Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 16

– L’audience sera présidée par Mme la juge Julie S. Desparo. Veuillez vous asseoir.

La juge était une femme dans sa quarantaine, d’apparence ordinaire, avec des cheveux grisonnants. Elle était assise confortablement derrière le tribunal, revêtue de sa robe d’audience. Elle garda le silence pendant un moment, alternant le regard entre ma mère et moi. Je ne sais pas quel effet elle eut sur ma mère, mais personnellement, j’eus du mal à soutenir son regard. Elle m’adressa un sourire rapide avant de prendre la parole.

– Bonjour Mesdames et Messieurs. L’audience est ouverte. Pour commencer, je souhaiterais parler à Peter en huis clos dans mon cabinet. Les avocats principaux pourront être présents, mais il n’y aura pas de questions pour l’instant. L’entretien commencera dans dix minutes. Maître Vanderkamp, assurez-vous que Peter se présente à l’heure dans mon cabinet.

Elle abattit son marteau et se leva.

– Veuillez vous lever !

Puis elle sortit rapidement par une petite porte dérobée.

Je jetai un coup d’œil en direction de l’endroit où Brian était assis. J’étais inquiet pour lui et j’avais besoin de lui parler. Il me regardait avec un visage anxieux. Quand il croisa mon regard, il baissa aussitôt le sien. Qu’est-ce qui le troublait ? Je voulais courir vers lui, tout lui raconter, le serrer contre moi. J’avais peur de le perdre de nouveau, et nous n’avions même pas pu nous dire bonjour. Van me saisit le bras.

– Pete, je sais ce que tu dois ressentir à cet instant précis, mais nous devons nous préparer. Le juge va te poser des questions. Regarde-moi !

Son visage était fermé, et de grosses rides barraient son front.

– Nous devons nous occuper de nos affaires avant que tu puisses t’occuper de Brian. Si ta mère obtenait ta garde, tu peux être sûr que tu ne le reverrais jamais.

Il avait à présent toute mon attention.

– La juge Desparo va te poser des questions, et il faudra lui répondre honnêtement. Si tu ne sais pas comment répondre, parle-lui de ce que tu ressens pour Curt et ta mère, même si ce n’est pas la réponse à la question posée. J’aurais dû te préparer à cette éventualité, mais je ne l’ai pas fait. Tu vas devoir t’en sortir tout seul. Oublie que nous sommes assis derrière toi, et ignore tout ce que tu entendras. L’avocat de ta mère essaiera certainement de te déconcentrer.
– Je suis prêt. J’ai simplement envie d’en finir avec tout ça.

Je cherchai Brian des yeux, et nos regards se croisèrent de nouveau.

– Attends-moi une minute.

Van acquiesça, et Kévin, qui m’avait observé, s’écarta de mon chemin. Je descendis l’allée en direction Brian, sans le quitter des yeux. En me voyant approcher, il prit un air paniqué. Il s’enfonça dans son siège quand je m’arrêtai à sa hauteur.

– Bonjour Pete, dit Danny en me tendant la main, que je serrai distraitement.
– Bonjour Danny. Ça me fait plaisir de te revoir. Est-ce que je pourrais parler à Brian en privé ?

Danny sourit et hocha la tête. Il se leva et rejoignit Kévin et Van.

Je m’assis sur le siège laissé vacant. Brian évitait mon regard. J’étais perplexe. Il n’avait pas l’air d’être en colère contre moi, mais plutôt honteux, pour une raison qui m'échappait. Instinctivement, je pris sa tête dans les mains et la tournai vers moi. Au début, il essaya de regarder sur le côté, mais quand il comprit que je n’allais pas lâcher prise, il finit par me regarder dans les yeux.

– Je t’avais dit de laisser mon fils tranquille !

Ma mère choisit le pire moment pour faire de nouveau irruption dans ma vie. Et si elle était là, Curt ne devait pas être bien loin. Je fis volte-face et me levai, la toisant du regard, le visage rouge de colère. Elle m’ignora complètement et se focalisa sur Brian. Je fis un pas de côté pour entrer dans son champ de vision, et verrouillai mon regard sur le sien.

– JE NE SUIS PAS TON FILS ! C’est trop tard pour jouer les mamans. Que ça te plaise ou non, tu n’as plus d’enfant. Tu as abandonné le seul que tu avais à des étrangers, et la principale raison de ta présence ici est ta colère envers Grand-Mère et Grand-Père parce qu’ils ont vu clair dans ton jeu ! Ils ont compris que tu étais une bigote ignorante, égoïste et sans cœur ! Comment est-ce que tu peux imaginer que je puisse vivre avec une mère qui me déteste à cause de quelque chose que je ne peux pas contrôler ? JE SUIS GAY. Mets-toi bien ça dans la tête. Et tu me détestes pour cette raison. Alors vas te faire voir, et tu as intérêt à nous foutre la paix, tu m’as bien compris ?

Je ne m’en étais pas rendu compte, mais j’étais en train de lui hurler dessus. Tous les regards dans la salle étaient braqués sur moi.

– Ne t’avise pas de parler à ta mère sur ce ton, espèce de petit connard détraqué !

Surgissant de nulle part, Curt essaya de me frapper, mais il n’était pas complètement remis de sa cuite de la veille. Il était si lent qu’il me suffit de me baisser pour éviter son coup, avant de me reculer en attendant de l’aide. Celle-ci se présenta, mais pas comme je l’avais imaginé.

– Ne le touche pas, enfoiré !

La voix de Brian jaillit de sa gorge, et il se jeta sur Curt, qui tomba à terre. Il se cogna la tête sur un banc de l’autre côté de l’allée et atterrit inanimé sur le sol, un peu de sang coulant de son front. Je restai tétanisé devant la tournure que prenaient les événements.

Brian se ressaisit immédiatement et fit face à ma mère. Je ne pouvais pas voir son visage, mais je savais qu’il était furieux à la façon dont ses épaules et ses bras étaient contractés. Il s’avança lentement vers elle, pas à pas. Il était en train de lui parler, mais je n’entendais pas ce qu’il lui disait. Elle reculait au fur et à mesure.

Je fus poussé sur le côté lorsque que des hommes en uniforme se précipitèrent sur Brian. Ils le ceinturèrent par derrière et le firent tomber brutalement au sol. Il ne se défendit pas, ce qui me surprit compte tenu du niveau d’adrénaline qu’il devait avoir dans les veines. Ils lui passèrent les menottes et le firent sortir de la salle du tribunal. J’assistai à la scène en état de choc. Je retrouvai mes esprits juste à temps pour voir Curt partir sur une civière. Kévin vint me retrouver.

– Pete, tout va bien, fiston ?

Kévin posa les mains sur mes épaules et me regarda dans les yeux. Il me fallut quelques instants pour lui répondre.

– Ça va. Où est-ce qu’ils emmènent Brian ?
– Pete, il faut que tu sois dans le cabinet de la juge dans cinq minutes. Essaie de ne pas y penser pour le moment. Danny va s’occuper de lui. Tu peux lui faire confiance. Dès que tu seras sorti, tu pourras le retrouver et discuter avec lui.

J’acquiesçai à contrecœur, toujours inquiet pour Brian.

Ma mère n’avait pas bougé de l’endroit au milieu de l’allée où Brian lui avait tenu tête. Elle était pâle, et son visage était fermé. Quand elle s’aperçut que je l’observais, son masque de mépris s'amplifia. Je me renfrognai jusqu’à ce que Kévin capte mon regard de nouveau.

– Très bien. Je vais te faire sortir d’ici. Viens avec moi.

Il me fit pivoter et me poussa devant lui jusqu’à la sortie de la salle d’audience. Nous descendîmes l’escalier jusqu’aux portes d’entrée que je dus ouvrir devant moi. Il aurait été capable de me faire traverser les portes si je ne les avais pas ouvertes.

Une fois dehors, le vent glacé fouetta mon visage, et je me sentis vite frigorifié. Kévin me relâcha, traversa le porche d’entrée, et s’adossa contre le mur opposé en croisant les bras. Il me regardait attentivement, scrutant mon visage, sur lequel mes émotions devaient apparaître comme dans un livre ouvert. Le vent hivernal et le vacarme de la pluie battante sur le béton m’aidèrent à recouvrer mes esprits. Brian allait s’en tirer. Il n’avait pas été blessé et n’avait fait que me protéger. Je redressai la tête et fixai Kévin en esquissant un sourire. Je COMPTAIS toujours pour Brian ! Au moins assez pour qu’il me vienne en aide. Kévin répondit par un sourire mi-moqueur, mi-compatissant.

– Tu es prêt à y aller, maintenant ?
– Non, mais il faut bien que j’y aille. Essaie d’aider Brian pendant que je suis avec la juge. Il ne voulait que me défendre.
– Je sais. Plusieurs témoins ont vu ce qui s’était passé, donc ne t’en fais pas. Il sera sorti quand tu auras terminé. Danny pourra toujours jouer la carte de la solidarité entre policiers, mais je doute qu’il en ait besoin. Rentrons dans le bâtiment. On se les gèle, ici.

Il posa une main sur mon épaule et je le laissai me conduire à travers l’escalier jusqu’à l’étage. Nous passâmes devant plusieurs bureaux et nous arrêtâmes devant celui de la juge Desparo.

– Souviens-toi, reste calme et réponds à ses questions avec précision et sincérité. Ne lui dis pas ce que tu penses qu’elle veut entendre. Ignore Van et l’avocat de ta mère derrière toi. Ils ne comptent pas. C’est toi qui comptes ici. Tu as compris ?
– Oui, j’ai compris.
– Bien. Et n’oublie pas, quoi qu’il arrive, ici ou là-bas, dit-il en désignant la salle d’audience du pouce, tu auras toujours ta place chez nous. Toujours.

Il me pressa brièvement l’épaule, puis me fit pivoter vers la porte. Je toquai doucement.

– Entrez.

J’entendis la voix de la juge Desparo à travers la porte. Je pris une profonde respiration avant d’entrer. En franchissant le seuil, je remarquai que seul le mur derrière le bureau de la juge n’était pas occupé par des bibliothèques. A la place, il y avait deux diplômes accrochés de part et d’autre d’une fenêtre aux rideaux ouverts. Au fond de la pièce, un drapeau américain trônait dans un coin, et un drapeau de l’Oregon dans l’autre. Tout le mobilier, étagères comprises, était de la même essence de bois foncée, du chêne ou de l’acajou. Chaque centimètre carré sur les étagères était occupé par des livres. Il y avait deux chaises près de la porte, sans doute pour Van et l’avocat de ma mère, « la fouine », comme l’appelait Kévin. Le siège devant le bureau était un fauteuil pivotant en cuir avec un dossier haut.

Madame la juge était assise dans un fauteuil en cuir confortable, légèrement plus large que celui devant moi. Elle me regarda entrer, attardant son regard sur mon visage. Je feignis l’indifférence, mais je savais qu’elle devinait ma nervosité. Je m’avançai à côté du fauteuil devant son bureau, essayant de me prêter à son examen aussi calmement que possible. Elle me laissa transpirer pendant trente secondes avant de se lever et de tourner deux fois autour de moi, comme si j’étais une statue ou un tableau. Au bout d’une éternité, elle retourna s’asseoir, son regard sondant toujours le mien. Trente secondes supplémentaires s’écoulèrent avant qu’elle n’affiche un sourire chaleureux.

– Asseyez-vous, Pete. Je ne vous dois pas une explication à titre professionnel, mais au moins à titre personnel. Vous avez formulé une demande d’émancipation de votre mère. Afin que je puisse accéder à votre demande, et je ne dis pas que ce sera le cas, je dois me faire une opinion sur votre capacité à vous prendre en charge. Un des moyens que j’utilise est l’examen visuel, comme avant une vente aux enchères. Vous avez de la chance que je ne vérifie pas votre dentition.

Elle émit un petit rire qui me détendit un peu. Je n’arrivais toujours pas à déterminer s’il s’agissait d’une situation hostile, ou si elle était de mon côté. Je pris place sur le bord de l’assise du fauteuil.

On frappa à la porte, ce qui me fit sursauter sur mon siège, mais le juge ne répondit pas tout de suite. Elle se pencha en avant, posant les coudes sur le bureau.

– Pete, je dois vous poser quelques questions, et certaines d’entre elles seront très personnelles, voire embarrassantes. Les défenseurs des deux parties vont assister à cette discussion, ainsi qu’un greffier. Est-ce que cela vous pose un problème ?

Je la regardai droit dans les yeux, et lui répondis avec une assurance que je commençais à ressentir :

– Je n’ai rien à cacher. Pourquoi serais-je gêné par leur présence ?

Ce n’était peut-être que le fruit de mon imagination, mais je la vis froncer légèrement un sourcil en entendant ma réponse.

– Alors c’est parfait. 

Elle éleva la voix.

– Entrez !

La porte s’ouvrit, laissant apparaître Van et la fouine, suivis par une dame portant un sténographe. Ils s’installèrent rapidement dans mon dos, Van à ma droite et la fouine à ma gauche, et la greffière sur un siège derrière le bureau du juge.

– Bien. Nous sommes maintenant en séance. Maître Vanderkamp, Maître Maddux, avez-vous quelque chose à ajouter avant que nous ne commencions ? Vos objections précédentes ont été notées,.
– Non, votre Honneur, répondit Van.
– Rien qui ne soit déjà noté, répondit la fouine avec une pointe d’insolence.
– Je dois vous informer, Maître Maddux, que si vous persistez sur ce ton, une amende pour outrage vous pend au nez. Vous feriez bien de vous ressaisir. Est-ce que je me fais bien comprendre ?
– Oui, parfaitement, Madame.

La fouine, ou Maître Maddux, ainsi qu’il semblait se nommer, se redressa sur son siège. Je ne pouvais pas le voir, mais j’étais certain qu’il faisait la moue. Il farfouillait dans ses documents derrière moi. J’essayai de rester concentré sur la juge. Elle était visiblement agacée par sa présence. Elle tourna rapidement son regard vers moi, pour voir comment je réagissais à la situation. Si je n’avais pas été aussi concentré, j’aurais certainement esquissé un sourire, et nul ne sait comment elle aurait réagi. Mais tout ce qu’elle vit fut un visage attentif.

– Tant mieux. Je suis contente que ce point soit réglé. M. Jameson, je vais vous poser une série de questions. Répondez de façon aussi précise et sincère que vous le pourrez. Ma première question est la suivante : êtes-vous gay ?

Qu’est-ce que cela avait à voir avec le fait que je puisse me prendre en charge ? Enfin, si elle voulait des réponses, j’allais lui en donner.

– Oui, Madame.
– Quand est-ce que vous avez réalisé que vous étiez gay ?
– J’avais treize ans. Je sortais avec une fille à l’époque, et elle a voulu aller plus loin. Je n’ai pas pu répondre à ses avances.

Un ricanement se fit entendre du côté de Maître Maddux, ainsi qu’un marmonnement inintelligible. Je ne fis pas attention à lui. Mais s’il continuait, je ne pourrais plus l’ignorer.

– Quand et à qui en avez-vous parlé pour la première fois ?

Je pris une profonde respiration et me reculai dans le fauteuil.

– J’en ai parlé pour la première fois à mon ami Brian, un ou deux jours plus tard. J’étais déboussolé et je n’arrivais pas à m’en remettre. Il m’a trouvé dans un couloir du collège en pleurs, et m’a emmené dehors près du stade pour que nous puissions discuter sans être dérangés. C’est là que je lui ai dit, et j’ai ajouté que je ne voulais pas être gay, mais que je n’avais pas le choix.

Un nouveau ricanement émana de la rangée du fond.

– Est-ce que Brian vous a dit quelque chose à ce moment-là ?
– Il m’a dit qu’il était gay aussi, et qu’il était amoureux de moi.
– Quel âge avait-il à l’époque ?
– Douze ans, presque treize.

La juge garda le silence quelques instants, relisant ses documents, avant de poursuivre :

– Est-ce que vous l’aimiez en retour ?
– Je l’aimais déjà, et je l’aime toujours.
– Mais vous n’avez passé que quatre jours ensemble après vous être déclaré vos sentiments. Comment pouvez-vous dire que vous l’aimez toujours ?

Ce fut à mon tour de marquer un temps de réflexion. Comment pouvais-je lui expliquer afin qu’elle comprenne ?

– Brian et moi nous connaissions depuis l’école primaire. Nous étions meilleurs amis. Nous passions beaucoup de temps ensemble et nous nous connaissions très bien. Le jour où je lui ai dit ce que je ressentais, j’étais perdu. Je n’avais nulle part où aller, et personne à qui me confier. Il a vu que j’avais besoin d’aide et il m’a tendu la main, sans tenir compte des conséquences que cela pouvait avoir pour lui. Pendant les quatre jours suivants, nous avons plus appris l’un sur l’autre qu’au cours des deux années précédentes. Ces journées ont été éprouvantes pour tous les deux. Non seulement nous devions accepter le fait que nous étions gays, mais en plus nous avons dû affronter l’homophobie de mon père, qui nous aurait vraisemblablement tués s’il nous avait attrapés. Ce fut particulièrement difficile pour moi parce que mon père est mort dans mon cœur ce jour-là. Ma mère ne s’est pas montrée particulièrement réceptive non plus. Puis nous avons été contraints de mettre les parents de Brian au courant. Pendant tout ce temps, Brian a été là pour me soutenir et me réconforter. Il est probable que je ne serais plus en vie s’il n’avait pas été là avec moi. Et j’étais là pour lui aussi quand il pleurait. Nous nous sommes aidés mutuellement. Tous ces événements nous ont encore rapprochés, et je peux donc dire avec certitude que je l’aime.
– Décrivez les circonstances qui ont précédé votre arrivée à Portland.
– Le soir du quatrième jour, Brian est venu me prévenir que ma mère voulait nous séparer physiquement. Je ne l’ai pas cru. Je ne pensais pas qu’elle serait capable de faire ça, sachant combien il comptait pour moi. Nous nous sommes disputés, et il est parti dormir chez un ami, pour me laisser le temps de réfléchir. A cinq heures le lendemain matin, ma mère m’a réveillé en jetant mon blouson sur mon lit. Elle m’a dit de prendre ma douche et mon petit-déjeuner, et que nous partions quelque part. Je lui ai obéi, et une heure plus tard, nous quittions la maison en voiture, laissant Brian à genoux dans l’allée, hurlant vers le ciel.

Des larmes s’étaient mises à couler sur mes joues pendant que je parlais de Brian et de ce que je ressentais pour lui. La juge m’offrit un mouchoir. Maddux se racla bruyamment la gorge et dit avec dégoût :

– Allez, ça suffit. C’est inventé de toutes pièces. Je n’ai même pas besoin de voir son visage pour savoir qu’il ment ! Et c’est impossible qu’il sache s’il est gay s’il n’a pas…
– Maître Maddux ! Je ne tolérerai pas la moindre intervention non sollicitée de votre part dans l’enceinte du tribunal, et encore moins dans mon cabinet ! Vous garderez le silence jusqu’à la fin de l’audition ou vous serez expulsé et verbalisé. Et je ne veux plus entendre de ricanements ou de bruits perturbateurs de votre part. Je ne vous le répéterai pas.

Il s’était tu dès que le juge Desparo avait commencé à l’admonester. Je ne voyais pas son visage, mais celui de la juge était sévère, et ses yeux jetaient des éclairs.

– Très bien. Est-ce que vous êtes prêt à continuer, Pete ?

Je lui répondis par l’affirmative.

– Si vous avez besoin d’une pause, faites-moi signe, d’accord ?

J’acquiesçai de nouveau.

– Après votre arrivée à Portland, parlez-moi de la façon dont votre mère s’est occupée de vous.
– Pour commencer, elle n’arrêtait pas de me répéter que je n’étais pas gay, et que c’était de la faute de Brian si je l’étais, comme s’il avait pu me convertir. Nous avons habité chez mes grands-parents jusqu’à ce que ma mère trouve un appartement. Une fois installés, elle est devenue obsédée par tout ce qui pouvait me donner l’air gay, et elle m’a puni à chaque fois qu’elle pensait avoir trouvé quelque chose. Elle a aussi bloqué tout moyen de communication avec Brian, et je pense que ses parents ont dû coopérer, car je n’ai jamais eu de ses nouvelles. Elle a aussi fait fuir tous les amis que je pouvais rencontrer, de peur que l’amitié ne se transforme en flirt gay. Elle n’a pas réussi à se débarrasser de Ray, cependant. C’est mon frère adoptif. Elle est allée jusqu’à m’accuser de, euh, coucher avec lui, alors qu’il était dans la même pièce. Deux mois plus tard, nous avons eu une grosse dispute. La police est arrivée pour y mettre fin. Elle m’a traité de pédé et m’a accusé de, hum, sauter sur tout ce qui bougeait. J’ai demandé à mes grands-parents de me prendre chez eux, et ils ont accepté. Ma mère a signé un document pour leur confier ma garde. Une semaine avant mon départ de l’appartement, son nouveau petit ami s’est installé. Curt est homophobe, tout comme mon père. Il me criait dessus quand ma mère me demandait de venir la voir. Il me frappait, et je m'en suis sorti plusieurs fois avec des bleus.

La juge Desparo m’interrompit.

– Il vous battait ? Et vous n'avez pas prévenu la police ?

Je poussai un nouveau soupir.

– Je la détestais, mais c’était toujours ma mère. Je ne sais pas trop comment répondre à la question, dis-je en haussant les épaules.
– Je comprends, Pete. Continuez, je vous prie.
– Les Patterson, mes parents adoptifs, m’ont emmené en vacances dans l’Oregon. Quand nous sommes rentrés, j’ai découvert que mes grands-parents étaient décédés dans un accident de voiture. En apprenant la nouvelle, M. Vanderkamp et Kévin Patterson ont entrepris cette démarche d’émancipation à ma demande. Les Patterson ont également accepté de m’héberger provisoirement en attendant que je trouve une solution définitive. A l’enterrement de mes grands-parents, ma mère m’a blâmé pour leur mort. Elle m’a aussi déclaré qu’elle regrettait le jour de ma naissance. M. Vanderkamp en a profité pour informer ma mère et Curt que j'étais temporairement sous la garde des Patterson et qu’ils n’avaient plus le droit de m’approcher. Elle a répondu qu’elle ne voulait plus jamais entendre parler de moi et qu’à ses yeux, elle n’avait plus de fils. Je m’en souviens très nettement. Curt a aussi menacé de me tuer ce jour-là. La seule raison pour laquelle elle pourrait contester tout ceci est mon héritage. Elle a été déshéritée par mes grands-parents. Et ce n’est sûrement pas à cause de son amour pour moi.

La juge prit quelques minutes pour griffonner des notes. Le silence s’abattit sur la pièce, mis à part le grattement de son stylo sur le papier et le ronronnement de la ventilation. Je fermai les yeux en attendant qu’elle termine, profitant de cet instant de répit.

Elle posa son stylo et me posa une nouvelle question :

– Pete, pourquoi souhaitez-vous être émancipé de votre mère ?

Je clignai des yeux. Je pensais avoir déjà donné mes raisons, mais j’allais me répéter si c’était nécessaire.

– La principale raison est que je ne me sens pas en sécurité en présence de ma mère et de Curt. Ils sont tous les deux franchement homophobes, et je ne peux pas faire semblant d’être différent de ce que je suis. Si je reste avec eux, je suis convaincu qu’ils n’agiront pas au mieux de mes intérêts. L’autre raison est que j’ai trouvé des personnes qui m’aiment pour ce que je suis. Ma mère et Curt ne m’aiment pas, et ne m’aimeront jamais. Ils m’insultent et me maltraitent. Je n’ai pas envie de subir cet enfer de nouveau.

Ma détermination lui fit lever un sourcil.

– Dernière question. Pourquoi une émancipation, et pas un placement en famille d’accueil jusqu’à votre majorité ?
– C’est une question difficile. J’y ai beaucoup réfléchi. D’une part, j’ai les moyens de subvenir à mes besoins jusqu’à la fin de mes études, et je compte bien aller à l’université. D’autre part, je pense avoir suffisamment de maturité pour me comporter de façon responsable.

Mon regard se verrouilla sur le sien.

– Et la dernière raison est ce que ressens au fond de mon cœur. Si vous me placez dans une famille d’accueil, je perdrai toute chance de retrouver Brian. Je l’aime vraiment, et je veux le retrouver. Je ne sais pas si vous pouvez me comprendre. Il habite en Californie, et j’habite ici. Nous avons été séparés depuis trop longtemps déjà. Voilà, je vous ai dit toute la vérité. C’est très important pour moi.

Je soutins son regard pendant plusieurs secondes, lui livrant mon âme, en espérant qu’elle puisse y voir la sincérité de mes sentiments. Je dus cligner des yeux plusieurs fois pour chasser les larmes.

– Merci, Pete. Je n’ai plus de questions pour l’instant, mais j’en aurai peut-être d’autres tout à l’heure, donc ne vous éloignez pas trop. Prenons une pause de quinze minutes, puis ce sera au tour de la défense d’exposer ses arguments.

Sur ce, elle se leva, et je sortis de la pièce. Van me suivit dehors, ainsi que Maddux. Nous attendîmes qu’il s’éloigne dans le couloir avant de parler.

– Comment est-ce que je m’en suis tiré ?
– Tu as été fantastique ! Tu t’es comporté comme un garçon réfléchi, qui s’exprimait bien, et tu as fait preuve de maturité. Je voyais ta tête dans le reflet du cadre d’un des tableaux. Tu t’en es très bien sorti. Tu as donné du fil à retordre à la fouine. Il va devoir travailler dur pour se sortir de l’impasse où il se trouve maintenant.
– Je ne reviens pas de la façon dont il a mis la juge en colère, Van. C’est normal ?
– Hum. C’est normal pour lui. Il arrive à intimider d’autres juges, mais pas Desparo. C’est une coriace. Il a de la chance de ne pas être dans un cachot à l’heure où l’on parle.

Kévin vint à notre rencontre avec un visage inquiet.

– Alors ?
– Il s’en est bien sorti. Il a même fait des merveilles. La juge veut qu’il reste dans les parages, mais je crois que vous avez le temps d’aller prendre un café.
– Allons-y. Est-ce tu veux quelque chose ?
– Non merci, j’ai mon thermos. Pourquoi est-ce que tu n’emmènerais pas le gamin en bas pour qu’il se détende un peu ?

Je souris à Van. Il pouvait m’appeler comme il voulait, je ne lui en voulais pas.

– D’accord, nous serons à la cafétéria alors.

Kévin passa le bras autour de mes épaules et nous descendîmes l’escalier. Il n’y avait pas grand monde à la cafétéria. Les gens étaient soit en audience, soit en train de travailler ailleurs.

– Prends une table. Tu veux un café Mocha ?
– D’accord, et un bagel.
– Très bien, monsieur le ventre sur pattes.

Je m’installai à une table et feuilletai distraitement le journal du matin qui avait été laissé par le client précédent. J'eus du mal à me concentrer sur ce que je lisais, cependant, car Brian occupait mon esprit.

Kévin déposa le bagel et le café sur la table et s’assit à côté de moi, au lieu de s’asseoir en face comme il le faisait d’habitude.

– J’imagine que tu penses encore à Brian. Il sortira à midi, quand la juge voudra lui parler. Ensuite, nous verrons si elle souhaite encore te questionner. Sinon, nous rentrerons à la maison et nous attendrons que Danny nous appelle.
– Kévin, j’ai peur. Il y a quelque chose qui cloche. Je ne suis pas sûr qu’il m’aime toujours.

C’était un aveu terrifiant. Je ne voulais même pas envisager cette hypothèse, mais il fallait bien que je regarde la réalité en face.

– Pete, tu es stressé, et c’est bien normal. Attends de pouvoir lui parler avant de te mettre ce genre d’idée en tête. Tu dois te baser sur des faits, et non sur des suppositions.
– Mais il n’osait même pas croiser mon regard !
– Et alors ? Il a sans doute les mêmes appréhensions que toi. Peut-être qu’il a peur que tu ne l’aimes plus. Peut-être qu’il a l’impression qu’il ne te mérite pas, ou qu’il ne t’a pas été fidèle. Tu n’en sais rien. Tu n’as pas d’autre choix que d’attendre. D’ici là, essaie de ne pas trop te torturer l’esprit avec ça.
– Qu’est-ce que tu veux dire en supposant qu’il n’a pas été fidèle ?
– Rien ! Je n’ai aucune idée de ce qu’il pense ou de ce qu’il a fait. Je sais qu’il tient encore à toi. Est-ce qu’il t’aime encore ? Je n’en sais rien. Il faudra que tu le découvres par toi-même.
– Tu ne m’aides pas beaucoup.
– Je fais ce que je peux, mais c’est entre toi et Brian, le garçon que tu aimes depuis que je t'ai rencontré. Je ne vais pas m’en mêler. Je ne peux pas t’aider cette fois-ci.

Je poussai un profond soupir, le regard plongé dans ma tasse de café, que j’avais presque oubliée. Il avait raison. C’était l’attente qui me rendait fou et qui me faisait douter. Secouant la tête intérieurement, je dévorai le bagel en quelques bouchées, sous le regard ébahi de Kévin.

– Je ne cesserai jamais de m’émerveiller de la vitesse à laquelle tu peux engouffrer la nourriture.

Je le regardai avec un visage interrogatif et innocent. Tout en mâchant la dernière bouchée, je dis « comment ? ». Il pouffa de rire, et je déglutis rapidement avant d’éclater de rire à mon tour. Evidemment, le bagel décida de prendre le mauvais chemin, et je faillis m’étouffer en toussant. Kévin me tapa dans le dos en riant de bon cœur, et je bus un verre d’eau pour faire descendre le reste du bagel.

Le reste de la journée sembla durer une éternité. Je ne revis pas Brian une seule fois. A seize heures environ, Van vint nous rejoindre à la cafétéria et prit un soda pour se détendre. Il nous jeta un regard envieux en s’approchant de nous.

– Et que faites-vous exactement pour mériter votre paie aujourd’hui, Patterson ?
– Exactement ce qu’il me plait !

C’était encore une de leurs salutations rituelles. Ils n’avaient pas fini de me surprendre, ces deux-là.

– Comment est-ce que ça se présente ?
– Je crois que nous sommes à deux doigts d’obtenir un jugement en procédure accélérée. Maddux s’est vraiment planté quand nous étions avec Brian. Il a fait un commentaire assez fort pour que Brian l’entende. Brian s’est levé, s’est retourné vers lui, et l’a laissé vider son sac. Il était calme et posé, très professionnel, si je puis m’exprimer ainsi. Desparo aurait pu arrêter Brian à tout moment, mais je crois qu’elle était en train de le tester. Maddux s’en est donné à cœur joie. Il était tellement énervé qu’il a pété les plombs et qu'il a insulté Brian, utilisant tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait, y compris des injures homophobes. Desparo l’a simplement laissé cracher son venin. Quand il s’est calmé, Brian lui a jeté un regard dédaigneux et lui a dit « Je ne crois pas que vous méritiez mon attention, désormais », puis il a tourné le dos à la fouine et s’est rassis. Bien entendu, la juge a collé une amende de 500 dollars à Maddux pour outrage à magistrat. Même si nous n’obtenons pas la procédure accélérée, Brian s’en est tellement bien tiré que nous ne devrions avoir aucun problème.
– Ça ressemble tout à fait à Brian, dis-je en souriant. Je ne me souviens pas de l’avoir déjà vu paniquer.
– C’est un jeune homme exceptionnel, c’est certain. Mais toi aussi. Je crois que vous faites un très beau couple.

Mon angoisse refit surface. 

– Quand est-ce que je pourrai le voir ?
– Eh bien, je suis venu vous dire que la juge rendra probablement sa décision mercredi matin. C’est inhabituellement rapide dans ce genre d’affaire. Tout dépend si elle souhaite prolonger les auditions. Nous n’avons plus rien à faire d’ici-là. Je vous ramène à la maison.

Nous nous dirigeâmes vers l’entrée et attendîmes la voiture quelques instants. Une fois à bord, je me calai dans mon siège et fermai les yeux. Je réfléchis aux premiers mots que j’allais dire à Brian. Je finis par m’assoupir en imaginant son visage illuminé d’un sourire.

Quand nous arrivâmes au bureau, Kévin me secoua assez longtemps pour me réveiller afin que nous changions de voiture et que nous prenions la direction de la maison. Je dormis pendant tout le trajet et me réveillai peu avant d’arriver à destination. La pluie s’était calmée un peu, et il ne subsistait qu’un faible crachin. Nous nous dirigeâmes vers la porte d’entrée qui s’ouvrit devant nous. Tout le monde était dans la salle de séjour dans l’attente des nouvelles du procès.

– Nous aurons peut-être du nouveau mercredi, dit Kévin en haussant les épaules.
– Déjà ? s’exclama Sharon, visiblement surprise. C’est soit une très bonne chose pour nous, soit tout le contraire.

Kévin hocha la tête.

– Le dîner est servi. Passons à table. Nous aurons de la compagnie dans une heure ou deux.

Ray bondit vers la table, comme à son habitude, suivi de près par Joanne. Le reste d’entre nous se dirigea vers la cuisine à une allure plus raisonnable, et prit place autour de la table.

Je consacrai plus de temps à leur raconter mon audition avec le juge Desparo qu’à manger. Ils voulaient connaître les détails de chaque question et de chaque réponse. J’en esquivai quelques-unes par égard pour Joanne, mais fis de mon mieux pour être exhaustif.

La sonnette retentit. Le silence se fit. Cinq paires d’yeux me fixèrent. Je m’essuyai maladroitement la bouche avec une serviette, me levai de ma chaise et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je regardai à travers le Juda, essayant d’apercevoir Brian avant d’ouvrir la porte.

Brian avait le regard baissé et une expression triste. Vis-je une larme couler ? Danny avait un bras autour de ses épaules et le réconfortait. Il sonna de nouveau. Je jetai un coup d’œil vers la cuisine et croisai le regard de Sharon, qui m’observait.

– Ça va bien se passer, mon chéri. Ouvre simplement la porte et laisse-les entrer.
– J’ai peur. Et s’il ne m’aimait plus ?
– Il faut que tu ouvres la porte pour le savoir, Pete.

Je pris une profonde respiration et laissai échapper mon souffle doucement en détendant les épaules. Prenant mon courage à deux mains, j’ouvris la porte. Danny me prit dans ses bras et me serra fort contre lui. Je me laissai faire, mais mon regard était fixé sur Brian. Il n’avait pas encore levé les yeux, regardant ses pieds comme un enfant de sept ans. Danny me libéra de son étreinte et entra dans la maison, fermant la porte derrière lui pour nous laisser seuls.

Toutes les phrases solennelles que j’avais imaginées s’évanouirent à cet instant. Le garçon que j’aimais plus que tout était finalement devant moi, et j’espérais qu’il ressentait toujours la même chose pour moi. Il était à portée de main, mais je n’arrivais pas à me résoudre à le toucher, tellement il avait l’air malheureux. Des larmes se formèrent dans mes yeux à la vue de son apparence misérable.

Nous restâmes tous les deux plantés là, comme cloués sur place, sans avoir le courage de faire le premier pas. Il pleurait à présent, et des larmes coulaient sur ses joues avant de s’écraser au sol. Ses épaules tressaillirent légèrement alors qu’il essayait de lutter contre les sanglots, mais il était en train de perdre la bataille. Essuyant ses larmes du revers de la main, il chercha enfin mon regard. Je regardai au fond de ses magnifiques yeux verts noyés de chagrin. Ce que je vis dans son regard me fendit le cœur.

Il avait peur de moi. Peur que je le rejette en lui disant que je ne l’aimais plus. Il paraissait tellement vulnérable. Mais il y avait autre chose dans ses yeux.

Je voyais une tristesse immense, qui s’étendait jusque dans les profondeurs de son âme. Il parvenait sans doute à la cacher aux autres, mais je la percevais distinctement. Il n’avait jamais réussi à me cacher ses émotions. Il y avait aussi de la culpabilité dans son regard, mais j’en ignorais la raison. Sa souffrance était si criante que je me mis à pleurer aussi.

Sous la peur, la tristesse et la culpabilité, il y avait la colère. Une colère froide qui se consumait comme une étoile mourante. Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver pour qu’il accumule autant de colère dans son cœur ?

Nous sondions toujours nos âmes du regard, à la recherche de ces jeunes garçons qui avaient été les meilleurs amis du monde, qui s’étaient soutenus à travers les moments les plus difficiles de leurs courtes vies, et qui s’étaient épris l’un de l’autre un jour d'été, il y a si longtemps. Les yeux de Brian m’en disaient long sur ce qu’il ressentait.

Il ne me fallut que quelques secondes pour réaliser qu’en prolongeant l’attente, sans aller vers lui, j’étais en train de le torturer. Il avait besoin de moi, et j’avais besoin de lui tout autant, mais je ne faisais rien pour provoquer la libération tant attendue.

Le visage de Brian se fit plus implorant, et sa bouche articula des mots inaudibles. Des larmes coulaient sans interruption sur ses joues en attendant que je le détruise. Je trouvai finalement la force d’ouvrir les bras en faisant un pas vers lui.

– Brian…

Il se jeta dans mes bras et enfouit son visage dans mon épaule, laissant enfin s’échapper les larmes accumulées depuis notre séparation brutale.

Nous restâmes longtemps enlacés, à nous réconforter mutuellement et à nous imprégner de la présence l’un de l’autre. J’avais complètement oublié la sensation de son corps contre le mien, le toucher de sa peau, son parfum. Comment ma mémoire avait-elle pu effacer de tels souvenirs ? Je fus incapable de me retenir plus longtemps. Posant ma tête sur son épaule, je laissai libre cours aux émotions que j’avais refoulées depuis qu’il m’avait été arraché.

Alors que nos retrouvailles alternaient entre la douceur et l’amertume, le reste du monde cessa d’exister. La nuit tomba autour de nous sans que nous y prêtions attention. Nous demeurâmes collés l’un contre l’autre dans les dernières lueurs du jour déclinant. A un moment donné, nous nous laissâmes glisser au sol. Brian se recroquevilla sur moi sans cesser de pleurer. Je le serrai contre moi encore plus fort, le tenant comme un bébé, lui disant à travers mes propres larmes que nous étions ensemble, et que rien ne pourrait plus jamais nous séparer. Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position. Nous nous calmâmes suffisamment pour discuter un peu, mais des sanglots nous secouaient encore de temps en temps.

– Après que ta mère t’ait emmené, après que tu aies disparu au loin, je me suis effondré dans l’allée devant la maison. Je ne me souviens de rien, c'est juste ce qu’on m’a raconté.

Il s’arrêta pour reprendre sa respiration, puis il poursuivit, les yeux toujours embués de larmes.

– Mes parents m’ont trahi ! Ils savaient que ta mère allait t’emmener et ils ne m’ont rien dit !

Son visage montra qu’il était sur le point de craquer de nouveau, et sa voix se brisa.

– Je n’ai même pas eu une – sanglot – chance de te dire – sanglot – au revoir !

Il enfouit sa tête dans ma poitrine, sans pouvoir contrôler ses pleurs. Je ne supportais pas de voir souffrir l’être que j’aimais le plus au monde. Nous revivions le chagrin partagé de cette journée qui était restée gravée à jamais dans nos cœurs. Brian s’était contorsionné pour pouvoir me serrer dans ses bras, tellement fort que cela en devenait douloureux, mais je m’en fichais. Je l'avais enfin retrouvé.

Après un long moment, le monde commença à émerger de nouveau autour de nous. Une pluie fine avait progressé depuis le littoral, et il faisait décidément froid. Bien que nous ayons fini de pleurer, nos émotions étaient encore à fleur de peau. Je tenais Brian comme un enfant, caressant distraitement son visage et ses cheveux, mon regard plongé dans le sien. Malgré tout le chagrin que nous avions libéré, il en restait encore beaucoup au fond de son cœur. Ses yeux verts me fixaient, sondant mon âme comme je sondais la sienne. Il était si beau, étendu dans mes bras, avec son visage confiant et ses yeux étincelants. Le simple de fait de regarder ces puits de tristesse me donnait envie de pleurer de nouveau.

– Brian, tu m’as tellement manqué ! J’ai l’impression d’être dans un rêve et que je vais me réveiller. Mais que ce soit réel ou non, je dois te dire que mes sentiments pour toi n'ont pas changé, depuis le jour où nous avons été séparés jusqu’à aujourd’hui. Rien n’a changé pour moi. Rien ! Je t’aimais, et je t’aime maintenant plus que jamais.

Baissant la tête, je posai doucement mes lèvres sur les siennes. Ce fut un baiser tendre et langoureux, comme je l’avais imaginé depuis longtemps. Brian répondit tout aussi tendrement, fermant les yeux et s’abandonnant à moi. De nouveau, j’eus l’impression que nous étions hors du temps. Je relevai la tête à contrecœur. Au même moment, Brian ouvrit les yeux, et je vis dans son regard tout l’amour qu’il avait pour moi, comme au premier jour. Il y avait une étincelle dans ses yeux aussi, mais soudain elle vacilla et disparut, laissant place à la peur et à la culpabilité.

– Brian, qu’y a-t-il ?

Il renifla et baissa le regard, reposant la tête sur mon épaule. Ses yeux cherchèrent les miens, mais ils avaient désormais une expression tourmentée. Je sentis qu’il se mettait à trembler, et son attitude passa de la peur à l’imploration.

– S’il te plait, Pete, ne me demande pas de parler maintenant. Serre-moi contre toi, d’accord ? J’ai besoin de te sentir contre moi. J’ai besoin de toi…

Ses paroles se perdirent dans des pleurs silencieux, et il finit par s’endormir. La température chutait rapidement, mais nous nous tenions chaud. Je le tins contre moi pendant qu’il dormait, regardant son visage se détendre et perdre son expression angoissée. Il était si parfait. Je l’aimais plus que je n’aurais jamais imaginé pouvoir aimer quelqu’un. Je caressai ses cheveux pendant son sommeil, mémorisant chacun de ses traits, comme je l’avais fait quand nous nous étions rencontrés la première fois.

Peu après que Brian se soit endormi, la porte d’entrée s’ouvrit sur Danny et Kévin. Ils sortirent sur le perron et fermèrent la porte. Ils prirent chacun un fauteuil sur le porche, derrière nous. Je leur fis signe de se taire alors que Kévin commençait à parler. Il acquiesça et étendit une couverture sur Brian et moi.

– Je vais rentrer à l’hôtel, chuchota Danny. Brian reste ici ?

Je hochai légèrement la tête en signe d’approbation, de peur de réveiller mon chéri.

– Très bien. Je vais aller chercher ses affaires dans la voiture.

Avant qu’il ne se lève, je lui demandai :

– Danny ? Pourquoi est-ce que Brian se sent coupable ? Pourquoi a-t-il peur que je ne l’aime plus ?

Il soupira. Kévin esquissa un sourire et fit signe à Danny de lui donner les clés de la voiture. Danny les sortit de sa poche et lui remit.

– Pete, je crois que Brian aurait du mal à l'exprimer avec des mots, et peut-être qu’il n’en est même pas conscient. Il se sent coupable de ne pas avoir gardé foi en toi comme tu as gardé foi en lui.

Un frisson parcourut mon échine.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Brian s’agita, puis se détendit de nouveau. J’avais parlé plus fort que je ne l’aurais voulu.

– Pete, dit Danny en me faisant signe de ne pas parler trop fort, il faut que tu te souviennes qu’il n’a eu aucune nouvelle de toi jusqu’à la convocation. Il ne savait si tu étais vivant ou mort, si tu étais passé à autre chose ou pas. Avant que tu ne t’imagines qu’il s’est cherché un nouveau petit copain, je te rassure. Il ne l’a pas fait. En revanche, il a tout fait pour tenter de détruire son corps. Musculation, course à pied, football américain, lutte, il a tout essayé. Il s’est consacré à toutes les activités qui lui permettaient de rester éloigné de sa famille. Il a été à deux doigts de se retrouver à l’hôpital plusieurs fois parce qu’il dépassait sans cesse ses limites. Et sais-tu qu’il a eu les félicitations du jury à chaque trimestre depuis que tu es parti ?
– Pourquoi est-ce qu'il a fait tout ça ? Il n’aurait pas dû se faire ça juste parce je n'étais plus là.
– Il a agi ainsi parce qu’il n’arrivait pas à affronter la douleur de votre séparation. Il l’a enfouie au fond de son cœur, et ne l’a plus jamais laissée sortir. Pour faire diversion, il s’est infligé de la souffrance physique. Il a vraiment, vraiment accusé le coup, Pete.

Kévin entra dans la maison avec les affaires de Brian et ferma la porte.

– Il se sent coupable de ne pas avoir supporté notre séparation aussi bien que moi ?
– Je crois que c’est une des raisons. Il y en a certainement d’autres. Il a vraiment besoin de toi.
– J’ai besoin de lui aussi. Je l’aime tellement. Comment est-ce que je peux l’aider ?
– Tu le connais mieux que moi, Pete. Fais confiance à ton instinct.

Brian se réveilla en nous entendant discuter à voix basse. Il se redressa brusquement et regarda autour de lui en panique, essayant de se souvenir où il était. Son regard se posa sur moi et son visage se détendit.

– J’avais si peur que ce ne soit qu’un rêve, dit-il en blottissant sa tête contre moi.
– Je crois qu’il est temps de rentrer, les garçons, dit Danny. Il est presque une heure du matin. Vous devriez aller vous coucher. 
– Je ne veux pas y aller. Je veux rester ici, répondit Brian en suppliant Danny du regard.
– Tu restes ici. Je veux simplement que vous montiez vous coucher. C’est tout.
– C’est vrai ? Je peux rester ?
– Bien sûr. C’est pour ça que nous sommes venus, non ?

Danny sourit et aida Brian à se relever. Je n’avais pas bougé depuis un long moment et j’étais complètement ankylosé. Brian me tendit la main et me tira contre lui pour me serrer dans ses bras, puis il fit un pas en arrière et plongea son regard dans le mien.

– Est-ce que tu m’aimes toujours ?

Je ne répondis pas tout de suite et le serrai fort contre moi. Puis je lui murmurai à l’oreille :

– Rien ne pourra changer ce que je ressens pour toi. Je t’aime maintenant plus que jamais.

Je le sentis se décontracter un peu. Danny s’éclaircit la gorge. Je relâchai Brian et le conduisis par la main jusqu'à ma chambre. Je refermai la porte derrière nous.

Nous étions exténués. Après m’être déshabillé pour me mettre en caleçon, je roulai sur le lit pour faire une place à Brian. Il hésita un moment, puis se déshabilla à son tour avant de me rejoindre.

Il s’allongea à côté de moi, et je posai la tête sur son torse, un bras enroulé autour de son ventre ferme.

– Pete, commença-t-il, Pete, je…

Il soupira profondément.

– Je dois te dire quelque chose.

Je redressai la tête et contemplai ses magnifiques yeux verts, attendant qu’il poursuive.

– Je n’ai pas toujours gardé foi en toi. J’ai failli tout laisser tomber.

Des larmes commencèrent à rouler sur ses joues.

– Je n’y arrivais pas. J’avais trop mal…

Je posai un doigt sur ses lèvres, l’arrêtant au milieu de sa phrase.

– Chut. Ça n’a plus d’importance, Bri. C’est fini. Nous sommes ensemble à présent. Peu importe ce qui s’est passé avant. JE T’AIME. Et je prie pour que tu m’aimes aussi.
– Tu sais que je t’aime, arriva-t-il à dire à travers ma main, mais je ne mérite pas…
– Tu mérites mon amour, parce que je veux le tien. Tu es à moi, et je suis à toi. Notre destin est d’être ensemble, et il l’a toujours été. Nous nous méritons mutuellement. Si tu avais peur que quelque chose en toi me fasse fuir, tu n’as plus rien à craindre. Je ne te quitterai pas.
– Mais…
– Chut, dis-je avec un sourire, en repoussant les cheveux qui étaient tombés devant ses yeux. Mais rien. Nous sommes ensemble, toi et moi. Pour toujours, si tu veux de moi.

Il m’adressa un sourire, ses yeux remplis de larmes, non de tristesse, mais de joie.

– Pour toujours. Je t’aime tellement, Pete.
– Et je t’aime aussi, Bri. Plus que tout.

Avec un soupir de satisfaction, il se laissa rouler sur le côté, dos à moi. Je me blottis contre lui en cuillère, apaisé par la chaleur de son corps. Il s’endormit rapidement.

Alors que je sombrais dans le sommeil à mon tour, je fus bercé par un son qui m’avait manqué pendant deux ans et demi : les battements réguliers et sonores de son cœur.


Chapitre 17

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