Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 18

En prenant ma douche, j’eus le temps de méditer sur ce qui s’était passé au cours des deux journées précédentes. Le fait d’être de nouveau avec Pete relevait toujours d’un rêve éveillé, mais la sensation d’être allongé à côté de lui après avoir ouvert l’œil à cinq heures du matin était bien réelle. Sa tête reposait sur mon épaule, son bras sur ma poitrine et sa jambe sur la mienne. Je le sentais respirer contre moi, des respirations profondes et régulières qui rythmaient ma perception du monde réel.

Il changea légèrement de position quand je me mis à caresser ses cheveux et son dos. Puis je sentis une forme dure contre ma hanche. Je compris rapidement ce dont il s’agissait, et mon corps ne tarda pas à réagir.

Je reposai en silence, aussi immobile que possible, déchiré entre le désir et la peur. C’est cette dernière qui l’emporta. La demi-heure suivante sembla durer une éternité, alors qu’il dormait paisiblement, son corps enchevêtré dans le mien. Mon esprit était en surchauffe, passant en revue mille scénarios. Nous voulions tous les deux attendre, mais je n’étais pas certain de pouvoir tenir longtemps si je me réveillais ainsi tous les matins.

Pete remua de nouveau, mais cette fois il continua à se mouvoir lentement. Je me rendis compte qu’il dormait toujours et qu’il était probablement en plein rêve. Ses mouvements s’accélérèrent. Il se frottait contre moi. Sa respiration devint plus rapide et légère. Je ne pouvais rien faire d’autre qu’absorber ses mouvements contre mon corps, pendant qu’il…

Je secouai la tête. Ce n’était pas le moment. Nous devions nous rendre au tribunal dans moins d’une heure et nous n’avions même pas commencé à nous préparer. Je décidai d’aller prendre une douche froide pour calmer mon excitation.  J’espérais simplement que celle-ci serait moins visible une fois que j’aurais terminé. Je me levai en faisant attention de ne pas réveiller Pete et me dirigeai vers la salle de bains.

– Brian, je peux entrer une seconde ?

C’était Jason.

– Bien sûr. J’ai presque fini.

Il entra dans la salle de bains et farfouilla dans l’armoire à pharmacie.

– Tu as bien dormi ?

Je mis un moment avant de répondre car j’étais en train de me rincer les cheveux.

– Oui, ça va. Je me suis réveillé de bonne heure, et je suis encore un peu fatigué, mais ça ira. Je me sens à peu près normal, ajoutai-je avec un rire sans joie.
– Tu as toujours du mal à dormir ?
– Oui, j’ai l’habitude.
– Je vois. J’ai terminé. Merci.
– Tu es chez toi. Il n’y a pas de quoi.

Il ferma la porte derrière lui. Je me rinçai une dernière fois, fermai le robinet, ouvris le rideau de douche, attrapai ma serviette et me séchai aussi vite que possible. J’attachai la serviette autour de ma taille et retournai dans la chambre de Pete. Il dormait toujours à poings fermés, complètement détendu, et il était encore plus beau que quand je l’avais quitté vingt minutes plus tôt. Alors que je m’approchais de lui, il leva la tête et me sourit.

– Ça va mieux ?
– Oui. La douche m’a fait du bien, mais ta présence m’en fait encore plus.

Je m’assis sur le bord du lit et l’embrassai tendrement.

– Tu devrais te dépêcher si tu veux prendre ton petit-déjeuner avant de partir. Nous sommes en retard.

Il m’embrassa à son tour, puis sauta du lit.

– Euh, je crois que nous devrions changer les draps.

Pete rougit et esquissa un sourire gêné.

– Je suis désolé. Je n’ai pas eu de rêve érotique depuis plus d’un an.
– Ne t’en fais pas. C’était loin d’être désagréable !

Son visage passa du rouge au violet, et il gloussa nerveusement en enfilant son caleçon, avant de filer à la salle de bains. J’étais déjà en bas et habillé quand il sortit.

Kévin était en train de prendre son petit-déjeuner en compagnie de Jason et Ray. Joanne ne devait pas encore être levée. Sharon s’affairait dans la cuisine, nettoyant celle-ci d’un côté et la salissant de l’autre en faisant des gaufres pour Pete et moi.

Le repas fut silencieux. Je crois que nous voulions tous conjurer le mauvais sort en évitant d’évoquer la décision de justice. Pete descendit alors que je finissais de dévorer ma première assiette.

– Dépêchez-vous de manger, les enfants. Nous devons partir dans quinze minutes. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être en retard ce matin.

Kévin se leva et monta s’habiller. Pete et moi terminâmes rapidement, montâmes nous brosser les dents et attendîmes Kévin dans l’entrée. Il esquissa un sourire en descendant l’escalier.

– Vous êtes déjà prêts ? Ça m’en a tout l’air. Alors allons-y.

Il échangea un baiser passionné avec Sharon. Pete et moi échangeâmes un sourire narquois. Visiblement, nous ne savions pas tout ce qui s’était passé.

– Je t’aime, chérie. A tout à l’heure.

J’ouvris la porte et suivis Pete et Kévin vers la voiture.

Nous roulâmes directement vers le tribunal et stationnâmes dans le parking souterrain. Alors que nous gravissions l’escalier menant au rez-de-chaussée, j’aperçus Brenda et son avocat qui sortaient d’une limousine. Je les montrai du doigt à Kévin, qui poussa Pete devant lui pour le faire avancer plus vite. Nous arrivâmes dans la salle du tribunal sans qu’ils ne nous aperçoivent.

Van nous attendait. Il nous adressa un sourire d’encouragement et indiqua à Pete où était sa place. Kévin et moi nous assîmes derrière eux, au premier rang de la galerie. Brenda et son avocat firent leur entrée. La fouine chuchotait bruyamment dans son oreille avec un air exaspéré. Elle se contentait de le toiser avec mépris.

L’avocat s’arrêta net et dit, assez fort pour que je puisse entendre :

– Si vous décidez d’aller dans ce sens, vous ne me laissez pas d’autre choix que de me retirer.

Elle se tourna vers lui, le regard froid et le visage amer.

– Votre incompétence nous a déjà fait perdre. Je n’ai plus besoin de vos services.
–  Dans ce cas, vous recevrez ma facture dès demain matin. Bonne journée, Madame.

Il fit demi-tour sur place et sortit du tribunal d’un pas rapide, sans jeter un regard en arrière.

Je jetai un coup d’œil à Kévin pour examiner sa réaction. Il fit semblant de n’avoir rien vu, mais je compris qu’il réprimait un sourire en observant la commissure de ses lèvres. Je ne pouvais pas voir l’expression de Van de là où j’étais assis. Pete regardait sa mère d’un air impassible. Il y avait pourtant de la peine dans ses yeux. Je crois que j’étais le seul à pouvoir m’en rendre compte.

Brenda s’assit de l’autre côté de l’allée sans un mot ou un regard pour nous. Son visage était inexpressif, mais ses yeux lançaient des éclairs. Elle était assise droit dans son siège. Sa haine était telle qu’elle emplissait la salle tout entière. Je pouvais presque la sentir dans l’air.

– Veuillez vous lever. La séance sera présidée par le juge Julie S. Desparo.
– Veuillez vous asseoir. Madame Jameson, souhaitez-vous ajouter quelque chose avant que je ne rende ma décision dans cette affaire ?

Brenda secoua la tête avec virulence.

– Monsieur Jameson ?
– Rien pour le moment, votre honneur, répondit Van.
– Très bien. Venons-en aux faits. Le requérant a plus que convaincu le tribunal du bien-fondé de sa demande, dans la mesure où la défense n’est pas en capacité d’avoir sa garde, ni celle de tout autre enfant.

J’entendis Pete et Kévin relâcher leur souffle. Je me rendis compte que j’avais retenu le mien aussi, et je le laissai s’échapper en me tournant vers Brenda, pour voir sa réaction au verdict. Elle resta stoïque et ne laissa rien transparaître de ses émotions. Mon attention se porta de nouveau vers la juge, qui avait repris la parole.

– … et il répond, selon l’avis de la cour, aux exigences requises pour l’émancipation de ses parents biologiques. En conséquence, la cour ordonne que Peter Daniel Jameson, âgé de 16 ans, soit émancipé à compter de ce jour. Il est désormais un adulte aux yeux de la loi. Maître Vanderkamp, vous déposerez les documents appropriés sur mon bureau demain matin.

Van répondit immédiatement.

– Plaise à la cour, j’ai les documents avec moi, votre honneur.
– Parfait, Maître, je vais les prendre tout de suite.

L’huissier prit les papiers dans la main tendue de Van et les remit au juge. Elle les parcourut rapidement et hocha la tête.

– Rien d’autre ? Madame Jameson ?

Brenda se leva, fit demi-tour et sortit du tribunal sans même adresser un regard à Pete.

– Je vais prendre cela pour un non. Monsieur Jameson ?

Van répondit.

– Non, votre honn...

Pete lui coupa la parole en posant la main sur son bras. Van eut l’air surpris, comme nous tous, d’ailleurs.

– Si vous le permettez, votre honneur, j’aimerais m’entretenir quelques instants avec mon client.
– Demande accordée. Prenez le temps nécessaire, dans la limite du raisonnable, bien sûr.

Pete et Van se rapprochèrent et discutèrent à voix basse. Kévin, le visage inquiet, fit mine de se lever pour les  rejoindre, mais Van lui fit signe de rester à sa place. Il se rassit lourdement. Pete et Van discutèrent encore pendant quelques minutes.

Pendant que nous les observions, je demandai :

– De quoi parlent-ils, Kévin ?
– Je n’en sais rien. Je ne vois pas ce qu’ils pourraient ajouter à ce qui a été dit, ajouta-t-il en haussant les épaules. Mais nous allons bientôt le savoir.

Van avait haussé la voix, suffisamment pour que nous puissions l’entendre.

– Tu es certain de vouloir faire cela ?

Pete acquiesça, avec une mine résolue.

– Très bien, Pete. C’est ta décision.

Van se tourna vers le juge de nouveau.

– Puis-je avoir un mot avec vous en privé, votre honneur ?

La juge Desparo eut l’air étonnée par cette requête inhabituelle, sachant que nous étions les seules personnes présentes dans la salle, à part le greffier et l’huissier, mais elle fit signe à Van de s’approcher. En contournant sa table, il adressa un regard appuyé à Kévin. Celui-ci ne dura qu’une seconde, mais il était chargé de sens, car les mains de Kévin se mirent à trembler.

Van et le juge discutèrent un long moment. Pete les observa attentivement pendant tout ce temps, son visage figé dans une expression imperturbable. Kévin était si nerveux que son genou trépidait sans qu’il puisse le contrôler. Il se tordait les mains avec impatience. Le regard de Van avait dû produire un effet plus important sur Kévin que je ne l’avais pensé. Van reprit enfin sa place. Il s’assit au bord de son siège, penché en avant, comme s’il s’apprêtait à bondir. Kévin le remarqua également, et sa nervosité monta encore d’un cran, si c’était possible.

– Monsieur Jameson, vous pouvez vous adresser à la cour.
– Merci, votre honneur. Je voudrais d’abord remercier la cour pour sa décision, sans laquelle je n’aurais pas pu formuler la demande que voici. Je sollicite votre bienveillance par avance.

Le juge fit un signe de la tête, et Pete poursuivit.

– Etant donné que je suis maintenant émancipé, et que je n’ai plus aucun lien avec les personnes qui m’ont élevé, je souhaite aborder ma nouvelle vie en faisant table rase du passé. Je souhaite rompre définitivement avec les personnes qui m’ont maltraité et abandonné. Ainsi, pour marquer une rupture avec mon passé et pour me projeter dans l’avenir que j’ai choisi, je demande à la cour l’autorisation de changer mon nom de famille.

Kévin se redressa dans son siège, droit comme un i, complètement immobile.

– Je pense que cela devrait être possible. Vous avez un nom en tête, j’imagine ?
– Oui, votre honneur. Dans ma vie, j’ai rencontré très peu de gens qui ont montré à mon égard un amour inconditionnel. Je crois que c’est suffisamment rare pour être souligné. Je serais très honoré de porter le nom des Patterson, si Kévin et sa famille sont d’accord.

Pete se tourna vers Kévin. Celui-ci était resté bouche bée, totalement abasourdi. Il clignait des yeux comme s’il n’en croyait pas ses oreilles. Je vis des larmes se former dans le coin de ses yeux.

– Monsieur Patterson ?

Il s’éclaircit la gorge et se leva lentement. Il toussota de nouveau, sans quitter Pete des yeux. Essuyant ses larmes, il prit la parole, la voix chargée d’émotion.

– Madame le juge, je serais très honoré de donner mon nom de famille à Pete. Vraiment très honoré.

La réaction de Pete fut immédiate. Il se jeta dans les bras de Kévin, qui le serra contre lui de toutes ses forces. Ils étaient tous les deux en pleurs, et Kévin chuchotait des paroles émues dans l’oreille de Pete.

– Maître Vanderkamp, veuillez me faire parvenir les documents nécessaires au plus tôt. J’aimerais classer ces deux affaires en même temps.
– Vous les aurez demain avant midi, votre honneur.
– Je vous en remercie. Rien d’autre ?
– Je ne crois pas, non.
– Très bien, alors. L’audience est levée.

Le coup de marteau final retentit, et Peter Daniel Jameson devint Peter Daniel Patterson.


Le trajet du retour fut silencieux. Kévin était perdu dans ses pensées. Pete et moi étions à l’arrière et nous tenions par la main. Kévin n’arrêtait pas de jeter des coups d’œil dans le rétroviseur et de secouer légèrement la tête en souriant. Je n’avais aucune idée de ce qu’il pensait, et cela m’était bien égal. Je soupirai et posai la tête sur l’épaule de Pete. Il reposa sa tête sur la mienne et passa un bras autour de mes épaules. Il me parla doucement.

– C’est fini, Bri. Je suis enfin libre. Je ne la verrai plus jamais. Nous ne serons plus jamais séparés. Je peux aller là où je veux pour être avec toi.

Sa voix était blanche, comme s’il essayait de se convaincre lui-même en même temps qu’il me parlait. Puis il garda le silence et me serra contre lui autant que lui permettait la ceinture de sécurité, en caressant mes cheveux. Nous restâmes dans cette position jusqu’à la fin du trajet, ma tête sur son épaule. Quand nous arrivâmes chez Pete, la voiture de location de Danny était garée devant. Nous nous séparâmes à contrecœur et entrâmes dans la maison. Danny était en pleine conversation avec Sharon, et le sujet ne pouvait être autre que mes parents. Jason avait dû sécher les cours car il était déjà là à notre arrivée.

Sharon et Danny cessèrent de parler quand nous entrâmes dans la pièce. Un certain optimisme se lisait sur leur visage. Kévin s’éclaircit la gorge, vint se placer entre Pete et moi et nous entoura de ses bras. Il prit une profonde respiration avant de parler.

– Sharon, Jason, Danny, j’ai l’honneur de vous présenter Monsieur Peter Daniel P…Patterson.

Visiblement, Kévin avait encore du mal à se faire à l’idée que Pete portait son nom. Sharon et Jason arborèrent la même expression médusée que Kévin au tribunal. Danny cligna des yeux plusieurs fois avant d’afficher un large sourire. Il s’avança pour donner une accolade à Pete, avant de reprendre sa place.

– Qu’est-ce que ça implique, exactement ?

Pete se tourna vers Kévin, qui était encore sur son petit nuage.

– Le juge a accepté toutes mes requêtes, expliqua Pete. Je suis un adulte aux yeux de la loi maintenant, émancipé de ma… émancipé. Quand la décision est tombée, j’ai demandé au juge si je pouvais changer mon nom de famille, pour repartir à zéro. Elle m’a demandé quel nom je voulais porter.

Il passa un bras autour des épaules de Kévin et regarda Sharon et Jason.

– J’ai choisi Patterson parce que c’est chez vous que j’ai été accepté quand j’en avais le plus besoin. Plus tard, votre maison est devenue un refuge pour moi, un lieu sûr où je pouvais me rendre quand je ne me sentais pas bien. Finalement, votre maison est devenue la mienne aussi. Je ne pourrai jamais vous remercier assez de ce que vous avez fait pour moi. J’ai pensé que le fait de porter votre nom serait peut-être une façon de vous témoigner ma reconnaissance. Si vous n’aviez pas été là, je ne serais peut-être plus de ce monde à l’heure où nous parlons.

Sharon et Jason s’avancèrent, et les Patterson s’unirent dans une étreinte familiale. Je souris légèrement en les entendant échanger des mots tendres, serrés les uns contre les autres. Je n’avais pas le droit de me sentir jaloux ou exclus, mais j’eus néanmoins un petit pincement au cœur. Ma famille n’avait jamais été aussi soudée, et Pete ne faisait même pas partie de la leur. Et pourtant, ils l’aimaient sincèrement. Cela sautait aux yeux.

Mon sourire s’évanouit quand mes pensées se portèrent sur ma propre famille. Danny dut remarquer mon changement d’humeur, car il se plaça derrière moi et m’entoura de ses bras pour me témoigner son affection. Je posai les mains sur ses bras puissants et les serrai doucement pour lui dire que j’avais compris le message.

Pete se dégagea de l’étreinte collective, m’attrapa par la manche de mon T-shirt et me tira vers lui. Kévin me fit une place à côté de lui en disant :

– Nous ne laisserions jamais quelqu’un que nous aimons en dehors de la famille. Tu es le bienvenu ici en toutes circonstances, Brian.

Sharon et Jason murmurèrent leur assentiment, et l’étreinte se reforma. Pour une raison inexpliquée, je sentis des larmes me monter aux yeux. Peut-être parce que j’étais heureux pour Pete, ou parce que pour la première fois, Danny mis à part, j’avais été accepté pour qui j’étais vraiment, sans devoir faire semblant. Je me sentais en sécurité. Je jetai un coup d’œil à Danny, qui m’adressa un sourire d’encouragement.

Nous nous séparâmes progressivement. Kévin et Sharon demandèrent à Pete et Jason de les suivre à l’étage dans le bureau. Je leur emboîtai le pas, mais Danny me fit signe de rester avec lui.

– Laisse-leur un peu de temps. Ils ont des formalités à régler, et j’ai besoin de te parler, de toute façon.

Il me conduisit dans la cuisine et se servit un verre d’eau, avant de prendre place à table. J’en fis autant.

– J’ai eu tes parents au téléphone aujourd’hui. Ils sont d’accord pour passer une semaine ici et étudier la possibilité de déménager dans la région. Ils ont dit qu’ils avaient envisagé de s’installer ici avant ta naissance, et que cela ne s’était pas fait pour diverses raisons. Mais ne t’emballe pas tout de suite. Et à propos, ton séjour ici a été prolongé jusqu’à l’arrivée de tes parents, mais tu devras rentrer avec eux. Ils te ramènent tes devoirs. Ils arrivent vendredi.
– Je ne resterai pas avec eux. Ma place est ici, avec Pete.
– Ecoute, Brian, nous avons déjà eu cette discussion. Ta place est avec tes parents. Je sais que tu leur en veux encore, mais dans les faits ils restent tes parents, avec toutes leurs prérogatives légales. Ils ont pris sur eux quand tu les as rejetés et qu’ils t’ont autorisé à habiter chez moi. Ils t’ont même permis de venir ici. Ils auraient pu te l’interdire purement et simplement. Mais ils ne l’ont pas fait. Je crois qu’ils commencent à réaliser que Pete et toi, c’est du sérieux.

– Bien sûr que c’est du sérieux !

Il leva la main, contrecarrant toute remarque supplémentaire de ma part.

– S’ils décident de ne pas déménager ici, tu devras rentrer chez toi. Tu n’as pas le choix. Et je ne t’aiderai pas à rester ici, si c’est leur décision. D’un point de vue légal, je n’en ai pas le droit. Et d’ailleurs, je ne peux pas rester plus longtemps car je dois remplacer un collègue qui part en congés la semaine prochaine. Donc tu as le choix. Soit tu rentres avec moi dimanche, soit tu rentres avec ta famille samedi prochain. La balle est dans ton camp.

Je savais qu’il avait raison. Il avait toujours raison. Mais je me fichais pas mal du cadre légal et de ce que souhaitaient mes parents. J’étais un adolescent en colère. Je savais que ma place était auprès de Pete, où qu’il soit. Je soupirai.

– Qu’est-ce que je vais faire, Danny ? Je leur en veux tellement. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais leur pardonner. Ils m’ont fait tellement de mal. Et ce n’était pas la première fois. Est-ce que je suis censé me laisser faire à chaque fois qu’ils me plantent un couteau dans le dos ? Leur donner le bâton pour me faire battre ? Comment faire pour leur donner une autre chance, comme tu ne cesses de le répéter ?

Je le regardai dans les yeux, et y vis une sincère compassion.

– Je ne sais pas, Brian. Si je le savais, je te le dirais sans hésiter. Tu dois trouver la force dans ce grand cœur qui est le tien.

Je fis la moue. Moi, un grand cœur ? Et puis quoi encore ? Je soupirai de nouveau.

– Je vais y réfléchir, Danny. C’est tout ce que je peux te promettre.
– C’est tout ce que je te demande, Brian. Mais n’oublie pas, je pars dimanche.

Il se leva, s’étira et dit :

– Je rentre à l’hôtel. J’ai des choses à faire. Tu as besoin de quelque chose ?
– Non, je ne crois pas. Ils arrivent vendredi ?
– Oui.
– Il ne me reste plus beaucoup de temps alors.
– Je ne vais pas tarder. Tu as mon numéro en cas de besoin.

Alors que je me levais pour le raccompagner à la porte, Danny me serra contre lui dans une de ces accolades dont il avait le secret.

– Quelle que soit ta décision, je suis fier de toi. Je serai toujours là pour toi, d’accord ?

J’acquiesçai et il me relâcha.

– D’accord. A plus tard.

Il me serra brièvement l’épaule et passa devant moi pour ouvrir la porte. En l’ouvrant, il se retourna une dernière fois et dit :

– Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit, d’accord ?
– Je te tiendrai au courant, ne t’inquiète pas.

Il m’ébouriffa les cheveux et se dirigea vers sa voiture de location. Je refermai la porte derrière lui et m’installai sur le canapé en attendant que les Patterson finissent leur conseil de guerre. J’attrapai la télécommande et allumai la télévision. Je tombai sur une de ces émissions de talk-show particulièrement mièvre, mais je n’arrivais pas fixer mon attention sur ces adolescents paumés qui couchaient avec les amis de leurs parents.

Qu’allais-je faire ? Mon cœur me dictait de rester avec Pete. Comment pouvais-je convaincre mes parents, qui désapprouvaient déjà l’idée que je puisse être amoureux d’un autre garçon, qu’il était dans mon intérêt de rester avec lui ? Que la seule façon pour moi d’être heureux était d’être à ses côtés ?

Je secouai la tête pour chasser ces mauvaises pensées. J’étais en train de déprimer. Il fallait que je me ressaisisse. J’allais aborder la discussion avec mes parents de façon rationnelle, adulte, et leur expliquer pourquoi il fallait me laisser vivre avec Pete, plutôt que de m’emmener loin de lui. Après y avoir réfléchi pendant pratiquement une heure, je n’avais pas trouvé mieux.

Le fait de m’en remettre à eux pour décider de mon avenir n’était pas facile pour moi. Rétrospectivement, je crois que je me méfiais toujours d’eux. Mais pour une raison que je ne m’expliquais pas encore, j’avais décidé de leur donner une nouvelle chance, comme Danny me l’avait demandé. Je savais au fond de moi que c’était la meilleure chose à faire.

Alors que j’attendais toujours que Pete redescende, je me mis à imaginer ce que serait ma vie si je pouvais rester avec lui. Mon cerveau était en ébullition à force d’échafauder des scénarios, comme l’endroit où nous habiterions et ce que nous ferions ensemble.

J’avais du mal à concevoir qu’il était désormais un adulte aux yeux de la loi. Je le voyais toujours comme un gamin de seize ans. Il allait devoir assumer des responsabilités d’adulte, comme gagner sa vie, payer ses impôts, gérer ses dépenses, tout en suivant ses cours. Comment allait-il s’en sortir ?

Je ne me rendis compte qu’ils étaient descendus que lorsque Pete s’assit à côté de moi, arborant un visage inquiet.

– Ça va, Bri ? Je crois que nous t’avons perdu pendant quelques minutes.
– Oh, oui. Ça va, merci. J’étais simplement plongé dans mes pensées. Mes parents arrivent vendredi. Mon père vient explorer le marché du travail dans la région, je suppose. Danny repart dimanche. Je dois donc décider si je repars avec lui ou si je repars avec mes parents samedi prochain. Ce n’est pas vraiment un choix. Je vais rester, évidemment. La question qui se pose, étant donné qu’ils seront responsables de moi quand ils seront ici, c’est de savoir s’ils me laisseront rester avec Pete, ou s’ils m’obligeront à rentrer avec eux.

Tout le monde était assis maintenant, Sharon et Kévin sur le petit canapé, et nous autres, les garçons, sur le grand canapé.

– Je n’ai vraiment aucune idée de la façon dont ils vont réagir. Hier encore, j’aurais dit qu’il n’y avait aucune chance. Mais après en avoir discuté avec Danny et y avoir réfléchi de mon côté, j’ai décidé de jouer cartes sur table, et de leur dire franchement ce dont j’ai besoin pour être heureux. Je n’évoquerai pas le passé, car ils savent très bien ce que j’en pense, mais je leur parlerai de mon projet de rester avec Pete.

Je haussai les épaules en réaction au sentiment d’angoisse qui s’emparait de moi.

– Tu es bien conscient qu’il y a peu de chances que tes parents déménagent ici ? demanda Kévin.

J’acquiesçai faiblement, de peur que ma voix ne me trahisse.

– Brian, dit calmement Sharon, je comprends ce que tu ressens. Danny m’a parlé des difficultés que tu as rencontrées avec tes parents. Il faut beaucoup de force et de maturité pour prendre la décision que tu as prise, et beaucoup de courage aussi.

Je m’éclaircis la gorge.

– Je ne sais pas s’il s’agit de force, de courage ou de maturité. Je sais simplement qu’il est temps d’avancer, maintenant que je suis de nouveau avec Pete. Je ne peux pas éternellement vivre dans le passé.

Pete me serra contre lui et m’embrassa sur la joue. Je reposai ma tête sur son épaule et fermai les yeux, savourant la sensation d’être dans ses bras. Quelques secondes plus tard, je me rendis compte que j’avais volé la vedette à Pete. Aujourd’hui était son grand jour. Le jour de Pete Patterson.

Relevant ma tête, je regardai Pete dans les yeux et lui demandai :

– Et maintenant ? Que va-t-il se passer pour toi ?
– Eh bien, je vais relire le testament et voir ce que le fait d’être majeur change pour moi. J’ai d’autres démarches à faire, comme changer de nom à l’école, à la banque, et remplir les papiers pour la demande d’adoption.

Je n’étais pas sûr d’avoir bien entendu.

– Pour la demande d’adoption ?

Il me sourit et acquiesça, le visage rayonnant de joie.

– Oui. Kévin, Sharon et Jason m’ont proposé de faire partie de leur famille à part entière. La seule chose qui changera sera que Kévin et Sharon deviendront mes parents. Je resterai toujours un adulte aux yeux de la loi. Il ne leur a pas fallu longtemps pour me convaincre, ajouta-t-il avec un sourire.

– Tu es sérieux ?

Il acquiesça.

– Je… je ne sais pas trop quoi te dire. Je suis tellement heureux pour toi, Pete ! Tu ne peux pas t’imaginer !

Je le pris dans mes bras et le serrai contre moi à lui couper le souffle.

– Eh, Bri, dit-il en toussotant, pas si fort ! Tu vas me fêler une cote ! Relâche-moi, gros nigaud !

Il se débattit pour échapper à mon étreinte, et je le relâchai finalement en gloussant. Il fit mine de reprendre son souffle, fit un pas en arrière et me lança un coup de poing amical dans l’épaule.

– Crétin !
– Eh ! fis-je en me frottant le bras, feignant d’avoir mal.

Je n’étais pas crédible.

Nous étions tous deux surexcités, débordant d’énergie. Nous passâmes le reste de la journée à nous distraire. Jason nous proposa de nous emmener au cinéma, ce que nous acceptâmes. Après le film, nous nous rendîmes au parc avec un ballon de foot et un ballon de basket, et nous nous en donnâmes à cœur joie. Ray nous rejoignit vers quatre heures. Quand nous fûmes finalement épuisés, nous nous laissâmes tomber en tas sur l’herbe, étalés les uns sur les autres. La tête de Pete atterrit sur mon ventre, ce qui ne dérangea pas, bien au contraire.

Toujours allongés, nous regardâmes les nuages passer dans le ciel au-dessus de nos têtes, parlant de ce qui nous venait à l’esprit. Nous évitâmes soigneusement d’aborder le sujet de l’émancipation de Pete ou de parler de mes parents, évoquant plutôt des sujets légers, comme les garçons que nous trouvions mignons (contre toute attente, Jason participa à la conversation également), le foot, le film que nous venions de voir, et ce que nous avions envie de faire plus tard dans la vie.

Nous restâmes dans cette position jusqu’à ce que les premières gouttes de pluie se mettent à tomber. Nous n’étions pas motivés pour nous relever, mais nous y parvînmes néanmoins, et reprîmes le chemin de la maison sans nous presser, ignorant la pluie qui commençait à nous mouiller. La pluie avait un effet revigorant et purifiant sur moi, et je me sentis libéré d’une partie de la tension que j’avais accumulée.

Quand nous arrivâmes finalement à la maison, nous étions trempés jusqu’à l’os. Nous retirâmes nos vêtements dans le garage, ne gardant que nos sous-vêtements, et prîmes une douche chacun notre tour. Puis nous nous  attablâmes en famille pour un dîner convivial.

J’observai attentivement la façon dont Pete était traité, pour voir s’il y avait du favoritisme de la part de Kévin et Sharon envers Jason ou Ray. Je n’en vis aucun. Tous leurs enfants, moi y compris, étaient traités sur un pied d’égalité. Un sourire de temps en temps, une remarque ici et là pour corriger un petit écart de langage, un mot d’encouragement à Ray et Joanne quand ils racontèrent leur journée à l’école. Je commençais à comprendre ce qui avait amené Pete à vouloir porter leur nom, ce qui faisait de lui un membre de cette famille à part entière, et pas seulement dans les faits.

Le dîner toucha à sa fin. Nous débarrassâmes la table en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et Sharon amena un gâteau portant l’inscription « Félicitations Pete ». Elle découpa les parts et nous servit pendant que Pete répétait ce qu’il avait dit au tribunal, en les remerciant une nouvelle fois. Ray, toutefois, avait le visage fermé. J’appris plus tard qu’il accusait le coup car sa propre demande d’adoption était toujours en suspens. Pauvre Ray.

Nous passâmes la fin de soirée en famille devant la télévision. Onze heures du soir sonnèrent, et je me mis à bailler à m’en décrocher la mâchoire. Je m’excusai et montai me coucher. Je m’endormis dès que ma tête toucha l’oreiller, ne me réveillant même pas quand Pete s’enroula autour de moi avant de s’endormir à son tour.


Je me réveillai au milieu de la nuit, tous les sens en alerte. J’avais une boule dans le ventre, comme si quelqu’un m’avait donné un coup de poing dans l’estomac dans mon sommeil. Ce n’était pas la première fois que je me réveillais avec cette sensation. A chaque fois, un événement s’était produit dans les jours suivants et avait changé radicalement le cours de ma vie. J’avais eu le même pressentiment la veille du coming-out de Pete, quatre jours avant notre séparation, et la veille du jour où mon père m’avait remis ses lettres. J’avais horreur de ces prémonitions. Elles signifiaient que ma vie allait bientôt être bouleversée de nouveau, et la seule chose qui me venait à l’esprit était que mes parents allaient refuser de me laisser vivre avec Pete. Je fus incapable de me rendormir.

Pete se réveilla peu après sept heures. Il poussa un bâillement et s’étira du mieux qu’il put, sachant que nous étions entortillés ensemble dans les draps, puis il se pelotonna contre moi. La chaleur de son corps contre le mien me faisait un bien fou. Je me sentais entier, comblé, heureux. Nous restâmes étendus ainsi pendant plus d’une heure, sans prononcer un mot, ignorant nos érections occasionnelles, lovés dans les bras l’un de l’autre.

On frappa rapidement à la porte. Je ne répondis pas, et Pete non plus. La porte s’entrouvrit.

– Vous êtes présentables, les garçons ? C’était Kévin.
– Oui, tu peux entrer, répondit Pete en étouffant un bâillement.

Il ne fit aucun effort pour se séparer de moi devant Kévin, et je n’en fis pas non plus, bien que je me sente légèrement embarrassé qu’il nous voie ainsi. Il se contenta de passer la tête dans l’entrebâillement de la porte et esquissa un sourire quand il nous vit dans les bras l’un de l’autre.

– Oh, comme c’est mignon ! Il faut te préparer pour descendre en ville, Pete. Tu dois m’accompagner pour signer les papiers d’adoption et récupérer ta nouvelle carte d’identité. Dès que vous autres tourtereaux sortirez du lit, nous règlerons ces formalités et vous pourrez faire ce que vous voulez le reste de la journée.
– D’accord, Papa. Laisse-nous quelques minutes pour nous préparer.

Kévin sourit et ajouta d’une voix  bienveillante :

– Prenez votre temps, les garçons. Je ne suis pas pressé.

Sur ce, il se retira sur la pointe des pieds et referma la porte derrière lui.

– Il est temps de se lever, mon coeur. Je serais bien resté dans tes bras mais…
– Moi aussi, Pete.
– Il nous a dit de prendre notre temps. Au fait, Brian, nous ne sommes pas revenus sur ce qui s’est passé hier matin. J’étais tellement embarrassé. Je le suis toujours. Je ne voulais pas…
– Chut, je sais. Ne t’en fais pas. Ce fut un moment agréable pour moi.
– Mais quand même… nous nous étions promis de nous réserver pour plus tard.
– Tu dormais ! Tu ne contrôlais pas ce que tu faisais. Mais comme je viens de le dire, je ne regrette pas ce qui s’est passé.

Je gardai le silence pendant quelques instants, avant de poursuivre :

– Pete ?
– Mmmh ?
– Où est la frontière entre faire des câlins et coucher ensemble ?
– Je n’en suis pas certain. C’est à nous de décider. Rien ne nous empêche de coucher ensemble maintenant, mais je ne crois pas que ce soit le bon moment. Ce n’est pas faute d’avoir envie, mais tu me comprends. Où est la frontière, alors ? Je crois que le mieux est de nous fier à notre instinct.

Je soupirai de soulagement, et nous restâmes allongés pendant quelques minutes supplémentaires.

– Je suis désolé, Bri, mais si je ne me lève pas maintenant, je ne me lèverai jamais.
– Et alors ? Ça ne me dérange pas.
– J’adorerais rester avec toi, mais il y a certaines choses dont je dois m’occuper.

Il me déposa un baiser sur la joue. Nous nous séparâmes et accomplîmes nos ablutions matinales. Nous fûmes prêts à neuf heures.

Kévin nous emmena au tribunal pour que Pete signe les papiers relatifs à son émancipation et à sa demande adoption. Ce fut plus rapide que je ne l’avais pensé. Quand il eut terminé, Pete ressortit avec une nouvelle carte d’identité aux couleurs de l’état de l’Oregon, portant la mention « Emancipé » sur la partie supérieure. Sa photo le mettait en valeur également.

Les formalités étant réglées, Kévin nous déposa à la maison avant de prendre le chemin du bureau, pour la première fois depuis que je l’avais rencontré.

– C’est pratique d’avoir un boulot qui permet de s’absenter quand on veut, n’est-ce pas, Pete ?
– Nous verrons, répondit-il avec un sourire. Peut-être qu’un jour, toi et moi aurons ce genre de vie.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Je veux dire que tu ne dois pas t’inquiéter. Tout va s’arranger. Si tes parents ne nous permettent pas de rester ensemble, au moins nous pourrons rester en contact. D’un point de vue légal, je peux habiter où je veux, y compris près de chez toi. Peut-être que Danny me laissera habiter chez lui si nous en arrivons là. Brian, les choses vont s’arranger. Fais-moi confiance, d’accord ?

Je poussai un profond soupir.

– C’est juste que c’est tellement difficile de faire de nouveau confiance à quelqu’un. A n’importe qui, pas seulement à toi. Mais je vais essayer.

Nous occupâmes la journée de la même façon que la veille. Nous sortîmes voir un film, déjeunâmes dans un grill, fîmes quelques courses, jouâmes à la console de jeux, bref, des activités normales pour des adolescents de notre âge. Personne ne nous demanda pourquoi nous n’étions pas en cours, ce qui me surprit. Je crois que j’étais un peu parano. Mais cela ne nous empêcha pas de nous amuser.

Après le dîner, ce soir-là, l’idée de revoir mes parents me plongea dans un état d’angoisse. Plus j’y pensais, et plus je devenais nerveux. Ils venaient ici pour décider de mon destin, et en fonction de leur verdict, j’allais être heureux ou réduit à néant. Des hypothèses terrifiantes vinrent se mêler à mon train de pensées déjà chaotique. Les scénarios se succédaient dans ma tête, et je perdais Pete à chaque fois.

Ma respiration s’accéléra, et mon genou se mit à trépider. Pete remarqua ma nervosité et posa une main sur mon genou pour l’immobiliser. Il y a une chose que vous devez savoir sur moi. Je ne suis pas quelqu’un de nerveux, qui s’agite ou qui tambourine des doigts en permanence. Je posai le regard sur sa main, puis sur son visage. Il m’observait avec un visage inquiet, et je me rendis compte que Sharon, qui était assise sur le canapé derrière lui, nous regardait également. Ma paranoïa ne fit que s’accentuer. J’avais le sentiment d’être observé sous un microscope. J’eus soudain du mal à respirer. Je n’en pouvais plus. Il me fallait de l’air frais !

Je bondis du canapé et manquai d’arracher la porte d’entrée en essayant de l’ouvrir. Une fois dehors, je courus vers l’endroit le plus vaste que je connaissais : le parc en contrebas. En courant, j’essayai de passer d’une respiration rapide et irrégulière à une respiration normale et contrôlée, mais mon corps ne répondait pas. Je gardai le rythme. Si je continuais à courir, tout irait bien, et les choses suivraient leur cours normal. J’aurais ma vie avec Pete, et mes parents auraient la leur.

Respirer. Trouver le bon rythme. Calmement. Respirer.

Je n’arrivais pas à retrouver mon souffle, ni à ralentir ma respiration, et je commençais à avoir des vertiges. Le parc n’était plus qu’à quelques centaines de mètres. Je pouvais y arriver.

– Brian !

Je ne dois pas m’arrêter. J’y suis presque.

– Brian, arrête-toi !

J’entendais Pete derrière moi, mais je devais finir ma course. Plus que cent mètres. J’entendais d’autres voix maintenant, qui se rapprochaient de moi. Soixante-quinze mètres. Cinquante mètres.

– Brian, ça suffit ! La fuite n’est pas une solution !

Trente mètres. Ma vue commença à se brouiller. Je ne voyais plus que le banc, mais c’est tout ce qui comptait. Vingt mètres. Je sentis mes jambes commencer à se dérober sous moi. Je m’effondrai sur les genoux en arrivant, ma respiration toujours trop rapide et trop superficielle pour absorber de l’air.

Je pris brutalement conscience de l’absurdité de mon comportement quand Pete, Sharon et Kévin me rejoignirent. Quel idiot j’étais, d’abord en me torturant l’esprit jusqu’à déclencher une crise de panique, puis en piquant un sprint de plus d’un kilomètre en état d’hyperventilation. J’aurais très bien pu perdre connaissance et m’ouvrir la tête contre le trottoir.

Je restai à genoux, me concentrant sur ma respiration, essayant de retrouver mon calme. Pete se mit à genoux à côté de moi, une main sur les épaules. J’entendis la voiture arriver derrière nous et s’arrêter au milieu du parking dans un crissement de pneus.

– Jason, prends un sac en papier à l’arrière.
– Il va bien ?
– Dépêche-toi.

Quelques secondes plus tard, je sentis quelqu’un mettre un sac sur ma bouche et mon nez. Sans qu’on me le dise, je continuai à respirer.

– Brian, est-ce que tu m’entends ? demanda Sharon.

J’approuvai d’un signe de tête.

– Tu te sens faible ?

Je bougeai une main sur le banc. Je ne me sentais pas si mal. Heureusement que j’avais une bonne condition physique.

– Je veux que tu t’asseyes, d’accord ? Ce sera plus facile de t’allonger, si nécessaire.

Je changeai de position pour m’asseoir sur le sol. Pendant tout ce temps, Pete maintint le sac en place sur mon visage. Je remplaçai ses mains par les miennes dès que j’en fus capable, les serrant légèrement quand il les retira pour le rassurer. Il me regarda dans les yeux, et je fis un hochement de tête, incertain de pouvoir parler. Il fit un demi-sourire et hocha la tête à son tour.

– Il va bien, dit Pete, il a simplement besoin de se calmer un peu.

Sharon lui jeta un regard inquisiteur.

– Comment peux-tu en être sûr ? Il vient juste d’avoir une crise de panique aigüe.
– Je le sais, c’est tout.

Il se pencha au-dessus de moi, m’embrassa sur le front et se releva, prenant Kévin à part. Ils discutèrent à voix basse. Ma respiration retrouva son rythme normal. Les étourdissements s’étaient estompés, ainsi que le rétrécissement de mon champ de vision. Encore quelques minutes, et je serais complètement rétabli.

Sharon s’agenouilla devant moi.

– Est-ce que tu sais ce qui a déclenché la crise ?

J’acquiesçai.

– Est-ce que tu as encore la tête qui tourne ?

Je secouai la tête pour dire non.

– D’accord. Garde le sac encore quelques minutes, puis tu pourras l’enlever.

Sharon se leva et rejoignit Kévin et Pete dans leur discussion. Jason, qui s’était adossé à la voiture, vint s’asseoir sur le banc au-dessus de moi.

Me sentant un peu ridicule d’être assis par terre, je me levai pour m’asseoir à côté de lui.

– Tu te sens mieux, Brian ?

Je retirai le sac en papier, pris quelques respirations rapides et une autre plus profonde. Ne remarquant aucun effet indésirable, je lui répondis avec dépit :

– Oui, merci. Je dois avouer que je me sens un peu bête. Je pensais à mes parents et à toutes les hypothèses qui pourraient m’éloigner de Pete… Et soudain, je me suis rendu compte que j’étais en train d’hyperventiler. Il fallait à tout prix que je sorte de la maison pour prendre l’air. Je ne sais pas pourquoi je me suis mis à courir, dis-je en haussant les épaules. C’est la première fois que ça m’arrive.
– Le fait de revoir tes parents a vraiment l’air de t’inquiéter.
– Oui, mais je sais que je dois leur donner une nouvelle chance. C’est la seule solution. Cela dit, je ne leur fais pas confiance. Je ne peux pas. Et pourtant, sans leur permission, il sera impossible pour Pete et moi de rester ensemble. Je n’ai donc pas d’autre choix que de leur donner une nouvelle chance.
– Que feras-tu s’ils refusent ?

Je poussai un profond soupir et fixai le sol.

– Je ne sais pas. Je verrai bien le moment venu.

Jason donna un coup de pied dans un caillou et souleva un petit nuage de poussière.

– Je vois bien à quel point vous vous aimez, tous les deux. Je vois aussi combien vous avez peur. Peur de vous tromper, peur de devenir trop proches, peur d’être séparés. Je connais suffisamment Pete maintenant pour te dire que tu n’as pas à t’inquiéter à son sujet. Il t’aime sans réserve. C’est évident pour nous tous. Sauf peut-être pour toi. Quant à l’éventualité d’une séparation, je crois que vous ne pourrez pas y faire grand-chose avant d’avoir 18 ans. Et il pourrait sembler logique de garder vos distances dans ce contexte, alors qu’il faudrait faire l’inverse. Ce que j’essaie de te dire, c’est que le risque de resserrer encore les liens qui vous unissent vaut peut-être la peine d’être couru. Tu ne sais pas encore si tes parents te laisseront rester. S’ils refusent, vous aurez de nombreuses choses auxquelles vous raccrocher en attendant de vous revoir. Et s’ils te laissent rester, vous n’aurez rien perdu. Voilà, ce n’est que mon humble avis sur la question.

Je ne répondis pas tout de suite. Je ne comprenais pas tout ce qu’il m’avait dit. Peur de devenir trop proche de Pete ? C’était tout ce que je voulais ! Pete m’aimait sans réserve ? Oui, mais j’avais des problèmes par-dessus la tête. J’espérais seulement que mon fardeau n’allait pas atterrir sur les épaules de Pete. L’avenir nous le dirait.

Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et vis Kévin, Sharon et Pete plongés dans une discussion animée à voix basse. Kévin était le seul des trois à être de face par rapport à moi. Il remarqua que je le regardais et leva la main pour signifier la fin de la discussion. Ils s’approchèrent de moi. J’avais horreur d’être au centre de l’attention en permanence. Je préférais nettement rester en arrière-plan.

 – Tu te sens mieux ? demanda Sharon avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
– Oui, je me sens beaucoup mieux, merci. On peut rentrer maintenant ?

Je ne voulais vraiment pas m’appesantir sur ce qui avait provoqué cet incident stupide. Je ne savais plus où me mettre.

Sharon jeta un coup d’œil à Kévin.

– Bien sûr. Allons-y. Monte dans la voiture.

J’obéis avec soulagement. Une fois que tout le monde eut pris place à bord, nous effectuâmes le court trajet de retour vers la maison. Personne ne prononça un mot. Pete laissa reposer sa main entre mes jambes et je la pris dans la mienne. Esquissant un sourire pour qu’il sache que j’allais bien, je posai la tête sur son épaule.

Quand nous arrivâmes à destination, Sharon ne me laissa aucun répit avant de me demander ce qui s’était passé. Je lui racontai ce qu’elle voulait entendre, et elle eut une réaction mesurée. Elle m’adressa un regard compréhensif et n’insista pas davantage.

Un peu plus tard, je montai me coucher. Pete, qui n’avait pas dit grand-chose depuis notre retour, était resté près de moi. Il me suivit dans la chambre et ferma la porte derrière lui.

– C’était au sujet de tes parents ?

J’acquiesçai.

– Est-ce que cela t’est déjà arrivé ? D’avoir une crise de panique ?
– Non, c’est la première fois. C’était stupide.

Il devait penser que j’étais le plus gros boulet que la terre ait jamais porté. Je commençai à me déshabiller en essayant de retenir les larmes d’humiliation qui me piquaient les yeux.

– Peut-être. Brian, j’aimerais que tu arrêtes de te tourmenter. Nous allons rester ensemble. Si ce n’est pas tout de suite, ce sera bientôt. Nous avons passé deux ans et demi sans avoir de nouvelles l’un de l’autre, et nous avons survécu. Cette fois-ci, nous savons que je t’aime, et que tu m’aimes. Rien ne pourra changer cela. Jamais. Même s’ils nous séparent de nouveau, nous pourrons toujours communiquer. Par écrit ou par téléphone. Nous passerons une semaine ensemble de temps en temps. Je sais que ce n’est pas l’idéal, mais nous y arriverons. Je le sais.

– J’espère que tu dis vrai. Je ne peux pas me permettre de te perdre de nouveau.

Je finis de retirer mes vêtements et m’assis au bord du lit, regardant Pete se déshabiller.

– Cela n’arrivera pas. Même si nous sommes séparés.

Il enleva sa chemise. Je crois que je me mis à saliver, mais je n’en suis pas certain.

– Je suis tellement fatigué de vivre dans la peur. Pourquoi est-ce que je ne peux pas avoir une vie normale ?

C’était plus une affirmation qu’une question. Pete ne répondit pas tout de suite, concentré sur sa tentative d’enlever son jean debout sans tomber à la renverse. Il dut sautiller deux ou trois fois pour garder l’équilibre, ce qui me fit éclater de rire. Il parvint finalement à l’enlever en s’appuyant contre la porte.

– Voilà ce que j’aime entendre. Tu verras, tout ira pour le mieux.

Il souleva la couette et m’invita à me glisser dessous. Je ne me fis pas prier. Je me blottis contre lui, épousant les formes de son corps. Il gloussa.

– Tu as oublié d’éteindre la lumière.

J’émis un grognement. Je me séparai de lui pour sortir du lit et sentis sa main descendre le long de mon dos. Au dernier moment, il plongea deux doigts sous l’élastique de mon boxer et le fit claquer. Je lui jetai un coup d’œil par-dessus l’épaule et vis un large sourire sur son visage.

Juste avant d’éteindre, je pris le temps de bien le regarder, mémorisant chaque détail de son corps, de ses yeux magnifiques à son sourire enjôleur, en passant par son torse imberbe et ses abdominaux dessinés. Il était visiblement excité d’après la bosse que je voyais dans son caleçon. Il était beau comme un dieu.

– Tu as vu quelque chose qui t’intéressait ?

Je le contemplai encore un long moment, ce qui sembla l’amuser. Je l’aimais tellement que j’en avais mal. J’eus un déclic dans ma tête. Je sus dès lors, au plus profond de mon cœur et sans aucun doute possible, que nous étions destinés à passer le reste de notre vie ensemble, quitte à être séparés pendant quelque temps. L’amour était vraiment plus fort que tout.

– Mon dieu, tu es si beau. Je n’arrive pas à te quitter des yeux.
– C’est ce que je vois, dit-il en gloussant. Et tu n’es pas mal non plus.

Eteignant enfin la lumière, je me dirigeai vers le lit, marquant une pause pour retirer mon boxer. Au même moment, j’entendis Pete enlever le sien. Je montai dans le lit et nous nous rencontrâmes à mi-chemin, nos lèvres s’unissant dans un baiser tendre et passionné.


Chapitre 19

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