Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 2

 Alors que je regardais Pete s’éloigner ce jour-là, je fus traversé par des émotions contradictoires. J’étais soulagé de pouvoir exprimer ce que je ressentais pour lui, et plus soulagé encore qu’il ressente la même chose pour moi. Mais malgré cette exaltation, j’avais des inquiétudes et des doutes au fond de moi. J’étais gay.

Je ne savais pas pourquoi j’avais autant de mal à accepter cette étiquette. A l’époque, tout ce que j’avais vécu m’amenait à penser que c’était mal d’être gay. J’étais incapable de l’expliquer. Je savais qu’être gay n’était pas de tout repos, puisqu’il semblait normal pour les autres garçons de tabasser tous ceux qu’ils trouvaient sur leur chemin. Peut-être que j’avais peur de me prendre une raclée.

Je ne m’étais jamais posé la question de savoir si j’étais gay. J’étais attiré par les garçons, un point c’est tout. Pour autant, je ne m’identifiais pas en tant que gay. J’étais juste moi, le même que la veille, la semaine précédente, ou l’année d’avant. Mais maintenant, j’étais officiellement gay. Cela voulait dire que je devenais une cible potentielle. Ce n’était pas une nouveauté pour moi, puisque j’avais été pris pour cible tous les jours depuis la maternelle. Une petite cible très mobile. Mais désormais, j’avais l’impression d’avoir un cœur de cible tatoué sur le front.

Alors que je rentrais à la maison (je n’habitais qu’à un kilomètre et demi du collège, alors que la maison de Pete était à quinze kilomètres), une pensée me vint à l’esprit : Oh mon Dieu, Pete devient une cible, lui aussi ! Je n’étais pas sûr qu’il ait déjà été confronté à ce genre de situation. J’étais tellement concentré sur la façon dont je pourrais le protéger de Brent et de sa bande que je dépassai ma rue. C’est tout dire sur mon sens de l’orientation.

Je fis demi-tour pour reprendre la bonne direction et faillis percuter un de mes voisins, Patrick, ou Pat, comme il préférait qu’on l’appelle. C'était un garçon aux cheveux filandreux et aux grands yeux marron qui commençait tout juste sa croissance. Il n’était que bras et jambes désarticulés. Etant donné qu’il était dans ma classe d’EPS, j’avais eu de multiples occasions de le voir pratiquer le saut en longueur et le lancer du disque. Quand il courait, il bloquait les coudes et balançait les bras, ce qui lui donnait une apparence assez comique.

– Tu es perdu ?

Il arborait un sourire moqueur, comme s’il avait deviné mes pensées.

– Non, j’étais venu voir si tu voulais jouer au base-ball, mais je me suis souvenu combien tu étais laid, et j’ai changé d’avis. 

Je souris en disant cela, pour qu’il sache que je plaisantais. Il pouvait être susceptible parfois. En fait, moi aussi, mais je le cachais bien.

– Je passerai te voir quand j’aurai fini mes devoirs, dit-il. J’ai un nouveau lancer de balle à essayer sur toi. Tu veux que je demande à Chris s’il peut venir aussi ?

J’approuvai et lui dis que je le retrouverais dans une heure environ.

J’avais fait la connaissance de Pat à la maternelle. Lui et moi avions fréquenté des écoles différentes jusqu’au CM2, mais nous avions grandi ensemble. Ses parents étaient très croyants et ne faisaient pas confiance à l’enseignement public. Mais comme l’école privée qu’il fréquentait n’allait pas au-delà du CM2, il nous avait rejoints au collège en 6ème. C’était un garçon que j’aimais bien, même s’il ne m’attirait pas.

Chris, en revanche, était d’un autre gabarit. La puberté l’avait frappé de façon précoce. A 13 ans, il mesurait déjà 1,80 mètre et pesait 84 kilos. Il n’était même pas gros, car il avait commencé la musculation très tôt. Il avait un corps d’athlète, mais sans le côté dur qui rendait Brent si détestable.

Son frère David était dans la Marine, dans les forces spéciales du SEAL. C’était l’objectif qu’il s’était fixé depuis son plus jeune âge, et il avait pratiqué assidûment la course d’endurance, la natation et la musculation pour être sélectionné. Chris avait réussi à convaincre David de l’initier à la musculation, et ils en avaient fait ensemble jusqu’à ce que David quitte le domicile familial deux ans plus tôt. Quand il partit, Chris continua à s’entraîner. Et comme Pat et Chris étaient les garçons qui habitaient le plus près de chez moi, nous passions beaucoup de temps ensemble.

J’arrivai finalement devant la maison, en me maudissant de m’être trompé de route et d’avoir croisé Pat. Je ne voulais pas vraiment traîner avec lui ce soir-là, comme j’avais l'esprit ailleurs. Je me résolus à l’appeler dès que j’aurais franchi le pas de la porte pour lui dire que j’avais un empêchement.

Alors que j’étais sur le point d’entrer dans la maison, je pris mon expression de joueur de poker. Je l’appelais ainsi parce je ne manifestais jamais mes émotions à la maison. Ce n’était tout simplement pas autorisé.

Mon père était un vétéran de la guerre du Vietnam. Il était parti là-bas à 18 ans, et était revenu un autre homme. Cela peut paraître banal, mais c’est vrai. La seule chose que je voyais chez lui était l’indifférence ou la colère, sans aucune nuance entre les deux. Puisqu'il ne pouvait pas exprimer ses émotions, il ne m’autorisait pas à le faire non plus, ou peut-être qu’il m’apprit à les cacher. Je suis certain que les épreuves auxquelles je fus confronté à l’école ne m’aidèrent pas non plus (si tu ne pleures pas, ils ne savent pas qu’ils t’ont eu). En tout cas, il se fit comprendre un jour de façon très claire. Je ne me souviens même plus de quoi il s’agissait. Il s’était passé quelque chose et j’étais très en colère.

Papa était un homme de trente-six ans à l’époque, grisonnant sur les tempes, avec un ventre de buveur de bière. Il était contremaître dans l’usine de contreplaqué locale, coincé entre les cols bleus et les cols blancs. Il n’avait pas un physique particulièrement impressionnant, mais face à moi, sa force et sa colère représentaient une combinaison redoutable.

Bref, j’étais dans tous mes états. Mon père se plaça devant moi, mit une main sur mon épaule et me donna une légère claque. Cela ne fit qu’encourager l’enfant obstiné que j’étais, et il le vit sur mon visage. Il me frappa une seconde fois, plus fort, en disant « Arrête ! ». Je fermai la bouche, qui s’était ouverte lors de la seconde gifle, et pris un air renfrogné. Il me frappa une troisième fois, en disant : « Enlève cette expression de ton visage, ou je te l’enlèverai  à coup de claques ! » Voilà pourquoi je travaillais mon expression de joueur de poker.

Ce fut l’élément déclencheur. Seulement j’y mis du mien aussi. Mon père ne voulait pas que je montre ma colère, et j’en déduisis qu’il voulait bannir toute manifestation d’émotion de ma part. Et je suis encore comme cela aujourd’hui. Seul Pete arrive à me faire réagir.

Quant à ma mère, elle ne s’intéressait pas vraiment à moi. Tout ce qui comptait pour elle était de s’apitoyer sur son sort. J’avais toujours imaginé que le mariage de mes parents était heureux, sinon confortable. Maintenant que j’y pense, je me rends compte que ma mère, à sa façon, sacrifiait sa vie pour que nous autres, les enfants, n’ayons pas à subir un divorce.

C’était une jolie femme de trente-deux ans, qui travaillait dans une banque pour un salaire proche du SMIC. On ne peut pas dire que c’était une carrière épanouissante. Elle rentrait pour trouver une maison sens dessus-dessous, un mari incapable de l’aimer, et deux charmants enfants qui passaient leur temps à se chamailler.

J’étais l’aîné, et avec tout ce qui m’était arrivé, je devais lui sembler distant et réservé. Elle m’appelait son « parfait petit garçon », parce que je n’étais jamais dans ses pattes et que je ne faisais pas d’histoires. Ma petite sœur, en revanche, était une Sainte Terreur.

Dawn s’était fixé comme objectif de faire toutes les bêtises que je n’avais pas faites, et d’en ajouter de sa propre composition. De deux ans ma benjamine, elle avait déjà eu plusieurs petits copains, et entraînait les autres filles du voisinage dans ses méfaits. Elle désobéissait constamment, et mes parents la laissaient faire la plupart du temps. Ma mère passait ses journées à s’excuser auprès des mères de ses copines pour les bêtises qu'elle avait initiées.

Dawn avait toujours été populaire à l’école. Elle obtenait  les meilleures notes et me le faisait bien sentir. Tout comme la plupart des grands frères, j’avais été prévenu plusieurs fois que j’étais plus grand et plus fort qu’elle, et que je ne devais pas lui administrer les corrections qu’elle méritait selon moi. Mais à présent, nous étions plus proches en taille.

Voyons voir, où en étais-je ? Ah, oui… 

Alors que j’ouvris la porte, ma mère me fit ce faux sourire destiné à me faire croire qu’elle était heureuse et que tout allait bien. Puis le sourire s’effaça, et elle dit :

– Bonjour, mon chéri, comment s’est passée ta journée ? 

Ayant exécuté son petit numéro de bienvenue, elle se détourna de moi et  retourna à ce qu’elle était en train de faire avant mon arrivée, m’effaçant déjà de son esprit.

Comme d’habitude, je me dirigeai vers ma chambre sans un mot. Je m’assurai de fermer la porte derrière moi. Pete ne serait pas rentré avant une demi-heure, donc je pris les devants et appelai Pat. Sa mère décrocha et me dit qu’il était déjà parti chez Chris. Je la remerciai et appelai rapidement celui-ci. Je lui expliquai que j’avais un empêchement et que je ne pourrais pas venir tout de suite. Il se montra légèrement déçu, mais je lui dis que je les rejoindrais plus tard. Je pus enfin me concentrer sur ce qui occupait mon esprit.

Je m’installai sur mon lit avec un livre, sans vraiment le lire, me demandant plutôt comment j’allais affronter la bande. Bizarrement, j’avais le sentiment qu’ils étaient déjà tous au courant pour Pete et moi, et qu’ils allaient nous persécuter. Et malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à imaginer de quelle manière nous allions nous protéger. Contre l’un d’entre eux ou deux contre deux, nous pourrions nous défendre. Mais s’ils nous attaquaient en bande…  Je préférais ne pas y penser.

La sonnerie du téléphone retentit et faillit me causer une crise cardiaque. Je jetai un coup d'œil à l’horloge. J’étais assis là depuis plus de trois quarts d’heure. En décrochant, j’entendis Dawn hurler mon nom. Eloignant le combiné de l’oreille, je hurlai « Je l’ai ! » en couvrant le microphone de la main. J’attendis qu’elle raccroche le téléphone de l’autre côté avant de parler, mais je n’entendis rien.

Je parlai doucement dans le téléphone.

– Dawn, raccroche, s’il te plaît. 

Elle n’en fit rien, comme si je n'avais pas deviné qu'elle écoutait.

– Dawn, ne m’oblige pas à venir te voir. Tu te souviens de ce qui s’est passé la dernière fois.

J’ajoutai un petit rire sadique pour faire bonne figure.

– Trou du cul !

Elle finit par raccrocher.

– Salut Bri. Qu’est-ce que tu racontes de beau ? 

C’était bien Pete. Je ne sais pas qui cela aurait pu être d’autre.

Pendant qu’il me parlait, mon cœur se mit à battre plus vite. Comment se faisait-il que je n’avais jamais ressenti cette sensation au cours des milliers de conversations que nous avions eues auparavant  ? J’essayai de lui répondre, malgré la boule qui s’était formée dans ma gorge. Au lieu de parler, je coassai. Oh mon Dieu, comme c’était embarrassant.

– Ça va ? Tu as une voix bizarre.
– Je vais bien, merci. J’étais juste en train de reprendre mon souffle. Comment est-ce que tu te sens ? Ça va bien ?
– Non, ça ne va pas bien. Je ne suis pas avec toi, alors comment est-ce que ça pourrait aller bien ? 

Si j’avais eu le moindre doute sur le fait que je ressentais quelque chose pour lui, il me l’ôta sur le champ.

– Pete, tu ne peux pas t’imaginer quel effet tu me fais. J’aimerais tellement être avec toi aussi. 

J’entendis quelqu’un décrocher le combiné dans l’autre pièce.

La voix perçante de Dawn se fit entendre :

– Dépêche-toi ! Je dois appeler Katelynn. Raccroche ! 

Je sus dès lors que toute conversation future devrait avoir lieu de vive voix, surtout avec ma petite sœur dans les parages.

– Donne-moi encore quelques minutes et je raccroche, Dawn, OK ?
– Grouille-toi, dit-elle avant de raccrocher violemment.
– Pete, nous ne pouvons pas nous parler sur cette ligne. Les murs ont des oreilles, si tu vois ce que je veux dire.  Je te verrai demain en cours. Demande à ta mère si je peux passer le week-end chez toi, d’accord ? 
– Je voulais te parler maintenant, mais je connais ta sœur. Je demanderai à ma mère pour ce week-end. Et au fait, Bri ? 
– Oui ? 

Je dus tendre l’oreille pour entendre ces quelques mots, mais j’y parvins néanmoins : « Je t’aime. » Dawn choisit ce moment pour savoir si nous étions toujours en ligne.

– Moi aussi, Pete. A demain !
– Oui. A plus. Bye. 
– Bye. 

Il raccrocha. Dawn dit d’une voix impatiente :

– Ça y est, tu as fini de parler avec ton petit ami ? 

Mon sang ne fit qu’un tour. Il me fallut un moment avant de répondre. Elle ne pouvait pas avoir entendu, si ?

– Ouais. La prochaine fois, attends que je te dise que j’ai terminé, d'accord ? Je n’écoute pas tes conversations, moi. 

– C’est ça. Raccroche. 

C’est ce que je fis. Je soupirai. Je décidai de sortir jouer au base-ball après tout. Je verrais Pete demain, et je rattraperais le temps perdu.

Le téléphone sonna de nouveau. Je pensai que c’était  peut-être encore Pete, mais Dawn ne hurla pas mon nom, donc l’appel devait être pour elle. Je me demandais ce qu’elle pouvait bien trouver à raconter pendant des heures à ses copines qu’elle venait de quitter en sortant de l’école.

J’attrapai mon gant, ma batte et une casquette en quittant ma chambre. Alors que je me dirigeais vers la porte, ma mère me fit signe d’attendre, étant au téléphone.

– Oui, oui, je comprends. Ne vous inquiétez pas, je m’en charge. Cela ne se reproduira pas. Merci d’avoir appelé. 

Elle raccrocha et se tourna vers moi, me lançant un regard noir. J’essayai désespérément de me souvenir de ce que j’avais pu faire de mal.

– Et où est-ce que tu as l’intention d’aller, Brian Andrew Kellam  ?

Oh, merde. Elle était vraiment énervée. Elle avait les poings sur les hanches et attendait de pied ferme que je lui réponde. Je décidai de lui dire la vérité plutôt que de jouer aux devinettes.

– Je sors jouer au base-ball dans le quartier. Pat et Chris m’attendent. 
– Eh bien, tu peux faire une croix dessus. Tu as déjà passé suffisamment de temps avec tes amis pour aujourd’hui. Surtout que c’était pendant les heures de cours ! Tu sais combien l’école est importante pour ton avenir ! Et pourtant, tu sèches à la première occasion  !

C’était injuste. Je n’avais jamais séché les cours jusqu’à aujourd’hui.

– Tu n’as plus besoin de te soucier de savoir où tu vas aller pendant toute la semaine, jeune homme ! 
– J’avais une bonne raison. Est-ce que tu crois vraiment que j’aurais séché les cours si je n’avais pas eu une bonne raison de le faire ? 

 Le visage de ma mère changea de couleur. Elle n’aimait pas que je lui tienne tête.

– Ne t’avise pas de me répondre ! Je crois que tu vas pouvoir ajouter une semaine. Peut-être que ça t’apprendra à ne pas être insolent ! 

Oh, mince, j’étais cuit. Je ne pourrais pas passer le week-end chez Pete, ni le voir après les cours la semaine suivante.

Avec ces pensées en tête, et sans prendre le temps de la réflexion, je fis quelque chose de complètement idiot. Je me mis à crier sur ma mère.

– Tu ne m’écoutes jamais ! Je t’ai dit que j’avais une bonne raison de sécher les cours, mais est-ce que tu m'as demandé pourquoi ? NON ! Tu t’en moques, et tu me prives directement de sortie. Tu te fiches de savoir que j’étais avec Pete cet après-midi, parce qu’il était en larmes, bouleversé, et qu’il avait besoin de quelqu’un à qui parler. Tu m'apprends à aider les personnes dans le besoin, et après tu me punis de l’avoir fait ! 

Je pensais que le visage de ma mère ne pourrait pas devenir plus rouge. J’avais tort. Il devint écarlate. Je crois qu’elle était en état de choc. Son enfant parfait venait de lui crier dessus. Quel idiot j’étais ! Maintenant j’allais être privé de sortie tout l’été. Ou peut-être même pour le restant de mes jours.

Par-dessus l’épaule de ma mère, j’aperçus Dawn, qui affichait un large sourire. Elle adorait que je me fasse disputer. Cela n’arrivait pas souvent. Elle essaya d’étouffer un rire derrière sa main. Ma mère l’entendit, mais l’ignora.

Quand elle reprit la parole, elle adopta ce ton glacial qui me plongeait dans l’angoisse. Je ne l’entendais pas souvent, et il signifiait que des conséquences terribles allaient s’abattre sur quiconque se dressait sur son chemin.

– Tu files dans ta chambre. Pas de télé. Pas de téléphone. Pas d’ordinateur. Ton père rentre dans une heure. Nous aborderons ton cas et déciderons de ta punition. Maintenant, disparais. 

Je fis demi-tour et regagnai ma chambre en traînant les pieds, faisant attention de ne pas claquer la porte.

Dieu me vienne en aide, j’étais vraiment stupide ! C’était moi qui l’avais provoqué. Je m’étais mis dans ce pétrin tout seul, me privant de toute chance de revoir Pete dans un futur proche. Quel putain d’idiot. Je ne méritais pas d’avoir un ami si je n’arrivais pas à me tenir à carreau assez longtemps pour être avec lui. Je n’étais qu’un pauvre imbécile.

Je passai l’heure suivante à ressasser ce genre de choses. J’y arrivais très bien. Les gens me disaient que j’étais trop dur envers moi-même – que je mettais la barre trop haut. C’était peut-être vrai, mais on m’avait appris très tôt que je devais être parfait, ou au moins m’en approcher – et c’était rarement le cas. En regardant en arrière, je me rends compte que je m’étais convaincu que j’étais stupide, paresseux, et que j’étais une mauvaise personne. Pourtant, je n’étais ni un assassin, ni un violeur, donc je ne devais pas être si mauvais.

Maintenant, n’imaginez pas que je me sois réveillé un matin avec nouvelle image de moi-même. J’ai eu besoin de plusieurs années de psychothérapie pour me remettre les idées en place. Il m’a fallu BEAUCOUP de travail personnel pour éradiquer ces pensées. C’est un combat permanent de me persuader que je suis intelligent, attirant, et que je mérite tout ce que j’ai. Et peu importe ce que vous pensez de vous-même, tout le monde a le droit d’être heureux et de s’épanouir dans la vie.

Je m’égare de nouveau.

J’entendis claquer la porte d’entrée. Mon père venait d’arriver. J’entendis Dawn hurler : « Papa, Papa, devine ce que Brian a fait ! » Génial, juste ce qu’il me fallait – que Papa entende une version déformée de ce qui s’était passé de la part de ma petite soeur.

J’entendis Maman dire à Dawn de s’occuper de ses affaires, sous peine d’être punie dans sa chambre, elle aussi. Je ne pus m’empêcher de sourire. Bien fait pour elle. Puis j’entendis mes parents discuter, mais j’étais trop loin pour entendre. Bizarrement, mon père ne s’emportait pas comme c’était le cas quand nous n’avions pas été sages avec Maman.

Dix minutes plus tard, mon père entra dans ma chambre, en tant que juge, jury et bourreau. Je fus étonné de constater que son visage avait une expression neutre au lieu de la colère que je lui connaissais habituellement. Il ferma la porte derrière lui, tira ma chaise de bureau et s’assit dessus. Ce n’était pas ce à quoi je m’attendais. Je me mis sur mes gardes. Je me méfiais des situations bizarres, et c’était précisément le cas.

Ses yeux bleus croisèrent les miens, et je dus détourner le regard. Je ne sais pas s’il s’agissait de soumission naturelle ou d’autre chose. Peut-être que c’était de la peur. Je n’avais jamais pu regarder mon père dans les yeux. Cela reste difficile, même maintenant.

– Brian, pourquoi est-ce tu as séché les cours ? 

Je ne m’attendais pas à cette question. D’habitude, il entrait comme l’ange de la mort et m'annonçait ma sentence. Pourquoi ce changement d’attitude ? Que voulait-il de moi ? Comment pouvais-je l’amadouer ? Je choisis de dire la vérité. C’était ce que je faisais le plus souvent.

– J’ai séché les cours avec Pete aujourd’hui parce que je l’ai trouvé en train de pleurer devant son casier. Ça se voyait qu’il pleurait depuis un moment. Il avait besoin de se confier à quelqu’un, et je lui ai proposé mon aide. Je pensais qu’il allait peut-être faire une bêtise. 

Je me détendis, ayant donné ma version des faits. Pas de détails ou plaidoirie inutiles. Cela n’aurait pas joué en ma faveur.

– De quoi est-ce que vous avez parlé ? 

C’était une question difficile. Je ne pouvais pas lui dire que Pete était gay. Je ne savais pas comment il réagirait, et je voulais revoir Pete. Je ne pouvais pas prendre le risque qu’il m’interdise de le fréquenter.

– Il m’a demandé de n’en parler à personne.
– Brian, tu dois me le dire. Nous devons nous assurer qu’il est en sécurité et qu’il ne se fera pas de mal. Il faut que tu me répètes ce qu’il t’a dit. 

Je refusai de nouveau.

– Je suis désolé, Papa, il m’a demandé de ne pas le répéter, donc je ne le ferai pas. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il va mieux et qu’il ne va pas mettre fin à ses jours. Il ne se drogue pas, ni rien de ce genre. 

Je sortis le grand jeu.

– Personne ne le maltraite. Si je pensais qu’il était en danger, je t'en parlerais, mais ce n’est pas le cas. Crois-moi, je t’en supplie. Il va bien. Il avait juste besoin de parler. 

Je m’arrêtai avant d’en faire trop. J’avais du mal à cerner mon père.

Il me fixa pendant un long moment. Je soutins son regard pendant quelques secondes avant de baisser les yeux. Il soupira et se leva de sa chaise. Il me dit de l’attendre, et qu’il allait revenir. Je me demandais ce qui allait m’arriver. Je n’avais jamais vu mon père aussi calme après une bêtise. Cela m’effrayait encore davantage que ses colères.

Je restai assis sur mon lit à me demander à quelle sauce j’allais être mangé. Finalement, il revint dans ma chambre, accompagné de ma mère. Elle avait l’air préoccupée et nerveuse. Elle ne pouvait pas savoir que j’étais gay, si ? Est-ce cela que mon père essayait de me faire avouer ? Que Pete et moi étions gays ? Je ne pouvais pas croire que nous étions déjà découverts alors que nous avions été ensemble moins d'une journée.

– Bri, ta mère a quelque chose à te dire. 

Il la regarda, et elle soupira (nous soupirons beaucoup dans la famille – nous sommes tous si malheureux).

– Brian, commença-t-elle,  je te dois des excuses. Tu avais raison, et je me suis laissée emporter. Tu as vu un ami dans le besoin et tu as réagi. Je suis désolée de t’avoir crié dessus. 

Elle m’adressa un sourire timide.

– Peut-être que je devrais effectivement t’écouter davantage.

Dire que j’étais en état de choc serait un euphémisme. J’étais complètement déboussolé. Je ne me souvenais pas qu’un adulte m’ait déjà présenté ses excuses, et encore moins pour m’avoir puni.

Après avoir recouvré mes esprits, je dis quelque chose de banal comme « Ça va, Maman, » ou « Pas de problème ». Et ce fut terminé. Pas de privation de sortie, pas de coups de fouet, rien.

Peut-être que j’allais pouvoir passer le week-end avec Pete, finalement. Il fallait juste que je fasse profil bas.

Le reste de la soirée se déroula sans incident. Nous reprîmes nos rôles respectifs. La télévision fut l’activité principale de la famille. Je retournai dans ma chambre vers vingt heures et repris la lecture de mon bouquin. C’était un roman fantastique écrit par l'un de mes auteurs préférés. J’avais déjà lu ce livre près d’une vingtaine de fois, et à chaque nouvelle lecture, je trouvais de nouveaux détails qui m’avaient échappé la fois précédente. C’était ce que je faisais avec tous les livres que j’aimais bien. La plupart des personnes à qui je confiais cette habitude me prenaient pour un fou. C’était peut-être le cas, d’ailleurs.

Alors que je lisais, Pete n’arrêtait pas de traverser mon esprit, et je n’arrivais pas à me concentrer. Je relus la même page cinq fois de suite sans m’en rendre compte. Pete était tellement mignon que je n’arrivais pas à le sortir de ma tête, et ce n’était pas désagréable de penser à lui. Je finis par laisser le livre de côté, et toute mon attention se porta sur lui. Il était si excitant !

Je me le représentai mentalement. Il mesurait 1,68 mètre, pesait 57 kilos, était plutôt musclé, mais sans excès. J’adorais le voir torse-nu. Ses muscles glissaient sous sa peau et me mettaient dans tous mes états. Son torse était lisse avec des pectoraux dessinés, et je me languissais de pouvoir parcourir son ventre parfaitement plat avec la pointe de mes doigts ou avec ma langue. Il avait des jambes d’athlète grâce à son entraînement aux courses de demi-fond (il courait le 800 et de 1500 mètres). Pour résumer, il n’y avait pas une seule partie de son corps qui ne m’excitait pas. Ses cheveux blonds étaient ce que je préférais. Son visage adorable, son sourire ravageur et ses magnifiques yeux bleus ne le rendaient que plus attirant.

En pensant à lui, je commençai à être excité. Cela m'arrivait souvent ces temps-ci, sans nécessairement avoir des pensées sexuelles, d’ailleurs. Cela pouvait être embarrassant. Mais là, c’était agréable, et je commençai à me masser à travers mon caleçon. Bien sûr, cela ne fit qu’empirer la situation. Je finis par le retirer et m’occupai de mon excitation, en m’imaginant que c’était la main de Pete, et qu’il la faisait glisser lentement de bas en haut, m’emmenant jusqu’à l’orgasme et me faisant redescendre en douceur. Je n’avais pas encore de sperme, mais je savais ce que c’était qu’un orgasme et comment y arriver.

Tout en me remettant de mes émotions, je m’imaginai ce que ce serait d’avoir Pete comme petit ami et de faire l’amour avec lui, et je me sentis durcir de nouveau. Nous explorerions nos corps avec les yeux, la main, la langue, apprenant par cœur chaque courbe de notre corps, chaque petit détail qui nous caractérisait. Nous nous embrasserions tendrement et explorerions mutuellement nos lèvres avec la langue pour en connaître le goût. Nos langues se presseraient l’une contre l’autre et danseraient ensemble en cherchant à s'apprivoiser. Mes mains parcourraient sa peau, de ses épaules nues jusqu'à son torse, frôlant ses tétons avant de descendre vers ses abdominaux parfaits. Je les sentirais se contracter sous mes caresses. Mes mains poursuivraient leur descente en passant de l’autre côté, massant ses fesses fermes, les pétrissant, les sentant se raidir à mon contact. Mes mains feraient enfin le tour, effleurant ses poils pubiens, admirant leur douceur.

Je l’imaginais debout en face de moi avec son corps parfait, prenant dans ma main son sexe raidi, le caressant lentement pour l’emmener vers le plaisir suprême, quand…

Je fus frappé par des vagues successives de plaisir intense, une sensation qui m’était jusqu’alors inconnue. C’était bien mieux que tous les orgasmes que j’avais pu avoir auparavant. Et un peu de liquide s’échappa de mon pénis, qui décroissait rapidement. Ma première éjaculation. Waouh ! Si Pete pouvait me faire cela alors qu’il n’était même pas là, alors je ne pouvais pas attendre de voir ce qui allait se passer quand nous serions ensemble.

Je restai allongé là, profitant de l’instant, laissant mon esprit vagabonder. Ou plutôt j’essayais de le laisser vagabonder. Pete semblait être le centre de gravité de mes pensées. Cela ne me dérangeait pas. Il était aussi beau en rêve qu’en vrai.

Je m’endormis ce soir-là avec son image dans mon esprit, et il me souriait.


Chapitre 3

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