Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 17

Quand je me réveillai le lendemain matin, j’eus peur d’ouvrir les yeux et de découvrir que ce n'était qu'un rêve. Cette seule pensée me donna envie de pleurer. J’émergeai lentement et pris conscience du monde qui m’entourait. J’avais un mal de tête monstrueux, et ma nuque était raide. J’avais dû dormir longtemps. Je m’étirai, roulai sur le côté et ouvris finalement les yeux. Devant moi se trouvait le plus beau garçon qu’il m’ait été donné de contempler.

Pete devait être exténué. Il était allongé sur le dos, le visage tourné vers moi, et il ronflait très légèrement. Ses cheveux blonds étaient en désordre. Son jeune visage était détendu et paisible, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Rien ne semblait le troubler à cet instant précis, et il irradiait de bonheur.

J’écartai doucement la mèche devant ses yeux, incapable de résister à la tentation de lui caresser les cheveux, tout en me demandant ce que je faisais ici avec lui, alors qu’il méritait bien mieux que moi.

Il remua légèrement et je retirai ma main aussitôt, de peur de le réveiller. Il dormait comme un ange. Il s’apaisa et roula de l’autre côté. J’hésitai à venir me lover contre lui, et ce n’était pas l’envie qui m’en manquait. Prenant soin de ne pas faire de gestes brusques, je me glissai contre lui et passai mon bras autour de sa taille. Dans la chaleur de son corps contre le mien, bercé par sa respiration profonde et régulière, je sentis que j’avais enfin trouvé ma place, tout en me sentant un peu comme un imposteur.

Pete interrompit mes pensées en portant ma main à ses lèvres et en y déposant un baiser.

– Bonjour, mon coeur.
– Bonjour. Tu as bien dormi ?
– Très bien, Bri. Le simple fait de te savoir ici avec moi m’a fait passer une excellente nuit. Et toi ?
– J’ai très bien dormi, pour une fois, dis-je en serrant sa main dans la mienne. Merci de m’avoir réconforté hier soir. J’en avais vraiment besoin, ajoutai-je en baissant la voix.
– C’est pour ça que je suis là, pour te donner ce dont tu as besoin.

Il roula sur le côté pour être face à moi, et son sourire illumina mon cœur quand il se pencha pour me déposer un baiser sur le front.

– Je pourrais rester ici toute la journée, dit-il, mais j’ai vraiment besoin d’aller me soulager.

Il m’embrassa encore une fois et disparut du lit avant que je ne puisse lui rendre son baiser. J’eus l’occasion de bien regarder son corps quand il quitta la pièce. Ce qu’il lui restait d’enfance, la dernière fois que je l’avais vu, avait laissé place à une belle carrure d’adolescent, déjà bien dessinée mais qui se développerait encore à l’âge adulte. Il était musclé, mais sans excès. Pete me sourit en quittant la pièce, et je sentis mon cœur fondre. Je me détendis dans le lit, m’émerveillant de la chance que j’avais, puis l’appel de Dame Nature se fit entendre. Je pris mon temps pour sortir du lit, m’étirant encore de tout mon long. Alors que j’étais debout, en train de m’étirer le dos, la porte s’ouvrit sans prévenir, et ce n’était pas Pete.

Pour ne rien arranger, mon caleçon était tendu à cause d’un certain phénomène matinal, et ma position arquée ne faisait qu’accentuer cette partie de mon anatomie. Je ne pouvais rien faire pour me couvrir, et si je l’avais fait, je n’en aurais été que plus embarrassé.

– Oh, excuse-moi, Brian !

Ce devait être Ray, d’après la description que m’en avait fait Pete. Sans éprouver de gêne, il resta planté là, à me dévisager de la tête aux pieds comme un cheval de course, en s’attardant particulièrement sur mon entrejambe. Je commençais à me sentir mal à l’aise.

Pete entra et donna une claque sur l’épaule de Ray.

– Qu’est-ce qui se passe, Ray ? dit-il d’une voix forte, en fronçant les sourcils.

Ray détourna finalement le regard de moi et se tourna vers Pete.

– Maman voulait que je vous prévienne qu’elle prépare le petit déjeuner. Mince alors. Tu as bon goût, je dois le reconnaître. Je savais qu’il était mignon, mais en plus il a tout ce qu’il faut là où il faut. Il…
– Sors d’ici, Ray, rugit Pete, visiblement en colère. Tu ne perds rien pour attendre. Maintenant, fiche le camp.
– Quoi, tu ne veux pas partager ? répondit Ray avec un sourire espiègle.

Le sang monta au visage de Pete qui expulsa Ray de la chambre manu militari, en lui disant que son attitude était inacceptable. Je n’entendis pas la fin de la conversation car Pete le traîna dans le couloir jusqu’à sa chambre. Il revint peu après, toujours aussi furieux, et secoua la tête en signe d’incompréhension.

– Je suis désolé. Ray ne respecte pas la vie privée des gens. Il entre dans la salle de bains quand je suis sous la douche ou quand je suis en train de me déshabiller. Mais il ne le fera plus, je te le promets.

Je ne répondis pas, toujours embarrassé d’avoir été surpris par Ray.

– Bri ?
– Oui ?
– Ça va ?
– Euh, oui, je crois. Un peu intimidé, c’est tout.

Je me levai, m’approchai de lui et le pris dans mes bras, sentant sa force, inhalant son parfum et m’imprégnant de sa chaleur. Je le serrai contre moi, mais l’appel de la nature se manifesta de nouveau juste à ce moment-là.

– Je reviens dans une seconde.

Je bondis dans le couloir, manquant de renverser Kévin au passage.

– Désolé, j’ai une urgence !

Son rire me suivit alors que j’entrai dans la salle de bains pour me soulager. Je pris quelques instants pour me laver les mains et le visage avant de retourner dans la chambre de Pete. Je trouvai la porte fermée et toquai doucement avant de passer la tête. Pete était assis sur son lit, toujours en caleçon, et Kévin était assis sur la chaise de son bureau. Il me fit signe d’entrer.

– J’ai compris, Pete. Je lui dirai. Il est temps qu’il apprenne la politesse, de toute façon. Sharon et moi avons été trop laxistes.

Il se tourna vers moi.

– Je suis désolé que Ray soit entré sans frapper. Il ne le fera plus.
– Ce n’est pas grave, dis-je en haussant les épaules. C’est juste que je ne m’attendais pas à le voir débarquer comme ça.

Kévin secoua la tête.

– Ce n’est pas tout. Entrer sans frapper, c’est une chose, mais ses propos étaient également déplacés.

Je haussai les épaules en guise de réponse. Kévin me regarda bizarrement, puis se tourna vers Pete, qui haussa les épaules également. Il se leva et replaça la chaise sous le bureau.

– Bon, tout le monde a déjà pris son petit-déjeuner, sauf vous.

Kévin m’adressa de nouveau un regard interrogatif, comme s’il essayait de lire mes pensées, puis il hocha la tête.

– Ne soyez pas trop longs, les garçons.

Il quitta la pièce et ferma la porte derrière lui, non sans m’avoir jeté un dernier regard en coin. Qu’est-ce qu’il mijotait ?

– Ça va, Brian ?
– Oui. Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ?
– Qu’est-ce qui te tracasse ?

J’étais en train de remettre mes vêtements de la veille. Je fis une pause avant de parler, assez longtemps pour finir de m’habiller.

– J’ai faim. Je t’attends en bas, dis-je en posant la main sur la poignée de la porte.
– Brian, attends !

C’était un ordre. Je lui obéis et lâchai la poignée.

– Assieds-toi.

Je fis ce qu’il me demandait. On frappa à la porte.

– QUOI ?

Pete était visiblement contrarié. Une voix féminine nous parvint.

– Tout va bien là-dedans ?
– Parfaitement ! Nous arrivons dans quelques minutes.

Le ton de sa voix indiquait qu’il était en colère, ce qui fut confirmé par le regard furieux qu’il me lança. Je baissai les yeux.

– Vous êtes sûrs que tout va bien ?
– J’ai dit OUI !

Elle murmura quelque chose, et j’entendis Kévin qui répondait en chuchotant.

– Votre petit-déjeuner est en train de refroidir.

Ignorant cette remarque, il se tourna vers moi avec un visage fermé.

– Tu peux m’expliquer ce qui t’arrive, nom d’un chien ?
– A moi ? C’est plutôt à toi qu’il faudrait poser la question ! Quel est ton problème ?
– Mon problème, c’est toi ! Tu ne dis rien. Parle-moi de ce que tu as sur le cœur.
– Rien. Je n’ai pas trop envie de parler ce matin, c’est tout. Je vais très bien !
– C’est faux ! Tu es distant, et je n’arrive pas à savoir ce que tu penses. Tu n’as pas envie d’être ici ? Avec moi ?

Il était sérieux. Ses sourcils étaient froncés et ses narines dilatées. Maintenant, c’était à mon tour de me mettre en colère.

– Comment est-ce que tu oses me poser la question ? Tu sais très bien que j’ai envie d’être avec toi !
– Ah bon ? Hier soir, tu étais allongé dans mes bras et tu vidais ton cœur. Ce matin au réveil, tu me faisais un câlin. Et maintenant, c’est à peine si tu me réponds. Je te repose donc la question. Qu’est-ce qui te tracasse ? Qu’est-ce que tu ressens au fond de toi ?

Je me levai pour me retrouver nez à nez contre lui.

– Ce que je ressens, ça me regarde. Et si ça ne te plait pas, tant pis pour toi. Je m’en suis sorti sans toi pendant plus de deux putains d’années, donc je peux très bien continuer comme ça. Je n’ai pas besoin de toi, ni de mes parents, ni de personne, donc va te faire FOUTRE !

Silence. Pete ne prononça pas un mot, et se contenta de me regarder avec un air ébahi, bouche bée. Il était sonné. Puis les mots que je venais de prononcer me frappèrent en plein cœur. Mes jambes cessèrent de me porter, et je m’effondrai par terre devant lui.

– Oh mon Dieu, je suis désolé, Pete. Je ne voulais pas dire ça. Honnêtement. J’étais en colère et je voulais te blesser, mais je ne voulais pas dire ça.

Je m’agenouillai devant lui.

– J’ai besoin de toi, Pete. Je suis tellement seul. Je n’ai personne d’autre que toi et je fais tout pour te faire fuir. Je n’ai personne, et si tu cesses de m’aimer maintenant…

J’hésitai un moment et pris une profonde respiration avant de poursuivre :

– … je te comprendrais.

Je baissai la tête alors que mes yeux étaient envahis de larmes. Je les essuyai du revers de la main, essayant de reprendre le contrôle de moi-même. Les pleurs ne feraient qu’empirer la situation. Comment pourrait-il aimer un pleurnichard ? Que devait-il penser de moi après hier soir ? Il m’avait même tenu comme un bébé. J’étais faible. C’était tout ce qu’il y avait à retenir. Je ferais mieux de le quitter plutôt que d’être un boulet pour lui. Je me frottai les yeux de nouveau.

Je me relevai et me dirigeai vers la porte d’un pas chancelant.

– Je ne te mérite pas. Je suis désolé, Pete.
– Où vas-tu ?
– Je ne sais pas. Mais je ne peux pas continuer à te tirer vers le bas. Je l’ai déjà fait trop longtemps. Je dois te laisser, pour que tu trouves quelqu’un qui te rendra heureux, pour que tu puisses avancer dans la vie. Je t’aime, Pete, mais je ne peux pas supporter l’idée de t’empêcher de devenir ce que tu es. Je suis désolé. Adieu.

Alors que j’ouvrais la porte, sa main s’abattit sur la poignée et il la referma brusquement. Je restai immobile, craignant le pire.

– Brian, retourne-toi. Regarde-moi.

Je restai immobile. Pete me fit pivoter doucement par les épaules, mais je gardai le regard fixé au sol. Il plaça une main sous mon menton et releva ma tête pour que nos regards se croisent. Au lieu de voir de la colère et du mépris dans ses yeux, comme je m’y attendais, j’y vis la même chose que j’y avais toujours vue : un amour profond et inconditionnel.

– Est-ce que tu crois vraiment que quelques mots prononcés sous le coup de la colère pourraient me donner envie de t’abandonner ? Est-ce que tu crois que je ne sais pas ce que tu as traversé ? Ou au moins en partie ? Brian, je te l’ai dit déjà tellement de fois que j’ai arrêté de compter, et je te le dirai encore aussi souvent que nécessaire. Je t’aime, je t’ai toujours aimé, et je t’aimerai toujours. Tu es celui avec qui j’ai décidé de passer le restant de mes jours et je l’ai su dès notre première rencontre. Je t’ai choisi en connaissance de cause, avec tes problèmes aussi. Rien de ce que tu feras ne pourra m’éloigner de toi. Rien !

Il passa les bras autour de moi et me serra la tête contre sa poitrine.

– Je suis là pour toi, Brian. Tu n’es plus tout seul. Nous sommes ensemble et nous le serons toujours.

Je sentis les larmes monter de nouveau. J’essayai de me libérer pour les essuyer, mais Pete me tenait fermement dans ses bras.

– Ça devait être dur pour toi de ne pas savoir si j’étais encore vivant, mon coeur. De ne pas savoir si je t’aimais encore ou si je t’attendais toujours. De devoir faire face à tes parents et d’endurer toute la souffrance qu’ils t’ont causée. Tu ne pouvais rien faire d’autre que l’intérioriser, pour que personne ne s’en aperçoive. Je le sais maintenant, Bri, je le vois. Mais tu ne veux pas partager le fardeau que tu portes sur les épaules avec moi.

De nouvelles larmes se formèrent quand je repensai à ce que mes parents m’avaient fait subir, leur première trahison, puis la deuxième. Leur indifférence au fait que je vive ou que je meure. Au lieu de m’aider quand j’en avais eu le plus besoin, ils s’étaient comportés comme si tout allait bien. Ils s’étaient protégés derrière une barrière de regrets et de justifications, et avaient nié le fait que j’étais amoureux de Pete. D’un autre garçon.

Un frisson me parcourut l’échine, suivi d’un gros sanglot. Des larmes roulèrent de mes joues sur le torse nu de Pete. Un autre sanglot me secoua, puis encore un autre.  

– Laisse-toi aller, Brian. Je te tiens. Tu es en sécurité ici. Personne ne peut te faire du mal. Laisse sortir ta douleur, laisse-moi partager ta peine pour que nous puissions avancer ensemble. Laisse-toi aller… Laisse-toi faire… Tu es avec moi maintenant.

Nous nous laissâmes tomber sur le lit, toujours enlacés, et il me chuchota des paroles rassurantes.

– Nous sommes ensemble maintenant. Nous sommes en sécurité. Personne ne peut nous faire de mal. Nous sommes ensemble…

Les sanglots se succédèrent jusqu’à ce que je pleure pour de bon, m’accrochant à Pete de toutes mes forces. Si j’avais dû le lâcher, j’aurais été perdu. Je pleurai dans les bras de Pete jusqu’à ce que mes poumons me fassent mal. Il me répéta les mêmes paroles sans discontinuer jusqu’à ce que mes larmes se tarissent.

Quand mes yeux furent enfin secs, je me libérai de son étreinte. Il me relâcha à contrecœur et me regarda me lever. Il enfila son sweat, les yeux toujours braqués sur moi. J’attendis qu’il soit prêt, le regard tourné vers le sol, me sentant un peu honteux. Il vint se placer juste devant moi.

– Bri, regarde-moi.

J’avais du mal à soutenir son regard ce matin-là. Chaque fois qu’il essayait de me parler, je baissais le regard, comme si j’avais peur de lui. C’était d’ailleurs vrai dans une certaine mesure.

– Tout va bien. Tout ce que tu ressens est normal et acceptable. Je ne suis pas fâché contre toi parce que tu pleures. Tout le monde a le droit de pleurer. Et Dieu sait que je l’ai fait aussi. Si mon procès contre ma mère tourne mal, je verserai des larmes à coup sûr. Donc ne t’inquiète pas pour ça.
– J’essayais juste d’être fort pour toi. Je n’ai pas réussi à…

Il m’interrompit en me prenant dans ses bras.

– Il faut beaucoup plus de force pour exprimer ses émotions qu’il n’en faut pour les cacher. Cela demande un effort considérable d’admettre qu’on est vulnérable et de le montrer. S’il te plait, Brian, ne joue jamais les durs juste pour moi. Je comprends ce que tu ressens, et je ne me moquerai jamais de tes émotions. Même si tu es en colère contre moi.

Je lui jetai un regard en coin.

– Je ne suis pas en colère contre toi. Je suis en colère contre moi-même.
– Alors donne-toi un coup de pied au derrière, dit-il en souriant. Maintenant, allons manger. Je meurs de faim.

Après une brève accolade et un baiser rapide sur les lèvres, nous descendîmes à la cuisine, où la table était mise pour deux. Sharon préparait des omelettes au bacon et au fromage. Kévin s’affairait autour de la machine à café en lisant la couverture du journal.

– Prenez quelque chose à boire dans le frigo, les garçons, dit Sharon, j’ai presque terminé et je tiens à ce que vous mangiez quelque chose de chaud.
– Bonjour les garçons, est-ce que vous avez bien dormi ?
– J’ai dormi comme une marmotte. C’est rare que ça m’arrive dans un endroit inconnu. D’habitude je fais des insomnies.
– Eh bien, je crois que cet environnement te fait du bien. Tu es entouré d’amis, ici, dit-il avec un sourire, en désignant Pete du menton. Je rougis.
– Kévin, ne le taquine pas. Il a eu un réveil difficile. Voilà pour vous, les enfants.

Elle nous servit les omelettes et les saupoudra de fromage râpé pour la finition. Pete revint à la table avec une bouteille de jus d’orange et deux grands verres. Il se souvenait que j’adorais le jus d’orange, en tout cas.

– D’accord, je ne le taquinerai pas. Mais j’ai quand même quelques questions à lui poser.

Pete adressa un coup d’œil d’avertissement à Kévin, mais s’il s’en aperçut, il ne le montra pas.

– Je connais ton histoire et j’ai eu quelques échos de ta vie chez tes parents, d’après ce que tu nous en as dit pendant la préparation au procès. Mais que s’est-il passé après que Pete ait été emmené ici ? Comment t’en es-tu sorti ?
– Papa, je ne suis pas sûr que ce soit le moment.
– Ça va. Il faudra que j’en parle tôt ou tard. Autant que ce soit maintenant. Voyons voir. J’ai regardé Pete et Brenda s’éloigner ce jour-là et j’ai complètement pété les plombs. Au point que les ambulanciers ont dû me maîtriser. Si vous voulez tous les détails, demandez à Danny. Je ne me souviens pas de grand-chose. Quand je me suis réveillé à l’hôpital, j’avais deux choses sur le cœur. D’abord j’étais triste, parce que Pete n’était plus là, et ensuite j’étais furieux contre Danny et mes parents parce qu’ils savaient que Pete allait être emmené loin de moi et qu’ils ne m’ont rien dit. Cette haine pour mes parents est toujours présente aujourd’hui. Ils ont trahi ma confiance à deux reprises. Je ne leur ferai plus jamais confiance.

Quelques larmes s’échappèrent de mes yeux, et je les essuyai distraitement.

– Après mon retour à la maison, je faisais tout ce que je pouvais pour occuper mon esprit, du football à la lutte, en passant par l’athlétisme et le travail scolaire. A un moment donné, je me suis presque laissé mourir de faim. J’avais besoin de reprendre du poids. Le médecin m'a dit que je n’aurais pas tenu le coup si la saison avait duré ne serait-ce que deux jours de plus. Un de mes amis, Chris, m’a initié à la musculation, et j’en ai fait tous les jours pendant un an et demi. Puis je suis redescendu à cinq jours par semaine. Je dormais plus souvent chez Chris que chez mes parents. Mes résultats scolaires sont restés au meilleur niveau depuis le départ de Pete.

Je soupirai, le regard baissé et les mains jointes entre mes cuisses.

– J’ai tout fait pour me détruire alors que je voulais simplement occuper mon esprit. A propos, dis-je en esquissant un demi-sourire, l’entraînement me manque. Est-ce qu’il y a une salle de musculation dans le coin ?
– Oui, il y en a une, répondit Sharon, mais je ne te laisserai pas sortir de cette maison tant que tu n’auras rien mangé.

Pete gloussa en finissant son omelette. Je lui jetai un regard noir, mais je ne pouvais pas complètement dissimuler mon sourire. J’engloutis le reste de mon assiette, prenant une respiration de temps en temps entre deux bouchées. Mon assiette fut vidée en un rien de temps. Je remerciai Sharon et courus à l’étage afin de me préparer pour la suite de la journée.

Après avoir pris mes affaires de douche et avoir décidé de ce que j’allais porter, je m’assis sur le bord du lit et laissai mon esprit divaguer. Je ne me souviens plus quelles furent mes pensées, mais je me souviens d’avoir eu la surprise de voir débarquer Pete dans la chambre avec une simple serviette autour de la taille. Il ferma la porte derrière lui et la laissa tomber au sol. Il leva les bras et fit un tour sur lui-même.

– Est-ce que ça te plaît ?
– Oui, ça me plaît beaucoup !
– C’est à toi, dit-il en gloussant. Tu peux l’avoir. La salle de bains, je veux dire.

Il arbora son sourire le plus dévastateur.

– D’accord, répondis-je, mais j’étais enraciné sur place.

Je ne pus m’empêcher de contempler longuement son corps de nouveau. Pendant que je le regardais, il se retourna et enfila un boxer. Puis il se tourna vers moi avec un grand sourire.

– Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?
– J’admire le spectacle.

Son sourire s’agrandit alors que je partais me doucher. Comme d’habitude, je me douchai rapidement. Quand je revins à la chambre, Pete n’était plus là. Il devait être en bas. Une fois habillé, je retournai dans la salle de bains pour me brosser les dents et me coiffer, ce qui fut vite fait. Maintenant que j’étais prêt, je descendis l’escalier.

Pete était en train de regarder la télévision. 

– Tous les autres sont partis au travail ou en cours. Il semblerait que nous soyons seuls aujourd’hui. Qu'est-ce que tu dirais d’aller faire un tour en vélo dans le quartier ? Tu prendras le vélo de Jason et nous irons au parc faire des passes avec le ballon.
– Ça me va bien. J’avais justement envie d'aller prendre l'air.

Il me conduisit jusqu’au garage et ouvrit la porte automatique. Il faisait beau dehors, mais il y avait un petit vent frais. J’attendis tranquillement que Pete décroche les vélos. Il fit rouler le premier vers moi et prit le second pour lui. Après avoir refermé la porte du garage, nous descendîmes la rue en direction du parc qu’il avait évoqué plus tôt. Pete resta anormalement silencieux pendant que nous roulions. Je ne fis pas vraiment attention à ce qui nous entourait, observant plutôt Pete pour essayer de deviner ses pensées. Quand nous arrivâmes au parc, Pete s’arrêta près d’un banc et s’assit. J’en fis autant.

Il me posa quelques questions difficiles.

– Où est-ce que nous allons, toi et moi ? Est-ce que nous ressentons toujours la même chose l’un pour l’autre ?

Ses yeux étaient plongés dans les miens.

– Est-ce que tu m’aimes vraiment ? Es-tu prêt à souffrir, à tout risquer parce que tu aimes un autre garçon ? D’après ce que tu m’as dit, tu n’as pas encore été confronté à une agression homophobe. Moi, j’ai déjà été attaqué. C’était terrifiant, Brian. Si ces gars n’avaient pas été saouls, ils auraient pu nous blesser gravement avec leur couteau.

Je fus pris de court, mais Pete poursuivit avant que je ne puisse lui demander plus de détails.

– Est-ce que tu es sûr à cent-pour-cent que c’est ce que tu veux ? De rester avec moi quelles qu’en soient les conséquences ?

Je ne pouvais pas détacher mon regard du sien. Il ne m’avait encore jamais fixé comme cela avant. Jamais.

J’avalai difficilement ma salive. Ses questions avaient fait mouche. A défaut de connaître la réponse, je ne m’étais pas interrogé de nouveau sur mon orientation sexuelle après son départ. Je savais simplement que je l’aimais, un point c’est tout. Mais est-ce que cet amour valait la peine d’affronter tous les dangers ? Je restai assis calmement, mon regard toujours verrouillé sur le sien. Je voyais de la tristesse, de la crainte et de l’incertitude se dessiner sur son visage. Je prenais mon temps avant de répondre à ses questions, et il interprétait mon silence comme un mauvais signe. Il se préparait certainement à entendre que tout était fini entre nous.

– Pete, pendant deux ans et demi, j’ai aimé un garçon que j’avais appris à connaître, un garçon dont j’ai été séparé bien trop tôt. Ce n'était pas évident. Je ne vais pas te dire que l’idée de tout laisser tomber ne m’a pas traversé l’esprit. Ce serait un mensonge. Mais j’ai tenu bon, car je savais, même sans nouvelles de ta part, que tu ne perdais pas espoir non plus. Sache simplement que j’ai été à deux doigts de renoncer à toi. Quand mon père m’a donné la citation à comparaître, j’ai eu un choc. Tu ne m’avais pas oublié. J’avais eu raison de croire en toi. Il m’a donné toutes tes lettres ce jour-là. J’en veux toujours à mes parents de me les avoir cachées. J’ai emménagé avec Danny pour leur échapper. Pour te répondre sur l’hostilité vis-à-vis des gays, je n’ai jamais été confronté à autre chose qu’aux mauvaises blagues dans les vestiaires. Personne n’est au courant pour moi, à part Chris et Danny. Mais pour être tout à fait honnête, je ne sais toujours pas si je suis vraiment gay ou pas. Je suis attiré par certaines filles, et par certains garçons aussi. Mais je suis sûr d’une chose. Que je sois gay, hétéro ou bi, je t’aime, Pete. Profondément. De tout mon cœur et de toute mon âme. Quand je t’ai revu au tribunal, c’était comme si nous n’avions jamais été séparés. J’ai repris le fil de notre histoire là où nous l’avions laissé le soir avant ton départ. Nous avons changé tous les deux. Nous avons quelques années de plus, nous avons grandi physiquement et mentalement, mais quand je te vois, je redeviens ce gamin amoureux que j’étais quand je t’ai rencontré. Oui, Pete, je t’aime. Je veux rester avec toi. J’irais au bout du monde avec toi. Je donnerais ma vie pour sauver la tienne.

Je m’interrompis, cherchant les mots justes.

– Je veux être avec toi maintenant, demain et pour toute l’éternité.

Son petit sourire surpris et incrédule illumina mon cœur. Nous étions tous les deux très émus. Je pris sa main et la serrai dans la mienne. Il jeta un coup d’œil aux alentours, et ne voyant personne à proximité, se pencha vers moi pour m’embrasser furtivement, avant de reprendre sa place.

– Je t’aime aussi, Brian. Je ne trouve pas les mots pour te dire combien je suis heureux. Je commençais à croire que tu ne voulais plus de moi. J’avais peur que tu partes et que tu ne veuilles plus jamais me revoir.
– Comment allons-nous gérer la distance ? Je dois toujours rentrer chez mes parents.

Ma bonne humeur me quitta sur le champ. 

– Nous y réfléchirons quand nous serons de retour à la maison. Faisons quelques passes.

Il se leva d’un bond et s’empara du ballon de football américain, semblant s’affranchir de  l’imminence de mon départ. Je le suivis en essayant de ne plus y penser.

Nous fîmes quelques passes en silence, perdus dans nos pensées respectives. Nous augmentâmes l’espace entre nous jusqu’à une trentaine de mètres, puis nous nous rapprochâmes de nouveau. Quand Pete fut à une dizaine de mètres de moi, il jeta le ballon et fonça sur moi. Pris de court, j’essayai de l’éviter, mais il me ceintura et me fit tomber à terre.

Nous étions maintenant sur mon terrain de prédilection. Je lâchai prise du ballon et pris rapidement le dessus. Il ne me fallut pas longtemps pour l’immobiliser en plaquant ses épaules contre le sol. Après avoir compté jusqu’à cinq, je lâchai prise en faisant un grand sourire. Il sourit à son tour en reprenant son souffle.

– J’avais oublié que tu faisais de la lutte. Je ne m’attaquerai plus à toi sans renforts désormais.

Il se releva dans un éclat de rire et se débarrassa des brins d’herbe sur ses vêtements. Je ne lui laissai aucun répit, cependant, car je lui attrapai les jambes et il fut de nouveau plaqué au sol. Il se débattit alors que nous roulions dans l’herbe en riant de bon cœur. Je ne me défendis pas vraiment et le laissai prendre le dessus. Il se releva, les genoux bloquant mes épaules, et me regarda dans les yeux.

– Tu as des yeux magnifiques, Brian.
– Les tiens sont encore plus beaux.

Nous restâmes dans cette position quelques instants, perdus dans le regard l’un de l’autre. Je commençais à me sentir un peu à l’étroit dans mon short.

– Euh, Pete ? Peut-être que nous devrions rentrer chez toi ?

Il sourit et se leva, m’aidant à me remettre debout en même temps.

– Oui, dit-il en regardant autour de nous.

Je le vis pousser un soupir de soulagement quand il vit que nous étions toujours seuls.

– Tu ne te sens pas à l’aise en public ?
– Pas après ce qui est arrivé au cinéma. Mais parfois, je m’en fiche.

Nous marchâmes vers les vélos, ramassant le ballon au passage.

– Quand je suis avec toi, je me fiche de tout le reste.
– Merci, dis-je en rougissant. Allons-y. Je dois aller aux toilettes.

C’était le cas, mais pas parce que j’avais une envie pressante. Et pour couronner le tout, il me tomba dessus et m’embrassa avec une telle fougue qu’il me devint presque impossible de marcher. Il arborait un large sourire en me relâchant.

– D’accord. Laisse-moi attraper le ballon.

Il le ramassa une nouvelle fois, et nous prîmes le chemin du retour. Nous n’étions pas très loin de la maison des Patterson. Malgré le besoin que j’avais exprimé d’aller aux toilettes, nous roulâmes à faible allure, chacun gardant le silence. Cette fois-ci, j’en profitai pour admirer le paysage. Le quartier était très agréable, avec une atmosphère provinciale malgré son implantation au cœur d’une grande ville. C’était très reposant pour moi d’être là, avec Pete. Je ne me souvenais pas de m’être senti aussi bien depuis les moments que j’avais passés avec lui avant son départ.

Il n’était pas encore midi quand nous arrivâmes à la maison, et nous étions les premiers rentrés. En rangeant les vélos, Pete dit que nous serions seuls jusqu’à au moins trois heures de l’après-midi, mais Kévin pouvait rentrer à tout moment. Je m’installai à la table de la cuisine pendant que Pete préparait des sandwichs au thon. Nous  évitions l’un et l’autre d’aborder le sujet de mon départ, mais nous ne pouvions éluder cette question très longtemps.

Je posai la première question en finissant mon sandwich.

– Alors nous allons rester ensemble, c’est d’accord ?

Il me regarda comme si j’étais un attardé mental.

– Euh, oui. Je pensais que c’était clair.
– Oui, c’était clair. C’est clair.

Je pris quelques instants pour rassembler mes esprits.

– Tu te souviens quand nous étions dans la cabane près de chez moi le jour où… ton père a pété les plombs ? Tu te souviens de la conversation que nous avons eue ? A propos du fait d’avoir des relations sexuelles ?

Il acquiesça. J’avalai ma salive et poursuivis.

– Je n’ai pas arrêté d’y penser depuis que je me suis réveillé ce matin. Je crois que c’est mieux d’attendre. Nous venons juste de nous retrouver. Après tout, dis-je avec un petit rire, nous n’avons été ensemble en tant que couple que pendant cinq jours. Je veux nous donner plus de temps.

Pete me regarda avec un sourire amusé.

– Je suis sur la même longueur d’onde que toi. On avisera le moment venu. Si ça doit arriver, ça arrivera. Peut-être que nous trouverons d’autres façons d’évacuer la tension. Si c’est le cas, tant mieux. Sinon, je pourrai vivre sans. Qu’en penses-tu ?
– Ça me va très bien. Merci, Pete, je me sens mieux, dis-je en plongeant mon regard dans le sien. Je t’aime, Pete.
– Moi aussi, je t’aime, Bri, dit-il en prenant ma main dans la sienne. 
– Et maintenant, qu’allons-nous faire pour rester ensemble, au même endroit ? Je dois trouver un moyen de convaincre mes parents de me laisser habiter ici avec toi. Tu as des idées ?
– J’en ai quelques-unes, mais attendons d’en parler avec Papa et Danny, peut-être même avec Van. Il y a certainement des moyens légaux. Nous en discuterons avec eux ce soir, d’accord ?

Pete se leva et débarrassa nos assiettes.

– D’accord. Je suis juste impatient et je n’aime pas rester dans le doute.
– Je sais, mon coeur.

Il fit le tour de la table et se plaça derrière moi pour me serrer dans ses bras.

– Nous allons trouver une solution pour rester ensemble.

Nous passâmes le reste de la journée à regarder des films. Nous étions enlacés dans le canapé et échangions un baiser de temps à autre, profitant simplement du fait d’être ensemble.

Kévin rentra à la maison le premier. Il fit irruption dans l’entrée et grimpa l’escalier au pas de course, lançant un « Bonsoir, les garçons » par-dessus son épaule.

Je fronçai les sourcils et me tournai vers Pete.

– Il est toujours comme ça ? A moins qu’il n’ait simplement besoin d’aller aux toilettes.

J’avais vu juste, et nous entendîmes le bruit de la chasse d’eau quelques instants plus tard. Kévin s’était changé quand il redescendit. Il portait un pantalon décontracté et une chemise ouverte. Pete et moi le fixâmes tandis qu’il dévalait l’escalier. Quand il s’en rendit compte, il s’arrêta net et nous jeta un regard soupçonneux.

– Qu’est-ce que vous regardez ?

Pete et moi éclatâmes de rire.

– Comment s’est passée votre journée, les garçons ?
– Nous n’avons rien fait d’exceptionnel, répondit Pete. Nous sommes allés au parc ce matin pour faire quelques passes de foot, puis nous sommes rentrés ici et nous avons regardé un film.
– Bien sûr, dit Kévin avec un sourire en coin. 
– C’est la vérité. Nous voulions discuter avec toi.

Kévin s’assit en face de nous et prit aussitôt une attitude professionnelle. Pete éteignit la télévision.

– De quoi voulez-vous parler, les garçons ?
– Brian et moi avons pas mal discuté, dit Pete en me prenant la main. Nous nous sommes engagés l’un envers l’autre et nous avons décidé de rester ensemble. Physiquement. Nous voulons habiter à proximité l’un de l’autre.
– Et qu’en pensent tes parents, Brian ?
– Ils ne sont pas au courant. Et je me fiche pas mal de ce qu’ils peuvent penser.
– D’accord… et comment puis-je vous aider ?
– Nous devons trouver une solution pour rester ensemble, dis-je en haussant les épaules, comme si c’était une évidence.
– Hum, fit Kévin en plissant les lèvres. Est-ce que tes parents te battent ?
– Non.
– Dans ce cas, il est peu probable que l’on puisse faire quelque chose sans leur accord.

Mon cœur sombra dans ma poitrine. Mes parents ne me laisseraient jamais habiter ici, avec des personnes qu’ils n’avaient jamais rencontrées.

– Ne perds pas espoir tout de suite. Sharon et moi pouvons être très convaincants quand il le faut. Est-ce que tu en as parlé à Danny ?

Je secouai la tête.

– Je vais l’appeler pour l’inviter à dîner. Comme ça, nous pourrons en parler et voir ce que nous pouvons faire.
– Je crois que nous n’avons pas d’autre choix, dis-je en poussant un profond soupir.

Pete me caressa la main pour me consoler. Kévin reprit la parole.

– Maintenant, j’ai une question personnelle pour vous. Est-ce que vous avez eu, hum,  des relations sexuelles ou est-ce que vous prévoyez d’en avoir, car…
– PAPA !
– … je ne veux pas m’en mêler, mais je veux juste m’assurer que vous savez ce que vous faites et que vous avez ce qu’il faut.

Je jetai un coup d’œil à Pete avant de répondre.

– Nous avons décidé d’attendre. Nous ne savons pas combien de temps, mais tant que nous ne sommes pas prêts, nous ne passerons pas aux choses sérieuses.

Il nous observa avec son regard perçant.

– Je vous crois. Et je sais que vous ferez peut-être autre chose entre-temps. Je ne peux pas vous en empêcher, et je ne le ferai pas. Je vous demande juste d’être discrets. Si vous avez des questions, venez me voir ou allez chercher les réponses sur Internet. Soyez prudents, les garçons. Je vais aller appeler Danny maintenant.

Il se leva et se dirigea vers la cuisine.

Je regardai Pete et lui adressai un sourire sans conviction. Je ne me faisais pas d’illusions quant à la réponse de mes parents, mais la semaine n’était pas encore terminée. Le jugement serait prononcé demain. Nous serions fixés sur le sort de Pete et sur le mien en même temps, d’une certaine façon. S’il n’obtenait pas son émancipation, il n’y avait aucune chance que je puisse rester avec lui. Il ne me restait plus qu’à espérer que tout aille pour le mieux. 

La fin de l’après-midi sembla durer une éternité. Le reste de la famille arriva en ordre dispersé, et les présentations furent faites au fur et à mesure. J’avais déjà vu Sharon au petit-déjeuner. Joanne me rappelait ma petite sœur, mais en plus mignonne. Jason était vraiment gentil. Il me considéra d’entrée de jeu comme un membre de la famille. Il m’appelait même son petit frère, comme il le faisait avec Pete. Il n’était pas mal du tout, d’ailleurs.

Ray avait déjà renoncé à faire une bonne première impression, mais j’étais décidé à lui donner une seconde chance. De manière générale, je me sentais bien chez les Patterson.

Danny arriva juste avant le dîner, à cinq heures et demie. Quelque chose semblait le contrarier, je le voyais bien. Il avait sa tête des mauvais jours, comme quand sa patrouille s’était mal passée. Il ne m’évitait pas vraiment, mais ne faisait pas d’effort pour me parler non plus. Je savais que je n’avais rien fait de mal, sinon il me l’aurait fait savoir tout de suite. Cela signifiait qu’il s’était passé quelque chose de grave à la maison. Je commençai à m’inquiéter dès que j’en fus arrivé à cette conclusion. Peu importe ce dont il s’agissait, c’était de mauvais augure pour moi.

Pete me donna un coup de coude au cours du repas.

– Qu’est-ce que tu as ?

Je haussai les épaules en guise de réponse. Pete fronça les sourcils, mais ne dit rien. Nous le saurions bien assez tôt.

Le dîner se déroula sans incident. Danny, Kévin et Sharon menaient la conversation. Pete et Jason participaient ponctuellement, mais j’avais la tête ailleurs. J’étais trop concentré à essayer de deviner ce qui s’était passé à la maison pour suivre la conversation. La voix de Danny me fit sursauter.

– Brian, réveille-toi. Tu boudes ou ce n’est qu’une impression ?

Je gardai le silence quelques instants, puis je lui demandai :

– Que s’est-il passé à la maison ? Il a dû se passer quelque chose, sinon tu n’aurais pas fait cette tête en arrivant.
– Je n’ai pas fait la tête…
– Ne me raconte pas de conneries. On aurait dit que tu devais aller chercher un enfant pour le confier aux services sociaux.
– Brian, tu sais que ce n’est pas une façon de parler.
– Réponds à ma question. Arrête de botter en touche.

Kévin et Sharon échangèrent un regard. Jason et Joanne poussèrent la nourriture dans leur assiette. Ray écoutait avec attention. Danny me lança un regard dur avec une expression réprobatrice. Il secoua la tête et soupira.

– J’allais attendre la fin du repas, mais il semblerait que maintenant soit le bon moment. Brian, ton père m’a appelé cet après-midi. Il a, euh, eu un incident au travail aujourd’hui. Il a pété les plombs. Il a insulté son chef et il a été renvoyé. Il a perdu son emploi. Il ne sait pas encore ce qu’il va faire.

Je me reculai sur ma chaise, abasourdi, encaissant la nouvelle. Je n’avais aucune idée de ce que cela signifiait pour Pete et moi. Je ne pouvais rien faire d’autre que regarder Danny en clignant des yeux. Je sentis la main de Pete sur ma hanche, et je mis ma main sur la sienne par réflexe. Puis Ray se fit entendre de l’autre côté de la table.

– Peut-être que ta famille pourrait venir s’installer dans le coin, maintenant que rien ne la retient là-bas. Ton père est un vétéran de la guerre du Vietnam, non ?  Le gouvernement paiera sa reconversion professionnelle ou au moins une partie. Si Pete était d’accord, ta famille pourrait habiter dans la maison de ses grands-parents, le temps de se remettre à flot.

Tout le monde regardait Ray avec incrédulité, la mâchoire pendante.

– Comment ? Qu’est-ce qu’il a dit ?

Les regards se tournèrent vers Danny. Je finis par rompre le silence.

– Est-ce qu’ils le feraient ? Qu’en penses-tu ?

Danny éluda ma question et en posa une autre à Pete :

– Pete, est-ce que tu les autoriserais à habiter dans ta propriété ?
– Bien sûr, répondit-il sans hésiter. Elle ne sert à rien pour l’instant. Il faut que j’en parle à mon avocat, mais je ne vois pas pourquoi ça poserait un problème. Qu'est-ce que tu en dis, Papa ?

Kévin fit la moue, visiblement préoccupé.

– Je vais appeler M. Taylor tout de suite. Sinon l’attente nous rendra fous.

Il se leva et monta dans son bureau.

– Ray, si ton plan fonctionne, je t’en devrai une.
– Et je saurai m’en souvenir un jour, répondit-il avec un sourire espiègle.

Après avoir fini le repas, nous débarrassâmes la table et passâmes au salon dans l’attente de la réponse de Kévin. Il se fit attendre, cependant, et ne reparut qu’une heure et demie plus tard.

Danny était resté silencieux pendant que nous regardions la télévision, nous écoutant peser le pour et le contre du projet, comment se déroulerait ma vie ici, et ce que cela me ferait de vivre de nouveau avec ma famille. Je n’étais pas très enthousiaste à cette idée, mais si cela signifiait que je pouvais rester avec Pete, j’étais prêt à essayer, et à faire tout mon possible.

– Eh, Danny, qu’est-ce qui te travaille ?

Il jeta un regard autour de lui, et voyant que tout le monde le regardait, prit un air intimidé. 

– Est-ce que nous pouvons aller faire un tour dehors ?

Je ne m’attendais pas à cette demande, mais j’acceptai néanmoins. Le temps s’était couvert et le vent s’était levé, annonçant une pluie prochaine. Nous descendîmes la rue jusqu’à arriver au fond d’une impasse qui surplombait la vallée. Danny s’arrêta devant la vue et prit la parole.

– Pour te parler franchement, Brian, si tu déménages ici, tu vas me manquer. Tu habites avec moi depuis un certain temps déjà, et j’apprécie ta compagnie. L’idée de te perdre, même si c’est pour te rendre à tes parents, me rend triste.

Il se tourna vers moi et posa les mains sur mes épaules.

– Brian, tu es comme un fils pour moi. Je n’avais jamais eu envie d’avoir des enfants jusqu’à ce que tu emménages chez moi. Je crois que je suis simplement… jaloux. Tu fais ressortir des sentiments chez moi que je m’étais résigné à ne plus éprouver. Je ne sais pas ce que je ferais si tu ne faisais plus partie de ma vie. Tu dois te dire que c’est bête, ce que je te dis, mais c’est vrai.
– Pourquoi est-ce que tu ne déménagerais pas ici aussi ? Je suis sûr que la police locale ou le shérif t’embaucheraient.
– Si tes parents décident de venir ici, dit-il avec un sourire, je me renseignerai.

Un silence entendu s’installa entre nous. Nous ne nous étions jamais sentis aussi proches.

– Tu sais, ce genre de déménagement ne se fait pas à la légère. Ce qui arrive à ton père est une véritable épreuve, et le fait de perdre son emploi pourrait déclencher la crise de la quarantaine chez lui.

Un autre silence succéda au premier.

– Danny ?
– Mmmh ?
– J'aurais dû te le dire avant, mais je voudrais te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi. Je suis sincère. Tu as été un meilleur père pour moi que le mien.

Je le serrai dans mes bras pendant quelques instants, puis il prit la parole.

– Brian, tu dois leur donner une nouvelle chance. Nous faisons tous des erreurs. Parfois des erreurs graves. Mais ils méritent une autre chance.
– Pourquoi ? J’aime Pete, et ils n’arrivent pas à l’accepter.
– Peut-être parce qu’ils n’avaient pas pris la mesure de ce que tu ressentais. Ils n’ont pas eu le temps de s’habituer à l’idée. Tu ne parlais plus de lui après son départ, jusqu’à ce que tu lises ses lettres. Mais tu les as punis pour ce qu’ils ont fait. Même Dawn. Quand est-ce que tu en auras assez ? Quand est-ce que tu pourras les traiter de nouveau sans mépris et sans haine ? Je sais ce que c’est que de perdre ses parents. Les miens ne sont plus là. Tu n’as pas idée à quel point je regrette de ne pas avoir passé plus de temps avec eux, pour mieux les connaître. Ce sont tes parents, et ce sont les seuls que tu auras jamais. C’est toute la famille qu’il te reste. Ne leur tourne pas le dos, Brian. Donne-leur une nouvelle chance.

Regardant le sol, je poussai quelques cailloux du pied et répondis d’une voix calme :

– Je ne sais pas si j’en suis capable.

Le silence retomba une fois de plus. Quelques instants plus tard, une pluie fine se mit à tomber, alors que le vent se levait de nouveau.

– Nous ferions mieux de rentrer avant...

Il se mit à tomber des cordes.

– … d’être trempés. Tant pis !

Nous reprîmes le chemin de la maison, ignorant la pluie qui ruisselait sur notre dos et les gouttes qui nous coulaient sur le nez. Je me sentais purifié, comme si la pluie dissolvait toute la tension et toute la colère que j’avais à l’intérieur de moi.

Le temps d’arriver à la maison, nous étions complètement trempés, dégoulinant de partout. Je frappai à la porte et Kévin nous ouvrit. Il éclata de rire en nous voyant. Sharon se leva pour venir voir ce qui se passait, et afficha un large sourire.

– Vous ressemblez à une paire de rats mouillés. Faites le tour par le garage et déshabillez-vous. Danny, je vais te trouver des habits le temps que les tiens sèchent. Brian, je vais demander à Pete s’il peut te prêter des vêtements, d’accord ?

J’acquiesçai.

– Je reviens tout de suite.

Alors que nous enlevions nos vêtements trempés, Pete se présenta avec des serviettes, un survêtement pour moi, et un autre pour Danny. Nous nous séchâmes et nous habillâmes rapidement. Il commençait à faire froid. Quand nous fûmes présentables, nous rejoignîmes les autres dans le salon pour entendre ce que M. Taylor avait dit. Dès que nous fûmes installés, Kévin nous résuma leur conversation.

– J’ai longuement discuté avec M. Taylor pour m’assurer que tous les points avaient été examinés dans le détail. Je lui ai expliqué la situation, et quel était notre projet. Nous avons abordé différents sujets, tels que le loyer, l’entretien et l’assurance. Je vous épargne les détails. M. Taylor en est arrivé à la conclusion, et je suis d’accord avec lui, que rien ne s’oppose à l’emménagement des parents de Brian. Maintenant, il reste à convaincre les Kellam que nous agissons au mieux de leurs intérêts, ainsi que dans celui des garçons.

J’étais surexcité. C’était possible. Mais comment convaincre mes parents ?

– Je dois en parler avec Danny, poursuivit Kévin, mais je crois que ce serait préférable que lui et moi contactions tes parents, Brian, afin d’aborder le sujet.

Je laissai échapper un soupir de soulagement, mais je n’étais pas rassuré, malgré tout.

– Des questions ?

Personne ne répondit.

– Danny, laisse-moi te servir un verre, et allons dans mon bureau.

Kévin se retira dans la cuisine pour remplir deux verres de whisky avec des glaçons. Il donna un verre à Danny, et ils montèrent dans le bureau de Kévin, fermant la porte derrière eux.

Il n’était que dix-neuf heures, mais j’étais déjà si fatigué que j’avais du mal à garder les yeux ouverts. Il s’était passé tellement de choses dans la même journée. Pete remarqua que je m’assoupissais et me poussa devant lui jusqu’à sa chambre. Il m’aida à me déshabiller et vint me border, me caressant les cheveux et m’embrassant pour me souhaiter une bonne nuit. Un peu plus tard, il vint me rejoindre dans le lit, se lovant contre moi et passant un bras autour de ma taille. Ce n’est que le lendemain matin que je me rendis compte que nous étions nus tous les deux, quand je sentis la chaleur et la fermeté de son corps contre le mien.


Chapitre 18

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