frayeurs comme ça !

Il enroula ses bras autour de moi et m’embrassa sur le bout du nez. Mon Dieu, qu’il était beau, même à moitié endormi.

– Désolé. Je pensais que tu m’avais entendu me lever. J’étais sur le canapé.
– Je n’ai rien entendu. Sinon oui, j’ai bien couru. Je n’ai pas beaucoup avancé, malgré tout.
– Comment ça ?
– Non, rien, laisse tomber. Ça n’a plus d’importance.

Je posai le verre et me plongeai dans les bras de Pete.

– J’ai discuté avec l’un des collègues de Danny. Tout le monde ici sait que je suis gay. Pour toi, je ne sais pas, mais il y a de fortes chances qu’ils sachent aussi.
– Et alors ?
– Et alors ? répétai-je en levant la tête. C’est tout ce que ça te fait ?
– Ça ne me fait ni chaud, ni froid.
– C’est différent pour toi, Pete. Tu n’as pas grandi ici.
– C’est vrai, mais tout le monde me connaissait quand même. Cela dit, je me fiche pas mal qu’ils soient au courant. Je veux que le monde entier sache que tu es la personne que j’aime.
– Moi aussi, je t’aime. Mais je suis quand même un peu flippé.
– Pourquoi ?
– Comme je viens de le dire, tout le monde sait que je suis gay. Toutes ces remarques que faisaient les gens dans mon dos prennent soudain un nouveau sens.
– Ça ne change rien par rapport à l’Oregon.
– Sauf que je ne connais quasiment personne là-haut ! Et les nouvelles personnes que je vais rencontrer sauront déjà que je suis gay.
– Je crois comprendre. Tu as peur que les gens te traitent différemment parce qu’ils sont au courant.

Je réfléchis pendant une seconde en fronçant les sourcils.

– Oui, je crois que c’est ça. Mais il y a autre chose aussi. Je ne sais pas. Tout a changé.
– Pour le mieux, j’espère ?
– Dis-moi encore pourquoi tu m’aimes ?

Il m’attira doucement contre lui, et c’est alors que je m’aperçus qu’il ne portait qu’un caleçon et un T-shirt.

– Tu n’as pas froid ?
– Non, tu es là pour me réchauffer. Pourquoi est-ce que je t’aime ? Par quoi est-ce que tu veux que je commence ? Il y a tellement de raisons. Tu es sensible, tout en étant fort. Tu es drôle, tout en étant sérieux. Tu es plus que mignon. Tu es un amant merveilleux. Est-ce que je dois continuer ?
– Pete, je voudrais vraiment te croire. Dans ma tête, je te crois. C’est dans mon cœur que je… J’ai l’impression de ne pas être assez bien pour toi.
– Tu es largement assez bien pour moi. Je veux être avec toi, et avec personne d’autre. Et je ferai rentrer ça dans ton cœur par la porte ou par la fenêtre. Tu es unique. Tu as plein de qualités. Il n’y a rien qui cloche chez toi. Rien du tout. Tu as traversé une période difficile et tu te remets tout doucement.
– Je te tire vers le bas.
– Non, je te tire vers le haut. Tout est relatif. Les apparences sont trompeuses.

Je laissai échapper un petit rire.

– Tu vois ? Je te remonte déjà le moral. Et si je veux me rouler dans le caniveau avec toi, qu’est-ce que ça peut faire ? Nous sommes un couple, pour le pire comme pour le meilleur.

Encore un long soupir.

– Oui, tu dois avoir raison. Désolé.
– Ne le sois pas. C’est pour ça que je suis là, pour t’aider quand tu en as besoin. Toi aussi, tu m’as aidé quand j’en avais besoin, souviens-toi.

Je me reculai un peu et plongeai mon regard dans le sien. Ses yeux tiraient sur le gris dans le faible éclairage du réverbère devant la maison.

– Je t’aime.
– Je sais, dit-il en me serrant contre lui un peu plus fort.


– Qu’est-ce que vous faites ici, les garçons ?

La voix puissante de Papa me tira du sommeil profond dans lequel la présence de Pete m’avait plongé. Il remua à côté de moi, mais ne se réveilla pas.

– Je n’arrivais pas à dormir cette nuit et je suis allé courir. Pete a dû se réveiller pendant que j’étais parti et il est venu ici. Nous ne sommes pas retournés dans notre chambre, voilà tout.
– Quelque chose ne va pas ?
– Dawn n’a pas su tenir sa langue pour Pete et moi.
– Nous avions peur que ça arrive.
– Et vous n’avez pas jugé bon de m’en parler ?

Mon ton offensif ne laissait aucun doute sur le fait que j’étais en colère. Les gestes d’apaisement de Papa ne firent que m’énerver davantage. Pete s’agitait à côté de moi.

– A quoi bon ? Ça ne pouvait rien te faire tant que tu étais à Portland. Nous allions t’en parler avant que tu ne mettes les pieds à l’école ou que tu ne croises quelqu’un.

J’étais toujours contrarié qu’ils aient volontairement omis de me mettre au courant, mais plus j’y pensais, plus je me rendais compte qu’il avait raison.

– D’accord. Est-ce qu’il y a autre chose que je devrais savoir ?
– Oui. Tu vas être l’un des porteurs du cercueil de ta grand-mère. Est-ce que ça te pose un problème ?
– Non, pas spécialement. Mais elle ne m’aimait pas vraiment, tu sais.
– Tu te trompes, Brian. Elle t’aimait beaucoup. Ça n’a jamais changé.
– Elle avait une drôle de façon de le montrer.

Papa se retira dans ses pensées pendant un moment, puis reprit la parole :

– Est-ce que tu peux comprendre qu’un parent puisse en vouloir à son enfant, tout en continuant à l’aimer ?
– Oui, je peux le concevoir.
– C’est ce que ta grand-mère ressentait pour toi, Brian. Elle ne comprenait pas tes sentiments, ni la raison pour laquelle tu es ce que tu es. Elle était en colère parce qu’elle ne comprenait pas. Mais elle n’a jamais cessé de t’aimer.

Il se leva et se rendit dans la cuisine pour préparer du café. Je réalisai qu’il était parti brusquement parce qu’il ne voulait pas que je le voie pleurer.

Je me levai et le suivis dans la cuisine.

– Papa ?

Il s’éclaircit la gorge et répondit d’une voix rauque :

– Oui, Brian ?

Je fis un pas pour me placer à côté de lui et posai une main sur son épaule, que je serrai affectueusement. Il tourna la tête vers moi, les joues striées de larmes.

– Moi aussi, elle me manque.

Il me prit dans ses bras et me serra contre lui de toutes ses forces. Puis il se produisit quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. Mon père s’effondra et pleura dans mes bras.


Le temps que tout le monde se réveille, Papa avait repris le dessus. Nous étions assis dans la salle à manger et partagions des anecdotes au sujet de Grand-mère. Maman fut la première à nous rejoindre, suivie par Pete, et enfin Dawn. Nous prîmes un petit-déjeuner continental, auquel se joignit mon grand-père. Nous racontâmes des souvenirs dans la bonne humeur en attendant l’heure de la cérémonie.

Pete avait déjà étalé nos costumes sur le lit. Je ne savais toujours pas faire un nœud de cravate, et Pete dut m’aider à le faire.

Tout en travaillant sur le nœud, il me demanda :

– Comment te sens-tu, Brian ?
– Ça va aller, je crois. Papa et moi avons discuté au moins une heure pendant que tu dormais. Il m’a aidé à comprendre certaines choses.

Pete m’effleura intentionnellement le visage avec le brin de la cravate, ce qui me fit pouffer de rire.

– Il m’a aussi fait réfléchir à tout le temps que nous avions perdu à nous faire la guerre.

Pete hocha la tête tout en tirant sur le brin de la cravate pour resserrer le nœud.

– Voilà. Impeccable.
– Merci.

Après quelques secondes de silence, je poursuivis :

– Il m’a aussi fait réfléchir à tout le temps que j’avais perdu avec toi, Pete.
– N’en parlons plus, Bri. Nous avons toute la vie devant nous, à présent. Je n’irai nulle part sans toi.

Il esquissa un sourire en essuyant une larme solitaire qui coulait sur ma joue.

– Je n’irai nulle part. Je te le promets.

Il était neuf heures et demie à ma montre. Pete et moi avions revêtu nos costumes assortis. Quand nous fîmes notre apparition, Maman et Papa semblèrent impressionnés. Si les circonstances n’avaient pas été aussi solennelles, peut-être qu’ils auraient fait une blague sur notre gémellité. Ils se contentèrent de nous dire que nous étions tous les deux très élégants.

La cérémonie aurait lieu uniquement au cimetière. C’était le souhait de ma grand-mère. Grand-père se déplaçait de façon autonome ce jour-là, ce qui était bien. Je me souviens avoir espéré qu’il redeviendrait tel que je l’avais connu avant.

Nous arrivâmes au cimetière juste avant le corbillard. Papa prit la première position pour porter le cercueil, et je me plaçai juste derrière lui. Nous le posâmes sur la plate-forme au-dessus du caveau, et prîmes place au premier rang.

Je constatai avec satisfaction que Pete était assis au premier rang avec nous, et je m’assis entre lui et Dawn, qui était à côté de mes parents. Papa avait les larmes aux yeux, comme Grand-père à côté de lui. Maman ne pleurait pas, mais était visiblement triste. Dawn pleurait et cherchait le soutien de Maman en s’appuyant contre elle.

Quant à moi, je tins la main de Pete pendant toute la cérémonie et ne versai pas une larme. J’avais trouvé la paix intérieure plus tôt, en discutant avec mon père dans la cuisine. Quoi qu’il en soit, je suis incapable de me souvenir, même aujourd’hui, du moindre mot prononcé par le pasteur au sujet de ma grand-mère.

Ce dont je me souviens, ce sont des effluves de sel dans l’air, avec la promesse de précipitations plus tard dans la journée. Quelques oiseaux chantaient encore. Il y eut une éclaircie vers la fin de la cérémonie, qui permit au soleil de faire son apparition. Au loin, une autre percée s’était formée dans les nuages, et le soleil dessinait des colonnes de pluie qui semblaient relier la terre au ciel. C’était magnifique.

Ce fut enfin terminé. Mon grand-père pleurait toujours sur l’épaule de mon père, et Dawn sur celle de ma mère. Pete et moi nous approchâmes du pasteur, et je lui remis l’enveloppe que m’avait confiée mon père. Nous marchâmes main dans la main jusqu’au sommet d’une butte, quelques dizaines de mètres plus loin.

Alors que nous contemplions le paysage, Pete me serra contre lui.

– Ça va, mon coeur ?
– Oui. J’aurais juste aimé pouvoir lui dire au revoir.

Le vent se leva un peu, annonçant la pluie que nous avions vue à l’horizon.

– Dis-lui au revoir maintenant. Elle peut encore t’entendre.

Je levai les yeux vers lui, puis reposai la tête sur son épaule.

Au revoir, Grand-mère. Pardon pour tout ce que je t’ai fait. Je t’aime, et tu me manques. 

Alors que je finissais ma pensée, le soleil fit une ultime apparition juste avant le début de la pluie, comme une bénédiction. Un sentiment de paix se propagea à l’intérieur de moi, comme j’étais certain que ma prière avait été entendue.

Je levai la tête et embrassai Pete sur la joue, avant que nous ne redescendions de la butte, bras dessus, bras dessous, pour rejoindre ma famille.


Chapitre 7

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