Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 19

– Bonjour mon coeur !

Ma mère était si contente de me revoir qu’elle poussait des petits cris d’excitation. J’en avais presque la nausée. Elle me serra dans ses bras tellement fort que je faillis être étouffé, et je dus prendre sur moi pour ne pas me débattre.

– Laisse-moi te regarder.

Elle fit un pas en arrière et m’examina comme une bête de foire. Derrière elle, mon père observait la scène, son visage figé dans une expression de neutralité prudente. Il croisa mon regard, inclina la tête pour me saluer, puis détourna les yeux. Je crus voir son visage se fermer. Il paraissait infiniment triste.

Maman ne me laissa aucun répit alors que nous parcourions le long couloir entre la zone des arrivées et celle du retrait des bagages. En chemin, elle me bombarda de questions. Je ne fis que des réponses monosyllabiques. Elle ne s’interrompit qu’à mi-parcours. Du coin de l’œil, je la vis échanger un regard sombre avec mon père. Je savais qu’il fallait que je dise quelque chose. Je me retournai et leur fis signe de s’arrêter.

– Maman, Papa, je sais que nous avons beaucoup de choses à nous dire, mais ce n’est ni l’endroit, ni le moment. Est-ce que nous pouvons attendre d’être chez Pete pour avoir une vraie conversation ?
– Bien sûr, Brian. Nous avons des choses à te dire aussi.

Papa croisa de nouveau mon regard mais le soutint plus longtemps cette fois-ci. Son visage était plus ridé que dans mon souvenir, surtout autour des yeux. Il semblait être en proie à une grande souffrance psychique. Je pouvais le lire dans son regard. Un silence inconfortable s’installa entre nous alors que nous reprîmes notre marche.

Les valises de mes parents furent les premières à arriver sur le carrousel. Nous les attrapâmes et nous dirigeâmes vers le tunnel piéton, à l’étage inférieur. Aucune parole ne fut prononcée, mais je sentais mes parents échanger des regards derrière moi. Je ne savais pas quoi leur dire. J’avais des doutes sur ce que je ressentais à leur sujet, maintenant qu’ils étaient là. Je me demandais ce qu’ils pensaient de moi. Nous empruntâmes l’escalator vers le quatrième étage, où Danny nous attendait avec la voiture. Il avait suggéré que j’accueille mes parents tout seul, pour une raison que j’avais encore du mal à comprendre. Mais plutôt que de débattre avec lui, j’avais accepté.

Il ouvrit le coffre dès qu’il nous vit émerger de l’escalator, puis nous rejoignit.

– Salut Ben.
– Bonjour Danny, dit mon père en lui serrant la main. Il a l’air en pleine forme. Merci d’avoir pris soin de lui.
– Tu lui as dit que tu le trouvais en pleine forme ? demanda Danny, ce qui surprit mon père autant que moi.

Mon père fronça les sourcils et secoua la tête.

– Et pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

Papa me regarda de nouveau avec un air anxieux, presque coupable. Il baissa le regard et secoua lentement la tête.

– Il faudra bien commencer quelque part, Ben.

Mon père acquiesça, le regard toujours tourné vers le sol. J’étais incapable de dire pourquoi, mais son accueil fuyant m’avait mis en colère. Je l’avais bien caché, cependant.

Maman s’avança et embrassa Danny sur la joue.

– Comment ça va, toi ?
– Bien, merci. Le vol s’est bien passé ?
– Oui, très bien…

La conversation se poursuivit pendant qu’ils chargeaient les valises dans le coffre. Nous prîmes place  dans la voiture, Danny et Papa devant, Maman et moi derrière. Ils essayèrent à plusieurs reprises de me faire participer à leur conversation sur le chemin du retour, mais je m’en tins à des réponses lapidaires. J’avais besoin de temps pour réfléchir à ce que j’allais leur dire.

La fin du trajet se déroula sans incident, jusqu’à ce que nous arrivions à l’intersection entre la 405 et la 26. Ma mère ne m’avait pas quitté des yeux depuis ma dernière réponse monosyllabique, et j’avais réussi à l’ignorer jusqu’à présent. Son regard s’était fait plus insistant au fil des kilomètres. Finalement, elle ne put se contenir plus longtemps.

– Brian, pourquoi est-ce que tu ne veux pas nous parler ? Tu nous détestes à ce point ?

Je répondis du tac-au-tac, sans réfléchir.

– Oui !

Je vis immédiatement que je l’avais blessée. Papa s’était crispé.

– Non, je n’en sais rien. Vous ne pouvez pas attendre un peu ? Je n’ai pas envie de discuter dans la voiture. Désolé. J’ai besoin de pouvoir vous parler en face. A tous les deux. Je veux voir votre visage quand je vous dirai ce que j’ai à vous dire.

Mes paroles n’eurent pas pour effet de les rassurer, mais ils allaient devoir attendre que je sois prêt ! Etait-ce si difficile à comprendre ?

Je pris une profonde respiration, me reculai dans mon siège, et fermai les yeux. En expirant lentement, j’essayai de me calmer et de réprimer la haine qui s’emparait de moi aussi facilement. Je ne pouvais plus me permettre de me mettre en colère. Cette époque était révolue.

Je ne sais pas s’ils m’avaient compris, mais en tout cas ils respectèrent mon silence. Nous arrivâmes à la maison des grands-parents de Pete environ une demi-heure plus tard. Il y avait deux autres voitures devant la maison, celle de Kévin, et une autre que je ne connaissais pas. Danny m’aida à décharger les bagages et à les emmener à l’intérieur, où Pete, Kévin et un homme en costume sombre nous attendaient. Les présentations furent faites rapidement, l’homme en costume s’avéra être M. Taylor, l’exécuteur testamentaire de Pete.

– Toutes les dispositions ont été prises. Le loyer est pris en charge par M. Patterson à titre gracieux, bien entendu. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me contacter à ce numéro, dit-il en remettant sa carte à mon père. Dans l’hypothèse où vous souhaiteriez rendre cet arrangement définitif, contactez-moi. Je serai heureux de pouvoir vous apporter mon aide.
– Merci, M. Taylor, dit Pete. Je crois que nous allons nous débrouiller tous seuls, maintenant. N’est-ce pas, Kévin ?
– Oui, je crois que tout est réglé. Merci de vous être déplacé aussi vite.
– C’était la moindre des choses.

Kévin raccompagna M. Taylor jusqu’à la porte et revint dans le salon.

– Mettez-vous à l’aise, les amis. Les garçons, pourriez-vous monter les valises à l’étage, s’il vous plait ?
– Bien sûr.

Je crus voire mon père tressaillir légèrement, mais ce n’était peut-être qu’une impression. Le fait de me voir avec Pete semblait le troubler.

Pete et moi traînâmes les bagages jusqu’à l’étage et les déposâmes dans la chambre des parents.

– Ça va, Brian ? On dirait que tu as mangé quelque chose qui t’est resté sur l’estomac.
– J’ai peur, Pete. J’ai peur et je me sens seul. Danny m’a dit qu’il ne m’aiderait pas à rester s’ils refusaient. Tu as été tellement occupé par ce qui se passe dans ta vie que nous n’avons pas vraiment eu le temps de discuter ensemble, entre ton changement de nom, l’adoption et tout le reste.

Il commença à protester.

– Je ne t’en veux pas, Pete, c’est comme ça et on ne peut rien y changer. Qu’est-ce que j’étais censé faire ? Pleurnicher en me plaignant que tu m’ignores alors que les événements les plus importants de ta vie étaient en train de se produire ? Bien sûr que non. C’est juste que… nous sommes en train de nous éloigner l’un de l’autre. Parfois, je ne suis même plus certain que nous sommes encore ensemble.
– Brian, comment est-ce que tu peux dire ça ? Nous sommes plus que jamais ensemble. Je me sens si proche de toi. Je t’aime.
– Je t’aime aussi, mais je me sens loin de toi. Non pas que je veuille m’éloigner de toi. C’est juste nos vies qui font que…
– Les garçons ! Qu’est-ce qui vous prend aussi longtemps ?
– … c’est impossible pour nous de devenir vraiment proches. De développer cette complicité que je souhaite. Mais peut-être que tout ceci n’aura plus de sens après ce soir.
– Brian…
– LES GARCONS !
– On arrive ! Bri…

Pete s’arrêta une seconde, cherchant les mots justes.

– Tu n’es pas obligé de dire quelque chose. Il se passera ce qu’il doit se passer. Nous ne pouvons rien faire d’autre qu’attendre.
– Pourquoi es-tu si fataliste, Brian ?
– J’ai appris quelque chose au cours de ces derniers jours. Je n’ai pas le contrôle de ma vie. C’est eux qui l’ont. Je n’ai pas d’autre choix que de leur obéir.

Je sortis de la chambre et pris l’escalier. Pete hésita un instant, puis m’emboîta le pas.

– Qu’est-ce que vous faisiez là-haut ?

Comment est-ce que Kévin pouvait faire une remarque aussi maladroite devant mes parents alors qu’il savait que j’avais du mal à assumer ma sexualité ? Pete me sauva la mise en répondant en premier.

– Nous étions simplement en train de discuter. J’avais des choses à dire à Brian. 
– Ah bon. Tu vas venir faire un tour avec Danny et moi pendant que Brian parle avec ses parents. Tu as mon numéro de portable, je crois ? dit-il en se tournant vers moi. Appelle-moi quand vous serez prêts pour le dîner ou si vous avez besoin de quelque chose.
– D’accord. Merci, Kévin.

Il se dirigea vers la sortie, suivi de Danny et Pete.

Maman prit la parole avant qu’ils n’atteignent la porte.

– Pete, merci beaucoup de nous accueillir ici. Tu es devenu un vrai jeune homme, à ce que je vois.

Il répondit en choisissant soigneusement ses mots.

– Je ne suis pas le seul à avoir grandi. Et vous êtes les bienvenus. A ce soir.

Il fit un signe de tête en ma direction.

– Bri.

Il ne dit rien de plus, mais je savais ce que cela signifiait – un soutien et un amour qui se passaient de paroles superflues.

Ils refermèrent la porte derrière eux, et je fus seul avec mes parents pour la première fois depuis que mon père m’avait remis les lettres de Pete.

Je m’assis dans le fauteuil en face de mes parents. Je savais que j’allais me dégonfler si j’attendais plus longtemps, donc je pris les devants et commençai à parler.

– Maman, Papa, vous savez aussi bien que moi ce qui s’est produit dans le passé. Ça ne sert à rien de revenir dessus. Je sais que vous avez pensé bien faire. J’ai passé les deux dernières années à y réfléchir, et je vous comprends, à défaut de pouvoir vous pardonner.
Le passé appartient au passé. Je ne veux plus en parler. Il est temps d’avancer. Mais il y a peut-être un problème. Vous voyez, malgré ce que vous pensez, ressentez ou désirez, je suis gay. C’est un fait. Ce n’est pas lié à quelque chose que vous avez fait ou n’avez pas fait. Je suis né comme ça. Vous n’y pouvez rien, donc c’est inutile de vous sentir coupables. Je ne vais pas m’excuser d’être qui je suis, et je suis désolé si cela vous met mal à l’aise. Je ne peux rien y changer. Bref, Pete et moi souhaitons tenter notre chance en tant que couple.

Je vis les épaules de mon père tressaillir légèrement. Maman hocha la tête imperceptiblement.

– Je l’aime et c’est réciproque. Nous voulons habiter à proximité l’un de l’autre. Nous avons besoin de passer du temps ensemble. Nous sommes comme tous les autres adolescents. La seule différence, c’est que je sors avec un autre garçon.

Je pris une profonde respiration et soupirai.

– Vous êtes mes parents, et à ce titre, vous avez des droits et des devoirs. Je vous ai privé d’une partie de ces droits. Jusqu’à aujourd’hui.

Mes parents échangèrent un regard difficile à interpréter. Quand ils se tournèrent de nouveau vers moi, ils étaient suspendus à mes lèvres.

– A partir d’aujourd’hui, je m’en remets à vous. J’essaierai d’être obéissant et de ne pas me disputer avec vous. Je ferai des efforts pour ne pas me mettre en colère.
Il n’y a qu’une chose qui m’importe. Je veux rester avec Pete. Vous êtes les seuls à pouvoir exaucer ce souhait. Quelle que soit votre décision, je la respecterai. Je ne peux pas vous dire combien il compte pour moi. Je pense que vous aurez compris que si nous sommes encore ensemble aujourd’hui, après tout ce que nous avons traversé, c’est qu’il compte plus pour moi que n’importe qui d’autre.
J’espère sincèrement que vous vous habituerez au fait que je sois gay. Si vous n’y arrivez pas… je ne peux pas vous aider. Soyez simplement conscients que vous ne pourrez pas me faire changer, ni par la force, ni par aucun autre moyen. Ce serait un échec, et je vous détesterais d’avoir essayé.
Ça y est, j’ai fini. C’était tout ce que j’avais à vous dire.  Je vais vous laisser seuls pour y réfléchir quelques instants.

Je sortis prendre l’air sous un ciel chargé, faisant les cent pas devant la maison, sans trop m’éloigner de la porte d’entrée, en attendant qu’ils me fassent signe. J’étais reconnaissant envers Kévin de m’avoir dit que je pouvais l’appeler sur son portable. Si les choses tournaient au vinaigre, je l’appellerais et il viendrait m’aider.

La porte s’ouvrit et mon père me fit signe de rentrer.

– Reviens avec nous, mon fils.

Il m’avait appelé son fils. C’était peut-être bon signe. Voulaient-ils enfin que je sois heureux ? Mais j’interprétais sans doute un peu vite.

Une fois à l’intérieur, je repris ma place dans le fauteuil et attendis qu’ils prennent la parole. C’est Papa qui commença.

– Brian, cela fait deux ans et demi que je redoute d’avoir cette conversation avec toi. Depuis que nous avons reçu la première lettre de Pete.

Il dut voir mon expression changer.

– Non, attends une minute, écoute-moi. Pendant le voyage qui nous a menés jusqu’ici, ta mère et moi avons beaucoup discuté. Tu avais raison en disant que nous sommes mal à l’aise par rapport au fait que tu sois gay. Nous avions espéré que cela change quand toi et Pete avez été séparés. Nous n’étions pas revenus dessus car tu n’abordais pas le sujet. Et comme tu te débrouillais si bien à l’école… Eh bien, nous étions heureux que tu aies trouvé d’autres centres d’intérêt pour t’occuper. Mais nous n’étions pas – ne sommes pas – une famille heureuse.
Il manque quelque chose dans notre vie, dans notre famille. Toi. En dépit de nos bonnes intentions, nous avons fait quelque chose d’impardonnable. Nous t’avons volé une partie de ton enfance en agissant de façon égoïste, parce que nous avions peur de ce que ton homosexualité pourrait impliquer pour nous. Nous avons essayé de faire de toi l’enfant que nous souhaitions avoir, et non celui que tu devais devenir. Je ne peux rien imaginer de pire que ce que nous avons fait, mise à part la maltraitance physique. Brian, mon fils, nous regrettons tellement ce que nous t’avons fait. Tu ne le méritais pas. La seule chose qu’il nous reste à faire est d’implorer ton pardon.

Il se tourna vers Maman. Est-ce une larme que j’aperçus au coin de son œil ?

– Mon chéri, dit-elle, tout ce que ton père vient de dire vaut pour moi aussi. J’ai agi de façon égoïste. Nous devons nous faire à l’idée que tu es gay. Nous n’avons pas trop réussi la dernière fois. Mais maintenant, ce sera différent. Nous ne pouvons plus vivre sans toi. Nous avons besoin que tu reviennes dans la famille, là où se trouve ta place. Et nous voulons que tu sois heureux.

Papa reprit la parole.

– Si Pete est la clé de ton bonheur, alors nous l’accueillerons dans la famille à bras ouverts. Il nous faudra du temps pour nous habituer à vous voir ensemble en tant que couple, et le fait de vous voir vous embrassez ou vous tenir la main devant nous pourra nous mettre mal à l’aise au début. Pour être francs, peut-être que nous n’arriverons jamais à nous y faire. L’avenir le dira. Mais nous ne vous rejetterons pas pour autant. Tu seras bientôt un adulte. Il est temps que nous te traitions en tant que tel. Et nous le ferons d’autant plus facilement si tu te comportes en adulte.

J’étais toujours en train de digérer ces nouvelles informations, essayant d’analyser ce qui venait d’être dit, n’en croyant pas mes oreilles.

– Est-ce que je pourrai habiter ici ou est-ce que Pete viendra habiter près de chez nous ?

Ils échangèrent un regard, et Maman dit :

– Nous ne pouvons pas te répondre là-dessus pour l’instant. Ça dépendra de ce qui va se passer. Mais nous ferons en sorte que tu puisses passer du temps avec Pete quoi qu’il arrive, Brian.

Papa semblait être sur le point de craquer à tout moment.

– Brian, je suis désolé. Vraiment, vraiment désolé.

Ses yeux se remplirent de larmes, qui se mirent à couler sur les joues. Il me regarda droit dans les yeux.

– Pardonne-moi, mon fils. Pardonne-moi, s’il te plait…

Je ne pus résister plus longtemps. Je bondis vers lui et le serrai dans mes bras, pleurant avec lui des larmes de chagrin, des larmes de regret, des larmes de deuil, des larmes de tristesse. Je sentis les bras de Maman nous entourer, ajoutant sa peine à la nôtre. Ses larmes mouillèrent ma chemise dans son étreinte. Les bras de mon père me serrèrent plus fort alors que nous étions secoués par des sanglots étouffés, comme s’il avait peur de me lâcher, comme si j’étais un rêve qu’il ne voulait pas laisser s’échapper.

Je ne sais pas comment, mais entre deux sanglots, je réussis à prononcer ces mots :

– Je t’aime, Papa.
– Je t’aime aussi, mon fils.

Nos larmes reprirent de plus belle, si tant est qu’elles se soient interrompues. Je crus l’entendre dire « Merci, mon Dieu » dans un souffle, mais je n’en étais pas certain à cause de mes propres reniflements.

Je relâchai Papa et serrai Maman dans mes bras, toujours en larmes. J’essayai d’articuler des mots, mais je pleurais tellement fort qu’ils n’arrivaient pas à sortir. Elle caressa ma joue mouillée et me dit à travers ses propres larmes :

– Chut. Je sais, mon coeur. Tu n’as pas besoin de le dire. Je sais.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette étreinte, mais ce fut un soulagement pour nous tous, après avoir refoulé autant d’émotions au cours des trois années écoulées. Je ne voulais pas lâcher prise. Je fis tout ce que je pus pour rester dans leur chaleur protectrice. Mes larmes étaient intarissables. Je n’arrêtais pas de pleurer.

Papa me tenait comme un enfant, assis sur ses genoux avec ma tête enfouie dans son épaule, mes bras autour de son cou. Il me berçait en me caressant les cheveux, en répétant «  Tout va bien se passer, mon fils. Chut. Tout est rentré dans l’ordre. Tu es avec moi », comme quand j’étais petit et que je m’égratignais le genou. Je sentais ses larmes tomber dans mes cheveux alors que mes pleurs commençaient à se calmer.

J’entendis Maman questionner mon père en arrière-plan :

– Qu’est-ce que nous allons faire ? Cela fait plus d’une heure.
– Laisse-le pleurer, chérie, laisse le pleurer, dit-il en me berçant. C’est bien, Brian. Vide ton cœur. Tu es en sécurité maintenant. Tu es dans mes bras. Je ne vais pas te laisser tout seul.

Il prononça ces mots en boucle comme un mantra, jusqu’à ce que je sèche mes larmes environ une demi-heure plus tard. Il me serra contre lui pendant tout ce temps.

Dès que je fus calmé, je me précipitai vers la salle de bains et vomis mes tripes jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la bile. J’eus encore quelques haut-le-cœur, mais cela ne dura pas. Quand je repris le dessus, j’étais à quatre pattes avec la tête posée sur le côté de la cuvette des toilettes. Je tendis la main vers le lavabo pour essayer de me remettre debout, mais mon corps était agité de tels tremblements que je n’y parvins pas.

– Tu as besoin d’aide, mon coeur  ?
– Non, Maman. Donne-moi quelques minutes et ça ira mieux.
– Tu es sûr ?

Encore un haut-le-cœur. Je me contentai de lui faire un signe de la tête.

– Nous sommes juste derrière la porte si tu as besoin de quelque chose.

Elle referma la porte derrière elle, respectant mon intimité. Je réussis à me trainer à genoux vers le lavabo, à portée de main du gant de toilette et des serviettes. J’ouvris le robinet d’eau froide à fond et passai mon visage sous l’eau plusieurs fois avant d’essayer de me relever de nouveau. J’étais toujours tremblant, mais parvins à me mettre sur mes jambes. Je tirai la chasse d’eau, me rinçai le visage une nouvelle fois, puis rejoignis la salle de séjour. Maman me vit sortir.

– Tu te sens mieux ?

Elle passa la main sur mon front et sur mes joues, avec une expression préoccupée.

– Beaucoup mieux.

Ma voix était toujours rauque et j’avais un goût désagréable dans la bouche. Je me rendis dans la cuisine pour voir ce qu’il y avait dans le réfrigérateur. J’attrapai la bouteille de jus d’orange et m’en servis un grand verre, le vidant presque aussitôt. Je m’éclaircis la gorge plusieurs fois, sans succès.

Papa entra dans la cuisine et se dirigea directement vers le réfrigérateur. Il devait avoir la même idée que moi. En entrant, il me regarda. Je lui fis un sourire timide. Même si je m’étais ridiculisé, je n’étais pas capable d’être beaucoup plus démonstratif. Il me sourit en retour, posa les mains sur mes épaules et les serra affectueusement.

Je regardai l’horloge. Pratiquement trois heures s’étaient écoulées depuis le départ de Pete, Kévin et Danny. Mince alors, j’avais vraiment perdu la notion du temps.

D’une voix rocailleuse, je demandai :

– Est-ce que vous êtes prêts pour le dîner ? J’envoie un message à Kévin si vous l’êtes.

Ils acquiescèrent et je prévins Kévin. Une minute plus tard, le téléphone sonna.

– Allo ?
– Comment ça s’est passé ?
– Très bien. Je vous raconterai plus tard. Pour l’instant, nous avons faim !
– D’accord, dit-il en gloussant, nous étions sur le chemin du retour de toute façon. A tout de suite.
– Bye, dis-je en raccrochant. Ils seront là dans quelques minutes.
– Où allons-nous ?
– Chez Pete. Ils feront sans doute un barbecue. Et comme ça, vous pourrez rencontrer la famille de Pete. Ce sont des gens formidables.
– J’aimerais prendre le temps de discuter calmement avec Pete aussi, dit Papa.
– Nous aimerions tous les deux, ajouta Maman.

Moi aussi, pensai-je.

– Vous aurez tout le temps de le faire. Vous devriez discuter avec Kévin et Sharon aussi. Ce sont les parents de Pete, après tout.
– Je pensais qu’il était émancipé ?
– C’est vrai, mais il a pris leur nom et ils sont en train de l’adopter. Je n’ai pas tous les détails. Je n’ai pas participé à la discussion.

Etait-ce une pointe de ressentiment que je détectais dans ma voix ? Je ne voulais surtout pas qu’ils s’imaginent qu’il y avait de l’eau dans le gaz entre Pete et moi, car ce n’était pas le cas. Enfin, j’espérais que non.

La voiture s’arrêta devant la maison et klaxonna. Nous prîmes nos affaires et fermâmes la porte à clé derrière nous. Je me dirigeai vers la voiture et fus surpris de voir Pete derrière le volant. Kévin  était sur le siège passager. Je fus un peu décontenancé au début, mais ensuite je ne pus résister à l’idée de taquiner Pete. Je pris mon père par le bras et tirai mes parents vers la voiture de location que Danny avait laissée dans l’allée, croisant les index en direction de Pete et criant « Vade retro, satanas ! » Malgré tous mes efforts, je fus incapable de garder mon sérieux. Un sourire se dessina sur mon visage quand je vis Pete et Kévin éclater de rire devant mes mimiques.

Danny était resté à la maison pour aider Sharon à préparer le barbecue. Je montai dans la voiture et m’installai derrière Pete, posant furtivement la main sur son épaule au passage. Il sourit, sentant que tout s’était bien passé pour moi, et peut-être même pour nous.

Malgré sa faible expérience en la matière, Pete était un bon conducteur. C’est-à-dire que nous arrivâmes à la maison en un seul morceau. Il se gara dans l’allée avec précision, et nous l’abandonnâmes dans la voiture comme des rats quittant le navire.

Une fois à l’intérieur, Pete manqua de me renverser en me poussant dans le garage.

– Alors, qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?

Son excitation était palpable. Il ressemblait à un enfant sur le point de déballer ses cadeaux de Noël.

– Ils ont dit qu’ils acceptaient le fait que je sois gay, même si l’idée les met encore mal à l’aise. Ils comprennent que tu fais partie de ma vie, mais ils ne savent pas comment ils réagiront si nous avons des gestes tendres devant eux. Ils attendent de voir ce que va donner la recherche d’emploi et tout, donc ils ne savent pas encore si je vais pouvoir rester avec toi.

Il fit une légère moue. Il était tellement mignon quand il faisait cela.

– Deux points validés sur trois, ce n’est déjà pas si mal. Tu t’es réconcilié avec eux alors ?
– Je crois. Le passé appartient au passé. Nous devons regarder devant nous maintenant.
– Comment te sens-tu ?
– Après avoir pleuré comme une madeleine pendant presque deux heures et avoir vomi mes tripes, je me sens plutôt bien, contre toute attente.

Son visage rayonnait de bienveillance à mon égard. Il passa ses bras autour de mon cou et appuya son front contre le mien, me regardant au fond des yeux. Puis il ferma les paupières et m’attira dans un profond baiser. La porte s’ouvrit quelques secondes plus tard.

Mon père fut visiblement choqué de nous surprendre ainsi. Nous avions cessé notre baiser, mais pas notre étreinte. Les secondes s’égrenèrent dans une lenteur pesante. Le silence était assourdissant. Un siècle plus tard, un sourire commença à se dessiner sur le visage de mon père.

– Désolé de vous avoir interrompus, les garçons. Je vais devoir faire encore quelques efforts pour m’adapter.

Il fit un pas dans notre direction et nous prit tous les deux dans ses bras.

– Laissez-moi encore un peu de temps, d’accord ?
– Ne vous en faites pas, M. Kellam.
– Oui, Papa, tout va bien se passer.
– Merci. J’étais venu vous annoncer que le dîner était prêt.

Il nous relâcha et rentra dans la maison. Je saisis l’occasion pour déposer un baiser rapide sur les lèvres de Pete, tout en lui souriant. Il me rendit mon sourire et rapprocha nos fronts de nouveau.

– Je pourrais rester ici pour toujours…si je n’avais pas un estomac. Je suis mort de faim !
– Moi aussi. Allons manger.

Je le suivis dans la cuisine où les autres finissaient de se servir. Pete et moi remplîmes nos assiettes. Mes parents écarquillèrent les yeux en me voyant empiler de la salade de pommes de terre, de la salade de pâtes, des légumes, des frites et un hamburger rempli de tous les ingrédients possibles et imaginables. Je me contentai de leur sourire en disant « J’ai faim ». Ils regardèrent l’assiette de Pete, à peu près identique à la mienne, et secouèrent la tête d’un air amusé.

La conversation au cours du repas fut animée, comme Maman et Papa faisaient connaissance avec Kévin et Sharon. Ils avaient l’air de bien s’entendre. Danny était assis avec eux, mais semblait anormalement silencieux. Pete observait nos parents avec attention tout en faisant semblant de les ignorer. Comme il fallait s’y attendre, il échoua lamentablement.

– Pourquoi est-ce que tu ne les prends pas directement en photo ?

Il sourit d’un air penaud.

– Désolé. J’essayais de deviner ce qu’ils pensaient les uns des autres. Tu te rends bien compte que tes parents sont en train de faire passer un examen de passage aux personnes qui t’accueilleront potentiellement sous leur toit ?
– Waouh. Je n’y avais même pas pensé. Tu as raison.

Je les observai pendant quelques instants. Kévin était en train de raconter une anecdote amusante. A mon grand étonnement, Papa laissa échapper un rire tonitruant qui lui fit monter les larmes aux yeux ! Je ne souvenais pas d’avoir déjà vu mon père rire comme cela. C’était tellement comique que je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour. Pete souriait aussi. Il posa sa main sur la mienne.

– Tout a l’air de bien se passer. Espérons que ça dure.
– Oui. Tu crois que Kévin et Sharon réalisent que c’est un examen ?
– Ils ne sont pas stupides, Bri. Ils le savent. Mais ils ne sont pas en train de jouer un rôle pour impressionner tes parents. Ils se comportent tout à fait normalement.
– Mmmh.

Je pris une bouchée de salade de pommes de terre et continuai à les observer. Quelques instants plus tard, ma mère nous surprit en train de les surveiller et nous adressa un sourire. Les autres adultes le remarquèrent et se tournèrent vers nous, chacun avec une expression différente. Kévin avait un regard amusé, tout comme Sharon, mais à un degré moindre. Papa affichait un sourire qui ne s’étendait pas jusqu’à son regard. Maman arborait toujours son fameux sourire, celui auquel je m’étais habitué en grandissant et que j’associais à son amour pour moi. L’expression de Danny était difficile à déchiffrer. Son visage était neutre, mais ses yeux légèrement plissés. Il respira profondément, secoua lentement la tête et laissa échapper un soupir.

Pete et moi échangeâmes un regard embarrassé et rougîmes immédiatement. Les « adultes » éclatèrent tous de rire devant nos mines déconfites. Enfin tous, sauf Danny. Il se contenta de sourire faiblement avant de se concentrer de nouveau sur son assiette, à laquelle il n’avait pratiquement pas touché.

– Pete, chuchotai-je, regarde Danny. Qu’est-ce qui le tracasse, d’après toi ?

Pete regarda Danny pendant quelques secondes, qui poussait la nourriture dans son assiette.

– Je ne sais pas. Il a l’air vraiment déprimé. Il s’est passé quelque chose sur le trajet de retour de l’aéroport ?
– Non, rien. Je me suis un peu fâché contre Maman et Papa. Je leur ai demandé de garder leurs questions pour plus tard. Danny ne m’a rien dit. Il a été assez distant ces derniers temps.

Pete réfléchit en silence pendant un moment.

– Je demanderai à Sharon ce soir. Peut-être qu’elle aura une idée sur la question.
– Tu crois que c’est une bonne idée ?
– Oui. Je veux savoir ce qui le travaille. Ça pourrait avoir un rapport avec notre avenir ensemble.

Le dîner se poursuivit. Pete et moi terminâmes nos assiettes et les remplîmes de nouveau. Danny vint déposer son assiette sur le comptoir pendant que nous étions encore à table et rejoignit le salon sans dire un mot. Le comportement de Danny envers nous commençait à me mettre mal à l’aise. C’était comme si nous étions devenus transparents pour lui.

Je pris une décision. Il fallait que j’aille lui parler.

– Pete, je vais aller discuter avec Danny. Tu peux rester là ?
– Pourquoi ? Moi aussi, j’ai envie de savoir ce qui se passe.
– J’ai besoin de le faire tout seul.

Il me regarda intensément dans les yeux, à la recherche de je ne sais quoi. Il acquiesça quelques secondes plus tard.

– D’accord, Bri, dit-il en me prenant dans ses bras et en déposant un baiser rapide sur mes lèvres. Bonne chance.
– Merci, Pete.

Prenant mon courage à deux mains, je m’avançai dans le salon et m’arrêtai devant Danny.

– Il faut qu’on parle, Danny.
– Qu’on parle de quoi ? répondit-il d’un ton froid.

Je crus détecter une pointe de colère.

– Je préfère te parler seul.

J’avais un visage sérieux, et il dut s’en apercevoir. Du coin de l’œil, je vis que les autres « adultes » échangeaient des regards.

Danny me lança un regard noir.

– Très bien, dit-il d’un ton sec.

Il se leva, attendant que je l’invite à me suivre.

– Kévin, est-ce que nous pouvons utiliser ton bureau ?

Mon regard ne quitta jamais celui de Danny.

– Euh, oui, bien sûr.
– Merci.

Je tournai le dos à Danny et gravis l’escalier. Nous entrâmes dans le bureau et fermâmes la porte derrière nous.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Il n’y avait plus de doute possible quant à son exaspération.

– Qu’est-ce qui te prend ? Tu as été bizarre pendant les deux derniers jours, et maintenant j’ai l’impression que tu m’en veux. Pourquoi ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?
– Ecoute, gamin. Tu es l’une des personnes les plus égoïstes que je connaisse. Tout ce qui te préoccupe, c’est comment tu te sens, si c’est toi qui décide ou non, ton petit bien-être. Et que fais-tu des autres ?

Il était vraiment en colère, le visage écarlate, les sourcils froncés, les yeux qui jetaient des éclairs.

– Tu t’es posé la question de ce que pouvaient ressentir tes parents en sachant que tu veux les abandonner et vivre ici avec ton petit ami ? Tu t’es demandé ce que ça pouvait leur faire que tu habites à plus de mille cinq cent kilomètres de chez eux ? Et ta petite sœur ? Elle avait un grand frère à une époque, même si vous ne vous entendiez pas très bien. Tu lui as manqué, et tu lui manques toujours. Et tu as oublié Chris ? Tu es son meilleur ami. Tu lui manques aussi.

Son attaque me prit complètement par surprise. J’en restai bouche bée, incapable de croire qu’il venait de me dire ces choses.

– Tu es tellement sur ton petit nuage qu’il ne te vient même pas à l’esprit que tes souhaits et tes décisions affectent  les autres personnes qui t’aiment. Es-tu à ce point en manque pour que la seule personne qui compte dans ta vie soit celle avec qui tu partages ton lit ? Hein ? Tu as encore beaucoup de choses à apprendre, mon petit. Beaucoup.
– La personne avec qui je partage mon lit n’a rien à voir avec tout ça, et de toute façon cela ne te regarde pas. Laisse Pete en dehors de cette histoire. Je ne suis pas le seul à avoir agi en égoïste. Mes parents l’ont fait pendant deux ans et demi. Ils ne s’occupaient pas de moi, donc je me suis pris en charge. J’avais le droit de me sentir abandonné.
– Ouais. Tu avais le droit jusqu’à ce que quelqu’un s’occupe de toi. Est-ce que tu te rends compte des sacrifices que cela a coûtés ? Le manque à gagner sur la fiche de paie ? La perte de liberté ? Les répercussions émotionnelles ? Tu ne réalises même pas que les personnes qui s’occupaient de toi avaient leurs propres difficultés.

Son corps était en tension, et les veines de son cou avaient doublé de volume.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? Kathleen n’a jamais été absente de son travail une seule journée à cause de moi. Elle faisait les courses pour que je puisse manger avec eux. Je ne l’ai jamais empêchée d’avoir une vie sociale non plus. 
– Kathleen n’a pas de vie sociale en dehors de ses enfants. Et de toi, accessoirement. Tu ne t’es jamais demandé si elle ne te considérait pas comme un de ses propres fils ?
– Non, je ne me suis jamais posé la question. Elle a toujours été la mère de Chris, qui est un ami d’enfance, et qui est devenu un ami très proche. Elle me considérait comme un ami de son fils, rien de plus.
– Qu’est-ce que tu en sais ? Est-ce que tu nous as déjà posé la question ? Est-ce que tu nous as déjà demandé ce que nous ressentions pour toi, Brian ?
– Pourquoi « nous » ? Danny, ce n’est pas de Kathleen dont nous parlons, c’est de toi. De quoi as-tu peur ? Pourquoi es-tu aussi en colère ?

Ses yeux se remplirent de larmes. Il parla en serrant les dents.

– Comment est-ce que tu réagirais si la seule personne importante dans ta vie décidait soudainement qu’elle n’avait plus besoin de toi ? Que tu allais te retrouver tout seul ? Qu’elle cesserait de t’aimer ?

Des larmes coulaient en abondance sur ses joues, et un regard suppliant avait remplacé la colère dans ses yeux.

– Je ne te déteste pas, Brian. Tu es comme un fils pour moi, tu le sais. Je ne veux pas te perdre. Je ne pourrais pas le supporter. Tu vois le résultat, dit-il en se désignant d’un geste. Je suis dans tous mes états.

Il essuya énergiquement ses larmes du revers de la main, sans grand succès.

– Danny…
– Brian, si je te perds, je ne sais pas ce que je vais devenir.
– Danny, ne dis pas…
– Je ne pourrais pas continuer à vivre si je te perdais.
– Arrête, Danny ! Tu me fais peur.
– Oh, Brian, je ne voulais pas t’effrayer. C’est juste que je tiens beaucoup à toi. Trop, sans doute.

Il s’assit sur une chaise devant le bureau de Kévin, me tournant le dos.

– Tu ne vas pas me perdre. Je t’aime comme un père, et tu le sais. Mais ma vie est train de changer, dans le bon sens, du moins je l’espère. Si ces changements font que je dois habiter ici, alors je resterai. Sinon, je rentrerai à la maison. Quoi qu’il arrive, tu ne me perdras pas. D’accord ? J’aurais préféré que tu sois heureux pour moi.
– Je suis heureux pour vous deux, dit-il en reniflant. Mais tu n’arrives pas à comprendre.

Je me levai d’un bond pour le rejoindre et lui parler les yeux dans les yeux. J’étais furieux.

– Ah bon, je n’arrive pas à comprendre ? Et tu crois que les deux dernières années n’étaient qu’un rêve ou une illusion ? Que j’ai pété les plombs uniquement pour le plaisir ? Je sais ce que c’est que d’être séparé brutalement de quelqu’un. Alors ne me donne pas de leçons sur ce que je comprends et ce que je ne comprends pas !

Je hurlais à pleins poumons. Il me fallut un moment pour retrouver mon calme. Danny se contenta de me regarder, le visage tordu de douleur.

– Danny, tu t’en remettras. Nous y arriverons tous les deux.

Je mis une main sur son épaule et la serrai affectueusement.

– Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi, Danny. Tu as été mon ami quand j’en avais le plus besoin, et un père quand c’était nécessaire, même quand je pensais pouvoir m’en passer.

Il esquissa un demi-sourire, mais ses yeux trahissaient toujours son chagrin. Je m’agenouillai devant lui.

– Et je ne suis pas la seule personne qui t’apprécie. Maman et Papa t’aiment aussi, tout comme Pete. Tu ne le vois pas ? Tu fais partie de la famille. Rien ne pourra changer ce que je ressens pour toi. Jamais.

Je le serrai contre moi, reposant ma tête contre sa poitrine. Il hésita quelques secondes, puis me serra dans ses bras à son tour. Je le sentis resserrer l’étreinte alors que ses larmes tombaient dans mes cheveux. Il pleura en silence pendant quelques instants avant de me relâcher. Puis il me dévisagea attentivement, comme s’il essayait de mémoriser chaque trait de mon visage. Il ébouriffa mes cheveux en esquissant un sourire triste.

– Tu es un gamin incroyable, tu le sais, ça ? Nous devrions sans doute redescendre et rassurer tout le monde sur le fait que nous sommes toujours vivants.

Il se leva et je le serrai une nouvelle fois dans mes bras pour le rassurer sur ce que je venais de lui dire. Danny ouvrit la porte et nous descendîmes l’escalier ensemble. Il souriait toujours quand nous arrivâmes en bas, ce qui eut pour effet de soulager tout le monde. Jason, Ray et Joanne, qui étaient arrivés pendant notre altercation, nous scrutèrent d’un air interrogatif.

Pete se leva pour nous accueillir au pied de l’escalier et alterna le regard entre Danny et moi en essayant de deviner la teneur de notre conversation. Danny hésita une fraction de seconde, puis le prit dans ses bras et lui murmura quelques mots à l'oreille, avant de le relâcher. Danny s’avança pour reprendre sa place dans le fauteuil où il était assis au préalable, mais Kévin l’arrêta.

– Je propose que nous autres, les anciens, montions dans le bureau pour discuter des questions importantes. Nous pourrons ainsi passer la fin de la soirée ensemble dans une ambiance apaisée.

Ils suivirent Kévin à l’étage, laissant la jeune génération dans le salon.

Constatant que l’orage était passé, Jason, Ray et Joanne disparurent dans la cuisine pour engloutir leur part du repas. Pete et moi nous installâmes sur le canapé. Je lui racontai ma dispute avec Danny. Jason revint de la cuisine et s’assit à côté de nous, écoutant notre conversation. J’entendais Ray et Joanne se taquiner dans la cuisine.

Je rapportai la conversation aussi fidèlement que possible, puis j’attendis la réaction de Pete et Jason. Celui-ci continua à manger, réfléchissant à ce que je venais de dire. Pete me tenait la main, gardant le silence également.

Jason prit la parole quelques instants plus tard.

– Je crois que je n’avais jamais réfléchi à la façon dont l’instinct parental pouvait affecter un homme gay.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Bizarrement, je pensais que le fait d’être gay inhibait l’envie d’avoir des enfants, ou quelque chose comme ça. Il ne m’était jamais apparu qu’elle pouvait être aussi forte chez un gay que chez un hétéro. Mais je me rends compte que ce n’est pas vrai, à présent.
–  Tu as raison, Jason, dit Pete. J’aimerais bien avoir des enfants un jour, même si je sais que ça risque d’être plus difficile.

Je lui jetai un coup d’œil surpris, n’étant pas au courant de cette aspiration.

– En tout cas, je sais que j’en ai envie.
– Moi aussi, ajoutai-je.
– Bref, interrompit Jason, il semblerait que Danny se soit attaché à toi, Brian. Ce sont des choses qui arrivent quand on a la garde de quelqu’un. Je m’étais documenté quand nous avons évoqué l’adoption de Ray. Je voulais m’assurer que nous avions des garanties juridiques, et que nous n’étions pas en train de nous attacher à Ray en vain.

Pete afficha un regard perplexe.

– Je pensais que tu voulais devenir psy.
– C’est le cas, mais je trouve le droit de plus en plus intéressant. Je veux aider les enfants à être heureux, et faire en sorte qu’ils soient placés dans les meilleures conditions. Peut-être que je ferai les deux, dit-il en haussant les épaules.
– C’est un sacré challenge, frérot.
– Je me sens à la hauteur. Ce ne sera pas facile, j’en suis conscient, mais c’est faisable.

Je lui demandai s’il comptait marcher dans les pas de son père. Il se contenta de rire et répondit que l’avenir le dirait.

Les « adultes » descendirent à environ dix-neuf heures trente, plutôt de bonne humeur. Nous nous installâmes dans le salon, les enfants assis par terre. Joanne insista pour que nous jouions aux cartes avec elle, et nous nous mîmes d’accord sur une partie de dame de pique. Il y avait une ambiance familiale dans l’air, un sentiment d’harmonie et d’apaisement. Cela m’avait manqué pendant trop longtemps. Je m’imprégnai de cette atmosphère. Même mes incertitudes concernant notre avenir avec Pete ne pouvaient affecter ma bonne humeur.

Pete s’allongea à côté de moi sur le sol, épaule contre épaule. Maman et Papa sourirent quand ils nous aperçurent. Papa croisa mon regard alors que j’étais sur le point de déposer un baiser sur la joue de Pete. Je m’interrompis juste avant de l’embrasser. Papa sourit et hocha la tête en désignant Pete, donnant son accord. Je souris à mon tour et embrassai Pete.

Quelques heures plus tard, Pete et moi nous retirâmes dans sa chambre. Mes parents ne formulèrent aucune objection quand nous leur souhaitâmes bonne nuit. Ils n’évoquèrent même pas la possibilité que je puisse passer la nuit avec eux.

En nous déshabillant, nous bavardâmes de choses sans importance. Les émotions de la journée m’avaient épuisé. Nous grimpâmes dans le lit. Pete se colla contre moi dès que nous fûmes couchés, la chaleur de son corps se propageant au mien comme un baume relaxant, ôtant toute la tension que j’avais accumulée jusqu’alors. Et juste quand j’étais sur le point de m’assoupir, je sentis les mains de Pete se poser sur moi.

Oui, décidément, je n’avais pas passé une nuit aussi agréable depuis bien longtemps.


Chapitre 20

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