Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit - Tome II - Brian et Pete

Chapitre 9 - Changements existentiels

Kévin et Sharon échangèrent un regard, puis se tournèrent vers Pete et moi.

– Est-ce que vous savez de quoi il s’agit ?
– J’ai demandé à Jason d’écrire quelque chose à propos de lui, répondis-je, et c’est le résultat de son travail. Je ne sais pas ce qu’il a écrit, mais il a l’air de le prendre très au sérieux. On dirait qu’il a peur que vous le détestiez après avoir lu son texte.
– Est-ce qu’il est gay ? demanda Sharon.

Sa question nous surprit.

– Je ne sais pas, répondit Pete. Je ne l’ai jamais vu s’intéresser quelqu’un sur le plan… amoureux.
– Moi non plus, ajouta Ray. Je poserai la question quand je retournerai au lycée. Je sais à qui je peux demander.
– Ray, ne t’avise surtout pas de laisser entendre que ton frère est gay. Tu n’en sais rien, et même si c’était vrai, ce n’est certainement pas à toi d’en parler à qui que ce soit.

Sharon fixa Ray dans les yeux jusqu’à ce qu’il baisse le regard.

– Je ne l’aurais pas fait, de toute façon, dit-il en faisant la moue.

Kévin soupira.

– Je crois que nous devrions lire ceci. Les garçons, retournez dans vos chambres. Nous vous appellerons.

Nous sortîmes du bureau.

Une fois dans notre chambre, j’essayai d’ouvrir le fichier de Jason, mais il était toujours protégé par un mot de passe.

– Zut.
– Toujours verrouillé, hein ?
– Oui. Est-ce que tu entends la musique ? Dans la chambre de Jason ?

Pete acquiesça. Jason mettait rarement la musique aussi fort. C’était suspect.

Une vision d’horreur traversa soudain mon esprit, me donnant la chair de poule.

– Pete, viens !

Je courus vers la chambre de Jason et trouvai la porte fermée à clé. Je tambourinai à la porte.

– Jason, ouvre ! C’est Brian. Ouvre la porte !

Pas de réponse. Je n’étais pas sûr qu’il m’entende à cause de la musique. Je tambourinai plus fort, suffisamment pour faire trembler la porte sur ses gonds.

– JASON ! Laisse-moi entrer !

Toujours pas de réponse.

– Je n’aime pas ça, dit Pete.
– Moi non plus. Ecarte-toi.

Pete s’écarta et je donnai un coup d’épaule dans la porte. Elle résista. Je m’élançai pour une nouvelle tentative, mais je dus m’arrêter net pour ne pas percuter Jason, qui avait ouvert la porte.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Il semblait encore plus mal en point que tout à l’heure. Ses yeux étaient rouges et irrités, et ses joues humides. Ses cheveux étaient décoiffés et sa peau semblait translucide.

–  Je voulais être sûr que tu allais bien.

Il esquissa un sourire amer.

– Enfin, je voulais être sûr que…
– Jason, nous voulions être sûrs que tu ne ferais rien de stupide, coupa Pete.
– Vous savez que je ne ferais jamais ça.
– Nous n’en étions pas certains, c’est pour ça que nous voulions en avoir le cœur net.

J’approuvai de la tête.

Il marqua une courte pause, visiblement étonné.

– Vous alliez défoncer ma porte juste pour vérifier si je n’allais pas me foutre en l’air ?
– J’aurais traversé le mur si j’avais été obligé, Jase, répondis-je.

Pete acquiesça, une main posée sur mon épaule.

– Viens attendre avec nous, d’accord ?

Jason poussa un soupir, éteignit sa chaîne hifi et nous suivit dans notre chambre. Il s’assit lourdement sur le fauteuil du bureau. Pete s’assit sur le lit pendant que je mettais de la musique douce. Nous nous détendîmes en nous laissant bercer par les mélopées, puis Pete posa la question qui m’avait tracassée toute la nuit.

– Euh, Jason ? De quoi as-tu peur, exactement ? Qu’est-ce que tu as pu écrire qui te ferait détester par Maman et Papa ?

Pete avait fait mouche avec sa question, à en juger par le regard acéré que lui lança Jason. Il dut se rendre compte que nous devinerions tôt ou tard, et secoua la tête.

– Je crois que je vous dois une explication. Jeff s’est suicidé parce qu’il était gay, d’accord ?
– Oui, et personne n’était au courant, dit Pete.
– Faux.
– Comment ?
– J’étais au courant. Il me l’avait dit quand il avait seize ans. Environ un an avant qu’il ne… disparaisse.
– Et tu n’en as jamais parlé à Kévin ou Sharon ?

Je commençais à comprendre pourquoi il était si inquiet.

– Tu as peur qu’ils te blâment pour son suicide, c’est ça ? Tu penses qu’ils auraient peut-être pu le sauver si tu leur avais dit ?

Les yeux remplis de larmes, Jason hocha légèrement la tête. Il serrait ses genoux dans ses bras et se balançait doucement d’avant en arrière.

Brusquement, il se leva et partit vomir aux toilettes. Pete et moi le suivîmes précipitamment et attendîmes devant la porte pendant qu’il vidait son estomac. Quand il eut terminé, Pete et moi l’aidâmes à se nettoyer. Il protesta faiblement.

– Jason, laisse-nous t’aider. Nous voulons le faire. Pas vrai, Brian ?
– Bien sûr que nous voulons t’aider, Jason, dis-je avec douceur.

Il finit par se laisser faire, et Pete le ramena dans notre chambre pendant que je finissais de nettoyer. Cela ne me dérangeait pas. J’étais trop inquiet au sujet de Jason pour m’offusquer de la corvée de nettoyage.

Quand je les rejoignis, je trouvai Pete et Jason assis sur notre lit, écoutant de la musique. Pete avait passé un bras autour des épaules de Jason. Je m’assis de l’autre côté et passai également un bras autour de ses épaules. Je reposai ma tête sur l’épaule de Jason pour lui communiquer tout l’amour que je ressentais pour lui.

Alors que je tenais Jason contre moi, je me mis à pleurer. Je ne sais pas si c’était parce qu’il pleurait aussi ou parce que nous avions tous les nerfs à fleur de peau. Sans réfléchir, je m’agenouillai devant Jason, pris ses mains dans les miennes et plantai mon regard dans le sien.

– Jason, peu importe ce que tu as fait ou ce que tu n’as pas fait, je t’aimerai toujours comme un frère, quoi qu’il arrive. Tu n’es pas une mauvaise personne. Tu as fait trop de bien autour de toi dans ta vie pour que quelqu’un puisse penser ça.

Il se pencha en avant et prit ma tête dans ses bras, toujours en larmes. Pete enlaça Jason par derrière, passant ses bras autour de lui.

On frappa à la porte quelques minutes plus tard. Ray entra et s’assit sur le lit à côté de nous.

– Qu’est-ce qui se passe ? Je n’y comprends rien. Est-ce que j’y suis pour quelque chose ?
– Non, Ray. Tu n’y es pour rien, cette fois-ci, dit Pete. Difficile à croire, hein ?
– Alors où est le problème, putain ? Pourquoi est-ce que tu es dans cet état, Jason ?

Jason soupira et secoua la tête.

– Tu le sauras tout à l’heure. Je ne veux plus en parler pour le moment.
– Personne ne me dit jamais rien, bordel !

Ray quitta la pièce, furieux.

– Qu’est-ce que je vais faire, les gars ?

Jason était clairement désemparé. Il s’allongea sur le lit, le bras au-dessus des yeux.

– Je ne crois pas que Maman et Papa te traiteront différemment. Ils ne sont pas du genre à tourner le dos à quelqu’un. Ils t’aiment, Jason. Nous t’aimons. Ray aussi.

Jason marmonna quelque chose.

– Qu’est-ce que tu dis ?
– J’ai dit, dommage que je ne m’aime pas, alors.

Je jetai un coup d’œil à Pete et secouai la tête. Ce n’était pas le moment de s’attarder sur ses problèmes d’amour propre.

En attendant que Sharon et Kévin viennent nous chercher, nous restâmes dans notre chambre avec la musique en fond sonore. Jason avait l’air détendu, mais je ne voyais pas ses yeux. Pete s’appuya contre la tête de lit, les yeux clos. Je m’installai au bureau et ouvris mon dernier fichier d’écriture. Je n’arrivais pas à me concentrer suffisamment pour avancer, et je finis par lancer le jeu Diablo pour m’occuper un moment.

Les heures passèrent. Pete avait glissé sur Jason et s’était endormi. Celui-ci avait l’air de dormir aussi. Il ne bougeait pas, en tout cas.

Je crus entendre des voix s’élever dans le bureau à un moment, sans en être certain. Le temps que je me rende devant la porte du bureau pour écouter, je n’entendais plus rien. Une discussion avait bien lieu, mais elle n’était pas audible depuis le couloir. Je retournai à mon jeu.

Onze heures du soir. La porte du bureau ne s’était toujours pas ouverte. Je commençais à m’inquiéter. Qu’est-ce qui prenait aussi longtemps ? D’accord, Kévin et Sharon avaient de nouvelles blessures à panser, mais Jason aussi. En prolongeant l’attente sans venir nous voir, ils nous laissaient craindre le pire. D’un autre côté, peut-être que Kévin et Sharon avaient besoin de temps pour y voir clair.

Minuit. Jason se réveilla, s’assit et regarda sa montre. Son visage s’assombrit. Il se leva en soupirant lourdement et se dirigea vers la porte. Je lui barrai le chemin.

– Je t’aime, Jason.

Je le serrai fort contre moi. Il me serra dans ses bras à son tour, mais sans conviction.

– Est-ce que tu veux dormir ici, avec Pete ? lui demandai-je. Je peux dormir dans ta chambre si tu n’as pas envie d’être seul…

Il secoua la tête, fit un pas de côté et se dirigea vers sa chambre sans un mot.

Soupirant à mon tour, je me rendis devant la porte du bureau et écoutai attentivement. Kévin et Sharon se disputaient. Le ton était animé, mais je ne distinguais pas leurs paroles. La nuit allait être longue.

Après m’être soulagé, je réveillai Pete pour qu’il se prépare à dormir. Il se rendit à la salle de bains et revint avec une expression contrariée.

– Ça ne sent pas bon, Bri. J’entends Sharon et Kévin qui se crient dessus.
– Oui, je sais. Peut-être qu’ils essaient de digérer ce que Jason leur a dit.
– Sans doute. C’est juste leur façon de digérer qui m’inquiète.

Nous nous endormîmes non sans difficulté, incapables de trouver une position confortable.

Vers trois heures du matin, une envie pressante me réveilla. Je me désentortillai des bras de Pete et me dirigeai vers la salle de bains. Je fis une halte devant le bureau. Kévin et Sharon continuaient à s’étriper. Sur le chemin du retour, je pus discerner quelques bribes de phrases.

– Il a tué mon bébé !
– Chérie, nous n’allons pas revenir là-dessus. Il n’a pas tué Jeff ! Ce n’était qu’un petit garçon, pour l’amour du ciel !
– Il savait et il ne nous a rien dit. S’il nous en avait parlé, nous aurions pu le sauver !
– Tu n’en sais rien, coupa Kévin.
– Jeff serait encore vivant aujourd’hui ! Mon fils serait avec moi en ce moment même !
– Jason est ton fils aussi.
– CE N’EST PAS MON FILS ! répondit sèchement Sharon.

Un silence consterné suivit ces propos.

– Tu ne peux pas penser ce que tu dis. Jason a fait de son mieux. Il n’était qu’un…
– Je ne peux pas croire que tu défendes l’assassin de ton propre fils !
– JASON N’A PAS TUE JEFF !

Le silence retomba de nouveau.

La porte s’ouvrit brutalement et Sharon jaillit, le visage convulsé de colère.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Rentre chez toi. Tu n’as pas ta place ici.

Elle se dirigea vers sa chambre, telle une furie, et claqua la porte derrière elle de toutes ses forces.

Kévin la suivit et me tapota affectueusement l’épaule.

– Va te coucher, Brian. Essaie de dormir un peu.

Il essaya d’ouvrir la porte de sa chambre, mais Sharon avait fermé à clé.

– Sharon, ouvre la porte.

Pas de réponse.

– Ouvre la porte. Maintenant.

Toujours rien.

Il soupira profondément, appuya son épaule contre la porte, et força le passage dans un fracas de bois brisé. Il entra en refermant ce qu’il restait de porte derrière lui. J’entendis immédiatement de violents éclats de voix à l’intérieur.

La porte de Ray était légèrement entrouverte, et je voyais l’éclat de la lumière du bureau scintiller dans son œil. Je secouai la tête, et la porte se ferma. J’hésitai à passer voir Jason dans sa chambre. Si, par miracle, il dormait encore, je ne voulais pas le réveiller. En revanche, s’il ne dormait pas, il aurait besoin de ma compagnie. Je décidai d’aller jeter un coup d’œil.

J’entrouvris sa porte, mais je n’entendais ni ne voyais rien. En ouvrant la porte en grand, je m’aperçus que le lit de Jason était vide et que sa fenêtre était ouverte. Il était assis à son bureau, la tête enfouie dans ses bras. Je m’approchai pour vérifier s’il allait bien et me rendis compte qu’il dormait. Je ne le réveillai pas.

De retour dans notre lit, je me blottis contre Pete, aussi près que possible. Le sommeil ne s’empara de moi qu’aux premières lueurs grises de l’aube naissante.


Un silence de mauvais augure m’accueillit au réveil. Pete dormait encore. Je jetai un coup d’œil à ma montre. Huit heures et demie.  J’avais dormi une heure à peine. Je savais que je serais incapable de me rendormir. J’enfilai un survêtement et descendis au rez-de-chaussée.

La cuisine était vide, mais quelqu’un y était déjà passé. Il y avait un œuf et un bol de céréales entamés sur la table. C’était bizarre. Je me servis un bol de céréales à mon tour et m’assis. J’entendis des bruits en provenance du garage, assez forts pour émerger du bruit des corn-flakes que je mastiquais.

Jason hurlait comme un damné. Un bruit lourd s’ensuivit, comme si un objet avait heurté le mur. En ouvrant la porte, j’aperçus le visage strié de larmes de Jason, tordu dans un masque de douleur. Kévin était dos à moi. Sa concentration était focalisée sur Jason. Ma présence passa inaperçue.

Des outils et des cartons jonchaient le sol du garage, là où Jason les avait apparemment jetés.

– Je vous aime. Je ne vous quitterai jamais, fit Jason en imitant la voix de Sharon. C’est ce qu’elle a dit ! Je ne sais pas combien de fois elle l’a dit !
– Jason, elle a besoin de prendre du recul pour réfléchir pendant quelque temps. C’est tout.

Jason lança un bocal rempli d’écrous et de boulons contre le mur du fond.

– Bordel !

Le bocal explosa dans un fracas infernal, lézardant  le mur autour du point d’impact. Les écrous et les boulons s’éparpillèrent dans toutes les directions.

– Ne me sers pas ce tissu de conneries ! Je l’ai entendue !

Il imita une nouvelle fois Sharon, les narines dilatées :

– Ce n’est pas mon fils ! Il a tué mon bébé !
– Elle ne voulait pas dire…
– Tu ne comprends pas, putain ? Elle ne reviendra jamais ! Je suis un assassin, et tu es en train de me défendre ! Ça fait de toi quelqu’un d’aussi méprisable que moi.
– Tu n’es pas méprisable. Tu n’as pas tué Jeff, Jas…
– Si, je l’ai tué, selon elle ! Elle me déteste. Elle ne veut plus avoir affaire à moi, c’est tout. Point final. Tant pis pour elle. Si c’est ce qu’elle veut, très bien. Maintenant, ça sera comme ça.

Jason se retourna et posa les mains sur l’établi, respirant fort, le visage et le cou pourpres de colère.

– Jason, elle t’aime.
– Oui, c’est ça. Et je dois croire qu’elle va simplement oublier qu’elle voulait me jeter dehors ?
– Elle n’a jamais dit que…
– Bordel de merde ! Arrête de me prendre pour un con ! Je ne suis pas né de la dernière pluie. Elle me déteste. Elle m’aurait jeté dehors dans l’heure si tu ne t’étais pas interposé. Elle peut aller se faire foutre. Je n’ai pas besoin d’elle.

Le visage défait, Jason essaya de contourner Kévin, mais il lui barra le passage.

– Laisse-moi passer.
– Non, dit Kévin d’une voix calme et assurée, laissant à peine transparaître sa propre douleur.
– Dégage !
– Non.
– Va te faire foutre !

Jason décocha un coup de poing à Kévin, mais il s’était préparé. Il réussit à parer ses coups jusqu’à ce qu’il puisse le serrer dans ses bras.

– Laisse-moi partir !
– Non.
– Laisse-moi m’en aller !

Jason se débattait toujours, mais Kévin le serrait fermement contre lui, sans céder un pouce.

– Non, mon fils.

Les tentatives de Jason perdirent progressivement en intensité et cessèrent complètement quand il s’effondra dans les bras de son père en pleurant.

– Qu’est-ce que je vais faire ? Maman m’a abandonné ! Maman m’a abandonné…

Sa voix fut bientôt entrecoupée de sanglots qui le secouèrent tout entier.

– Ça va aller, mon fils. Je suis là et je ne vais nulle part. Je t’aime, Jason. Tout va bien se passer, dit Kévin en mêlant ses larmes à celles de son fils.

Je les laissai à leur chagrin et refermai doucement la porte derrière moi.

Pete n’avait pas bougé depuis que je l’avais quitté, et dormait toujours profondément. Je me glissai dans le lit à côté de lui et me serrai contre lui. Je pleurai doucement pour ne pas le réveiller.  J’avais été profondément bouleversé par ce que j’avais vu dans le garage. Mon cœur était comme dans un étau.

Je me sentais… sale d’avoir assisté à la scène comme un voyeur. Plus tard, je leur avais confié que j’étais là, mais ni Kévin ni Jason ne m’en avaient voulu. Je crois qu’ils étaient reconnaissants que je veuille bien partager leur chagrin. Mais je m’étais quand même senti mal.

Environ une heure plus tard, je descendis dans la cuisine pour finir mon petit-déjeuner. Je jetai mes céréales ramollies à la poubelle et m’en versai un autre bol. Kévin et Jason étaient toujours dans le garage, mais je n’entendais plus rien. J’étais en train de finir mon petit-déjeuner quand Ray fit son apparition, mais il arborait une expression inquiète à la place de son air désinvolte habituel.

– Salut, Brian, dit-il calmement. Est-ce que tu sais ce qui s’est passé hier soir ? Kévin et Sharon m’ont réveillé avec leurs cris, mais je ne comprenais pas ce qu’ils disaient.
– Je ne sais pas exactement, répondis-je en soupirant, mais je crois que Sharon est partie en emmenant Joann.
– Elle a fait quoi ? demanda Ray en écarquillant les yeux.
– Elle est partie, je crois.
– Pour combien de temps ? demanda-t-il, ne pouvant réprimer un tremblement de sa lèvre inférieure.
– Je ne sais pas.
– Oh mon Dieu, chuchota-t-il, les yeux bordés de larmes,  je n’arrive pas à croire ce qui est en train de se passer. S’il te plaît, dis-moi que c’est une mauvaise blague.
– J’aimerais tellement que ce soit une blague, Ray. Mais c’est la réalité.
– Oh bordel. Qu’est-ce que je vais faire, Brian ?
– Je ne comprends pas.
– Si Kévin et Sharon se séparent, je ne pourrai plus habiter ici.  On me placera ailleurs !

Je réfléchis à toute vitesse.

– Nous n’en sommes pas encore là. Nous avons besoin de garder la tête froide pour réfléchir. Jason et Kévin sont effondrés. Ils ont besoin de nous. Je suis certain que Kévin trouvera un moyen pour que tu restes ici, mais ce n’est pas le moment de paniquer.
– Mais ils vont m’emmener !
– Non, ils ne le feront pas ! Ils ne savent pas ce qui s’est passé. Et tu pourrais avoir l’âge de faire ton propre choix. Essaie de garder ton sang-froid.
– Je vais essayer, mais c’est dur. J’ai vraiment envie de rester ici !
– Je sais, Ray. Je sais.

Kévin et Jason, le visage hagard, sortirent du garage et montèrent à l’étage.

– Tu ferais bien de manger, Ray. La journée va être longue.
– Mouais. Je n’ai plus très faim.

Je posai mon bol vide dans l’évier, montait dans la chambre et trouvai Pete éveillé, étendu sur le lit.

– Salut, Bri. Comment as-tu dormi ?
– Pas beaucoup. Tu n’as donc rien entendu de ce qui s’est passé cette nuit ?
– Euh, non. Qu’est-ce que j’ai raté ?

Je mis Pete au courant du départ précipité de Sharon et de la scène à laquelle j’avais assisté dans le garage. Il resta silencieux quand j’eus terminé de parler. Je voyais bien que le départ de Sharon l’affectait aussi. Brusquement, il se leva et ouvrit la porte.

– Il faut que je sois avec ma famille, Bri.
– Je comprends, dis-je en hochant la tête.

Il partit.

Je crois que j’avais sous-estimé le fait que Pete serait aussi affecté que l’étaient Jason et Kévin. Je n’étais que leur invité, en quelque sorte. Kévin et Sharon agissaient comme des parents pour moi, mais c’était temporaire. Pour Pete, c’était différent. Kévin était devenu le père de Pete, comme mon père l’était pour moi, et Sharon était sa mère adoptive. Je m’en voulais de ne pas avoir pris la mesure de la situation avant de lui livrer l’histoire du départ de Sharon de but en blanc.

Je m’allongeai sur le lit et essayai de dormir. A ma grande surprise, j’y parvins assez facilement.


Quand Brian me raconta ce qui s’était passé, je fus choqué. Plus que choqué. Je n’aurais jamais deviné que Sharon réagirait de la sorte. Il me fallut un moment avant de rassembler mes esprits.

Le départ de Sharon me faisait mal. Terriblement mal. Je n’arrivais pas à détacher mes pensées de Kévin et Jason, et de la douleur qu’ils devaient éprouver. Je me levai avec l’intention d’aller directement dans la chambre de Jason. Je m’arrêtai juste à temps pour dire à Brian que j’avais besoin de passer du temps seul avec ma famille. Il me dit qu’il comprenait et s’allongea sur le lit. Je l’aimais tellement dans ces moments-là.

Je toquai doucement à la porte de Jason. Quelques secondes plus tard, c’est Kévin qui ouvrit la porte, le visage gonflé et strié de larmes, tout comme Jason. Kévin ouvrit la porte en grand et me serra dans ses bras avec force pendant un long moment, puis me fit entrer dans la chambre. Jason se leva et me donna une accolade fraternelle à son tour. Un autre long moment s’écoula, puis Jason posa les mains sur mes épaules, me regarda dans les yeux et dit :

– Maman est partie.
– Je sais, répondis-je avec des larmes dans les yeux.

Nous nous assîmes tous les trois sur le lit. Jason et moi pleurâmes ensemble pendant que Kévin nous tenait dans ses bras, murmurant des paroles réconfortantes, essayant de nous rassurer par sa présence.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il fallait que je sache.

Kévin soupira, visiblement troublé, mais je n’arrivais pas à dire si c’était par la colère ou le chagrin.

– Sharon est partie chez sa mère. Je ne sais pas combien de temps elle y restera. Je ne sais même pas si elle reviendra.
– Elle ne reviendra pas, dit Jason sur un ton définitif.
– Jason, nous ne pouvons pas en être certains.
– Elle ne reviendra pas tant que je vis ici. Tu le sais bien.

Kévin soupira et baissa les yeux.

– Je n’en sais rien, mais moi, je reste avec toi, Jason. Tu es mon fils. Je t’aime. Rien de ce qui s’est passé n’est de ta faute. Est-ce que tu peux comprendre ça ?
– Elle partie à cause de ce que j’ai fait.
– Non, c’est faux. Elle est partie parce qu’elle n’a jamais vraiment eu une chance de dire au revoir à Jeff, et que cette vieille blessure s’est rouverte. Elle se sert de toi comme exutoire à sa colère et à sa douleur. Elle t’aime, Jason.
– Elle a une drôle de façon de le montrer, ironisa-t-il.
– Ça suffit pour aujourd’hui, Jason. Nous avons du pain sur la planche. La vie dans cette maison continue, ce qui veut dire qu’il va falloir répartir les rôles. Vous deux, vous allez devoir servir de chauffeurs à Ray et Brian. Il y a la lessive à faire… la vaisselle… Est-ce que l’un de vous deux sait cuisiner ?
– Un peu, répondis-je, et Jason acquiesça.
– Très bien. Alors nous ne mourrons pas de faim. Il faudra aussi faire les courses, le ménage…

Kévin poursuivit sa liste, comme s’il réfléchissait à voix haute. En l’observant de près, je devinais la colère dans ses traits, ainsi que le chagrin immense qu’il devait éprouver.

Il esquissa un sourire fatigué, puis ébouriffa les cheveux de Jason en se levant.

– Allons-y.
– Papa, je n’ai pas envie.

Kévin s’agenouilla devant nous et chercha nos regards. 

– Ecoutez-moi, tous les deux. Je sais que vous avez mal. Je sais que vous avez peur. Je sais que vous êtes en colère. Moi aussi, mais nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser aller. Sinon, nous serons dévorés vivants. Nous avons le droit d’être tristes, oui, mais nous n’allons pas nous apitoyer sur notre sort. Est-ce que c’est clair ?
– Oui, Papa.
– Oui.
– Bien. Maintenant, passons à Ray et Brian. Comment est-ce qu’ils réagissent à tout ceci ?

Jason et moi échangeâmes un regard et haussâmes les épaules.

– Je ne sais pas, Papa, répondis-je. Brian a discuté avec Ray ce matin et apparemment, il était vraiment perturbé à l’idée de devoir partir ou d’être placé ailleurs.
– Ray n’ira nulle part. Je ne me suis pas battu pendant toutes ces années pour qu’on me l’enlève maintenant. Et Brian ?
– Il a l’air inquiet pour nous, répondis-je en soupirant, mais sinon il n’a pas l’air trop affecté.
– Ça ne m’étonne pas de lui, grommela Kévin.

Je lui décochai un regard noir.

– Désolé, Pete, mais il est comme ça. Il ne montre rien. Bon. Il est temps de faire une réunion de famille. Rendez-vous dans le bureau. Non, réflexion faite, tenons-la ici. Va chercher Brian et ton frère, Pete.
– D’accord.

Je partis chercher Ray en premier. Il était roulé en boule sur son lit. Il tremblait et pleurait doucement. Il me lança un regard rempli de désespoir.

– Va-t-en.
– Papa veut nous voir. Tous.
– Ses fils, tu veux dire.
– Non, je veux dire tout le monde, Brian compris. Ray, ce n’est pas…

La moutarde me monta au nez.

– Ray, bouge-toi les fesses et va dans la chambre de Jason. Papa veut te parler !
– Tu es mignon quand tu t’énerves, dit Ray en souriant faiblement.     

Je le toisai du regard aussi longtemps que je pus avant d’éclater de rire. Ray enfila un pantalon et se dirigea vers la porte. Je le saisis dans mes bras au passage.

– Papa ne te laisserait partir pour rien au monde, Ray. Il nous a déjà dit ça.

Un frisson parcourut son corps. Des larmes roulèrent sur ses joues. Dans un gémissement, il dit :

– J’ai tellement peur, Pete ! Je ne veux pas perdre les seules personnes qui m’aient jamais aimé !

Je ne trouvai rien à dire. Je le serrai simplement plus fort contre moi. Kévin passa la tête à la porte de Jason et, nous apercevant, nous rejoignit d’un pas rapide pour prendre Ray dans ses bras.

– Je ne te laisserai aller nulle part, Ray. Tu fais partie de cette famille depuis le jour de ton arrivée. Tu es mon fils.
– Et tu es mon frère.
– Et le mien, dit Jason à l’autre extrémité du couloir.

Brian sortit la tête de notre chambre et, ayant entendu les précédents échanges, ajouta :

– Et tu es mon beau-frère.

Ray étouffa un rire, et un sourire apparut à travers ses larmes.

– Allons discuter, Ray.

Kévin nous conduisit dans la chambre de Jason. Nous prîmes place au bord du lit, tandis que Papa s’assit sur le fauteuil de bureau.

Kévin nous regarda à tour de rôle avec l’air le plus sérieux que je lui avais jamais vu. S’il regarda l’un d’entre nous plus longtemps que les autres, ce fut Ray, dont l’incertitude et le désarroi étaient palpables.

– Bon, je crois qu’il n’y a pas de bonne façon de commencer. Vous savez ce qui s’est passé, donc je ne vais pas tourner autour du pot. Je ne sais pas combien de temps Sharon sera partie.

Je passai le bras autour des épaules de Jason.

– Personne ne partira de la maison. Je ne vous mettrai pas à la porte, et personne ne viendra vous chercher.

Kévin fixait Ray, qui sourit timidement.

– Vous pouvez me faire confiance. Bref. Nous allons devoir nous serrer les coudes pour traverser cette mauvaise passe ensemble. Vous serez tous mis à contribution. Ce ne sera pas facile, mais je sais que c’est possible. J’ai confiance en vous.
– Papa, commença Ray. Je, euh…
– Comment, Ray ?
– Euh, je voulais juste savoir pourquoi elle était partie ? demanda Ray avec sa candeur habituelle.

Je sentis Jason s’affaisser sous mon bras. Je le serrai plus fort contre moi, lui donnant tout le soutien que je pouvais. Brian changea nerveusement de position à côté de moi.

Si Kévin fut surprit par la question, il ne le montra pas.

– A l’heure où nous parlons, elle croit que nous aurions pu éviter le suicide de Jeff si nous avions su qu’il était gay. Jeff s’était confié à Jason avant de… mourir.
– Je ne leur avais rien dit, confirma-t-il.

Je hochai la tête, me souvenant de ce que m’avait dit Jason la veille.

– Ce qu’elle ne peut pas ou ne veut pas comprendre, c’est que Jason honorait la promesse qu’il avait faite à son frère. C’est tout à fait normal de ne pas trahir un secret de famille. Et quand on a treize ans, la considération de son grand frère est la chose la plus importante au monde, n’est-ce pas, Jason ?

Jason avait la tête baissée et des larmes coulaient sur ses joues. Il hocha la tête.

– Fiston, tu étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait. Ce n’était pas de ta faute. Tu ne pouvais rien faire de plus.
– J’aurais pu vous en parler ! s’écria Jason.
– Nous parler de quoi ? De l’homosexualité de ton frère ?
– Oui !
– Et qu’est-ce que ça aurait changé ? Est-ce que tu avais envisagé un instant – un seul instant – que Jeff pourrait mettre fin à ses jours ?
– Non, mais…
– Il n’y a pas de mais. Tu n’avais pas fait le rapprochement entre la dépression de Jeff et son homosexualité. Et même si tu l’avais fait, tu ne pensais pas qu’il se foutrait en l’air.
– Ne parle pas de lui comme ça, gronda Jason, les yeux étincelants de colère.
– Comment suis-je censé parler de lui ? Il s’est suicidé, Jason !
– C’était mon frère !
– C’était mon fils ! Est-ce que tu ne crois pas qu’il me manque autant qu’à toi, et que je ne l’aimais pas aussi ? Mince, Jason, j’ai perdu un fils ! Un enfant dont j’étais responsable, un enfant que j’étais censé protéger. Et j’ai échoué !

Les larmes de Kévin jaillirent sans prévenir et tombèrent au sol.

– Si quelqu’un est responsable de la mort de Jeff, c’est moi. Pas toi !
Ça fait quoi, à ton avis, de perdre un fils et d’être incapable de communiquer avec celui qui reste parce qu’il s’est isolé dans la colère ? J’avais tellement envie de te serrer dans mes bras, ce jour-là, mais tu t’es enfui. Tu ne voulais pas entendre parler de nous ! Et quand nous prononcions son nom, tu entrais dans une colère noire ! J’avais perdu un fils et je pensais t’avoir perdu aussi !
Jason, je sais que tu as souffert. Je sais que c’est dur de voir au-delà de sa douleur, mais essaie de me comprendre. Un père n’est pas censé voir mourir son fils. Je t’ai observé après la mort de Jeff. Je me suis demandé si ta colère et ta souffrance n’allaient pas te coûter la vie aussi. Je n’aurais pas survécu si tu t’étais suicidé à ton tour, Jason. Je serais mort.
J’aimais tellement Jeff, Jason. Je l’aimais autant que je t’aime, dit Kévin en plongeant son regard dans celui de Jason. J’aurais donné ma vie pour sauver la sienne sans hésiter l’ombre d’un instant. Mais c’est trop tard. Il faut le laisser partir, mon fils. Ce n’est pas bon de garder toute cette souffrance dans son cœur. Elle nous dévore de l’intérieur.

Le cri de Jason déchira le silence :

– Je l’ai laissé mourir ! s’étrangla-t-il.
– C’est faux ! cria Kévin. Tu n’es pas responsable, Jason. Il s’est suicidé ! Tu ne pouvais rien faire. Ce n’est pas de ta faute.

Kévin s’agenouilla devant lui.

– Ça n’a jamais été de ta faute, Jason. C’était son choix. Pas le tien.

Jason s’effondra dans les bras de son père, incapable de contrôler ses sanglots. Kévin le serra fermement contre lui, les yeux clos, pleurant silencieusement. Ray, Brian et moi assistions à la scène, chacun perdu dans nos pensées. Quelques instants plus tard, Brian roula sur le côté, se leva du lit et quitta la pièce. Je le suivis.

– Où vas-tu, Bri ?
– Je ne suis pas à ma place, ici.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Pete, je devrais y aller. Vous laisser le temps de régler tout ça entre vous. Je n’ai pas envie de m’immiscer dans vos affaires de famille. 
– Comment ça ?

Je le suivis dans notre chambre. Il commença à faire sa valise.

– C’est juste que… Je n’ai pas l’impression que ma présence ici soit nécessaire.
– Pourquoi ne le serait-elle pas ? Tu fais partie de la famille !
– Tu fais partie de ma famille, Pete, mais je suis leur ami. Je suis une pièce rapportée.

Il boucla sa valise.

J’étais si choqué par ce qu’il venait de dire que je restai sans voix en le regardant descendre l’escalier.

– Je t’aime, Pete.

Il partait ! Il était en train de franchir le seuil de la porte quand je retrouvai l’usage de ma voix.

– Brian, ramène tes fesses ici ! Tu n’iras nulle part.

Il jeta un regard en arrière, visiblement déchiré entre l’idée de partir et celle d’obéir à l’ordre que je lui avais donné. La porte ouverte laissait passer un courant d’air glacial.

– MAINTENANT !

Il ne bougea pas d’un pouce.

– Brian, où est-ce que tu vas ?

Je fus surpris d’entendre Jason derrière moi, suivi de Kévin et Ray.

– Je vais rester avec mon père pendant un moment, vous laisser un peu entre vous.
– Pourquoi ?

Brian soupira et regarda un long moment à travers la porte avant de répondre.

– Je ne me sens pas à ma place ici. Vous avez besoin d’intimité.
– Pourquoi ? demanda Kévin.
– Parce que vous avez des problèmes de famille à régler. Je n’ai pas envie de m’immiscer dans vos affaires.

Jason dévala l’escalier et se retrouva nez à nez avec Brian.

– Tu fais aussi partie de cette famille, Brian ! Tu es mon frère, tout autant que Ray et Pete.
– Et tout autant mon fils, ajouta Kévin.

Le chuchotement de Brian me parvint à peine.

– Non, je ne le suis pas. Je suis le petit ami de Pete, mais c’est tout. Je ne fais pas vraiment partie de votre famille.

Kévin et Ray se précipitèrent dans l’escalier, et je leur emboîtai le pas. Je n’arrivais pas à croire ce que disait Brian.

– Brian, j’ai besoin de toi, dit Jason, de nouveau en larmes.
– Nous avons besoin de toi.

Kévin se plaça devant Brian, le cachant à ma vue.

– Pete a besoin de toi. Nous avons tous besoin de toi.
– Je pensais simplement que vous aviez besoin de passer du temps en famille, Kévin.
– Tu fais partie de notre famille, Brian. Tu en as toujours fait partie.

Brian secoua légèrement la tête en me voyant m’approcher.

– Brian, comment est-ce que tu as pu penser que tu ne faisais pas partie de cette famille, de ma famille ? Ça m’échappe. J’ai tout fait pour que tu te sentes chez toi, et eux aussi. Pourquoi est-ce que tu ne comprends pas ?  Pourquoi est-ce que tu ne comprends pas que je t’aime, que nous t’aimons ?

Jason fit rentrer Brian à l’intérieur et le prit dans ses bras. Il lui chuchota quelques mots à l’oreille que je ne pus discerner. Ils semblèrent produire leur effet sur Brian, à en juger par sa réaction. Il fixa Jason du regard pendant un moment, puis hocha la tête, avant de lui donner une brève accolade. A son tour, Kévin serra Brian dans ses bras et lui chuchota quelque chose à l’oreille. Son visage exprima de l’étonnement, puis… de la compréhension ? De l’acceptation ?

Ray fut le dernier à lui donner une accolade, puis il se tourna vers moi. Chacun garda sa distance pendant un moment. Brian avait le regard baissé.

– Je suis désolé, Pete.
– Pourquoi, Brian ?

Il haussa les épaules, évitant toujours de croiser mon regard.

– Je ne sais pas. C’est juste que je ne me sentais – sens – pas à ma place. Comme si j’étais étranger à ce qui s’est passé.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas.
– Est-ce que tu penses que je me sentirais mieux si tu partais ?
– Non.
– Alors pourquoi ?

Il n’avait toujours pas levé les yeux.

– Je ne sais pas.

C’était davantage une interrogation qu’une affirmation.

– Brian, nous t’aimons. Tu le sais, non ?

Il acquiesça.

– Je t’aime.
– Je sais.
– Alors pourquoi ?

Je m’avançai vers lui et redressai sa tête pour le regarder dans les yeux. J’y vis de la souffrance, peut-être du chagrin, puis son regard se vida et se durcit.

– Ecoutez, les gars, dit Brian, assez parlé de moi. Vous avez vos propres problèmes à régler. Nous pourrons parler des miens plus tard.

Il me serra brièvement dans ses bras et me relâcha. Oh mon Dieu, pourquoi n’arrivait-il pas à comprendre ?

Kévin et Jason échangèrent un regard après le revirement d’attitude de Brian. Malgré tout ce qui leur arrivait, ils étaient quand même inquiets pour lui.

Un silence embarrassé s’installa jusqu’à ce que Ray demande :

– Qui a faim ?

Brian et moi éclatâmes de rire en même temps. Jason et Kévin nous imitèrent peu après.

– Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

Je secouai la tête et le poussai vers la cuisine. Je retins Brian par le bras.

– Qu’est-ce qui ne va pas, mon coeur ?
– Rien.
– Allez, ne me raconte pas d’histoires. Je sais que quelque chose te travaille.
– Dès que je saurai ce que c’est, je te tiendrai au courant, répondit-il en soupirant.

Je le serrai dans mes bras et l’embrassai sur la joue.

– Je t’aime, Bri. Je t’aime vraiment. J’ai besoin de toi en ce moment. Est-ce que tu vas rester ?

Il reposa la tête sur mon épaule.

– Je suis désolé.
– Je sais, mon coeur. Un jour, on finira par trouver ce que c’est. Je te promets.

Je le serrai plus fort contre moi. Il resserra son étreinte en retour et poussa un soupir.

Nous entrâmes dans la cuisine bras-dessus, bras-dessous. Jason était en train de casser des œufs pour faire une omelette. Ray cherchait les ingrédients dans le réfrigérateur, et Kévin préparait du café. Je mis la table.

– Pete, quel est le numéro de la ferme ? demanda Brian.

Il composa le numéro que je lui dictai, tout en sachant que son père ne serait probablement pas là. C’était un jour de semaine, après tout. Une minute plus tard, il raccrocha.

– Il doit être au travail.

– Papa, demanda Ray, qu’est-ce qu’on fait pour l’école ?
– Vous retournerez en cours lundi prochain. Vous avez assez de devoirs pour tenir jusque là, non ?

Jason hocha la tête et soupira.

– Je sais que tu préférerais y retourner avant, Jason, mais je crois que nous avons tous besoin de temps pour nous adapter aux changements qui viennent de se produire.

Jason acquiesça à contrecœur.

– Est-ce que je peux inviter Jared ? demanda Ray.
– Après l’école, oui. Mais il ne doit pas être ici s’il ne devrait pas l’être, compris ?
– Bien sûr, Papa.

– Il faut que j’aille faire des courses, dis-je.
– Je préférerais que tu restes ici jusqu’à la sortie des cours, si ça ne te dérange pas, Pete.
– Bien sûr, Papa.

– J’aimerais bien sortir aussi, dit Jason. Je dois retrouver des amis à la sortie du lycée. Comme je l’ai déjà dit, j’ai un exposé à préparer et je dois m’assurer qu’il sera prêt à temps.
– D’accord. Sois prudent.

Jason esquissa un sourire en déposant une omelette sur l’assiette de Ray.

– Bien sûr, Papa.

– Euh, je ne voudrais pas contrarier vos plans, mais vous n’avez plus qu’une voiture, dit Brian.

Tout le monde se tut pendant quelques instants.

– Eh bien, dis-je, il y a le vieux pick-up de mon grand-père, mais je ne sais pas si le moteur tourne encore.
– Je peux demander à quelqu’un d’aller y jeter un coup d’œil, Pete, dit Kévin. Le mécanicien pourrait passer le prendre ce soir, le réviser et nous le déposer.
– D’accord. Je paierai la facture.

Je réfléchis pendant un moment.

– Kévin, est-ce que tu sais combien il y a sur mon compte actuellement ?
– Tu veux acheter une voiture, c’est ça ? demanda-t-il en souriant.
– Bingo !
– Nous vérifierons après le petit-déjeuner. Ah, j’ai oublié de vous dire, les garçons. Je serai en congé le reste de la semaine aussi.

Cette nouvelle nous refroidit un peu. Quand Papa était à la maison, nous ne pouvions pas faire tout ce que nous voulions. Ce qui n’était sans doute pas plus mal.

– Quand est-ce que nous allons visiter les concessionnaires ?
– Tu devrais te renseigner d’abord, Pete. Choisis quel type de voiture tu veux, regarde combien coûte l’assurance, ce genre de choses. Renseigne-toi sur la fiabilité aussi. Il n’y a rien de pire que de dépenser trois fois le prix de la voiture en réparations.

Jason déposa une omelette dans mon assiette et une autre sur celle de Kévin. Il avait fait des progrès : il utilisait désormais deux poêles.

Peu après, Jason servit Brian et s’assit à son tour. Ray, évidemment, était prêt pour sa deuxième.

– Fais-la toi-même. Tu sais comment faire, lui rappela Jason.

Ray se leva avec un sourire diabolique et se rapprocha de la cuisinière.

– Euh, Jason ? Est-ce que tu pourrais en faire une autre pour Ray, s’il te plaît ? Je ne lui fais pas confiance aux fourneaux.
– Désolé de revenir là-dessus, dit Ray en se rasseyant, mais j’ai besoin de savoir pourquoi Sharon est partie. Vous ne m’avez pas répondu avant.

Sa question était sincère. Jason lui répondit.

– C’est exactement ce que Papa a dit. Elle me blâme pour la mort de Jeff et ne veut pas vivre dans la même maison que l’assassin de son fils.

Il le dit avec un tel détachement que je le fixai du regard.

– Mais tu es son fils aussi.
– Plus maintenant, on dirait.

Jason continua à manger, impassible. Ray ne lâchait pas le morceau.

– Et pour toi et Sharon, Kévin ? Est-ce que vous êtes toujours mariés ?

Kévin soupira, reposant son menton sur sa main.

– Pour l’instant, oui. Après, je n’en sais rien. J’espère qu’elle reprendra ses esprits. Mais le mal est profond. Je ne vais pas vous mentir. Vous êtes assez grands pour que vous dise la vérité.

Nous terminâmes le petit-déjeuner dans un silence relatif. Kévin s’excusa et quitta la table, suivi peu après par Jason et Ray. Brian avait picoré sans conviction dans son assiette pendant tout le repas. Il semblait perdu dans ses pensées.

Je rangeai mon assiette dans le lave-vaisselle et entourai Brian de mes bras par derrière.

– A quoi penses-tu ?
– A pas grand-chose. Je m’en veux un peu.
– Pourquoi, Bri ?
– Parce que j’ai détourné l’attention sur moi. Vous avez le droit de vous accorder du temps pour régler tout ça. J’ai l’impression de gêner, de me mêler de ce qui ne me regarde pas.
– Mais c’est faux, mon coeur. Tu as entendu ce qu’ils ont dit. Ils t’aiment et veulent que tu sois là. Je veux que tu sois là aussi. J’ai besoin de toi. Eux aussi.

Il se tourna vers moi et soupira.

– Je vais rester, mais je ne me sens toujours pas à ma place.

Il se leva et me prit dans ses bras.

– Ta place est ici, Bri.
– Ce n’est pas mon sentiment. Et je n’ai pas l’impression de te mériter.
– Encore ça ? Qu’est-ce que je dois faire pour te convaincre que tu me mérites ?

Il haussa les épaules.

– Brian, dis-je en l’embrassant sur les lèvres, que tu en vailles la peine ou non, tu es tout ce que je veux. Je t’aime. Ça ne changera jamais.

Nous restâmes enlacés dans les bras l’un de l’autre pendant quelques instants.

– D’où te vient cette idée, Bri ? Pourquoi est-ce que tu as l’impression de ne pas me mériter ?
– Je ne sais pas. J’ai l’impression que vous avez pitié de moi, ou quelque chose comme ça, et que c’est la seule raison pour laquelle vous me gardez chez vous.
– C’est ridicule et c’est faux.
– C’est ce que je ressens. Je n’y peux rien. Je me dis que tu finiras bien par découvrir qui je suis vraiment, et que tu ne voudras plus de moi. Eux non plus, dit-il en désignant l’étage de la tête.

Je soupirai et reposai la tête sur son épaule.

– Je te connais, Brian. Le vrai Brian. Et tu sais quoi ? C’est le vrai Brian dont je suis tombé amoureux, et que j’aime. D’autres personnes ne sont peut-être pas capables de le voir, mais moi,  je le vois. Et j’aime ce que je vois.

Je lui déposai un baiser sur la joue et plongeai mon regard dans le sien. Il me cachait toujours quelque chose, mais je décidai de l’ignorer. Ses yeux verts s’adoucirent à mesure qu’il se relaxait dans mon étreinte.

– Désolé.
– Tu n’a pas à l’être, Bri.

Il me relâcha un instant plus tard.

Je finis de nettoyer la cuisine. Brian se dirigea dans le garage et commença à ramasser les débris.

Quand je le rejoignis, je fus sidéré par l’étendue des dégâts. On aurait dit qu’un ouragan avait traversé le garage. Du verre brisé, des clous, des écrous, des vis… Le sol était jonché de débris. Brian balayait de la porte vers le centre de la pièce, en faisant attention de ne rien oublier.

– Est-ce que tu pourrais me trouver une paire de gants en cuir ? Je vais en avoir besoin pour trier ce tas et jeter les morceaux de verre.
– Je vais te donner un coup de main.
– Ce n’est pas nécessaire, Pete. Je peux m’en occuper.
– Je sais, mais j’ai envie de t’aider. Je reviens tout de suite.
– Mets une paire de chaussures ! cria-t-il alors que je partais chercher les gants.

Je suivis son conseil et mis mes chaussures. Je trouvai des gants dans le débarras. Le temps que je revienne, Brian avait amassé un tas conséquent au centre du garage. Je trouvai des boîtes vides dans la poubelle et commençai à faire le tri, séparant les différents éléments dans les boîtes.

Il fallut près d’une heure pour que Brian balaie tous les débris, puis il m’aida à faire le tri. Nous restâmes silencieux en travaillant. Nous avions tous deux l’esprit ailleurs.

Deux heures plus tard, nous avions enfin tout rangé à sa place et jeté les morceaux de verre. La réparation du mur prendrait plus de temps et des compétences que nous ne possédions pas.

De retour dans notre chambre, Brian se déshabilla et partit prendre sa douche. Je restai allongé sur le lit, essayant d’assimiler tout ce qui s’était passé. Mon esprit n’acceptait toujours pas le fait que Sharon nous ait laissé tomber et qu’elle ait tourné le dos à Jason. Je n’arrivais pas à concevoir qu’elle puisse se séparer de Kévin. Leur mariage était tellement solide. Je ne les entendais jamais se disputer. Ils échangeaient tout au plus des taquineries sans importance. Il devait y avoir autre chose, mais cela m’échappait complètement.

Brian revint dans la chambre, une serviette nouée autour de la taille. Je l’interrompis alors qu’il commençait à s’habiller.

– Bri ?
– Oui, mon coeur ?
– Viens ici, s’il te plaît. J’ai besoin de te sentir près de moi.

Il esquissa un sourire, laissa tomber sa serviette et monta dans le lit. Je me déshabillai et le rejoignis.

Nous restâmes enlacés dans les bras l’un de l’autre pendant un long moment. Nos corps réagirent à tour de rôle par une excitation passagère, mais nous n’y fîmes pas attention, savourant la douce sensation de nos corps nus l’un contre l’autre. Je reposai ma tête dans le creux de son épaule, m’imprégnant de sa présence.

Je me sentais abandonné et trahi par Sharon, comme je l’avais été par Brenda. Ma mère biologique m’avait arraché à Brian, puis s’était mise en ménage avec ce gars qui me battait, avant de me mettre à la porte. Elle était devenue mon pire cauchemar.

J’avais rencontré Ray à l’école. Il m’avait ramené chez les Patterson. Sharon et Kévin s’étaient attachés à moi, comme s’ils s’étaient attachés à Ray. Ils étaient devenus ma famille après la mort de mes grands-parents. Sans eux, je me serais sans doute retrouvé à la rue. Ils m’avaient accueilli chez eux, s’étaient battus pour moi devant les tribunaux et m’avaient émancipé de Brenda. Je ne comprenais pas comment Sharon pouvait tourner le dos à son seul fils survivant au moment où il avait le plus besoin d’elle.

Vers quatre heures de l’après-midi, Jason toqua à la porte et passa la tête. Brian s’était endormi, et je le tenais contre moi.

– Euh, je ne vous dérange pas, si ?
– Non, Jason. Pas du tout. J’avais juste besoin d’être dans ses bras.

Il hocha la tête. Je lisais dans son expression qu’il aurait bien aimé être serré dans les bras de quelqu’un, lui aussi.

– Je me demandais si ça te dirait de m’accompagner au centre commercial. Mes amis m’ont fait faux bond.
– Bien sûr. Brian, mon coeur, je dois me lever.

Brian ne réagit pas. Je le secouai doucement.

– Je dois y aller, mon coeur.
– Mmmh. Reste ici.

Il était à peine conscient et ne semblait pas disposer à bouger.

– J’ai quelque chose à faire, Brian. Je serai bientôt de retour.
– Mmmh. D’accord.

Je me désengageai de ses bras et m’extirpai de la couette, oubliant ma nudité. Jason rougit peut-être un peu, mais je m’en moquais. Je m’habillai en vitesse et suivis Jason dans l’escalier.


En remontant le couloir du collège, je vis Maman et Papa parler avec Brenda et Joe. Ils se turent quand j’arrivai à leur hauteur, puis reprirent leur conversation quand je poursuivis mon chemin. Pete riait à mes côtés en racontant une blague. Nous nous rendîmes à son casier, et Pete sortit un cœur découpé dans du papier. Il portait le nom d’Ashley à plusieurs endroits. Un sourire se dessina sur son visage quand il le rangea dans son casier. Il me tendit une serviette en le refermant.

Les vestiaires du gymnase étaient vides, à part deux personnes que je ne reconnaissais pas. Pete me conduisit aux douches et nous nous savonnâmes. Brent était là, avec ses acolytes Chris et Pat. Après nous être rincés, nous entrâmes dans la chambre de Pete et tombâmes sur le lit, nous frottant l’un contre l’autre, notre excitation à son comble. Juste au moment où notre plaisir allait culminer, j’entendis un cri. En me retournant, j’aperçus Joe, Danny et mon père qui nous regardaient avec effroi.

Nu comme un ver, je pris mes jambes à mon cou et arrivai devant le parc. Voyant que Papa était toujours à ma poursuite, je descendis la rue en évitant les voitures et les gens qui me hurlaient dessus. Je tournai dans une ruelle et me retournai pour voir si je les avais semés, mais ils étaient encore à mes trousses. Je me frayai un passage à travers les arbres et me cachai dans les buissons. Ma cachette était protégée par des mûriers aux branches couvertes d’épines. Pendant un moment, je pensais leur avoir échappé, mais ils me retrouvèrent.

Rampant sous les mûriers, les épines me labourant la chair, je descendis l’escalier et tombai sur Chris, qui faisait un billard. Il dit : « Sale petit pédé, la queue, ce n’est pas pour les garçons ». Il éclata de rire et m’embrassa passionnément.

J’entendis quelqu’un descendre l’escalier derrière moi et me précipitai dans ma chambre, fermant la porte à clé. Kévin et Sharon se disputaient pour savoir si j’avais tué Jeff ou non, et s’ils allaient devoir me tuer. Puis Sharon me dit de retourner chez moi, parce que ma place n’était pas ici.

La porte commença à céder, ce qui m’obligea à sauter par la fenêtre. Je me réceptionnai sur le tapis et me remis sur mes pieds. Le ring de lutte était vivement éclairé, et mon adversaire m’attendait. Quand je m’approchai, la foule se mit à siffler. L’arbitre me tendit un sabre si lourd que j’arrivais à peine à le soulever. Mon adversaire, protégé par une armure qui brillait de mille feux, me salua et fonça sur moi. Je me retournai et pris la fuite, mais Joe m’attrapa par le col.

Le visage déformé par la haine, il hurla : « Alors comme ça, tu te tapes mon fils, sale petit pédé ? Je vais te défoncer la gueule ! » Il me jeta dans les bras de Papa, qui m’immobilisa pendant que Joe me frappait encore et encore. Danny se tenait sur le côté et riait de bon cœur. Je me débattis de toutes mes forces pour m’échapper, mais Chris était trop fort pour moi. Pete continua à me donner des coups de pied et de poing. Quand il cessa, je vis l’éclat d’un couteau dans sa main. Son sourire était sadique, haineux.

– Je t’avais bien dit que tu ne serais jamais à la hauteur, petite tapette, dit-il en plongeant profondément le couteau dans ma poitrine, sous le regard de Jason…

Je me réveillai en sursaut, le souffle court, avec du sang qui me coulait le long du visage. La transpiration me brûlait atrocement. Je me rendis compte que j’étais par terre.

Ray bondit à travers la porte.

– Brian ! Est-ce que ça va ? Merde, tu saignes. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je t’ai entendu hurler, puis…
– J’ai fait un cauchemar, Ray.

Je tremblais toujours, et les images défilaient dans ma tête. Je me souviens encore de ce cauchemar aujourd’hui comme si c’était hier. J’essayai de me lever, mais j’en étais incapable. Mes jambes ne me soutenaient pas. Je m’agenouillai, faisant abstraction du fait que j’étais nu. Ray me tendit un T-shirt que je tins appuyé contre ma tête.

– Laisse-moi aller chercher Papa.
– Je suis là, Ray. Que s’est-il passé, Brian ?
– Il a fait un cauchemar. Ce n’est pas grave.
– Je crois que si. Laisse-moi regarder ta tête.

Je me laissai faire, trop agité pour opposer la moindre résistance.  

– On dirait que tu t’es ouvert la tête contre la chaise. Ce n’est pas très profond, mais ça saigne quand même un peu. Ray, va chercher des vêtements pour ton frère.

Ton frère ?

– Bien sûr, Papa.

– Brian, est-ce que tu te souviens de ton rêve ?
– Non, mentis-je.
– Tu dois quand même te souvenir de quelque chose, non ?
– Non, je ne me souviens de rien.

Ray me tendit un caleçon. Je luttai pour me mettre debout en m’appuyant sur la chaise, et réussi à l’enfiler sans me casser la figure. Kévin pressait le T-shirt contre la plaie sur mon front.

– Tiens-le comme ça pendant que je vais chercher un rouleau de gaze. Ray, va lui chercher de l’eau.

Je restai assis comme un petit garçon bien élevé, essayant de décrypter mon cauchemar. C’était une suite décousue d’images incohérentes. Mes parents et ceux de Pete ne s’étaient jamais rencontrés dans ces circonstances. Le cœur en papier portait mon nom. Nous n’avions jamais rien tenté avant son départ et nous n’avions donc jamais été pris sur le fait. Et Joe m’avait attrapé par le col, mais je m’étais échappé.

Les images qui me dérangeaient le plus étaient celles de Pete qui se moquait de moi, qui me frappait et me plantait un couteau dans la poitrine. Il me disait que je n’étais pas assez bien pour lui. Le souvenir de cette scène me glaçait le sang.

Kévin revint avec une trousse de premiers secours. Il sortit un pansement papillon, le posa sur mon front et entoura ma tête de gaze.

– Garde la pression là-dessus. Allonge-toi, Brian. Retourne te coucher.

J’obéis sans discuter. Ray me tendit un verre d’eau. Je bus une gorgée et le reposai sur la table de chevet.

– Merci, Ray. Est-ce que tu peux nous laisser quelques minutes ? demanda Kévin.
– Bien sûr, Papa, dit Ray en fermant la porte derrière lui.
– Voilà. Il est parti. Alors, dis-moi, qu’est-ce qui t’a effrayé à ce point ?

J’étais vraiment fatigué de me battre pour dissimuler mes pensées à Kévin. Il était persévérant. Finalement, je lui racontai mon cauchemar avec tous les détails dont je me souvenais. Je me mis à trembler en relatant les violences qui m’avaient été infligées et le coup de couteau de Pete.

Kévin me serra dans ses bras.

– Brian, je ne vais pas te faire croire que je connais la signification de ce mauvais rêve. Tu es hanté par de nombreux démons. Peut-être serait-il temps de les affronter ?
– Je ne sais même pas par où commencer.
– Commence avec Will. Tu as prévu de le revoir, non ?
– Je n’y ai pas repensé depuis que… tout s’est effondré.
– Appelle-le demain pour voir s’il peut te caser dans son agenda, d’accord ? Je t’emmènerai moi-même en attendant que nous ayons une autre voiture. Et tu sais quoi, Brian ? Pete t’aime plus que tu ne peux l’imaginer. Tu es celui qu’il a choisi, avec tes défauts et tes qualités. Ne t’inquiète pas pour ça. Je sais que c’est vrai. Alors si tu ne crois pas Pete, essaie de me croire, d’accord ?
– Merci, chuchotai-je.

Il sourit, me tapota la jambe et sortit.

Je me retournai le cerveau à force d’essayer d’interpréter mon rêve. Mais plus j’y pensais, plus il m’apparaissait sans queue ni tête. Fatigué et frustré, je tentai de le ranger au fond de ma tête pour dormir un peu, mais j’en étais incapable.

Je me levai en soupirant et allumai l’ordinateur. Peut-être que je pourrais écrire pour me changer les idées.

– Salut Bri, la forme ?

Je fondis sur place. Mes genoux se mirent à trembler et je suis sûr que si j’avais essayé de parler à ce moment-là, ma voix n’aurait été qu’un couinement. Mon Dieu, c’était vraiment l’être le plus parfait que je connaissais. Je ne pouvais pas le quitter des yeux.  Puis je m’aperçus qu’il me regardait bizarrement et je remis les pieds sur terre.

– Je suis en pleine forme, lui dis-je d’une voix forte, m’efforçant de donner le change aux personnes qui nous observaient.

Je réduisis le volume de ma voix pour que lui seul puisse m’entendre.

– Maintenant que tu es là.

Je lui tendis la main. C’était le seul moyen que j’avais trouvé pour éviter que les gens ne devinent que nous étions gays. Il eut l’air surpris, mais la serra quand même. J’essayai de lui faire passer tout ce que je ressentais dans ce simple contact. Je lui écrasai la main au point de lui faire mal, j’en suis sûr. Je le regardai dans les yeux, lui signifiant en silence combien je l’aimais. Je ne suis pas certain de ce qu’il ressentit ce matin là. Je ne lui ai jamais demandé. Mais puisqu’il est resté avec moi, je me dis que le sentiment devait être partagé.

Je soupirai de nouveau. Est-ce que le sentiment était réellement partagé ? Kévin semblait le penser. Jason aussi. Pete m’avait toujours dit qu’il m’aimait, même quand je m’étais comporté en parfait égoïste, le traitant plus bas que terre. Je l’aimais. Parfois, j’avais l’impression de ne pas lui montrer à quel point je l’aimais ou que je ne lui disais pas assez souvent.

Ma plus grande crainte était que Pete découvre que je n’étais pas celui que je faisais semblant d’être. Je me sentais comme un imposteur, un prétendant au trône. Mon Dieu, on aurait dit un disque rayé. Pauvre de moi. Mais je ne pouvais rien y changer. Quelque chose en moi était décidément cassé, et je ne savais pas comment le réparer.

Pete ouvrit la porte, et je sauvegardai rapidement ce que j’étais en train d’écrire avant de fermer le fichier.

– Comment va ta tête, mon coeur ?
– Ça va. J’ai encore un peu mal.

Je m'assis sur le lit.

– Qu’est-ce que tu écrivais, Bri ?
– Je relatai notre premier jour à l’école après notre déclaration réciproque.
– Je m’en souviens. Tu n’arrivais pas à cacher ta joie, s’esclaffa-t-il. C’était trop mignon.
– Je pensais à la poignée de main.
– Oui, tu as essayé de m’écraser la main. Heureusement que tu étais un petit garçon sans force à l’époque.

Il éclata de rire de nouveau, mais je ne pouvais pas. J’étais tellement absorbé par mes pensées que je ne pouvais pas rire. Bien sûr, Pete s’en rendit compte immédiatement.

– Brian, qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui te tracasse ?

Je croisai son regard pendant les secondes, puis baissai les yeux.

– Toujours la même chose. Rien de nouveau sous le soleil.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Il s’assit sur le lit à côté de moi, posa une main sur ma jambe et la serra affectueusement.

– J’ai l’impression que je ne te mérite pas. Que je ne suis pas à la hauteur. Que tu mérites mieux.
– Brian, tu sais que je t’aime. Je me fiche pas mal de tout ça. Je ne te vois pas comme ça. Je vois quelqu’un d’attentionné, de généreux, quelqu’un avec qui j’ai envie de passer le reste de ma vie. Je vois un garçon – non, un homme – qui me rend immensément heureux, à qui je peux confier mes secrets les plus intimes, à qui je peux faire confiance.

Il me caressa les cheveux.

– Ça ne fait rien si tu ne peux pas voir ces choses en toi, Bri. Je les vois. Kévin les voit. Jason et Ray aussi. Comme tant d’autres personnes.
– J’ai l’impression d’attendre que tu découvres qui je suis vraiment, et qu’à ce moment-là, tu te débarrasseras de moi parce que je ne suis pas assez bien pour toi.
– C’est tout le contraire, Brian. Tu es assez bien pour moi. Je te mérite. Tu me mérites. Nous nous méritons mutuellement.

Il me tira sur ses genoux et me serra dans ses bras.

– Mais si ma parole ne te suffit pas, alors peut-être que tu as besoin de quelque chose de plus tangible pour te souvenir que je t’aime et que tu es assez bien pour moi.

Pete fouilla dans sa poche, me laissant glisser de ses genoux. Puis il tira un écrin de sa poche et me le tendit.

– Qu’est-ce que c’est ?
– Ouvre-le et tu verras bien, mon coeur.

D’une main tremblante, j’ouvris l’écrin et découvris un simple anneau couleur argent.

– Qu’est-ce que c’est ? chuchotai-je.
– C’est pour toi, répondit-il doucement, si tu le veux.
– Pourquoi ?
– Parce que je veux que tu saches à quel point je tiens à toi. Je veux que tu puisses le regarder quand tu veux et qu’il te rappelle mon amour pour toi.
– Mais je n’ai rien…

Son doigt sur mes lèvres me réduisit au silence.

– Ça ne fait rien.

Il s’agenouilla devant moi.

– Cet anneau symbolise mon engagement envers toi, Brian. Tu es mon âme sœur. Tu es la personne avec qui j’ai envie de passer le reste de mes jours. Tu es tout ce dont j’ai besoin. Si je le pouvais, je te demanderais en mariage.

Mon cœur faisait des bonds dans ma poitrine.

– Mais comme je ne peux pas, tout ce que je peux te donner, c’est ma parole et cet anneau. Brian, est-ce que tu acceptes d’être mon partenaire pour la vie ?

Oh mon Dieu ! Il me demandait ma main ! Mince alors ! Qu’est-ce que j’allais faire ? Qu’est-ce que j’allais dire ?

– P-Pete, bégayai-je, est-ce q-que t-tu es sûr q-que c’est ce q-que tu v-veux ? Tu ne p-préfères pas attendre p-pour voir ?
– Brian, mon coeur, je sais ce que je veux, répondit-il avec un sourire désarmant. C’est toi que je veux. Si tu veux de moi.

Je sortis l’anneau de l’écrin en tremblant. Mon regard alterna entre ses profonds yeux bleus et l’anneau dans ma main. Il y avait une inscription à l’intérieur : « Tu es assez bien pour moi. » J’étais incapable de bouger. Je restai bouche bée à gober l’air comme un poisson. Pete prit l’anneau et le glissa sur l’annulaire de ma main droite. Je suivis chacun de ses gestes avec émerveillement.

– Brian Andrew Kellam, je t’appartiens complètement et sans contestation possible. Je te confie ma destinée. Elle est entre tes mains. Est-ce que tu resteras avec moi jusqu’à la fin de mes jours ?

Le regard plongé dans le sien, je cherchai une réponse solennelle à la hauteur de sa déclaration, mais rien ne sortit.

Je fis donc ce qui me vint spontanément à l’esprit : je le plaquai au sol.

– Oui, répondis-je, à peine capable d’articuler deux mots à travers mes larmes de joie. Jusqu’à la fin des temps.


Chapitre 10

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