Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 7 - Révélations

La réception après l’enterrement se déroula en petit comité. Mes grands-parents avaient des amis dans le quartier, mais la plupart ne s’attardèrent pas plus longtemps que ne l’exigeait la bienséance. Chacun s’efforça de tenir le coup, mais quelques larmes furent versées ici et là. Pete me tint dans ses bras pendant que je pleurais, une fois que tout le monde fut parti. Cette journée me semblait irréelle, comme si je vivais un cauchemar éveillé. Je savais que ma grand-mère était partie, mais je ne voulais toujours pas y croire.

Pendant le dîner, tout le monde fit des efforts pour maintenir une certaine normalité. Les conversations semblaient toutefois un peu forcées. Maman me demanda ce que Pete et moi avions prévu de faire pendant le reste de notre séjour.

– Je voulais aller faire un tour à l’école pour voir quelques personnes, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Notre vie privée a été dévoilée. Je ne veux pas être mêlé à une bagarre.
– Est-ce que tu crois vraiment que les choses pourraient en arriver là ?
– C’est possible. Tout dépend qui nous verrait et ce qu’ils feraient.

La surprise vint de Papa.

– Je crois que tu devrais quand même y aller, Brian. Tu ne peux pas changer qui tu es. Tôt ou tard, il faudra que tu apprennes à te défendre.

Je ris avec amertume.

– Oui, c’est ça, il faut que j’apprenne à me défendre. Et à me faire défoncer la gueule.
– Brian, surveille ton langage, s’il te plaît.
– Désolé, Maman, mais c’est la vérité. Randy a déjà dit à son frère qu’il me casserait la gu… figure s’il me croisait.
– Pour l’instant, ce ne sont que des mots, intervint Pete. Ecoute. Je t’ai dit que j’irai avec toi. Si quelqu’un veut t’attaquer, il faudra qu’il nous attaque tous les deux. Et je sais que tu ne te dégonfles pas quand il s’agit de se battre. Si quelqu’un nous provoque, soit nous l’ignorerons, soit nous nous défendrons. Comme à Portland.
– Je crois, dit Papa, que c’est une bonne opportunité pour toi, Brian. Tu apprendras peut-être à faire face à ce genre de situation, et tu pourras tourner la page de ta vie ici, puisque tu seras à Portland au moins jusqu’à la fin du lycée. Ensuite, nous verrons dans quelle université nous pourrons t’envoyer.

J’étais stupéfait.

– Vous allez me laisser vivre avec Pete chez les Patterson ?
– Oui, mais nous espérons quand même que vous viendrez nous rendre visite de temps en temps. De mémoire, la maison des Patterson se trouve à environ dix kilomètres de la ferme de tes grands-parents. Est-ce que je me trompe, Pete ?
– Non, c’est à peu près ça.
– Vous voulez dire que vous allez déménager à Portland ?
– J’ai passé un coup de fil hier soir, et le poste qui m’avait été proposé est toujours disponible. Je leur ai dit que j’acceptais la proposition.
– Et je ne devrais pas avoir de mal à trouver du travail avec les formations que j’ai suivies. Je n’aurai peut-être même pas besoin de travailler, avec ce que ton père va gagner, ce qui me permettra de m’occuper de ton grand-père, si c’est nécessaire. Je pourrais même prendre des cours pour devenir auxiliaire de vie à domicile.

Maman semblait presque enthousiaste à cette idée.

– Waouh. Quand est-ce que vous allez déménager ?
– Je dois partir en premier pour commencer à travailler dès que possible. Je resterai à la ferme en attendant que ta  mère et Dawn me rejoignent. Elles viendront quand la maison ici sera vendue.
– Mais je ne veux pas y aller, Papa ! Toutes mes copines sont ici !
– Dawn, ma chérie, tu pourras te faire de nouvelles amies là-bas.
– La seule raison pour laquelle nous déménageons est que Brian puisse être avec son petit ami.
– Dawn, ça suffit. Ce n’est pas vrai, d’ailleurs. Nous y allons parce que j’ai trouvé du travail là-bas, et que Pete nous laisse habitez chez lui. De cette façon, nous pouvons prendre soin de ton grand-père, tout en ayant un toit au-dessus de nos têtes.

Rien n’allait apaiser Dawn à ce stade, et mes parents le savaient. Ils changèrent donc de sujet.

– Est-ce que vous avez une idée du lycée où vous irez ?
– Là où ira Pete.
– Là où ira Brian.

Nous échangeâmes un sourire.

– Très drôle, les garçons. Est-ce que vous y avez pensé ?
– Non, pas vraiment. Brian peut aller à peu près où il veut avec ses résultats scolaires.
– Je ne sais pas encore ce que je veux faire. C’est ce qui orientera mon choix parmi les différents lycées. Je veux que mon lycée soit réputé dans le domaine que j’aurai choisi.
– Eh bien, il n’est jamais trop tôt pour se renseigner.
– D’accord. Je demanderai des brochures dès que je retournerai à l’école.
– Bien. Maintenant,  pour demain : est-ce que vous allez vous rendre au lycée, oui ou non ?
– Je crois que oui, soupirai-je. Pete sera avec moi. Je serai quand même en sécurité.
– D’accord, répondit Maman. Je demanderai à une collègue de passer me chercher, comme ça vous aurez la voiture.
– Merci, Maman.
– De rien, mon chéri.

Le dîner toucha à sa fin. Grand-père n’avait même pas fait une apparition. Je n’étais pas vraiment surpris. Je crois que personne ne l’était vraiment. Papa entra dans sa chambre pour prendre de ses nouvelles et ressortit en secouant la tête.

Je passai un coup de fil à Chris et lui dis que nous étions en ville pendant quelques jours. Sa mère nous invita à dîner le soir suivant. J’y réfléchis quelques instants, puis demandai à Maman si nous pouvions y aller. Elle accepta, bien entendu.

Pour être honnête, j’avais quelques hésitations à y aller avec Pete. J’aimais Pete. J’aimais Chris aussi, mais en tant qu’ami. Malheureusement, Chris avait un faible pour moi, et je ne savais pas comment il réagirait en me voyant avec Pete. Et je ne savais pas non plus quelle serait la réaction de Pete vis-à-vis de Chris. Tant pis. Nous verrions bien.

Danny passa à la fin de son service. Il ne resta pas longtemps, juste assez pour nous faire part de ses condoléances et nous saluer, Pete et moi. J’étais déçu qu’il ne reste pas plus longtemps.

Dawn bouda tout la soirée, jusqu’à ce que Pete et moi allions nous coucher. Elle ressassait toujours la même rengaine au sujet des amis qu’elle allait perdre et de l’école inconnue qu’elle allait devoir fréquenter. Elle n’arrêtait pas de se plaindre.

– Est-ce qu’il y a un garçon dans ton école actuelle avec qui tu voudrais sortir ? lui demanda Pete.
– Pas vraiment.
– Alors quand tu seras à Portland, tu auras l’embarras du choix parmi tous les garçons de ta nouvelle école, non ? suggéra Pete.

Elle ne trouva rien à répondre et garda le silence pendant un moment, à notre grand soulagement. Maman, cependant, n’avait pas l’air enchantée.

Alors que nous nous préparions à aller nous coucher, Pete m’embrassa.

– Qu’ai-je fait pour mériter cet honneur ?
– Est-ce que j’ai besoin de te donner une explication ?
– Non, tu as raison.

Un sourire illumina son visage et il m’embrassa fougueusement.

– Nous ne pouvons pas. Ma porte ne ferme pas à clé.

Il m’embrassa de nouveau, plus tendrement.

– Bien sûr que nous pouvons. Il suffit juste de ne pas faire de bruit.
– Attendons que tout le monde soit couché, alors. Je n’ai pas envie qu’on nous surprenne.
– Je peux attendre.

Il déposa encore un baiser sur mes lèvres, et nous nous couchâmes. Plus tard dans la nuit, je fus réveillé par de merveilleuses sensations.


Le jour se leva bien trop tôt, comme à l’accoutumée. Pete et moi fûmes réveillés quand Maman toqua à la porte de Dawn pour la réveiller. Puis elle toqua à la nôtre et entra sans attendre.

– Est-ce que vous voulez prendre un petit-déjeuner ? Si c’est oui, vous devez vous lever maintenant.

Elle remarqua nos sous-vêtements par terre à côté du matelas pneumatique et fronça légèrement les sourcils. Elle haussa les épaules sans rien dire, puis nous laissa en fermant la porte.

– Salut, Bri.
– Salut. Tu as faim ?
– Oui, plutôt. Mon en-cas nocturne n’a pas comblé mon appétit, on dirait.

Sa remarque me fit rougir.

– Je crois que nous devrions nous lever.
– Oui, nous devrions. Maman a vu nos sous-vêtements.
– Et alors ?
– Je ne sais pas. J’ai eu l’impression qu’elle était contrariée, puis elle est partie.
– Je ne m’en ferais pas à ta place. Je ne vais pas changer ce que je suis pour lui plaire, et je ne vais sûrement pas cacher le fait que je t’aime. Si elle avait attendu qu’on lui dise d’entrer, elle n’aurait rien vu.
– Oui, mais c’est comme la fois où Sharon t’a surpris en train de te donner du plaisir. C’est embarrassant.
– Est-ce que tu as honte de moi ?
– Bien sûr que non. Je n’ai jamais honte de toi. Je crois que je n’arrive pas à exprimer ce que je veux dire.
– Non, j’ai bien compris.
– Alors pourquoi est-ce que tu m’as demandé si j’avais honte de toi ?
– C’est juste une idée qui m’a traversé l’esprit.

Je me redressai.

– Pourquoi ? Est-ce que j’ai fait quelque chose ?

Pete secoua la tête.

– C’est juste que parfois, j’ai l’impression que tu as peur qu’on nous voie ensemble, comme un couple, ou que tu as peur de montrer que tu m’aimes devant tes parents. Quand ta mère est entrée, tu t’es écarté de moi.
– Vraiment ?

Il acquiesça.

– Je n’avais même pas remarqué. Désolé. Je suis vraiment désolé.
– Je sais, et je pense que ça changera avec le temps, mais il fallait que je t’en parle, parce que ça me travaillait. C’est tout.

Je me penchai pour l’embrasser.

– Je comprends. Maintenant que j’en suis conscient, je vais pouvoir faire des efforts pour changer.

Mes paroles furent accueillies par un sourire, et ses yeux bleus se mirent à pétiller.

– Je t’aime, chuchota-t-il.
– Moi aussi, je t’aime, murmurai-je.

Des moments comme celui-là étaient ma raison de vivre. Pete et moi avions une communication tellement fusionnelle que parfois, nous oubliions les fondamentaux, comme de nous dire « je t’aime » ou d’avoir des attentions particulières. Pete semblait y arriver naturellement. A l’inverse, je devais garder cette idée à l’esprit en permanence, et parfois j’avais du mal à m’en souvenir. J’avais simplement de la chance d’être l’élu de son cœur.

Le petit-déjeuner était appétissant. Maman nous avait préparé du pain perdu saupoudré de sucre et recouvert de sirop d’érable, ainsi que du bacon et des œufs. Papa était déjà à table et lisait le journal, mangeant distraitement ses tartines. Dawn était sous la douche et sortirait dans quelques minutes pour engloutir un petit-déjeuner consistant. Pete et moi dévorâmes le contenu de nos assiettes rapidement et demandâmes à être resservis.

– J’avais oublié ce que c’était d’avoir des ados à la maison. Vous mangez trop, tous les deux. Faites attention, vous risquez de grossir.

Pete éclata de rire. Je lui jetai un regard étonné.

– C’est peu probable. Je ne suis pas gros. Je grandis.
– Oui, en effet. Tu grandis horizontalement.

Je frottai les cheveux de Pete avec le poing pour me venger de sa remarque désobligeante, mais il ne put cacher son sourire malgré la douleur.

– Combien mesures-tu, Brian ?
– Un mètre soixante-dix, je crois. Je n’ai pas vérifié depuis que j’ai commencé la lutte.
– Est-ce que tes vêtements ne sont pas devenus un peu étroits ?

Pete faillit s’étouffer de rire. Je l’entendis vaguement parler de sous-vêtements. Je me contentai de lui jeter un regard noir.

– Maintenant que tu le dis, c’est vrai. Hum. Je n’y avais pas vraiment prêté attention.
– Nous t’achèterons de nouveaux vêtements quand nous rentrerons à Portland, mon coeur.

Pete m’adressa un sourire en me prenant la main sous la table.

– Pete, nous ne pouvons pas te laisser lui acheter ses vêtements. Nous te donnerons de l’argent avant votre départ pour que tu puisses t’acheter ce que tu veux, dans les limites du raisonnable.
– Je ne veux pas de votre argent, Mme Kellam. J’en ai suffisamment, et surtout, j’ai envie de lui acheter des vêtements. Comme ça, j’aurai mon mot à dire sur ce qu’il achète.

Le regard de Pete était tellement expressif, et son sourire tellement irrésistible, qu’il m’était impossible de lutter contre lui. Ma mère subissait le même sort, semblait-il.

– Est-ce que tu en es certain ?
– Oh oui. Tout à fait. Je ne vais pas laisser passer cette opportunité, dit-il en se passant lascivement la langue sur les lèvres, tout cela devant mes parents !

Je sentis le sang me monter au visage et irriguer une autre partie de mon anatomie. Mes parents, cependant, semblaient trouver mon embarras particulièrement hilarant. Je l’aurais tué. Je tentai de lui frotter de nouveau les cheveux avec le poing, mais il esquiva.

Dawn fit enfin son apparition à table, l’air toujours à moitié endormie.

– Qu’est-ce qui est si drôle ?
– Rien de spécial. Nous parlions d’emmener ton frère s’acheter quelques vêtements.

Pete se pinçait toujours les joues pour s’empêcher d’éclater de rire.

– Qu’est-ce qui te fait rire ?
– Il fallait être là. Je ne savais pas que ton frère pouvait rougir à ce point, Dawn !

Je lui tirai la langue en faisant une grimace. Ayant fini mon repas, je me levai.

– Ah, ça fait plaisir de se sentir bienvenue ici.

Je débarrassai mon assiette et me dirigeai vers la cuisine, pour entendre Pete dire :

– Je ne dirais pas ça. Bienvenue ici, je ne sais pas, mais bienvenue, il n’y a aucun doute.
– Peter Daniel !

Si je n’avais pas entendu le rire dans sa voix, j’aurais pu croire que ma mère était scandalisée. Mon père riait de concert. Je jetai un nouveau coup d’œil dans la salle à manger. Pete était le seul qui pouvait me voir, et je lui fis un doigt d’honneur. Il remua les sourcils. Définitivement battu, je battis en retraite et partis prendre ma douche.

Quelques minutes plus tard, la porte de la salle de bains s’ouvrit. Je passai la tête à travers le rideau. C’était Pete.

– Je ne t’ai pas vexé, j’espère ?
– Non, pas vraiment, dis-je en continuant à me frotter. Tu m’as simplement embarrassé. Je ne parle jamais de sexe avec mes parents, ni de près, ni de loin, et tes mimiques ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination. Qu’est-ce que tu essayais de faire ?
– Je marquais mon territoire.
– Comment ça ?
– Je faisais comprendre à tes parents ce que je ressens pour toi, à ma façon. Soit ils acceptent les choses telles qu’elles sont, soit ils n’y parviennent pas. Mais dans ce cas, ils feraient bien de se méfier. Je n’aime pas être contrarié dans mes projets.

Je sortis la tête de la douche de nouveau et vis qu’il souriait. Je ne pus m’empêcher de sourire en retour.

– Est-ce que je peux te frotter le dos ?
– Non merci. Plus tard, peut-être.
– Je n’ai jamais le droit de m’amuser.
– Et hier soir, qu’est-ce que nous avons fait ?

Son regard joueur se fit plus intense.

– Extraordinaire, c’est le premier mot qui me vient à l’esprit quand je repense à hier soir.
– Oui, moi aussi. Tu me donnes toujours des sensations incroyables.
– Je te laisse finir, comme ça je peux prendre ta place.
– D’accord.

Je terminai ma douche deux minutes plus tard.

J’étais déjà habillé quand Pete termina la sienne. J’ouvris la porte pendant qu’il était en train de se sécher, et l’observai pendant un moment alors qu’il enroulait sa serviette autour de la taille.

– Quoi ?
– Rien. Je te regardais, c’est tout.
– Ah. Ça va alors. Je pense que tu as le droit. Ta tenue te va bien, au fait.

Je portais l’ensemble que Pete avait choisi pour moi : un pantalon Dockers noir et un T-shirt noir, avec une chemise vert olive dont les manches étaient retroussées. Pete disait que le vert faisait ressortir la couleur de mes yeux, ou quelque chose dans ce genre.

– Merci. Je transmettrai les compliments à mon conseiller vestimentaire.

Il répondit par un sourire.

– A quelle heure est-ce que nous partons pour l’école ?
– Vers neuf heures, je pense. Tout le monde sera en classe. Nous limiterons les risques.

Pete soupira et passa les mains autour ma taille, debout derrière moi.

– Ne te laisse affecter par toute cette histoire, Brian. Tu vas devenir parano.
– Je suis déjà parano. Ça ne fait qu’empirer.
– Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? Pour que tu comprennes que tout va bien se passer ?
– Je ne sais pas. Vraiment pas. Je crois que ce qui se passera aujourd’hui fera pencher la balance… dans un sens ou dans l’autre.

Il soupira de nouveau, reposant son menton sur mon épaule, le regard plongé dans le mien dans le miroir.

– Ça va aller comme sur des roulettes, Brian. Si quelqu’un nous provoque, nous nous ne laisserons pas faire. Ils ne peuvent pas nous renvoyer d’ici, plaisanta-t-il, donc même si nous sommes pris dans une bagarre…

Il haussa les épaules.

– Tu as raison, m’exclamai-je en riant. Je n’avais pas pensé à ça.

Je fis volte-face dans ses bras et fixai ses yeux bleus avec intensité.

– Je crois qu’une des raisons de mon angoisse est ce qui s’est passé la semaine dernière, Pete. Quelqu’un t’a carrément menacé avec un couteau. Comment ne pas être angoissé après ça ?
– Je sais. Moi aussi, j’ai eu peur. Mais si nous partons du principe que tout le monde se promène avec un couteau ou un revolver pour nous tuer, nous deviendrons fous. Ce n’est pas une option. Nous devons continuer à avancer sans laisser la peur prendre le dessus.

Son expression était sérieuse, le ton de sa voix solennel, et son regard brillait de mille feux. En hochant lentement la tête, je le serrai contre moi.

– J’essaierai.
– C’est tout ce que je te demande.

Nous restâmes debout encore quelques instants dans les bras l’un de l’autre, et je fus de nouveau émerveillé que Pete veuille bien rester avec moi, malgré le fardeau émotionnel que je portais encore sur les épaules.

– Tu ferais bien de t’habiller.
– Oui. Je reviens tout de suite.

Le trajet jusqu’à l’école fut rapide, comme elle ne se situait qu’à un kilomètre et demi de la maison. Nous arrivâmes pendant un interclasse. Quelques personnes qui nous connaissaient, Pete et moi, vinrent nous saluer comme elles l’auraient fait auparavant. Elles ne firent aucun sous-entendu. D’autres nous observaient de loin, comme si nous étions contagieux. Certaines personnes détournaient le regard. Ce n’est que lorsque Randy m’aperçut que les choses se gâtèrent.

Randy mesurait environ un mètre quatre-vingts et avait la carrure d’un boxeur. Il n’était fait que de muscles. C’était le garçon le plus costaud de notre année, peut-être même de l’école tout entière. Il m’avait harcelé sans relâche à l’école primaire, mais m’avait laissé plus ou moins tranquille au collège. En nous apercevant, il vint à notre rencontre.

– Alors c’est vrai ? Vous êtes gays tous les deux ?
– C’est important ? répondis-je en me redressant de tout mon long.
– Bien sûr que c’est important. C’est vrai ou pas ?

L’attitude de Randy était agressive, comme s’il cherchait une raison pour se battre.

– Tu ne poserais pas la question si tu ne connaissais pas la réponse.

Je commençais à avoir les jambes en coton. Même avec Pete de mon côté, Randy serait un adversaire de taille. Surtout qu’il pratiquait les arts martiaux.

– Je n’aurais jamais deviné que tu deviendrais gay. Ni toi, Pete.
– Moi non plus, mais je ne peux rien y changer, et je n’ai même pas envie d’essayer.
– On dirait que j’ai du pain sur la planche.

Randy s’était relâché un peu et regardait par-dessus mon épaule. En jetant un coup d’œil derrière moi, j’aperçus mon ancien tortionnaire, Brent, qui fonçait droit sur nous, le visage tordu dans un masque de haine. Je me préparai pour la bagarre qui allait éclater d’un moment à l’autre, mais Randy se plaça calmement devant Pete et moi, et défia Brent du regard.

– Reste où tu es. De toute façon, il ne va rien se passer. Tu peux faire demi-tour.
– Comment ? Toi aussi, tu es pédé ?
– Peu importe que je le sois ou pas. Et peu importe que Brian et Pete le soient aussi. Passe ton chemin. Si tu veux te battre avec eux, il faudra que tu me passes par-dessus le corps.

Je n’en croyais pas mes yeux ! Randy avait pris notre défense, alors que je pensais qu’il serait le premier à nous réduire en bouillie. Les miracles existaient donc vraiment. L’image que je me faisais de Randy venait de voler en éclats.

Le visage plus fermé que jamais, Brent choisit prudemment de reprendre sa place dans la foule. Randy le suivit du regard, puis se tourna vers nous.

– Euh, merci, Randy. Mais, euh, comment dire… tu ne viens pas de te trahir ?
– Non, je suis hétéro. Mais j’ai un cousin qui est gay. Nous passons pas mal de temps ensemble l’été. C’est un sportif aussi, et il a un look hétéro, comme vous. Il m’a fait son coming-out il y a deux ans. J’étais comme Brent avant, ajouta-t-il avec un sourire en coin, mais je ne suis plus comme ça. Je me fiche pas mal de ce que vous êtes. Vous avez toujours été cools avec moi, même après ce que je vous ai fait subir en primaire. Je regrette simplement de ne pas vous avoir mieux connus, c’est tout.

C’est souvent difficile de connaître le fond d’une personne ou ce qu’elle pense vraiment. Dans mes tablettes, Randy était passé du statut de mollusque à celui d’être humain.

– Je regrette de ne pas t’en avoir donné l’occasion.

Il hocha la tête et me tendit la main. Nous échangeâmes une poignée de main d’égal à égal.

– Peut-être un jour. C’était sympa de te revoir, Pete. Salut, Brian. Bonne chance, les gars.
– A la prochaine.
– Salut Randy.

La sonnerie retentit, annonçant le début du cours suivant. Randy allait être en retard, mais il traversa le hall sans se presser. Puis je me souvins qu’il avait cours de sport avec Brent, de mon ancienne classe.

– Où est-ce que nous allons, Bri ?
– Vers le gymnase. J’aimerais bien voir M. Hines avant qu’il ne soit trop occupé.
– Passe devant.

Nous avançâmes dans le couloir côte à côte. En passant, quelques professeurs que je connaissais nous saluèrent en fermant la porte de leur classe. C’était étrange de retourner au lycée après avoir été absent plusieurs mois. J’avais le sentiment de ne plus avoir ma place ici. Sur un coup de tête, j’ouvris mon ancien casier quand nous arrivâmes à sa hauteur. Il était toujours vide, tel que je l’avais laissé. Je ne sais pas trop ce à quoi je m’attendais.

Nous parvînmes enfin au gymnase, et je fus déçu d’apprendre que mon ancien entraîneur était absent ce jour-là. Il y avait d’autres enseignants que je voulais voir, comme ma prof d’écriture créative et mon prof de sciences, mais ils étaient en plein cours.

– Cette visite est un échec. Est-ce que tu veux rentrer ?
– Est-ce que tu as fait le tour des gens que tu voulais voir ?
– Non, mais tous les autres sont en cours. Je crois que nous n’avons rien d’autre de prévu avant le dîner avec Chris, ce soir. Qu’est-ce que tu veux faire ?
– Et si on allait faire un tour à la plage en voiture ?
– Ça pourrait être sympa. Le temps est pourri, cela dit. Ils ont annoncé de la pluie toute la journée. Demain, peut-être ?
– Tu as d’autres idées ?
– Pas vraiment. Rentrons à la maison. Papa est sûrement occupé. Nous aurons peut-être la maison pour nous.
– Alors pourquoi est-ce que nous restons plantés là ?

Quand nous arrivâmes à la maison, Papa avait effectivement prévu d’aller faire des courses, mais pas avant l’après-midi. Pete sortit des devoirs qu’il avait emmenés avec lui, et nous nous installâmes à la table de la salle à manger pendant une heure pour plancher sur des exercices de maths. Si c’était ennuyeux ? A coup sûr, mais au moins j’étais avec Pete, ce qui rendait les choses supportables.

Nous passâmes le reste de la journée sur le canapé à regarder des films sur le satellite. Papa nous tint compagnie la plupart du temps, mais j’avais l’impression qu’il nous regardait davantage que les films. A un moment donné, Pete était allongé sur le côté avec sa tête posée sur mes genoux. Je surpris Papa en train de nous observer du coin de l’œil. Je tournai la tête vers lui pour en être sûr, et en effet, il nous regardait avec une expression indéchiffrable. Puis il s’aperçut que j’avais intercepté son regard et esquissa un sourire.

– Qu’est-ce qu’il y a, Papa ?
– J’étais juste en train de réfléchir.

Pete roula sur le ventre pour tourner son regard vers mon père.

– A quoi pensais-tu ?
– Je vous observe depuis tout à l’heure.
– Et alors ?
– Je ne vous comprends toujours pas, dit-il en secouant la tête. Je ne comprends pas ce qui vous attire l’un vers l’autre. J’ai du mal à concevoir qu’un garçon puisse en aimer un autre dans un sens… sexuel.

Je contractai la mâchoire et plissai les yeux. Pete changea péniblement de position. Mon père poursuivit après avoir remarqué notre réaction.

– Je ne vous comprends pas, mais je ne peux pas nier le lien qui vous unit. Je vous vois allongés sur le canapé et je vois l’amour que vous avez dans les yeux. Je vois les petits gestes tendres que vous avez l’un pour l’autre : les baisers, les étreintes, les tapes affectueuses, les sourires complices… Oui, je les ai remarqués aussi. Je vous regarde tous les deux, et j’essaie de me souvenir ce que je ressentais à votre âge, quand je sortais avec une fille. La seule différence, c’est que vous êtes tous les deux de solides gaillards, et non un garçon et une fille.
Je ne vous comprends pas. Je ne sais pas ce que je ressens au fond de moi. Mais je ne peux pas le nier. Et je n’ai même pas envie d’essayer.

Pete se relâcha un peu, mais il était toujours sous tension.

– Brian, je sais que je ne le dis pas comme il faudrait. Je n’ai jamais été très doué pour exprimer ce que je ressens. J’essaie, mon fils. J’essaie vraiment. Je crois que… Enfin, ce que j’essaie de dire, c’est que si vous êtes heureux tous les deux, je suis heureux pour vous.

Je sentis mes muscles se décontracter lentement.

– Tu ne peux pas imaginer la façon dont tu as changé Brian, Pete. Maintenant, au moins, il sourit. Nous ne l’avons pas vu sourire pendant deux ans et demi. A chaque fois qu’il te regarde, il sourit. Tu ne peux pas savoir le bien que ça nous fait, à Lisa et moi. Nous nous sentons à la fois soulagés et terriblement coupables. Soulagés, parce que Brian a trouvé le bonheur, mais aussi terriblement coupables de ne pas avoir su lui donner ce bonheur.
– M. Kellam…
– Ben. Tu peux m’appeler Ben.
– Est-ce que vous êtes sûr ?

Papa acquiesça.

– Ben, ce n’est pas de votre faute si Brenda a décidé de m’emmener avec elle. Certes, vous avez fait quelques erreurs avec Brian, mais il le dit lui-même, c’est du passé. Ce qui compte maintenant, c’est la vie que nous allons mener ensemble.

Pete leva le regard vers moi.

– J’espère que je rends Brian heureux. C’est mon vœu le plus cher. Il représente tout pour moi.

Je souris, et il se tourna de nouveau vers mon père.

– Nous avons encore des problèmes à régler, mais qui n’en a pas ? Il reçoit l’aide dont il a besoin. Je suis là pour le soutenir et pour lui apporter mon amour.
– Je sais que tu l’aimes, Pete. Nous l’aimons, et nous t’aimons aussi. Nous voulons votre bonheur à tous les deux.
– Papa, intervins-je, je n’ai pas été aussi heureux depuis longtemps.
– Je le vois bien, Brian, et ta mère et moi ferons tout pour ne pas compromettre ce bonheur.
– Comme quoi ?
– Oh, je ne sais pas exactement. Nous devons encore discuter des décisions que nous prendrons quand nous arriverons à Portland, comme l’endroit où tu habiteras, des choses comme ça.
– J’aimerais bien habiter chez les Patterson.
– Je sais, mais nous aimerions bien t’avoir à la maison aussi. Brian, tu as quinze ans. Tu partiras à l’université dans trois ans, tout au plus. Nous sommes déjà passés à côté d’une grande partie de ton enfance à cause des erreurs que nous avons commises. Tu nous manques, à ta mère et moi. Tu manques à ta sœur aussi. Est-ce que tu en es conscient ?

J’opinai de la tête.

– Ce n’est pas encore le moment de prendre la décision, dit-il en secouant la tête. Nous avons encore du temps devant nous avant le déménagement, même si je vais peut-être t’accompagner à Portland. Il faudrait que je monte une voiture là-haut. Un road-trip, ça vous dit, les garçons ?

Pete et moi échangeâmes un regard. Il me fit un signe imperceptible de la tête.

– D’accord. Quand est-ce que nous partons ?
– Samedi matin. Le trajet fait environ mille kilomètres. En fonction de la météo, nous nous arrêterons quelque part pour la nuit.
– Euh, Papa, est-ce que tu ronfles toujours ?

Son grognement de protestation répondit à ma question.

– Alors nous aurons peut-être besoin de deux chambres.
– Ça vous ferait plaisir, hein ?

Je répondis à sa question par un sourire entendu.

– Bien sûr, suis-je bête. Nous verrons bien le moment venu, conclut-il en étouffant un petit rire.

Nous pûmes enfin regarder la fin du film.

L’après-midi fila en un éclair. Après avoir regardé la trilogie des Indiana Jones, il était temps pour Pete et moi de nous rendre chez Chris pour le dîner. Le repas était prévu vers six heures, mais je voulais avoir le temps de profiter de nos hôtes avant.

Pendant mon séjour à Portland, j’avais raconté à Pete l’épisode du baiser que Chris et moi avions échangé, et j’avais quelques appréhensions sur la tension qui pourrait exister entre eux, mais je n’aurais pas dû me faire de mauvais sang. Pete était au-dessus de tout cela.

– Hey ! Salut, les gars. Mon Dieu, comme tu m’as manqué, Brian.

Chris me serra dans ses bras puissants, puis me relâcha.

– Qu’est-ce que tu deviens, Pete ?

Chris lui donna une accolade presque aussi vigoureuse.

– Entrez !  Maman, ils sont arrivés !

Il n’avait pas changé.

Kathleen sortit de la cuisine et vint à notre rencontre pour une nouvelle série d’étreintes.

– Comment vas-tu, Brian ?

Elle mit les mains sur ses hanches.

– Tu nous avais promis que tu nous écrirais ! Bonsoir, Pete.
– Bonsoir, Mme Forn.
– Ça nous fait plaisir de te revoir, dit-elle en souriant.
– Moi aussi.
– Bien. J’aimerais bien rester avec vous à discuter, mais je dois finir de préparer le dîner. Allez vous amuser, les garçons, lança-t-elle avec un clin d’œil, avant de retourner dans la cuisine.
– Allons en bas, proposa Chris.

Il y avait une table de billard au sous-sol, ainsi qu’un home cinéma.

– Est-ce que vous avez une préférence pour la musique ?
– Rien de trop violent, d’accord ?
– Pas de problème.

Chris choisit un CD et l’inséra dans le tiroir du lecteur. Quelques secondes plus tard, la musique de Dire Straits emplissait toute la pièce.

Pete rassemblait les billes sur la table de billard pendant que Chris réglait le son sur l’égaliseur, puis il forma le triangle.

– Est-ce que vous savez jouer au coupe-gorge ?

Je connaissais le jeu, mais pas Pete.

– C’est facile. Le premier qui empoche une bille choisit sa série de numéros : les billes hautes, moyennes ou basses. La personne suivante choisit parmi celles qui restent. La dernière personne à qui il reste une bille sur la table a gagné. En cas de faute, vous avez le choix entre sacrifier une bille et rendre une bille à chacun des autres joueurs. Pour le reste, nous jouons à la régulière. Si vous réussissez votre coup, vous continuez à jouer. Sinon, votre tour est terminé. Est-ce qu’il y a des questions ?

Voyant que nous n’en avions pas, Chris désigna le râtelier du menton.

– Très bien. Alors choisissez vos armes !

Je choisis une queue que je savais droite, et Pete en testa une ou deux en les faisant rouler avant de choisir celle qu’il voulait.

– Honneur aux invités, Pete.
– D’accord.

Pete débuta la partie en éclatant les billes au centre de la table et en empocha cinq. Après avoir observé la table pendant un moment, il déclara :

– Je prends les chiffres hauts.

Il empocha la quatre, puis la dix, avant de rater le coup suivant.

– A toi, Brian.

Je tentai un coup, mais échouai lamentablement, éraflant presque le tapis.

– Tu manques d’entraînement, on dirait.

Chris s’approcha de la table, empocha la trois, choisit les chiffres moyens, puis fit une fausse queue.

– Toi aussi, tu manques d’entraînement ! plaisantai-je.

Comme aucune des billes hautes n’avait encore été empochée, Chris dut sacrifier une bille moyenne.

Le tour suivant de Pete scella la partie pour moi. Il empocha mes dernières billes en deux coups, ainsi qu’une des billes de Chris.

– Mince alors. Ce n’est pas juste !

Pete s’approcha de moi et me déposa un baiser sur le bout du nez.

– En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis !

Chris, qui avait observé la scène, sembla soudain mal à l’aise. Il manqua son coup suivant, alors qu’il aurait pu le réussir les yeux fermés. Pete, après avoir empoché ses dernières billes, élimina Chris grâce à un coup chanceux, terminant la partie.

– Bien joué, dit Pete en serrant la main de Chris.
– Oui, bien joué. Je vous laisse faire la revanche entre vous. Je vais voir si ma mère a besoin d’aide.
– Chris, tu sais que ta mère a horreur de nous avoir dans les pattes quand elle cuisine.

Il s’arrêta, jeta un coup d’œil à Pete, et soupira.

– Qu’est-ce qui te tracasse ? lui demandai-je.
– Rien. Je ne sais pas. Je crois que je n’ai pas encore vraiment réalisé.
– Réalisé quoi ?
– Réalisé que nous sommes ensemble, Brian, dit doucement Pete. Depuis combien de temps est-ce que tu l’aimes, Chris ?

Chris releva brusquement la tête, fusillant Pete du regard. Après quelques instants, ses épaules s’affaissèrent.

– Depuis deux ans. Quand je me suis rendu compte que j’étais peut-être gay.
– Est-ce que tu en as parlé à ta mère ?
– Non, jamais de la vie ! Je ne peux même pas en parler à David. Il me tuerait !

David était le frère aîné de Chris. Il servait actuellement dans la Navy en tant que plongeur d’attaque.

– Je doute que David te fasse du mal, Chris. Il t’adore. Je le sais. Et ta mère t’aime aussi.
– Je ne lui dirai pas.
– Peut-être qu’elle s’en doute déjà. Est-ce que tu es sûr que tu es gay ?

La voix de Pete était apaisante, comme lorsqu’il essayait de me consoler.

– J’ai besoin de m’asseoir.

Pete et moi nous assîmes sur le canapé en face du grand écran de télévision, pendant que Chris prenait place dans un fauteuil sur le côté.

– Je ne sais pas ce que je suis. J’aime les filles, mais j’aime les garçons aussi.
– Peut-être que tu es bisexuel.
– Je n’en sais rien. Mon Dieu, que dirait ma mère si elle savait ?
– Elle te dirait que ça n’a aucune importance.

Nous tournâmes brusquement nos têtes vers Kathleen, qui se tenait en pied de l’escalier.

– Je me fiche pas mal qui tu aimes, tant que tu es heureux d’être qui tu es et de la personne avec qui tu es, comme Brian et Pete.
– Maman ! Oh, mon Dieu. Merde alors.
– Ne t’en fais pas, Chris. Vraiment pas. Ça fait un moment que je suis au courant, mon chéri.

Elle sourit et prit place sur le canapé à côté de moi.

– Comment est-ce que tu as su ? Même moi, j’avais des doutes, et j’ai fait très attention…
– Je ne suis pas aveugle, Chris. Je te vois tous les jours. Et peu importe comment je l’ai découvert. Ce qu’il faut retenir, c’est que je le sais, et que je l’accepte, donc tu n’as plus besoin de te cacher.

L’expression de Chris hésitait entre la terreur et le soulagement. Le soulagement finit pas l’emporter, et il s’enfonça plus profondément dans le fauteuil, les yeux remplis de larmes.

– Je voulais aborder le sujet depuis longtemps, et quand je suis descendue tout à l’heure pour vous demander si vous vouliez boire quelque chose, j’ai entendu votre conversation par hasard. Je suis désolée si vous avez eu l’impression que je vous espionnais.
– Non, répondit Chris d’une voix tremblotante. Ce n’est pas grave.
– Viens dans mes bras, mon chéri, dit Kathleen en se levant.

Chris se leva à son tour et rejoignit sa mère d’un pas mal assuré. Elle le serra affectueusement dans ses bras.

– Je t’aime, Christopher. Ne doute jamais de mon amour. Jamais.

Elle le relâcha pour contempler son visage d’un air maternel.

– D’accord ?
– D’accord. Moi aussi, je t’aime.

Pete me prit la main et m’adressa un sourire. Je pouvais lire dans ses pensées. C’est ainsi que les choses devaient se passer entre une mère et son fils. L’amour inconditionnel.

– Venez ici, tous les deux. Vous avez le droit à un câlin aussi.

Nous nous levâmes, et elle nous serra contre elle en même temps. En nous relâchant, elle dit :

– Et maintenant, est-ce que je peux vous proposer quelque chose à boire ?


Après le départ de Kathleen, nous discutâmes de tout ce qui s’était passé depuis le départ de Pete à Portland jusqu’à notre retour, deux jours plus tôt. Chris n’arrivait pas à croire que Pete était un adulte émancipé, et il dut lui montrer sa carte d’identité. Pete lui parla aussi des Patterson, et je complétai son récit avec quelques détails qu’il ignorait.

Quand vint l’heure du dîner, nous nous installâmes à table et commençâmes le repas en bavardant comme si de rien n’était. Je crois que Chris était toujours sous le choc d’avoir fait son coming-out à sa mère. Il n’arrêtait pas de secouer la tête d’un air incrédule, avec les yeux écarquillés. Plutôt que de faire allusion à sa sexualité, Kathleen nous interrogea, Pete et moi, sur nos projets d’avenir.

Elle hocha attentivement la tête quand je lui confiai mes appréhensions quant au déménagement de mes parents à Portland et aux éventuelles conséquences sur ma relation avec Pete. Chris me demanda ce que je voulais dire, et je décrivis notre quotidien chez les Patterson. Il s’intéressa surtout au fait que Pete et moi partagions la même chambre.

– Tu veux dire qu’ils sont d’accord pour que vous couchiez ensemble ? Vous couchez bien ensemble, non ?
– Christopher ! Ça ne te regarde pas !

J’éclatai de rire et échangeai un regard avec Pete, interprétant son expression amusée comme une permission de répondre à Chris.

– Bien sûr. Tant que nous faisons attention, Kévin et Sharon préfèrent nous savoir en sécurité à la maison, plutôt que de prendre des risques à l’extérieur.
– Waouh. Je ne pense pas que ma mère serait aussi cool.

Il jeta un coup d’œil à Kathleen, qui sembla légèrement embarrassée.

– Alors nous avons de la chance de ne pas être dans cette situation, n’est-ce pas, Christopher ?

Chris s’abstint de répondre.

– Nous ne sommes pas dans cette situation, si ? 

Tout à coup, Chris éclata de rire. L’inquiétude sur le visage de Kathleen se transforma en colère, puis en agacement.

– Ne me fais pas peur comme ça ! Mais j’ai quand même une question. Est-ce que ce serait une fille ou un garçon qui partagerait ton lit ?
– Je ne sais pas, répondit Chris en rougissant. Ça dépend de la personne. Est-ce que c’est vraiment important ?
– Bien sûr que c’est important ! Et si tu mettais une fille enceinte ?

Pete et moi échangeâmes un regard. Nous n’avions jamais réfléchi à cette possibilité. Elle avait peut-être joué un rôle dans la décision de nous laisser partager la même chambre. L’idée ne nous avait même pas effleurés. Les garçons ne pensent pas au risque de grossesse tant qu’ils ne sont pas avec une fille, et même après, certains semblent l’oublier.

Chris regarda sa mère, puis nous regarda, et finalement baissa les yeux vers son assiette.

– Je ne sais pas qui ce serait.
– Chris, mon chéri, intervint Kathleen, ce n’est pas comme si tu devais décider maintenant. Si tu ramènes une fille et que tu veux rester avec elle, je serais très heureuse, mais je ne veux pas que tu aies de rapports sexuels avec elle tant que tu ne peux pas subvenir aux besoins d’un enfant. Si tu ramènes un garçon avec qui tu veux partager ta vie, je serais très heureuse aussi, mais tu devras quand même te protéger.

Elle se recula sur sa chaise et passa la main dans ses cheveux.

– Si tu ramènes quelqu’un et que tu veux absolument avoir des relations sexuelles, alors… il faudra que j’y réfléchisse. Je veux simplement que tu saches que je suis là, et que tu n’as pas à avoir honte de venir me voir avec les questions ou les inquiétudes que tu pourrais avoir. Je suis peut-être ta mère, mais je ne suis pas complètement coincée pour autant.
– Merci, Maman.

Chris ne semblait qu’à moitié convaincu. Kathleen était ouverte d’esprit, mais elle restait quand même sa mère. C’était comme si j’allais voir ma mère pour lui poser des questions d’ordre sexuel. Même pas en rêve.

Le dîner se terminait et Kathleen servit une tarte aux pommes avec de la glace à la vanille. Elle ne l’avait pas faite elle-même, mais elle était délicieuse.

Nous parlâmes encore un peu de Portland et du déménagement de mes parents. Nous évoquâmes également les prochaines vacances d’été : Chris pourrait venir nous voir pendant une quinzaine de jours, ou nous pourrions redescendre avec Pete. Chris semblait impatient à l’idée de rencontrer les Patterson.

Finalement, nous décidâmes de rester en contact. Je lui donnai le numéro et l’adresse de Pete, ainsi que nos adresses mail. Je serrai Kathleen dans mes bras, et, après avoir jeté un coup d’œil à Pete, embrassai Chris sur la joue en le serrant dans mes bras à son tour. Pete esquissa un sourire et embrassa Chris sur l’autre joue, ce qui nous choqua tous les deux. Il était incorrigible.

Ils nous raccompagnèrent à la porte et nous saluèrent après une dernière accolade, puis nous nous enfonçâmes dans la nuit noire et humide. Le brouillard était tombé et semblait envelopper nos visages. Les lampadaires étaient comme voilés, laissant à peine filtrer une lueur diffuse. Pete m’avait pris la main et la serrait de temps à autre.

– Bri, pourquoi est-ce que tu ne m’avais pas dit qu’il était tombé amoureux de toi ?
– Je n’en savais rien, je t’assure. Le seul indice qui aurait pu me mettre sur la voie était le fait qu’il m’avait embrassé lors de ma dernière visite. Je ne pensais pas que c’était important.
– Le baiser ne t’a pas mis la puce à l’oreille ?
– Non, comme je viens de le dire, je n’y avais pas attaché d’importance. Et je… ne savais pas comment je devais le prendre.
– D’accord, je comprends. J’aurais simplement préféré être au courant avant d’aller chez lui.

Je m’arrêtai net et lâchai la main de Pete, qui fit encore quelques pas avant de se retourner.

– Qu’est-ce qu’il y a, Brian ?
– Est-ce que tu as peur que je préfère être avec Chris plutôt qu’avec toi ?
– Est-ce que je devrais avoir peur ?
– Non, pas du tout.

Je le rejoignis. La pente du trottoir nous ramenait à la même hauteur.

– Je ne t’ai pas attendu pendant trois ans pour te laisser tomber à la première occasion. Je t’appartiens pour aussi longtemps que tu voudras de moi.
– Brian, arrête de faire ça. Laisse tomber ce complexe d’infériorité.
– C’est juste que je ne comprends pas. Regarde à quel point je suis…
– Tu es paumé ?

J’acquiesçai, et Pete poussa un soupir. Il passa ses bras autour de ma taille et prit une voix douce :

– Tu n’es pas paumé. Tu es un garçon qui a surmonté des épreuves difficiles. Tu te prends trop au sérieux et tu te compliques la vie. Et le pire, c’est que tu n’es même pas capable de voir ce qui est positif en toi.

Le brouillard laissa la place à une pluie fine pendant que Pete poursuivait :

– Brian, tu es très mignon. Tu as un corps de rêve. Tu es un sportif accompli. Tu es intelligent. Tu obtiens des résultats scolaires brillants sans même faire d’efforts. Tu es fort, à la fois sur le plan physique et sur le plan moral. Tu es attentif, prévenant et doux. Tout le monde t’aime, Brian. Tu le sais pour mes parents. Jason t’adore aussi, tout comme Ray.
Tu n’es peut-être pas capable de voir les qualités que les autres voient en toi, mais elles sont là quand même. Si tu ne les avais pas, je ne serais pas ici avec toi. Je veux partager ma vie avec toi, et pas seulement les bons moments. Si je pouvais te demander en mariage, je le ferais tout de suite, sans hésiter un instant. Pour le meilleur et pour le pire.

Il me déposa un baiser sur les lèvres.

– Je vais te demander une faveur. A chaque fois que tu penses à quelque chose que tu n’aimes pas chez toi, je veux que tu penses à quelque chose que j’aime en toi. Et si tu ne trouves pas, demande-moi. J’ai des millions d’idées en réserve.

Je répondis à Pete par un sourire timide.

– Maintenant, viens ici.

Il me serra dans ses bras avec résolution et m’embrassa plus intensément. Je me laissai aller dans son étreinte. La sensation de son dos musclé sous mes mains et de ses lèvres contre les miennes était presque étourdissante.

– Je t’aime, Brian Andrew Kellam. Il n’y a aucun autre endroit où j’aimerais être, ailleurs que dans tes bras. Je n’ai pas la moindre intention de me débarrasser de toi.

Nous restâmes dans cette position pendant quelques instants, ma tête reposant sur son épaule, alors que la pluie gagnait en intensité.

Une voiture monta la colline et passa devant nous, nous illuminant brièvement de l’éclat de ses phares. En relevant la tête, je le pénétrai du regard.

– Je t’aime, Pete.

Je posai mes lèvres sur les siennes et l’embrassai langoureusement, profitant simplement de la sensation d’être dans ses bras, en totale communion du corps et de l’esprit. Quand notre baiser s’interrompit, nous poursuivîmes notre chemin, bras dessus, bras dessous.

Quand nous arrivâmes à la maison, il était environ vingt heures trente. Tout le monde s’était installé dans le salon pour la soirée, sauf Dawn, qui faisait ses devoirs dans sa chambre. Maman et Papa nous remarquèrent à peine quand nous entrâmes dans la maison, absorbés par leur émission de télévision. Grand-père dormait sur le canapé. J’entraînai Pete dans ma chambre.

Nous nous préparâmes pour le coucher, éteignîmes la lumière et nous allongeâmes sur le matelas gonflable. Ma tête et mon bras reposaient sur la poitrine de Pete. Nous n’échangeâmes pas un mot. J’écoutais battre le cœur de Pete, ce qui avait un effet apaisant sur mes nerfs en pelote. Il me caressait le dos, perdu dans ses propres pensées.

On frappa à la porte.

– Entrez, dit Pete en soupirant.

La porte s’ouvrit, et ma mère apparut.

– Est-ce que tout va bien, les garçons ?
– Oui, très bien, répondis-je, un peu sur mes gardes. Pourquoi ?
– Vous n’avez rien dit, tout à l’heure, quand vous êtes rentrés. Je me demandais pourquoi. 
– Papa et toi étiez en train de regarder la télé. Nous ne voulions pas vous déranger.
– Bon, alors si tout va bien, tant mieux. Bonne nuit, les garçons. Ne dérangez pas Dawn. Elle doit se lever pour l’école demain.
– Bonne nuit, Maman.

Elle referma la porte, plongeant la pièce dans une obscurité presque totale. La seule source de lumière était le contour des stores fermés. Je me redressai sur un coude et posai ma tête dessus.

– Qu’est-ce qu’il y a, mon coeur ?

Je traçai une ligne avec le doigt sur son torse nu, poursuivis sur son ventre jusqu’à l’élastique de son caleçon, puis remontai dans l’autre sens.

– Rien, je réfléchissais.
– A quoi ?
– A tout ce qui s’est passé. A la chance que j’ai de t’avoir, d’avoir des parents compréhensifs, d’avoir pu vivre avec toi chez les Patterson.

Je traçai une nouvelle ligne droite sur sa peau douce, puis passai le bras autour de son ventre plat.

– Nous avons de la chance, nous aussi, de t’avoir dans nos vies. Je suis le garçon le plus chanceux de la terre de t’avoir.

Je roulai sur le côté et le tirai contre moi. Quelques instants plus tard, je trouvai le sommeil, bercé par les battements sonores de son cœur.


Les hurlements de Dawn me réveillèrent le lendemain matin. Pete n’était qu’à moitié réveillé et n’avait pas changé de position de la nuit.

– Rendors-toi, mon coeur.

Il m’attira contre lui et me fit un câlin avant de me laisser partir. J’enfilai un survêtement et sortis de la chambre sur la pointe des pieds, en priant pour que Dawn ne hurle pas de nouveau. Je l’entendais pester contre mon père dans la cuisine, parce qu’il avait lancé le lave-vaisselle pendant qu’elle était sous la douche. Papa semblait bien le prendre, se confondant en excuses et se retenant de sourire.

– Salut, fiston.
– Salut. Merci de m’avoir réveillé, Dawn. Ça tombe bien, je voulais me lever à six heures.
– C’est de la faute de Papa ! Il a lancé une machine et l’eau est devenue gelée, dit-elle en faisant la moue.
– Je sais. Pete aussi. Et les voisins aussi, sans doute.

Elle renifla et passa devant moi pour aller finir sa douche. Je ne pus m’empêcher de sourire à mon père quand elle fut partie.

– Est-ce que vous vous êtes bien amusés, hier soir ?
– Oui, merci. Il y a eu quelques tensions, mais ça s’est arrangé. Kathleen nous a fait un bon dîner. Chris viendra peut-être à Portland cet été pendant une quinzaine de jours.
– Formidable ! Qu’est-ce qui a provoqué les tensions ?
– Euh, Chris et sa mère ont ressenti le besoin d’avoir une discussion à cœur ouvert pendant que nous étions là.
– Tout va bien ?
– Oui. Ils ont chacun appris quelque chose l’un sur l’autre hier soir, et il va leur falloir un peu de temps pour s’ajuster.

Papa avait l’air un peu perdu.

– Ne me demande pas de quoi il s’agissait. Je ne peux pas t’en parler.
– D’accord, je ne te demanderai pas. Qu’est-ce que tu as prévu, aujourd’hui ?
– Je comptais passer voir Danny, s’il est là. Sinon, rien de spécial. A quelle heure est-ce que nous partons, demain ?
– Vers huit heures, je pense. J’aurai besoin d’aide pour charger la voiture.
– Nous pourrons le faire ce soir ou demain matin.
– En attendant, je dois préparer mes affaires. Ta mère va me donner un coup de main.

Son sourire me laissa entendre que Maman allait s’occuper de tout pendant que Papa l’aiderait en restant à distance.

– Je vais sortir faire un footing. J’en ai besoin.
– D’accord. Profites-en bien.
– A tout à l’heure.

Il y avait encore du brouillard dehors, avec une petite bruine pour parfaire le tout. Je décidai de me diriger vers le lycée une nouvelle fois. Je pourrais courir sur la piste sans me poser de questions sur le chemin à suivre.

Ce fut un de ces footings pendant lesquels je m’évadais complètement dans ma tête. Je n’ai aucun souvenir de ce qui occupa mon esprit. Je ne sais même pas combien de tours je fis sur la piste. Je fus de retour à la maison à sept heures et quart, ce qui veut dire que je courus environ neuf kilomètres.

Le petit-déjeuner était servi quand je franchis la porte. Pete était conscient, mais pas encore tout à fait réveillé. Maman me fit une bise en passant, en guise de bonjour. Dawn était déjà en train de s’empiffrer. Papa venait de s’asseoir. A ma grande surprise, Grand-père était attablé aussi et semblait avoir retrouvé son comportement normal.

– Est-ce que je pourrais avoir les pommes de terre, s’il vous plaît ?

Et en plus, il parlait !

– Bien sûr, Grand-père.

Je tendis le plat à Pete, qui le fit passer à mon grand-père.

– Merci. Est-ce que tu en voudrais, Pete ?
– Euh, oui, merci.

Après s’être servi, il passa le plat à Pete.

– Des toasts ?
– S’il vous plaît.

– Comment te sens-tu, Papa ? demanda mon père.
– Je me sens très bien. Ça fait plusieurs années que je ne me suis pas senti aussi bien.

Nous échangeâmes des regards déconcertés. Qu’est-ce qui avait provoqué ce changement soudain chez mon grand-père ?

– Qu’est-ce qui s’est passé, Papa ? Est-ce que tu t’en souviens ?
– Bien sûr que je m’en souviens. Je me souviens de chaque instant.
– Alors que s’est-il passé ? Tu étais devenu un zombie, Papa.
– J’ai parlé à ta mère hier soir, Ben.

De nouveau, nous nous regardâmes avec consternation, mais Grand-père était trop occupé à beurrer ses tartines.

– Elle m’a dit de me secouer et d’arrêter de m’apitoyer sur mon sort. Tu connais ta mère. Elle ne supporte pas ce genre de chose.

Nous étions tous choqués, je crois. C’était le grand-père que je connaissais.

– Alors quels sont ces projets de déménagement à Portland ? Pourquoi est-ce que vous iriez là-bas ? Il pleut tout le temps.
– J’ai une offre d’emploi là-bas, Papa. Une offre intéressante. Je serais bête de la refuser.
– Mmmh. Et toi, Lisa ? Est-ce que tu as un poste qui t’attend là-bas ?
– Non, pas encore, mais je n’aurai pas de mal à en trouver un.

Maman ne semblait pas inquiète.

– Et toi, Brian ? Tu veux partir là-bas pour être avec ton ami ?
– Oui, Grand-père. Je veux être avec Pete.

Il était inutile de tourner autour du pot à ce stade. Si cela ne lui plaisait pas, nous éviterions simplement de le voir.

– Mmmh. Très bien. Qui suis-je pour te contredire ? C’est ta vie. Ce sera à toi d’en assumer les conséquences. Quand est-ce que nous déménageons ?

Le petit-déjeuner se termina sur une note positive. J’avais retrouvé mon grand-père, et il acceptait du bout des lèvres le fait que Pete soit mon petit ami, ce qui comptait beaucoup pour moi.

Je viens de me rendre compte que je ne vous ai jamais parlé de mon grand-père. Grand-père John avait la soixantaine, mesurait un peu moins d’un mètre quatre-vingts et traînait un léger surpoids. Il avait eu un corps d’athlète dans sa jeunesse, mais ses muscles avaient fondu depuis. Ses cheveux gris fer étaient clairsemés et son regard bleu pénétrant contrastait avec son teint hâlé. Il portait des lunettes la plupart du temps.

Après avoir mis Grand-père au courant de nos projets, nous nous dispersâmes, chacun vaquant à ses occupations. Maman déposa Dawn à l’école, puis partit travailler. Papa rassembla les effets personnels qu’il allait emmener avec lui. Nous appelâmes Danny et apprîmes qu’il travaillait toute la journée. Pete et moi décidâmes d’aller à la plage. Papa donna les clés de la voiture à Pete en lui recommandant la plus grande prudence.

– Oui, Papa.

Son sourire irrésistible eut raison du sérieux de mon père.

– Disparaissez, garnements.

Pete et moi échangeâmes un regard, puis répondîmes en chœur :

– Oui, Papa !

Nous parvînmes à nous échapper de la maison avant qu’il ne puisse nous rattraper.

Nous ne parlâmes pas beaucoup pendant le trajet jusqu’à la plage. La radio diffusa quelques bonnes chansons, et nous chantâmes jusqu’à notre point de stationnement. Nous sortîmes de la voiture et descendîmes les marches jusqu’à la plage. Je suivis Pete sur les rochers, puis sur le sable. Il s’arrêta et prit une profonde respiration, expirant lentement.

– Ça me manque, dit-il, la voix à peine audible à cause du bruit des vagues et du vent qui soufflait en rafales. Ça me manque de ne plus venir à la plage.

Je passai un bras autour de sa taille.

– Nous pourrions conduire jusqu’à la plage de temps en temps, tant que nous restons loin de Tillamook.

Pete éclata de rire, sachant que Tillamook était connue pour ses laiteries et l’odeur de ses vaches.

– Peut-être que nous pourrions aller à Newport ou Cannon Beach.
– Oui, ce serait génial.

Je retirai mon bras et me frottai les mains d’un air diabolique.

– Qu’est-ce qu’il y a, Brian ? A quoi penses-tu ?

En guise de réponse, je lui donnai une taloche et criai : « chat ! » avant de détaler ventre à terre.

– Oh, petit salopard !

Il se jeta à ma poursuite. Je risquai un coup d’œil par-dessus mon épaule et vis qu’il gagnait du terrain avec ses longues enjambées. Je fis quelques zigzags pour l’esquiver, mais il finit par me rattraper et me ceintura, m’entraînant au sol. Je riais tellement que j’étais incapable de me débattre. Pete riait aussi, tout en se tortillant au-dessus de moi pour arriver à la hauteur de mon visage.

Je me débattais toujours pour le principe, incapable d’arrêter mon fou rire.

– Et qu’est-ce que tu vas faire maintenant, gros malin ?

Je tentai de me libérer, mais il était assis sur mon torse et maintenait mes bras plaqués contre le sol. Je ne progressais pas beaucoup. Ses éclats de rire s’espacèrent, puis son sourire s’estompa. Je cessai de rire, mais un sourire persista encore sur mon visage pendant quelques instants.

– Qu’est-ce qui ne va pas, Pete ?
– Tout va bien, mon coeur. Est-ce que tu te souviens de la première fois que je t’ai plaqué comme ça ?
– Oui. Tu avais le même regard que celui que tu as maintenant. Qu’est-ce qu’il y a, mon coeur ?
– Rien. Je viens de réaliser que c’est à ce moment-là que je suis tombé amoureux de toi. Je veux immortaliser cet instant à tout jamais.

Il se pencha en avant et m’embrassa tendrement.

– Je t’aime, Bri.
– Moi aussi, je t’aime, chuchotai-je.

Je donnai un coup de hanches et propulsai Pete par-dessus ma tête. En me remettant debout, je dis :

– Mais ne crois pas que tu m’attraperas toujours aussi facilement !

Et nous repartîmes en courant le long de la plage, jouant comme si nous avions onze ou douze ans. Il me rattrapa encore une fois, mais je parvins à m’échapper. J’arrivai finalement aux rochers à la fin de la plage et le laissai s’emparer de moi.

Nous étions tous les deux hilares et essoufflés. Je tentai de me libérer, mais Pete me serrait fermement contre lui.

– Je ne te laisserai plus jamais partir.

Je fondis dans ses bras.

Quelques instants plus tard, je lui dis :

– Je veux te montrer quelque chose.

Je lui pris la main et l’emmenai au sommet du rocher le plus élevé. Le vent cinglant projetait des embruns sur nos visages. Pete s’assit à côté de moi et passa un bras par-dessus mes épaules, me serrant contre lui de nouveau. Enveloppé dans sa chaleur et ses bras puissants, j’admirais le spectacle des vagues qui s’écrasaient au pied des rochers dans un éclaboussement d’embruns et d’écume.

– Nous devrions faire ça plus souvent, dit Pete.
– Mmmh ?
– Nous évader tous les deux. Nous amuser ensemble. J’adore ma famille, mais parfois j’ai l’impression d’être étouffé. Tu comprends ce que je veux dire ?
– Je crois, répondis-je. J’ai été seul pendant une bonne partie de ma vie, je dois être habitué. Il ne m’en faut pas beaucoup pour me sentir mal à l’aise quand tout le monde s’intéresse à moi.
– Est-ce que tu te sens comme ça avec moi ?
– Jamais. Avec toi, tout est naturel, c’est comme si tu faisais partie de moi. Et c’est bizarre, parce que je n’avais jamais vu les choses comme ça. Je savais que je t’aimais, et que tu m’aimais, mais je n’avais jamais senti que tu faisais partie de moi. Je m’exprime mal.
– Non, tu te débrouilles très bien. Je comprends. J’ai toujours eu la sensation que tu faisais partie de moi, sauf quand les choses ont mal tourné, il y a quelque temps, et alors j’avais l’impression qu’il me manquait une partie de moi.
– Pete, j’ai peur. J’ai peur de ne pas assez t’aimer.
– Tu ne m’aimes pas ? demanda-t-il avec une pointe de panique dans la voix.
– Bien sûr que si ! Je t’aime plus que je ne m’aime moi-même. Mais en comparant l’amour que tu as pour moi avec celui que je ressens pour toi, j’ai l’impression de ne pas être à la hauteur. Je ne fais que te tirer vers le bas.
– Encore ce refrain ? Brian, pour l’amour du ciel, arrête ! Mince alors. Tu me donnes tellement en retour.

Il tourna mon menton de façon à ce que je le regarde dans les yeux.

– Je t’aime. C’est vrai, Brian. Je ne sais pas comment te le dire autrement. Je - t’ai - me. Tout entier. Tout ce que tu as en toi.

Je sentis les larmes me monter aux yeux.

– Je sais que tu m’aimes dans ma tête, mais je ne le sens pas au fond de mon cœur. C’est comme si mon cœur était déconnecté. Je ne sais pas comment le remettre en service.

Pete m’attira contre lui, appuyant ma tête contre sa poitrine.

– Ça prendra du temps, Brian, mais n’oublie jamais que je serai là pour toi, quoi qu’il arrive. Je ne vais nulle part. Peut-être que tu devrais en parler à Will, pour voir ce qu’il aurait à dire.
– Je le ferai, approuvai-je.

Je me redressai et me blottis contre Pete, passant un bras autour de sa taille. Assis ensemble face à l’océan, nous regardâmes la marée monter.

Les vagues s’écrasaient inlassablement sur les rochers en contrebas, tout comme les pensées dans mon esprit.


Chapitre 8

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