Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 13

J’avais du mal à réaliser. Je ressentais un mélange d’incrédulité et d’exaltation. Mes grands-parents avaient écrit qu’ils ne voulaient pas que ma mère ait ma garde, et m’avaient légué une fortune ! Avais-je bien entendu les chiffres ? Trois millions de dollars ? Mince alors. Je n’en croyais pas mes oreilles. J’allais devoir attendre quinze ans avant de pouvoir toucher mon héritage, mais en attendant, j’allais recevoir suffisamment d’argent pour couvrir tous mes besoins. J’étais sûr que Kévin et Sharon m’hébergeraient jusqu’à mes dix-huit ans. Et si quelque chose arrivait entre-temps, je pourrais survivre avec quatorze mille dollars par an en me mettant en colocation.

Mon esprit était en ébullition et je n’arrivais pas à réfléchir de manière cohérente. Emporté par mon excitation, j’avais du mal à prendre la mesure de la situation. Puis ma mère se leva et s’avança vers M. Taylor, qui rassemblait ses papiers.

– J’ai fermement l’intention de contester ce testament ! Il est hors de question que je sois déshéritée !

M. Taylor haussa les épaules en rangeant ses documents dans sa mallette.

– Si vous entendez contester le testament, n’hésitez pas. Voici ma carte. Demandez à votre avocat de m’appeler au bureau. Maintenant, si vous le permettez, je dois vous laisser.

Il ferma sa mallette et vint nous saluer. Je me levai pour lui serrer la main. Il donna sa carte de visite à Van et Kévin.

– M. Vanderkamp, ce fut un honneur de vous rencontrer. Votre réputation vous précède. M. Patterson, j’admire le travail que vous faites. M. Jameson, ce fut un plaisir.

Il me tendit une enveloppe libellée à mon nom.

– Voici votre premier chèque. Vous en recevrez un par mois à compter de ce jour. Souvenez-vous des recommandations de vos grands-parents sur la façon de le dépenser. M. Vanderkamp, M. Patterson, si vous avez le moindre souci, n’hésitez pas à m’appeler.

Il me regarda avec bienveillance.

– Je suis désolé pour vos grands-parents, et que vous soyez obligé d’affronter cette dispute pour votre garde, dit-il en me tenant l’épaule. Mais vous pouvez compter sur ces deux personnes pour vous aider. Bonne chance, Pete.

M. Taylor quitta la pièce. Je tournai la tête pour suivre ma mère des yeux, l’esprit encore confus. Je remis distraitement le chèque à Kévin en la regardant partir. Elle fit une pause pour me toiser du regard, comme Curt l’avait fait plus tôt, avant de claquer la porte derrière elle avec fracas. Puis la réalité reprit brutalement le dessus. Je titubai en arrière et m’effondrai sur le canapé. Toute la peur, la colère et la frustration remontèrent à la surface. Je ne pleurai même pas. Je sentis simplement ces émotions m’envahir, avant de disparaître. J’avais dû les supprimer. Tout s’était passé si vite que j’étais encore sonné, parcourant la pièce d’un regard vide.

Les événements se succédaient à un rythme tel que je n’arrivais plus à suivre. Entre la mort de mes grands-parents, leur enterrement, leur testament, Curt et ma mère, mes émotions avaient été complètement chamboulées, et j’avais toujours peur de ce que Curt, et maintenant ma mère, étaient capables de faire.

Je saisis le bras de Kévin pour attirer son attention.

– Papa, on peut rentrer à la maison ? lui demandai-je, l’appelant ainsi délibérément.

Il me tira du canapé pour me serrer contre lui, assez fort pour m’étouffer. Son regard était brillant. Quand il me relâcha, il me tint à bout de bras en esquissant un sourire.

– Rentrons à la maison, mon fils.

Van souriait aussi, avec une expression nostalgique. Kévin et lui avaient dû vivre des moments semblables quelques années auparavant.

Nous sortîmes de la maison – de MA maison. Kévin avait passé son bras autour de mes épaules, et me serrait contre lui. C’était agréable d’être aussi proche de lui. Je me sentais aimé et en sécurité. Ces sentiments m’étaient presque étrangers, et de les ressentir de nouveau me touchait au plus profond de mon être. Je tournai la tête pour lui communiquer ce que je ressentais à travers mon regard, et il me serra encore plus fort.

– Est-ce que cela vous dérangerait si je faisais un détour avant de vous déposer ? J’en ai pour moins d’une heure, et j’aimerais autant ne pas revenir par ici si je peux éviter.
– Bien sûr, pas de problème.

Van déverrouilla sa Mercedes, et je pris place sur la banquette arrière. Je poussai un soupir en attachant ma ceinture et me calai dans le siège, laissant ma tête reposer sur l’appuie-tête. Je devais être fatigué, car je perdis conscience, jusqu’à ce que Kévin me secoue doucement.

– Pete ? Réveille-toi, fiston. Nous sommes arrivés. Allons à l’intérieur, d’accord ?

Je repris progressivement mes esprits. Sortir de la voiture me demanda quelques efforts. Mes jambes s’étaient ankylosées pendant le trajet depuis la ferme. Je dus les étendre avant de pouvoir me lever et me diriger d’un pas bancal vers la porte d’entrée. Je ressentais des raideurs dans tout mon corps à présent, dans mon dos, mes épaules et ma nuque. Même les muscles de ma mâchoire étaient douloureux. Je me rendis compte que je tremblais. J’avais une sensation de creux dans mon estomac, comme si je n’avais rien mangé depuis deux jours. Je compris rapidement ce que cela signifiait.

Je fonçai à travers l’entrée vers la salle de bains, claquai la porte, et tentai de relever le couvercle des toilettes à temps pour vider le contenu de mon estomac. En vain. Je vomis partout sauf dans la cuvette des toilettes, m’éclaboussant au passage. La seule pensée qui me vint à l’esprit pendant que j’étais agenouillé fut que j’étais en train de tout salir. Le premier spasme passé, je relevai la lunette à temps pour le deuxième. Cette fois-ci, je réussis à vomir dans la cuvette. Le second spasme me coupa le souffle, et j’eus du mal à reprendre ma respiration. Bon sang, qu’est-ce qui m’arrivait ? Je n’étais pourtant pas malade. Je n’eus pas le temps de finir cette pensée que le troisième spasme me ramena au-dessus du trône de nouveau. Sharon frappa à la porte :

– Pete, mon chéri, tout va bien ? Je rentre.

Je poussai mon pied en arrière, juste à temps pour claquer la porte alors qu’elle s’ouvrait.

– Pete, laisse-moi rentrer !

Le troisième spasme touchait à sa fin. Il s’agissait plutôt d’un haut-le-cœur, et je repris mon souffle assez facilement. Tout en haletant, je réussis à lui dire :

– Ça va aller, laisse-moi juste quelques min…

Et le quatrième spasme commença. Sharon dut m’entendre, car elle n’essaya pas de rentrer de nouveau.

Je restai dans la salle de bains pendant un long moment avant que les spasmes ne s’espacent. Ma nuque et mes épaules étaient si tendues que je pouvais à peine les bouger. J’avais une migraine terrible et je sentais des battements sourds à l’arrière de ma tête.

Quand je pus finalement me remettre debout, j’entrouvris la porte.

– Sharon ?

Ma voix était rauque à cause des vomissements. Je m’éclaircis la gorge et l’appelai de nouveau :

– Sharon ?
– Comment te sens-tu, mon chéri ?

J’ignorai la question pour le moment.

– Pourrais-tu me trouver une éponge et un seau ? C’est un vrai champ de bataille ici.

Elle essaya d’ouvrir la porte de nouveau en disant :

– Sors de là, Pete. Je vais nettoyer. Va te changer et mets-toi au lit.

Je ne cédai pas, et bloquai la porte.

– C’est à moi de le faire. S’il te plait ?

Elle me regarda fixement dans les yeux et secoua doucement la tête en soupirant.

– Pourquoi es-tu si têtu ? Je reviens tout de suite.

Elle me ramena un seau, une serpillère et une éponge de la cuisine.

– Appelle-moi si tu as besoin d’aide, d’accord ? me dit-elle en me les tendant.

J’acquiesçai. Je ne pouvais pas la laisser voir ce désastre. J’avais trop honte. Je n’allais quand même pas lui demander de nettoyer après moi. Et je n’arrivais toujours pas à comprendre ce qui m’avait rendu malade.

Cela me prit plus d’une demi-heure pour effacer les traces de mon passage. Je dus essuyer tout ce qui se trouvait à proximité de la cuvette et passer la serpillère plusieurs fois sur le sol. L’odeur était horrible, et je vidai la bombe de désodorisant que j’avais trouvée sous l’évier. Maintenant, la pièce sentait le vomi à la rose. Tant pis, j’avais fait de mon mieux.

En ouvrant le robinet de la douche, je fis une dernière inspection pour vérifier que je n’avais rien oublié. Satisfait, je vidai le contenu du seau dans la cuvette des toilettes, tirai la chasse, puis plaçai le seau dans la cabine de douche, avec la serpillère et l’éponge. Après avoir ôté mon costume souillé, je les nettoyai jusqu’à ce qu’ils soient présentables, les posai au sol, et entrai dans la cabine de douche.

Le jet d’eau eut un effet apaisant sur mes muscles fatigués et douloureux. Je laissai l’eau couler sur ma nuque et mes épaules, jusqu’à ce que la tension se relâche. Je me frottai vigoureusement pour  retirer l’odeur de la peur et du vomi de ma peau. Mais un décrassage ne fut pas suffisant. Je me récurai le corps encore et encore, jusqu’à avoir mal. L’eau devint froide, mais je n’y prêtai pas attention. Le jet glacé me soulagea, tel une cascade purificatrice, m’éclaircissant l’esprit et me revigorant le corps. Une fois encore, je méditai sur les changements et les événements qui venaient de se produire dans mon existence.

Peu de temps après, je ne sais pas combien exactement, Kévin frappa à la porte.

– Pete, il est temps que tu manges quelque chose. Arrête la douche et habille-toi.

Je ne répondis pas, toujours perdu dans mes pensées. Kévin entrouvrit la porte de la cabine de douche et me toucha le bras.

– Bon sang, Pete ! Qu’est-ce que tu fabriques ?

Kévin ouvrit précipitamment la porte de la douche et parvint à fermer le robinet.

Une fois le jet d’eau glacée interrompu, je sortis de ma transe. Je devais avoir l’air ahuri.

– Hein ? Quoi ?

Ce furent mes seules paroles, mais Kévin les trouva hilarantes. Il s’assit sur le couvercle des toilettes que je venais de nettoyer et partit d’un grand rire en se tenant les côtes. Quand Sharon entra pour voir la cause de cette agitation, je bondis derrière la porte de la douche pour me cacher, ce qui fit redoubler le fou rire de Kévin. Il était plié en deux et hors d’haleine, et essayait de dire quelque chose, mais il en était incapable à cause de son hilarité.

Sharon lui lança un regard étrange, se demandant s’il était devenu fou. Elle m’interrogea des yeux alors que je passais la tête dans l’entrebâillement de la porte de la douche. Je haussai les épaules en signe d’incompréhension. Secouant la tête, elle murmura quelque chose au sujet des hommes et de leur manque de maturité, ce qui me fit sourire.

Une sensation désagréable s’empara de moi. J’avais la chair de poule et tous les poils de mon corps étaient hérissés. Mes testicules étaient remontés dans mon bas-ventre, et mon pénis s’était ratatiné jusqu’à devenir presque invisible. J’étais mort de froid. Kévin commençait à se calmer, malgré quelques gloussements. Ouvrant la porte de la douche en grand, je me rendis compte que je n’avais pas de serviette. Je commençai à grelotter, et la douleur dans mon entrejambe me fit grimacer. Je réussis à couiner :

– Euh, Kévin ? Tu pourrais aller me chercher une serviette ? J’ai oublié d’en prendre une.
– Bien sûr, gloussa-t-il.

Il me ramena une serviette, et je me séchai.

– Qu’est-ce qui t’a prit de rester sous une douche glacée ? Tu ressemblais à un zombie congelé ! ajouta-t-il avec un petit rire.
– Elle était chaude quand je suis entré, répondis-je, toujours un peu sonné.

Il dut trouver cela très drôle, car son fou rire repartit de plus belle. Il me fit signe de continuer à me sécher en quittant la salle de bains à tâtons, hilare comme s’il avait entendu la meilleure blague de sa vie.

Je finis de me sécher, réchauffant mes membres congelés. J’attachai la serviette autour de ma taille et montai dans ma chambre sans incident. Toujours transi de froid, je mis des sous-vêtements, un T-shirt, un pantalon de survêtement et un sweat-shirt. Je mis mes chaussettes et mes chaussures en dernier, comme mes pieds étaient toujours gelés. En descendant l’escalier, j’entendis Kévin continuer à rire à voix basse dans sa chambre.

En retournant dans la salle de bains pour récupérer mon costume, je découvris qu’il avait disparu, tout comme les accessoires de ménage. Sharon avait dû les prendre.

Des éclats de voix animés me parvinrent de la cuisine. Ray et Jason débattaient au sujet de ce qu’ils auraient fait si Curt m’avait attaqué, et où ils me cacheraient si ma mère obtenait la garde. Je restai tapi dans l’obscurité du couloir, hors de leur vue, pour écouter ce qu’ils disaient. Il était facile de deviner à leur ton qu’ils n’aimaient ni ma mère, ni mon père, même sans le connaître. Je souris en les écoutant parler de leurs projets pour moi. Mon cœur se réchauffa en les entendant évoquer des parties de golf, des sorties à la piscine et en discothèque. Puis ils parlèrent de ce qu’ils ressentaient pour moi. Ray déclara qu’il m’aimait comme un frère. Il voulait m’aider à retrouver Brian. Jason était d’accord avec Ray, et ajouta que j’avais une façon très personnelle de pénétrer son cœur. Ils étaient sincères. Ils m’aimaient donc à ce point. Je fronçai les sourcils.

Pourquoi était-ce si difficile à croire ? Il était évident que je comptais pour eux. Je le savais dans ma tête, mais mon cœur semblait encore en douter, et je me refermais parfois comme une huître. Mon cœur n’était pas encore prêt à accepter que l’on puisse m’aimer et m’apprécier. J’avais vécu trop de rejets pour qu’il puisse s’ouvrir de nouveau. Je ne me sentais toujours pas digne de leur amour.

Je n’étais qu’un garçon de quinze ans rejeté par ses parents, qui n’avait rien à offrir à personne, pas même à son petit-ami, si tant est qu’il savait que j’étais toujours vivant. Des larmes se formèrent dans mes yeux. Et j’étais un garçon GAY de quinze ans rejeté par ses parents. Mes parents ne m’aimaient pas, sinon ils ne m’auraient pas abandonné. Je ne méritais pas d’être aimé.

Et pourquoi est-ce que les gens me disaient que j’étais exceptionnel alors que je ne l’étais pas ? Je n’avais rien de plus que les autres. J’étais la règle, pas l’exception. Je n’avais aucun talent particulier, et je n’avais pas un physique exceptionnel. Les gens me trouvaient courageux, mais ils ignoraient ce qui m’arrivait quand j’étais sous pression. Je vomissais mes tripes. Je me désintégrais. J’étais juste un petit garçon faible et effrayé, qui avait peur de son ombre.

Une main se posa sur mon épaule, et je poussai un cri. En me retournant, je vis Sharon qui me regardait, essayant de deviner ce qui occupait mes pensées. Ray et Jason sortirent pour voir ce qui se passait, mais firent demi-tour quand ils virent que Sharon s’occupait de moi. 

Avant qu’elle ne puisse m’interroger, je lui dis :

– S’il te plait, ne me fais plus de frayeurs comme ça. Je vais bien. J’étais juste en train de réfléchir.

Je tournai les talons et tentai de m’échapper, mais elle m’attrapa par le bras pour m’arrêter.

– Et à quoi pensais-tu, Pete ? dit-elle d’une voix calme, qui dénotait cependant une certaine inquiétude.

– Sharon, je ne suis pas prêt, d’accord ? J’ai besoin de temps.

Elle n’était visiblement pas satisfaite de ma réponse, mais n’insista pas.

– D’accord. Je ne vais pas te tirer les vers du nez. Mais tu ne perds rien pour attendre. 

Son insistance commençait à m’agacer.

– Sharon, je sais que tu es ma mère et tout, mais ne me presse pas. Si tu me presses… eh bien, tu n’aimeras pas ma réaction. Je te parlerai quand je serai prêt, et pas avant. En attendant, laisse-moi tranquille.
– Ecoute-moi bien…

Je me mis en colère.

– Non, TOI, écoute-moi bien. Tu crois que parce qu’un juge a signé un bout de papier qui te donne ma garde, tu peux me donner des ordres, et que je vais obéir ? Tu peux toujours courir !

Elle était furieuse. Son visage était rouge de colère, et ses lèvres pincées. Je lui tournai volontairement le dos et me réfugiai dans la cuisine pour manger un en-cas en attendant le dîner. Sharon se dirigea vers le séjour et emprunta les escaliers, qu’elle gravit d’un pas lourd.

– Waouh, elle était vraiment énervée. Tu as du cran de lui avoir parlé comme ça. Si j’avais fait la même chose, j’aurais été privé de sortie pendant un mois, dit Ray, en me regardant avec une pointe d’admiration.

Jason acquiesça.

– Je lui ai parlé comme ça il y a un an environ. Tu te souviens, Ray ? Elle m’a lu la loi sur les mutineries, et a annulé toutes mes sorties pendant deux semaines. J’étais dégoûté.
– Eh bien, je tiens simplement à dire que je resterai fidèle à moi-même. Je ne vais pas m’écraser juste parce qu’elle se met en colère. Nous devons apprendre à vivre ensemble, et je n’ai plus l’intention de me laisser faire.

Ray et Jason échangèrent un regard surpris.

Je me doutais que Jason, qui avait toujours vécu avec Sharon et Kévin, ne s’était jamais vraiment opposé à eux. D’après ce que j’avais vu, c’était des parents conciliants, qui le laissaient faire ce qu’il voulait, dans la limite du raisonnable.

Ray était là depuis deux ans environ. Peut-être que son jeune âge l’avait mis dans le rôle de l’enfant plus facilement. Il se montrait obéissant et ne s’attirait pas trop d’ennuis.

Puis j’étais arrivé. J’avais grandi si vite au cours des quatorze derniers mois. Depuis que ma mère m’avait abandonné, je m’étais endurci, en devenant plus adulte et en définissant mes limites avec les autres. Je ne pouvais pas renoncer à ce pouvoir maintenant, du moins pas sans me battre. Et malgré tout l’amour que je portais à Kévin et Sharon, je partirais s’ils essayaient de me contrôler.

Alors que je me préparais un sandwich aux œufs durs et à la salade, Kévin descendit les escaliers. Son expression n’augurait rien de bon. Il attendit que je termine ce que j’étais en train de faire, puis il dit « il faut qu’on parle. » Je vis Sharon derrière lui, qui me fixait.

Oh, merde. J’en étais sûr. Ça ne pouvait pas attendre ? J’avais déjà eu ma dose pour aujourd’hui, et je n’étais pas certain de pouvoir gérer cet épisode supplémentaire. Posant mon sandwich sur le bar, j’acquiesçai et le suivis dans l’escalier jusqu’à son bureau, en évitant le regard de Sharon. Elle nous accompagna, bien sûr, et referma la porte derrière nous plus fort qu’il n’était strictement nécessaire. Sans même attendre que je m’asseye, Kévin commença :

– Jusqu’à présent, tu étais un invité ici, et nous t’avons traité en tant que tel, parce que ton séjour était temporaire. Mais à partir de maintenant, les choses vont changer. Tu vas faire partie de cette famille, et nous serons tes parents, ou plutôt nous agirons comme tes parents. Nous serons responsables de toi, et tu seras l’un de nos fils. Les parents et les enfants ont des droits et des devoirs. Nous devons déterminer ce qu’ils seront exactement, mais nous aurons désormais certaines exigences.
Tout d’abord, tu dois comprendre que ces règles structurent notre vie quotidienne. Elles nous permettent de vivre ensemble au sein de cette maison. Parmi tes devoirs, j’attends de toi que tu montres du respect envers Sharon et moi-même. Nous te laisserons aussi libre que possible, mais je t’interdis de lui parler comme tu l’as fait en bas il y a quelques minutes.

Je pris un air impassible.

– Est-ce que tu es conscient que tu l’as vraiment blessée ? Est-ce que tu te rends compte que les choses que tu dis et que tu fais ont un puissant impact sur les autres ? Tu n’es pas tout seul ici. Crois-tu que Sharon mérite ce genre de réaction ? Elle essaie simplement de t’aider, que tu le croies ou non. C’est une professionnelle dans ce domaine, et elle peut t’aider à résoudre tes problèmes si tu t’ouvres à elle. Qu’est-ce que tu as à répondre à ça ?

Il essayait de me clouer dans ma chaise avec son regard, mais j’en avais assez d’être pris pour un enfant. Je le regardai avec défiance.

– Tu as raison, nous avons besoin de mettre les choses à plat. Simplement parce que vous avez ma garde, n’attendez pas de moi que je sois un petit chien obéissant comme Ray. Il n’a pas eu une vie facile, j’en conviens. Peut-être qu’il avait besoin de ce genre d’autorité.

Kévin se recula dans son siège, surpris de mon ton offensif.

– Je n’ai pas besoin de la même chose que lui. Je me suis battu trop longtemps pour que vous me dictiez ce que je dois faire. J’ai perdu mon père, ma mère, mon meilleur ami, mes grands-parents… J’ai tout perdu, et j’ai survécu. J’y suis parvenu parce que je savais ce dont j’avais besoin, et quand j’en avais besoin.

Je me levai et me penchai au-dessus du bureau, mon nez à quelques centimètres du sien.

– Vous êtes peut-être mes parents aux yeux de la loi, mais ne croyez pas que vous pouvez me contrôler. Si vous essayez, vous ne me verrez plus.

Ma tête pivota vers Sharon alors qu’elle prenait la parole.

– Nous sommes bien conscients que tu n’es pas Ray et que vous êtes très différents, mais tu AS besoin de ce genre d’autorité. Tu as dû trouver te débrouiller tout seul parce qu’il n’y avait personne pour t’aider. Parfois tu as fait les bons choix, et parfois tu t’es trompé. Ce n’est pas de ta faute, parce que tu es trop jeune, et que tu n’avais pas eu l’expérience ou le soutien dont tu avais besoin pour prendre les bonnes décisions. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous sommes là pour t’aider.
Parfois les enfants qui ont dû grandir trop vite font des erreurs. Tu viens d’en faire une, mais tu n’es pas obligé d’en faire une autre en partant précipitamment. Et si tu partais maintenant, où irais-tu ? Tu as besoin de nous, et tu as besoin d’un foyer. Tu n’es pas prêt à prendre ton indépendance maintenant, quand bien même tu serais persuadé du contraire.

Ses paroles me mirent en colère.

– Je suis une personne à part entière, et non une extension de vous, répondis-je sèchement, avant de poursuivre sur un ton plus calme. Cette situation est nouvelle pour nous tous, et il y aura forcément une période d’ajustement, mais je ne vous permettrai pas de me cantonner dans un rôle. Si vous ne pouvez pas l’accepter, alors arrêtons les frais tout de suite. Ma valise peut être prête dans quinze minutes.
– Pete, tu ne m’écoutes pas. Tu n’as pas besoin d’être tout seul pour être une personne à part entière. A ton âge, il peut sembler que le combat pour construire son identité passe par un combat contre toute forme d’autorité, y compris celle de ses parents. Mais ce n’est pas une obligation.
– Vous ne comprenez rien ! hurlai-je de frustration.
– Alors aide-nous à comprendre ! hurla Sharon en retour, sans se laisser démonter. Tu te bats contre nous parce que tu crois que nous voulons te soumettre. Or nous ne pouvons pas faire cela. Nous savons que nous devons te laisser du champ libre pour que tu découvres qui tu es, mais en même temps nous devons être des personnes sur qui tu peux compter, des personnes vers lesquelles tu peux te tourner quand tu en as besoin. Si tu es tout seul, qui pourra s’occuper de toi ?
– Je suis désolé de vous avoir mis en colère, poursuivis-je, ignorant ce qu’elle venait de dire, mais ce sont mes sentiments qui parlent. J’essaierai de m’adapter, mais il faut que ce soit dans les deux sens. Je n’accepterai pas de vivre dans un environnement où je serai ignoré de nouveau. Plus jamais. Je refuse d’être soumis.
– Attends une minute, Pete, interrompit Kévin. Il y a une différence entre te soumettre et accepter une juste autorité parentale. Nous ne voulons pas te mettre au pas. Loin de là. Si nous agissions ainsi, nous détruirions ce qui fait de toi ce que tu es. Ce qui te rend unique. Qu’est-ce qui te fait penser que tu seras ignoré chez nous ? Nous avons tous des besoins qui doivent être pourvus d’une façon ou d’une autre. Notre rôle est de pourvoir à tes besoins. Mais tu as oublié une chose importante. Tout comme nous avons des besoins, nous avons aussi des sentiments. Nos sentiments sont tout aussi importants que les tiens, même si tu as été victime de mauvais traitements. Tu ne peux pas utiliser ton passé pour infliger des mauvais traitements aux autres, comme tu l’as fait avec Sharon en bas.
– Tu as été obligé de prendre des responsabilités d’adulte pour traverser les moments difficiles, ajouta Sharon. Tu as pris des décisions qui t’ont fait porter un poids que tu n’aurais jamais dû supporter. Et malgré tout ce que tu as vécu, tu restes un adolescent. Tu n’as que quinze ans. Tu devrais pouvoir être insouciant, et ne pas te préoccuper de ce qui se passera dans les prochains mois, ou même les prochaines années. Nous voulons que tu puisses être toi-même, sans avoir de menace qui pèse au-dessus de ta tête. En tant que parents, nous te déchargerons de ce fardeau que tu avais pris sur tes épaules afin que tu puisses de nouveau être un enfant comme les autres.
– Je ne suis plus un enfant. Et je suis moi-même.
– Vraiment ? Et tu as l’habitude de vomir tes tripes quand tu franchis une porte d’entrée ? dit Kévin d’une voix amusée, avant de reprendre son sérieux. Est-ce que tu as toujours joué les durs, en cachant tes émotions ? Si tu ne peux pas exprimer tes émotions, alors tu ne te montres pas sous ton vrai jour, si ?

Je haussai les épaules. Que pouvais-je répondre ? Kévin m’avait coincé.

– Tu as appris de ton père que tu ne pouvais pas exprimer tes émotions. D’après de ce que tu nous as dit, il n’y parvenait pas non plus. Et ta mère laisse ses émotions régir sa vie parce qu’elle ne se soucie pas du fait qu’elles détruisent tous ceux qui l’entourent. Est-ce que tu veux te comporter avec toi-même et avec les autres comme l’ont fait tes parents ? Veux-tu vraiment leur ressembler ? Ou est-ce que tu préfères apprendre à être différent ?

Je ne m’attendais pas à ce coup bas. J’étais choqué. Il savait ce que je pensais d’eux, et il me demandait si je voulais leur ressembler ? Mon masque commença à se fissurer alors que la moutarde me montait au nez. Je détournai mon visage pour cacher ma colère.

– Peu importe ce qui est arrivé dans le passé et la façon dont tes parents t’ont traité. Tu as toujours besoin d’un père et d’une mère. Tu as besoin d’être soulagé de ton fardeau pendant quelque temps. Tu as besoin d’autorité parentale, mais de façon saine, contrairement à ce que tu as connu précédemment. Tu as besoin d’avoir des limites pour ton propre bien. Nous savons que ce sera difficile pour toi d’accepter tout cela. Tu as peur d’être blessé de nouveau, et tu te mettras peut-être en colère quand nous te fixerons des limites. Tu voudras faire les choses à ta façon, et parfois nous te l’interdirons. Nous devons tous apprendre à faire des compromis, et ce n’est pas facile.

Il se détendit dans son siège.

– Et tu as besoin d’amour. D’énormément d’amour. Et nous voulons t’en donner, si tu nous l’autorises.

Sharon s’éclaircit la gorge.

– Peut-être que j’y suis allée un peu fort tout à l’heure. Je suis comme ça. Mais je l’ai fait parce que je tiens à toi, Pete, et que je n’aime pas voir l’un de mes enfants, dit-elle avec un sourire, souffrir. Je sais que tu portes beaucoup de peine dans ton cœur. Si tu regardes au fond de toi, tu le verras aussi. Je te promets d’attendre que tu sois prêt à me parler. Je ne reviendrai pas sur le sujet à moins d’y être obligée. Mais s’il te plait, dit-elle en posant sa main sur mon bras, viens me voir quand tu seras prêt.

Kévin reprit la parole :

– Tu ne peux pas attendre de toi d’être un adulte, Pete, pas encore. Ce serait trop te demander. Tu n’y es pas préparé. J’ai bien vu que tu pensais l’être, mais tu ne l’es pas. Tu as déjà deux années d’enfance à rattraper, sans compter ce qu’il te reste d’adolescence. Est-ce que tu crois que tu peux nous faire suffisamment confiance pour te laisser aider ?

Je les avais écoutés et je sentais qu’ils étaient sincères. J’avais joué les durs, parce que je ne savais pas comment me comporter autrement. J’avais essayé d’être un adulte et j’avais échoué lamentablement. Mais leur faire confiance ? Après toutes les trahisons que j’avais vécues, ce n’était pas gagné.

Ils restèrent assis en silence, attendant ma réaction. Je pris enfin la parole, les yeux tournés vers le sol.

– Je ne sais pas. Je suis fatigué d’être toujours sur mes gardes à attendre la prochaine catastrophe, et de faire semblant que tout va bien. Je n’ai plus envie d’avoir à être fort. Mais je ne sais pas comment faire pour que ça change ! Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ?

Des larmes coulaient sur mes joues. Ça y est, je pleurais de nouveau. Génial. J’étais une vraie fontaine.

– Je ne veux pas vous quitter ! Je suis heureux ici, mais je suis fatigué de me battre et je ne sais plus ce que je dois faire !

Les larmes continuèrent à couler sur mon visage et ma voix devint un chuchotement tandis que je luttais contre des sanglots qui ne demandaient qu’à sortir.

– Je n’y comprends plus rien. Je ne sais pas quelle décision je dois prendre.

Les sanglots s’emparèrent de moi. Kévin et Sharon vinrent me réconforter alors que je pleurais toutes les larmes de mon corps.

Sharon caressa mes cheveux en parlant d’une voix douce.

– Pete, tu n’es pas obligé de savoir ce qu’il faut faire tout le temps. Tu n’es qu’un enfant. C’est la raison pour laquelle tu dois nous laisser décider, parfois pour toi, et parfois avec toi. C’est à cela que servent les parents. A t’apprendre à devenir un adulte, et à te protéger du monde des adultes en attendant que tu sois prêt.

Elle poursuivit pendant que je me calmais.

– Maintenant, je sais pourquoi tu as agis de la sorte, Pete. Parfois, les personnes qui ont peur peuvent dirent des choses blessantes, et sembler mesquines ou méchantes alors qu’elles essaient simplement de se protéger. Quand tu as peur, tu t’en prends aux personnes qui s’approchent trop près de toi, parce que tu sens que c’est dangereux de leur faire confiance. Je suis désolée. Je ne m’étais pas rendue compte de ce que tu ressentais, et cela fait de moi la meilleure des psychologues, tu ne trouves pas ?

Je souris faiblement, totalement dépassé par les événements. Je crois que je n’avais pas examiné les choses de leur point de vue. Je dus reconnaître à contrecœur qu’ils avaient raison sur toute la ligne. Je subissais trop de pression et de stress. J’avais besoin d’aide, besoin d’appartenir quelque part, et de pouvoir compter sur quelqu’un.

Je me sentis soudain très fatigué, et laissai échapper un long bâillement.

– Désolé, grommelai-je, ce qui les fit sourire tous les deux.
– Nous sommes désolés aussi, Pete. Ta journée a déjà été difficile, et maintenant nous t’infligeons cette conversation. Tu te sens bien ?

J’acquiesçai.

– Nous finirons cette discussion plus tard. Tu devrais aller te coucher. Tu dois être épuisé.

J’acquiesçai de nouveau.

Ils me serrèrent dans leur bras alors que je me levais pour partir, et Sharon m’embrassa sur la joue.

– Pete, n’oublie jamais que nous t’aimons et que nous voulons t’avoir chez nous.

Je ne répondis pas. Je ne trouvais pas les mots.

Ils m’accompagnèrent à ma chambre et me souhaitèrent une bonne nuit en fermant la porte derrière moi. Je retirai mon T-shirt et faillis perdre l’équilibre en enlevant mon bas de survêtement, avant de m’effondrer sur mon lit. Puis ce fut le trou noir jusqu’au lendemain matin.

Les jours suivants, nous parlâmes de mon nouveau mode de vie, de ce qu’ils attendaient de moi, et de ce que j’attendais d’eux. Nous évoquâmes l’avenir immédiat : le procès, l’école, les finances et comment tout cela allait s’articuler.

Concernant le procès, Van et Kévin m’assurèrent qu’à moins d’être convoqué, je n’avais pas de raison de m’y rendre, surtout si je ne voulais pas revoir Curt. J’allais devoir parler au juge à différentes occasions, mais ma mère ne serait pas présente.

La rentrée scolaire approchait à grands pas. Les inscriptions avaient lieu dans quelques jours. Je pris la décision de ne pas m’enrôler dans une équipe de sport au premier trimestre, car je ne pensais pas être capable de tenir le choc. Je n’étais pas excité à l’idée d’aller en cours comme les années précédentes, j’avais simplement peur. Je ne savais pas si la nouvelle de mon procès arriverait aux oreilles des autres élèves. La seule chose dont je me réjouissais à l’avance était les réunions du groupe de soutien.

La question financière était la plus facile. Kévin gagnait suffisamment d’argent pour couvrir mes besoins sans avoir à piocher dans mes revenus. J’insistai pour qu’ils me laissent payer au moins mes achats personnels, comme les vêtements. Ils finirent par accepter, à condition que je leur promette d’être raisonnable. Ces dépenses mises à part, je mettais mon argent de côté. J’allais même pouvoir m’acheter une voiture plus tard.

Les semaines suivantes s’écoulèrent rapidement. Jason invita Jared à la maison peu de temps avant la rentrée. Il me parla de nouveau de plongeon, et je lui répondis que j’y réfléchirais.

Nous bouclâmes nos courses scolaires en une journée. Comme je n’étais pas limité par l’argent, j’en profitai pour m’acheter des vêtements de marque à la place des habits bon marché que je portais jusqu’alors. Nous achetâmes également les inévitables cahiers, stylos et autres fournitures scolaires.

Il ne se passa rien de vraiment intéressant l’année suivante.

On célébra mon anniversaire, et je pris un an de plus. Les cours se déroulèrent sans incident. Le travail scolaire était relativement facile, mais je n’avais pas choisi de cours difficiles non plus. Je finis par intégrer l’équipe de football américain, mais on ne me donna un poste d’attaquant qu’en milieu de saison, parce que j’avais commencé la saison en retard.

Au fil des mois, je me rendis compte que les Patterson étaient dignes de confiance. Kévin, Sharon et moi fîmes la paix. Nous eûmes quelques disputes, mais elles furent vite oubliées. Ils firent exactement ce qu’ils avaient dit. Kévin et Sharon n’essayèrent pas de me soumettre comme je l’avais craint. Bien au contraire, ils me laissèrent commettre des erreurs pour que je puisse en tirer des leçons. J’avais toujours des journées difficiles, mais ils étaient là pour moi quand j’en avais besoin. Je finis par faire suffisamment confiance à Sharon pour me confier à elle et lui raconter mes pires angoisses, ainsi que mes blessures passées. Malgré notre première confrontation, elle se révéla être une personne agréable et compréhensive, me faisant sortir progressivement de mon armure.

La vie familiale s’installa dans une routine confortable qui était tout sauf une routine. On ne savait jamais ce qui allait se passer, mais il n’y avait pas de tensions, juste une dynamique positive. Jason, Ray et moi devînmes de véritables frères, proches dans tous les aspects de la vie, et partageant pratiquement tout. Jared devint un pilier de la maison aussi. Il traînait avec nous, et nous accompagnait quand nous étions de sortie. Heureusement, Jason pouvait conduire, ce qui élargit considérablement notre champ d’action. Nous parcourions toute la région de Portland. Jason et moi remarquâmes que Jared et Ray devenaient plus que des amis, mais ils prenaient leur temps.

Mon année de 3ème touchait à sa fin. J’avais joué au baseball au printemps, et obtenu un poste de receveur. Mes notes n’étaient pas exceptionnelles, tout en restant convenables.

Concernant la bataille pour ma garde, elle se transforma en guerre de tranchées juridique, ponctuée de recours techniques et de rebondissements. Van se battait comme un lion, mais cela pouvait durer encore longtemps. Il ne s’agissait plus simplement de ma garde, mais aussi de mon héritage. Je ne fus pas convoqué au tribunal pendant mon année de 3ème, donc je ne revis ni ma mère, ni Curt.

J’essayais toujours de contacter Brian par mail, et même par téléphone, mais à chaque fois ses parents me répondaient qu’il n’était pas à la maison, ou qu’il n’était pas disponible. Mes lettres s’allongeaient, comme je lui racontais tout ce qui s’était passé depuis que ma mère m’avait emmené avec elle. Je devais lui envoyer une lettre toutes les deux semaines. J’étais certain qu’elles devaient être interceptées et qu’il ne les recevait pas. S’il les recevait et qu’il ne voulait plus entendre parler de moi, il me l’aurait écrit. Et même s’il ne les lisait pas, cela m’aidait de lui écrire, et de mettre des mots sur ma souffrance.

Cet été-là, nous décidâmes de passer nos vacances à Crater Lake, dans le sud de l’Oregon, au milieu du mois d’août. Jared fut de nouveau invité, mais Joanne passa ses vacances avec une amie à Disneyworld. Elle fut insupportable jusqu’à ce que Sharon donne son accord.

Environ une semaine avant notre départ, Sharon et Kévin eurent une longue discussion ensemble, et nous annoncèrent que ce serait des vacances entre garçons. Elle partirait visiter ses parents et de vieux amis pendant ce temps. Nous fîmes les commentaires de circonstance, mais je crois que nous étions tous excités à cette idée, Kévin compris.

Nos vacances furent mémorables. Nous suivîmes l’Interstate 5 à travers le cœur de l’Oregon jusqu’à une ville de taille moyenne du nom de Medford, où nous prîmes la voie rapide vers le parc national de Crater Lake. En chemin, nous nous arrêtâmes dans plusieurs campings où nous retournâmes en enfance, jouant au football, au frisbee, et même à cache-cache et au chat pendu (je vous laisse imaginer). Nous jouions jusqu’à la tombée de la nuit, puis nous faisions cuire du poulet et des hamburgers au barbecue, avant de jouer aux cartes ou à des jeux de société jusqu’à minuit. Je crois que c’est Kévin qui s’amusait le plus, et il rajeunissait à vue d’œil.

Quand nous arrivâmes finalement au parc, je fus surpris de la beauté des lieux. De nombreux pins se découpaient dans un paysage parsemé de prairies. Les vues étaient spectaculaires. Je dus vider une douzaine de pellicules en trois jours. Je m’assurai de prendre des photos de chacun de nous à différentes occasions, comme Jared en train de verser un seau d’eau glacée sur la tête de Kévin qui prenait un bain de soleil, ou Ray et Jason assis sur un rocher surplombant la vallée, se tenant par les épaules. J’immortalisai ma nouvelle petite famille.

Les photos que je préfère, cependant, sont une série de trois photos avec Kévin, Jason et Ray. Sur la première, on les voit côte à côte, en train de regarder un paysage avec une montagne en arrière-plan. Kévin est au centre, et il tient Jason et Ray par les épaules. Sur la deuxième, on voit les garçons regarder leur père avec inquiétude. Et sur la troisième, on les voit enveloppés dans les bras protecteurs de Kévin.

La fin du séjour arriva bien trop tôt et nous dûmes retourner à la vraie vie. Nous fîmes le voyage retour en deux jours. L’école reprit, et je rejoignis l’équipe de football américain en tant que défenseur.

Un jour, à la mi-octobre environ, Van vint nous rendre visite. J’étais convoqué au tribunal le lundi suivant.


Chapitre 14

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