Pour l'amour de Pete

Roman gay inédit

Chapitre 5

Je ne sais pas comment je parvins à échapper à Joe. Je laissai tomber mon sac, étendis mes bras en arrière pour me glisser hors de mon blouson et m’enfuis pour sauver ma peau. Alors que je courais comme un dératé en direction de la forêt, j’entendis Joe qui hurlait de rage.

– Reviens ici, morveux ! Je n’ai pas fini de m’occuper de toi ! 

Mon cœur pompait tellement d’adrénaline que les sons autour de moi étaient assourdis. J’ignorai les menaces de Joe et m’enfonçai dans la forêt pour rattraper Pete.

Nous courûmes pendant au moins dix minutes, nous faufilant entre les arbres sans prêter attention aux fougères et aux ronces qui entravaient notre progression. Nous retrouvâmes le chemin de la cabane que nous avions construite l’été précédent. Elle était aménagée dans un massif d'azalées entouré de quelques arbres. Son entrée était masquée par un arbuste aussi grand que moi. A l’intérieur, nous avions creusé une cavité de trois mètres de profondeur. L’espace était à peine assez grand pour que nous puissions nous tenir debout. Il y avait une sorte de plafond formé par les branchages qui nous rendait invisibles du dessus, mais qui ne nous abritait pas de la pluie. Nous avions aussi creusé une galerie donnant sur l’arrière qui pouvait servir de sortie de secours. Cet endroit nous permettrait de nous cacher pendant un moment. Personne ne savait où il se trouvait.

Pete m’avait facilement distancé dans la forêt, du fait de sa pratique régulière de l’athlétisme. J’arrivai enfin à la cabane et me frayai prudemment un passage à travers les fougères, en faisant attention à ne pas casser les tiges. Je ne voulais pas qu'on puisse suivre nos traces. En entrant dans la cachette, je fis une pause pour reprendre mon souffle.

La vue de Pete me brisa le cœur. Il se tenait dans la pénombre, le visage zébré par les rayons du soleil couchant qui passaient à travers les branchages. La lumière faisait scintiller ses larmes, lui donnant un air tragique. Il resta là à me regarder, le visage tordu dans un masque de souffrance et de tristesse. Ses lèvres remuaient, comme s’il essayait de dire quelque chose, mais aucun son ne sortait. J’allais le prendre dans mes bras pour le réconforter, quand soudain il leva les yeux vers le ciel et poussa un cri déchirant, qui me glaça le sang. Le simple souvenir de cette scène me donne encore la chair de poule. Ce cri de désespoir me faisait penser à celui d'un animal blessé se sachant condamné à mourir. C'était comme si son énergie vitale se vidait de son âme. Je restai paralysé pendant tout le temps que dura le cri, qui sembla être une éternité.

Le souffle vint enfin à lui manquer et il s’effondra à genoux en sanglotant. Je découvris que je pouvais bouger de nouveau et me précipitai à ses côtés. Je l'entourai de mes bras et le serrai contre moi. Nous perdîmes l’équilibre et tombâmes au sol. Je m’en fichais. Le garçon que j’aimais souffrait et avait besoin de moi. C’était tout ce qui comptait.

Pete n’était pas encore très grand, mais il avait déjà de la force. A tel point que je crus qu’il allait me casser une cote. Il s’agrippa à moi comme un naufragé à un radeau de survie, pleurant sur mon épaule. Je sentais ses larmes chaudes traverser le tissu de mon T-shirt, et les miennes couler sur mon visage et tomber dans ses cheveux. Ses tremblements étaient incontrôlables, accompagnés par des sanglots si violents que je crus qu’il allait se disloquer dans mes bras. De temps à autre, il gémissait et enfouissait sa tête dans mon épaule, comme pour s’y cacher.

Je le tins pendant un long moment. Lorsque je repris conscience de ce qui m’entourait, il faisait déjà presque nuit. J’avais cru entendre la voix de Brenda qui nous appelait au loin, une fois ou deux, mais nous n’avions pas répondu. Je ne saurai jamais pourquoi elle ne nous trouva pas. Peut-être était-ce intentionnel. D’une façon ou d’une autre, je m’en fichais.

Une fois calmé, Pete me raconta toutes les épreuves que son père lui avait fait subir depuis son enfance, pour faire de lui un homme, un vrai. Il avait essayé d’endurcir Pete et de le rendre insensible et machiste, comme il l’était lui-même. Je crachai de révolte à plusieurs reprises. Certaines choses qu’il décrivait s’apparentaient à de la torture. Je me rendis compte que Pete avait été contraint de supprimer ses désirs, de cacher ses vrais sentiments, et finalement de se plier à la volonté de son père.

La description que Pete fit de ses relations avec son père me mit dans une colère noire. J'avais envie de tuer Joe d’une manière lente et douloureuse. Seule la peur qu’il m’inspirait me retenait d’aller le voir pour mettre ces projets à exécution.

Pete renifla, s'essuyant le visage sur sa manche.

– Et maintenant ? Qu’allons-nous faire ? Je ne peux pas rentrer à la maison. 

Il avait l’expression tourmentée de quelqu’un qui se sent traqué.

– C’est facile. Allons chez moi. Je suis sûr que tu pourras y rester jusqu’à ce que les choses se tassent. Et nous avons ma cabane si nous devons nous cacher. 

Nous avions construit une autre cabane dans les broussailles non loin de ma maison. Pas aussi grande que celle-ci, mais suffisamment pour que nous puissions nous y asseoir à deux. Nous pouvions aussi y dormir si nécessaire, à condition de récupérer les sacs de couchage dans ma chambre.

– Attendons encore un peu, et ensuite nous irons récupérer les motos chez toi. Nous pourrons rouler en nous éclairant à la lampe-torche jusqu’à chez moi.
– Mais tu as perdu ton sac à dos. Nous n’avons qu’une lampe pour deux.
– Je me faufilerai pour le récupérer ou je roulerai derrière toi. Peut-être que nous pourrons prendre une moto pour deux. Ça ne fait rien. Mais nous ne pouvons pas rester ici ce soir. Je n’ai pas de blouson. 

Je fis une pause.

– Regarde-moi.

Il tourna la tête vers moi, plongeant son regard dans le mien. Mon cœur se brisa de nouveau. Les yeux d’un jeune garçon ne sont pas censés exprimer une telle tristesse.

Je parlai lentement, en articulant chaque mot.

– Ne t’en fais pas. Je sais que c’est ton père, mais nous sommes ensemble, toi et moi.  C’est NOTRE combat désormais. Nous devons d’abord te mettre en sécurité, et ensuite nous nous occuperons du reste.
– Je ne veux pas t’entraîner dans cette histoire, Bri. Je ne veux pas être un fardeau pour toi dans… 
– NE DIS PAS CA ! Tu n'es pas un fardeau pour moi. Nous sommes ensemble. Je suis là pour toi comme tu serais là pour moi si j’étais à ta place. N’est-ce pas ?

Il acquiesça.

– Et pour autant que je sache, nous serons peut-être bientôt dans la même situation, connaissant mon père. Maman comprendra peut-être, car elle a changé dernièrement, mais rien n’est moins sûr.
– Quelle heure est-il ?

Je jetai un coup d’œil à ma montre.

– Vingt heures quinze.
– Très bien. Attendons vingt-deux heures et ensuite allons chercher les motos.
– D’accord. J’aurais bien aimé avoir un téléphone portable. J’aurais appelé ma mère.
– Oui, moi aussi. Dis-moi, Bri ?
– Oui ? 

Il me regarda droit dans les yeux.

– Je ne peux pas te dire combien c’est important pour moi que tu sois là maintenant. Si j’avais dû traverser ça tout seul, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Je n’aurais eu nulle part où aller. 

Il soupira profondément et me regarda dans les yeux de nouveau. Il y avait une détermination féroce dans son regard derrière la tristesse.

– Brian, je t’aime. Je t’aime maintenant plus que jamais. Pourquoi tu m’aimes, je ne sais pas, mais je suis très heureux que ce soit le cas. J’avais si peur que tu t’enfuies quand je t’ai avoué mes sentiments, et que tu le répètes à tout le monde. Jamais, même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pensé que tu m’aimes en retour. Tu as raison, Bri. Nous sommes ensemble. Et peu importe la réaction de tes parents. Je veux que tu saches que je suis avec toi, et que je ne te laisserai pas tomber. Je veux être avec toi pour toujours. Tout ce que j’espère, c’est que tu voudras bien rester avec moi. 

Son regard était suppliant à présent. Comment pouvait-il faire passer autant d’émotions dans ses yeux ?

« Pour toujours. » Deux simples mots, mais chargés de sens. Oui, nous voulions être ensemble pour toujours. Et si je devais affronter mes parents pour que nous puissions rester ensemble, alors il en serait ainsi.

Nous restâmes assis dans un silence mélancolique, nous imprégnant simplement de nos présences respectives. Nous utilisions des petits gestes à la place des paroles pour exprimer nos sentiments. Il me caressait la joue, je lui tenais la main, il passait son bras autour de moi et me serrait contre lui, et je le serrais en retour. Nous partageâmes de tendres baisers pendant que la nuit tombait autour de nous, éclairés uniquement par les rayons de lune qui s’infiltraient entre les feuilles, donnant à la scène un aspect surréaliste.

Il fut enfin vingt-deux heures. Nous rampâmes hors de notre sanctuaire et marchâmes silencieusement vers la maison de Pete. Il nous fallut du temps pour y arriver, comme nous avancions dans l’obscurité. Nous n’osâmes pas allumer la lampe torche, de peur d’être repérés. Nous ne voulions pas éveiller l’attention de Joe.

La maison était plongée dans l’obscurité. La voiture de Brenda et le pick-up de Joe étaient absents, ce qui voulait dire que la maison était vide. Je pointai du doigt les voitures manquantes à Pete, qui acquiesça d’un air grave. Faisant signe à Pete de sortir la moto et de se préparer à partir, j’avançai à pas feutrés vers la porte d’entrée et essayai de l’ouvrir. Fermée à clé, bien sûr. Je mimai les clés et il les sortit de sa poche, les jetant vers moi. Comme il faisait nuit, je les ratai et elles atterrirent avec fracas sur le ciment du perron. Nous restâmes figés sur place, mais il n’y eut pas de réaction à l’intérieur de la maison.

Ramassant les clés, je trouvai la bonne et la tournai dans la serrure. Prenant une profonde respiration, j’ouvris la porte et fis un pas en arrière, m’attendant à ce que quelqu’un se jette sur moi. Personne ne vint. Je traversai la maison en courant et descendis l’escalier. Mon sac à dos et mon blouson étaient par terre, au milieu des éclats de verre brisé causés par le saccage de Joe.

Une chose attira mon attention. C’était une photo de Joe et Pete à côté du lac où ils allaient tous les printemps. Ils avaient l’air heureux sur cette photo. Joe ébouriffait les cheveux de Pete, et ils souriaient tous les deux. Maintenant elle était déchirée en petits morceaux, éparpillée au milieu des autres débris.

J’attrapai rapidement mon blouson et mon sac à dos, escaladai l’escalier quatre à quatre et ressortis de la maison. J’hésitai à prendre le temps de fermer la porte à clé et décidai que ce serait mieux de ne pas laisser de trace de notre passage. Je tournai la clé dans la serrure, remettant le verrou en place.

Pete démarra la moto, son vrombissement déchirant le silence. Je sortis la lampe-torche que j’avais mise dans mon sac à dos. Nous avions besoin d’éclairer la route. Après réflexion, je courus vers le hangar et pris le gros projecteur que Joe utilisait quand il bricolait sous sa voiture. Il nous éclairerait encore davantage.

Je glissai le casque de moto sur ma tête, allumai le projecteur, et nous démarrâmes. Pete avançait à faible allure, sachant qu’il faisait nuit noire. Nous serpentâmes à travers les bois, suivant la piste que nous connaissions si bien. Nous gardâmes le silence pendant le trajet, après nous être mis d’accord pour marcher sur les cinq cent derniers mètres, pour ne pas éveiller l’attention. Nous cacherions la moto dans ma cabane.

Alors que nous nous rapprochions de chez moi, je commençais à me demander si j’allais retrouver le chemin de la cabane. Je n’étais jamais venu ici dans l’obscurité, et nous venions de la direction opposée. Heureusement, nous retrouvâmes l’entrée de la cabane sans problème. Nous poussâmes la moto dans l’ouverture, la couchant sur le côté avec précaution. Comme nous n’avions plus besoin du projecteur, nous le laissâmes avec la moto. Je jetai un coup d’œil rapide aux alentours pour m’assurer que personne d’autre n’était venu ici, et il s’avéra que la cabane était restée secrète.

Remettant nos sacs à dos sur les épaules, nous poursuivîmes notre chemin à pied, contournant la maison pour arriver d’un angle opposé. Nous avions caché notre cabane à Sa Majesté des Idiotes pendant plus d’un an. Je savais qu’elle cherchait dans la direction d’où nous venions car nous l’avions croisée un jour en rentrant d’une excursion dans les collines. Elle nous avait même dit que quand elle trouverait enfin notre cachette, elle la détruirait. Nous lui donnâmes donc des fausses pistes et lui dîmes qu’elle ne la trouverait jamais (je ne comprendrai jamais pourquoi elle me détestait autant).

Quand nous fûmes à quelques centaines de mètre de chez moi, Pete me fit remarquer qu’il y avait un halo de lumière rouge et bleue qui clignotait dans le ciel au-dessus de ma maison. La police était chez moi. Nous marquâmes une pause.

– Peut-être qu’on devrait rester ici en attendant que les flics s’en aillent. Je ne veux pas me jeter dans la gueule du loup. 
– Tu crois que Chris est encore debout ? Peut-être que nous pourrions aller chez lui en attendant que les choses se tassent. 
– Nous pourrions essayer, mais sa mère risque d’appeler la mienne. Il vaut mieux rester ici, je crois. 

Pete n'était pas convaincu, mais n’insista pas.

Cinq minutes plus tard, je vis trois lampes-torches braquées dans notre direction. Les faisceaux lumineux  étaient vraiment puissants, et nous sûmes que c’était la police. Les porteurs des lampes-torches étaient à environ deux cent mètres de nous, et j’entendis qu’on appelait nos noms au loin. Je me fis la remarque qu’ils avaient peut-être entendu la moto.

– Retournons à la cabane, Pete. Je n’aime pas ça.
– Nous devrons descendre là-bas tôt ou tard, et s’il y a la police, nous serons en sécurité, tu ne crois pas ?

Avant que je ne puisse répondre, j’entendis une voix que je connaissais. Elle appartenait à l’un des policiers du coin, Danny. Mon père et lui étaient des vétérans du Vietnam. Ils n'avaient pas combattu dans la même unité, mais pendant la même période. Ils s’étaient rencontrés en rentrant aux Etats-Unis. Danny et Papa étaient de bons amis, si tant est que Papa en avait.

– Brian ! Pete ! Je sais que vous pouvez m’entendre ! J’ai entendu la moto. Vous pouvez sortir à présent. Joe ne va pas s’approcher de vous. Nous l’avons mis en garde à vue. 

Pete et moi échangeâmes un regard.

– Si vous ne sortez pas, nous allons devoir sortir les chiens pour vous débusquer. Dawn nous a dit que vous aviez une cabane par ici. Allez, les garçons ! Je vous promets que tout va bien se passer.

Je savais que quand Danny donnait sa parole, ce n’était pas à la légère. 

– Je crois que ça va aller, Pete. Je fais confiance à Danny. 

Il hésita, puis acquiesça. Nous nous dirigeâmes vers la voix de Danny. J’allumai la lampe, et immédiatement les trois policiers braquèrent leurs projecteurs sur nous. Me protégeant les yeux, je hurlai :

– Vous êtes obligés de nous aveugler ? 

Aucune réponse.

La voix de Danny nous parvint de nouveau.

– Brian, pose la lampe, et posez vos sacs à dos. Nous devons juste vérifier que tout le monde est en sécurité ici. Nous allons vous fouiller pour vérifier que vous n’êtes pas armés. Restez là et ne bougez pas. Tout va bien se passer, je vous le promets.

Je m’arrêtai, fis un pas en arrière, et regardai Pete. Il avait l’air aussi nerveux que moi. Danny continua de parler.

– Nous devons nous assurer que vous n’allez rien faire de stupide, d’accord ? Nous allons simplement vous fouiller et vérifier vos sacs, puis nous vous ramènerons à la maison.

Pete et moi eûmes la même réaction au même moment. Pris de frayeur, nous commençâmes à reculer.

– Ne bougez plus ! Les mains en l’air ! Les mains en l’air MAINTENANT ! 

Les autres policiers nous hurlaient dessus, nous effrayant davantage.

La voix puissante de Danny prit le dessus.

– NE TIREZ PAS ! Brian, Pete, venez maintenant. Mes collègues ne vous connaissent pas comme moi, et ils pensent que vous pouvez être dangereux. Je sais que ce n’est pas le cas. 

Il baissa sa lampe. Je pouvais voir sa silhouette à présent. Il avait les mains en évidence devant lui, vides à part la lampe.

Je pris une décision. Regardant Pete, je mis mon bras derrière lui et le poussai doucement vers Danny. Les autres policiers ne dirent rien, mais nous suivirent avec leurs torches. Nous nous approchâmes lentement, sans nous presser, mais sans hésiter non plus. Danny baissa les bras quand nous le rejoignîmes. Il parla calmement, nous demandant de déposer nos sacs à dos. Les autres policiers se placèrent derrière nous et vidèrent nos sacs à dos. Danny nous fouilla rapidement, demanda à Pete de sortir son canif, et lui rendit immédiatement.

– Tes parents sont inquiets pour toi, Brian. Et ta mère était presque hystérique, Pete. Que s’est-il passé là-bas ? Brenda nous a dit que vous vous étiez disputés avec Joe, mais elle n’a pas voulu en dire plus. 

Il promena son regard interrogateur entre Pete et moi. Voyant que nous ne répondions pas, il se pencha et baissa la voix pour que seuls Pete et moi puissions l’entendre.

– Joe n’arrêtait pas de répéter que vous étiez gays. Est-ce que c’est vrai ? 

De la simple curiosité, pensai-je, sans condamnation ni hostilité.

Pete le fixa et acquiesça, baissant le regard. Danny me regarda, et j’acquiesçai également. Puis l’ami de mon père dit quelque chose qui nous laissa bouche bée.

– Je comprends, les garçons. Je le suis aussi. 

Abasourdis, nous parcourûmes le reste du chemin en silence.

Alors que nous approchions de chez moi, je vis trois voitures de patrouille devant la maison, la voiture de Brenda dans l’allée, et le pick-up de Joe sur la pelouse. Je vis également plusieurs voisins sur le pas de leur porte, se demandant ce qui se passait. Nous les ignorâmes.

– Je crois que ces garçons sont sous contrôle. Vous pouvez retourner sur vos secteurs. Je vais boucler l’affaire et rédiger le rapport. 

Les autres policiers dirent quelque chose que je n’entendis pas, montèrent dans leur voiture et partirent. Voyant que le spectacle était terminé, les voisins rentrèrent chez eux. J’imaginais déjà quels seraient les ragots le lendemain.

Puis je réalisai que j’allais devoir affronter mes parents et leur dire que j’étais gay. C’était une chose d’en parler en étant à quinze kilomètres de chez eux, et c’en était une autre de le faire pour de vrai. J’étais si terrifié que j’hésitai à suivre Danny qui nous menait vers la maison. Il resserra légèrement son étreinte et me rassura sur le fait qu’il serait à mes côtés quand je raconterais toute l’histoire à mes parents. Pete dut lire dans mes pensées et mit un bras autour de moi, me soutenant malgré ses propres appréhensions en me rappelant que nous étions ensemble.

Nous atteignîmes l’entrée de la maison. Je m’arrêtai et fixai la porte. Pourquoi était-ce aussi difficile ? Pete avait quasiment perdu son père. Même si Joe était un salaud, c’était toujours son père. Je n’avais pas encore parlé à mes parents, mais j’étais déjà prêt à faire demi-tour et à m’enfuir. Avant que je ne puisse y réfléchir davantage, Danny se pencha au-dessus de moi et ouvrit la porte, ne me laissant plus le choix.

Brenda fut la première personne que j’aperçus. Elle avait un hématome en formation sur la joue gauche. Voyant que c’était Pete et moi, elle courut vers la porte et nous prit tous les deux dans ses bras en pleurant. Pete l’enlaça et la serra contre lui, lui demandant ce qui s’était passé. Il commença à sangloter, et je mis distraitement la main sur son épaule. Mais je regardais au-delà de Brenda, vers mes parents. Ils avaient l’air soulagés de me voir, mais leur visage était crispé. Brenda n’avait pas dû leur donner tous les détails. Je restai planté là, comme une statue, à les regarder. Dawn n’était pas présente dans la pièce.

Je me sentais étourdi, comme si j’allais tourner de l’œil. Plus je restais immobile, et plus mes parents avaient l’air inquiets. J’espérais que mon visage ne montrait rien. Je leur avais caché mes émotions pendant trop longtemps pour qu’elles me trahissent maintenant. Maudites larmes.

Maman se leva et s’approcha de moi. Brenda me relâcha, et je passai dans les bras de ma mère. Malgré mes efforts, je ne pus me retenir. J’explosai en sanglots, incapable de parler. Je ne me souvenais plus de la dernière fois que j’avais pleuré comme cela.

Papa nous prit maladroitement dans ses bras, nous serrant fort. Puis je vis ses larmes. Mon père, qui pleurait ? Je ne l’avais jamais vu pleurer auparavant, pour autant que je me souvienne.

Cela ne dura que quelques minutes, mais elles semblèrent durer des heures. Danny avait fermé la porte et s’avança dans le salon. Quand nous nous séparâmes, il nous invita à nous asseoir. Mes parents et Brenda prirent place sur le canapé, et je m’assis par terre à côté de Pete. Si mes parents trouvèrent cela bizarre, ils ne le montrèrent pas.

Danny soupira et passa une main à travers ses cheveux blonds.

– Bien, les amis. Je dois avoir tous les détails pour mon rapport. J’aimerais que Brenda nous répète ce qu’elle nous a déjà dit, et que les enfants puissent compléter son récit. Pete, souviens-toi que ton père ne peut plus te faire de mal. Tout ce que tu diras restera entre ces murs. Brian, si tu as quelque chose à ajouter, n’hésite pas à intervenir. Je ne partirai pas tant que je ne serai pas sûr que vous êtes tous les deux en sécurité. 

Il insista particulièrement sur sa dernière phrase, pour que nous sachions qu’il nous soutiendrait si les choses tournaient mal.

Pete et moi gardâmes le silence pendant que Brenda rapportait de nouveau la discussion qu’elle avait eue avec Joe. Je guettai les moindres faits et gestes de mes parents, sondant leur réaction quand Brenda évoqua les révélations de Pete sur sa sexualité. Leur visage resta impassible, ne manifestant pas la moindre surprise. Leur avait-elle tout dit ?

Elle termina son récit par la scène où Joe avait attrapé mon blouson. Il était évident qu’elle ne disait pas tout. Elle cachait les événements qui lui avaient valu son hématome.

Danny nous regarda, Pete et moi, attendant une réaction de notre part.  Nous lui dîmes que nous n’avions rien à ajouter, et il le nota dans son carnet.

– Qu’avez-vous fait après vous être enfuis ?
–  Nous avons couru vers la cabane que nous avons construite l’année dernière, répondit Pete. Elle est à environ deux kilomètres de la maison. Nous ne savions pas où aller. Je n’avais même pas réalisé que Papa avait failli attraper Brian jusqu’à ce qu’il me rejoigne à la cabane. 

Il me regarda d’un air coupable. Je lui tapotai le genou pour le rassurer. Du coin de l’œil, je vis la mâchoire de Papa se serrer un peu, pendant que le visage de Maman restait fermé. J’avais la peur au ventre de nouveau.

Pete poursuivit, regardant le sol pour se concentrer.

– Je me suis laissé aller pendant un moment, et quand j’ai repris le contrôle de moi-même, il faisait nuit. Nous avons décidé d’attendre un peu avant de retourner chercher une moto, et de venir ici.

J’admirais son courage. Le fait que tout le monde sache qu’il était gay ne semblait pas l’intimider. Certes, mes parents et Danny n’étaient pas tout le monde, mais il devait se sentir terriblement exposé et vulnérable. J’espérais que je serais aussi fort que lui.

En le regardant parler, je vis des larmes se former dans ses yeux.  Ses nerfs avaient été mis à rude épreuve. Son père l’avait rejeté, et tout le monde savait qu’il était gay. Que ressentirais-je si mon père me rejetait ? Ou ma mère ?

Un silence s’abattit sur la pièce, troublé uniquement par les changements de position de mes parents et de Brenda dans le canapé en cuir. Danny écrivait dans son carnet. Relevant brièvement les yeux et croisant les miens, il m’invita à raconter ma version. Alors que j’allais prendre la parole, Maman brisa le silence.

– Pete, est-ce que tu es sûr que tu es gay ? 

En quoi est-ce que cela la regardait ? Pete répondit comme si c’était une question anodine et normale sur sa santé.

– J’en suis certain. Ce n’est pas juste une phase. 

Elle l’étudia pendant quelques instants avec un air pensif. Pete la regarda en retour, le visage neutre.

– Est-ce que tu es gay aussi, Brian ? 

Je sursautai quand j’entendis la voix de mon père. Son visage était rempli d’angoisse et d’appréhension. J’avais le vertige et je ne pouvais plus respirer. Je regardai successivement toutes les personnes dans la pièce dans un accès de panique, puis je croisai le regard de Danny. Il fit un signe de tête imperceptible, m’indiquant que je devais faire ce que me disait mon cœur, ou du moins c’est ce que je compris. Je tournai la tête vers Pete. Il me regardait avec des yeux confiants, exprimant son amour pour moi avec une sincérité qui me touchait au plus profond de mon être. Je savais ce qu’il me restait à faire.

Je pris une profonde respiration. Puis une autre. Je redressai les épaules et pris la parole en essayant de paraître sûr de moi, alors que c’était loin d’être le cas.

– Oui, je suis gay. 

Quatre mots. Quatre simples mots.

Mon père ferma les yeux et regarda vers le ciel, puis laissa retomber sa tête en avant. Il se leva lentement et marcha vers la porte d’entrée. Mon cœur sombra dans ma poitrine.

Maman se leva pour rattraper mon père et le suivit dehors. Il lui parla à voix basse et je n’entendis que la fin de la phrase : « ... j’ai besoin de réfléchir ». Maman le regarda pendant quelques secondes et hocha la tête. Danny se leva et rejoignit mon père sans un mot.

J’étais persuadé que mon père s’en allait. Il ne voulait plus de moi. Il m’abandonnait. Je me mis à trembler sans pouvoir me contrôler. Pete me prit dans ses bras et me serra contre lui, me donnant un peu de sa force. Les tremblements s’atténuèrent légèrement.

Après avoir fermé la porte, Maman regarda en direction de Papa pendant un moment, puis fit demi-tour pour revenir dans le salon.

Sans hésiter, Maman vint vers Pete et moi et s’agenouilla devant nous. Elle nous regarda longuement. L’étreinte de Pete se resserra, me préparant à ce qui allait arriver. Je suis sûr que Maman s’en rendit compte.

– Alors comme ça, vous êtes en couple, toi et Pete ? 

Je me contentai d’acquiescer. Le regard de ma mère alterna entre Pete et moi.

– Ecoutez-moi bien, tous les deux. Votre orientation sexuelle ne change pas ce que je ressens pour vous. Je vous aime tous les deux comme vous êtes. 

Elle ouvrit les bras, se pencha vers nous, et nous serra contre elle. Juste après, je sentis la mère de Pete mettre ses bras autour de nous par derrière.

– C’est valable pour moi aussi, les garçons. Pete, il n’y a pas de bon moment pour te dire ça, commença Brenda, et après ce qui s’est passé ce soir, c’est probablement le pire moment. Pete, je t’annonce que je quitte ton père, et que tu viens avec moi. Il est allé trop loin, et je ne veux plus te mettre en danger. 

Pete se retourna pour regarder sa mère, brisant l’étreinte que nous formions.

– Papa ne reviendra pas ? dit-il, avec un mélange de soulagement et de regret.

– Nous devons récupérer nos affaires avant que la police ne le relâche demain après-midi. En attendant, nous resterons ici jusqu’à ce que nous trouvions un endroit.

Pete regarda l’hématome sur la joue de sa mère.

– Il t’a frappée, constata-t-il.

Elle acquiesça.

– Ce n’est pas la raison pour laquelle nous partons. Ou plutôt si, c’est une des raisons, mais pas la seule. Tu n’as pas besoin de connaître les détails, et je n’ai pas envie de te les donner. C’est la meilleure solution pour nous deux, crois-moi. 

Pete se contenta d’approuver. Ayant retrouvé mon calme, je me tortillai hors des bras de ma mère et me levai pour étirer mes jambes. Mon estomac était toujours retourné, et je me sentais faible.

– Quelqu’un veut boire quelque chose ? 

Pete accepta, mais Brenda et Maman déclinèrent d’un revers de la main. Elles continuèrent à discuter des projets de déménagement du lendemain, mais je n’y prêtais pas attention, trop absorbé par mes propres pensées.

En entrant dans la cuisine, je réfléchis à ce que je ressentais. Maman semblait prendre les choses du bon côté. Mais Papa ? Il était sorti de la maison sans dire un mot. Est-ce qu’il allait revenir ? Voudrait-il toujours être mon père ?

Je me rendis compte que j’étais en état de choc et que j’avais du mal à suivre tout ce qui se passait. Certainement le contrecoup de l’adrénaline que j’avais eu dans les veines toute la soirée.

Maman entra dans la cuisine alors que j’étais en train de remplir un verre de Coca pour Pete et pour moi. Elle me regarda pendant que je finissais de verser. Elle me rendait nerveux. En regardant par la fenêtre, je vis Papa et Danny en pleine discussion dans l’allée. Ils ne criaient pas, mais je voyais qu’ils étaient tous les deux énervés. Je me rendis compte que je voulais savoir ce que disait Papa. Retournant dans le salon, je donnai son verre à Pete et posai le mien sur la table basse. Je me dirigeai vers la salle de bains et fermai la porte derrière moi.  Il y avait une fenêtre en hauteur que nous laissions ouverte pour aérer la pièce.  En me juchant sur la baignoire, je pouvais entendre ce que disaient Danny et Papa sans être vu, d’autant que je n’avais pas allumé la lumière.

– Qu’est-ce que je suis censé faire ? dit vivement Papa. Je ne sais pas comment élever un enfant hétéro, et encore moins un enfant gay. 
– Pourquoi attaches-tu autant d’importance au fait qu’il soit gay ? C’est ton fils, et c’est le même fils que tu as connu et aimé pendant les treize premières années de sa vie. Qu’est-ce que le fait qu’il soit gay va changer ? Est-ce que tu m’apprécies moins parce que je suis gay ?
– Non, mais tu n’es pas mon fils !
– Et alors ? Tu crois que tu es moins un homme parce que ton fils est gay ? Tu as peur de ce que les gens vont penser ?
– Non, mais…
– Mais rien ! Brian est un des garçons les plus courageux que je connaisse. Je sais ce qu’il endure à l’école, et je vois ce qu’il endure ici. Nous en avons déjà parlé. Il a défendu son ami et ensuite il vous a fait part de ses sentiments pour lui. Il est prêt à tout sacrifier pour ce garçon, comme tu le ferais pour ta femme ! Et tu t’inquiètes au sujet du qu’en dira-t-on ?

Papa garda le silence pendant un moment, fixant simplement Danny.

– Que dois-je faire ?
– Tu peux commencer par t’intéresser à la vie de ton fils. 
– Je le fais.
– Quand est-ce que tu as fait quelque chose avec lui pour la dernière fois ?
– Je ne me souviens pas. Je crois que nous avons joué au foot ensemble.

Il l’avait fait, en février dernier.

– Tu l’ignores ! Tu n’es pas à l’aise avec lui, donc tu l’évites. Il commence à montrer ses sentiments, et tu ne peux pas y faire face, tout comme tu ne peux pas faire face à tes propres sentiments. Eh bien, il va falloir que tu t’y mettes. Et sacrément vite. Il a besoin de toi, et tu as besoin de lui. Vous ne pourrez vous entraider que si vous vous l’autorisez. Ecoute, Ben, je ne veux pas que tu aies l’impression que je t’agresse, ce n’est pas mon intention. Je veux juste que vous puissiez vous entendre tous les deux, et que tu réalises qu’il n’a pas changé. C’est toujours  ton fils, et tu peux être fier de lui. S’il a la tête sur les épaules, c’est grâce à toi et à Lisa.
– Je l’aime. Je l’aime vraiment. C’est juste que je ne sais pas comment lui montrer. 

Je voyais ses larmes scintiller dans l’obscurité.

– Je sais que tu l’aimes. Il t’aime aussi. Et tu apprendras ce qu’il attend de toi. Mais pour l’amour de Dieu, ne lui donne pas l’impression que tu le rejettes, comme tu l’as fait en sortant.

Le visage de Papa pâlit dans la lueur du réverbère.

– Il doit croire que je le déteste. Oh non ! Je dois y retourner. 

Il se retourna pour rentrer dans la maison, mais fit une pause quand Danny lui mit une main sur l’épaule.

– Ben, je veux que tu saches que je suis là pour vous deux. Brian et Pete sont au courant pour moi. Si je peux vous aider, appelle-moi. 

Le visage de mon père se détendit un peu.

– Je te remercie pour ton soutien, Danny. D’ailleurs, j’aimerais que Brian puisse passer un peu de temps avec toi, si tu es d’accord. Il aura certainement des questions à te poser auxquelles je serais incapable de répondre.

Danny acquiesça en retirant sa main, et Papa se dirigea vers la porte d’entrée.

Je descendis de la baignoire en vitesse, tirai la chasse d’eau, et regagnai le salon au moment où Papa et Danny entraient dans la maison.

Sans hésiter, Papa s’avança vers moi, mit ses mains sur mes épaules et me regarda droit dans les yeux. Il me fixait avec intensité, essayant de déchiffrer mon âme. Je vis beaucoup de choses dans ses yeux. De l’incertitude, de la souffrance, du chagrin, de l’angoisse. Mais plus que tout cela, je vis de l’amour.

– Brian, je te remercie de nous avoir fait confiance. Je t’aime. Je te demande simplement une chance de te le prouver. Je ne t’abandonnerai pas, mon fils. Ni maintenant, ni jamais. 

J’enfouis ma tête dans son torse, et il me serra contre lui.

J’avais enfin retrouvé mon père.


Chapitre 6

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